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  • Souvenir de mon ange

    J’ai découvert l’Apocalypse quand j’avais à peine douze ans, dans une bible qui traînait au fond d’une étagère, entre deux magazines, le seul livre de la maison, d’ailleurs. C’est surtout l’Apocalypse qui me fascina. Il s’y déployait une colère spectaculaire : faune hétéroclite, armes brandies, majesté fulminante, vertu des bras vengeurs, infamie des damnés qu’on décapitait ou précipitait dans les flots, exaltation des vertueux qu’on juchait sur un trône. Bref, une description fidèle de tout ce que nous avons toujours vécu. Certes, l’Apocalypse a des défauts, car elle ne date pas d’aujourd’hui, il faut sans cesse la moderniser pour que le message reste compréhensible, mais le fond reste d’actualité : j’ai raison, donc je vis ; tu as tort, donc tu meurs… D’où la nécessité de recourir à des professionnels pour faire de ce dogme une réalité et imposer le désordre comme garantie de la cohésion sociale. 

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    Le travail, source de toutes les misères, est distribué par un architecte du grand désordre, et délégué à des innocents par des criminels qui ont le pouvoir et l’intelligence de ne jamais commettre leurs crimes, mais de désigner les futures victimes et de confier leur exécution à des professionnels. Ces commanditaires, maîtres relatifs, plutôt gérants, pourrait-on dire, ne connaissent pas l’embarras de vivre. Ils dorment sur leurs deux oreilles, quand ils ne siègent pas sur leur trône, entourés de fidèles toujours prêts à assouvir leurs désirs. Certains de ces potentats exigent par contrat de petits extras, découpage de membres, écartèlements et autres traitements qu’ils considèrent comme raffinés et hautement symboliques. Ce genre de finition m’a toujours répugné. Certes, c’est le commettant qui paye, mais rien n’oblige à accepter les contrats. Comme je l’ai déjà dit, la procédure est simple : le tueur rend l’enveloppe dans laquelle le commanditaire a inscrit le nom, l’adresse et la date limite de l’exécution, en disant oui ou non à l’ange, cet intermédiaire omniprésent, qui est la parure morale de ce nettoyage implacable, de ce vigilant désordre administré par une poignée de maîtres, intermédiaires vertueux ou reconnus comme tels. 

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    J’insiste, l’ange sait ce qui est bon, puisqu’il est pur. Et le tueur n’a aucune raison de mettre en doute la pureté des intentions de son message. Imaginer que l’ange peut être abusé est tout simplement impossible. Outre que le messager est toujours innocent, ses deux ailes sont le signe qu’il est porteur de l’infaillibilité divine. Oui, le tueur n’est autre qu’un instrument de la volonté du Créateur, un petit rouage de l’immense Tout-ou-Rien. D’ailleurs, ce n’est pas Dieu qui rend ce monde crédible, mais ses anges, conçus à l’image de ce que les humains rêvent d’être pour la plupart, des messagers, des facteurs indifférents aux contenus qu’ils transmettent, heureusement contaminés par les divins messages qu’ils ont ordre de porter. Et quand je dis « ordre », c’est une falsification : dans ce monde, tout n’est que chaos et profits, la plupart du temps soigneusement dissimulés, pour le plus grand bien de l’humaine société, même si celle-ci répugne à le croire. 

    À quoi a pu ressembler l’enfance de ces anges, ni chair ni poisson, ni dieu ni homme ni femme, qui à intervalles réguliers me tendent un contrat. Les anges ont-ils des parents ? Sont-ils de purs produits désincarnés de dame Sécurité et de messire Amour ? Quand ils me remettent l’enveloppe, je les trouve plutôt malheureux, un rien décontenancés de ne pas être les destinataires du pli dont ils sont porteurs. Rêveraient-ils de prendre ma place ? Je doute que la mélancolie que je lis sur leur visage puisse donner des tueurs dignes de ce nom. Mais je n’ai jamais échangé avec eux assez de mots pour en savoir plus sur leurs envies, sur ce qu’ils attendent de l’existence, sur leurs ambitions personnelles ou leurs projets. Je ne les ai même jamais vu s’envoler. Un rendez-vous est fixé, j’arrive, il est déjà là, immobile, les deux pieds rivés au sol, les ailes repliées. Et quand je m’en vais, après lui avoir rendu l’enveloppe, il n’a toujours pas bougé. Une fois, une seule, notre rendez-vous n’a pas suivi le protocole. Il avait une aile qui pendait de façon anormale. Après l’échange de politesse initiale, il a observé un long silence, puis il a dit : « Je me suis cassé une aile. » Cette fois-là, il ne m’a pas tendu l’enveloppe. L’avait-il perdue ? L’air malheureux, il a tourné les talons. Je me suis retrouvé face à son aile blessée. Un temps a passé. C’était la première fois que j’identifiais un sentiment chez un ange. Ils sont rares, dans l’Apocalypse : à l’instar de tous les textes mystiques ou fondateurs, on n’y trouvera aucune trace de romantisme. On l’aura compris, l’amour de Dieu n’est jamais un sentiment. 

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    *

    Comme par hasard, ce matin, j’ai recroisé mon ange préféré. Il traversait la rue et la retraversait, mon enveloppe kraft toujours à la main, l’air aussi abattu que son aile cassée. 

    Je l’aborde, il accepte de prendre un verre en terrasse, mais reste debout, mi-boudeur mi-chagrin. Dans cet état, il ne peut plus assurer son service, m’avoue-t-il. L’aurait-on renvoyé ? Une aile hors service est un réel handicap sur le marché du travail. 

    — Sacristi oui, on m’a licencié ! Mon aile serait irréparable, paraît-il ! De plus, il m’a gratifié d’un sermon : si je vous garde, votre mission perd toute crédibilité, un ange avec une aile cassée, c’est comme un sauveteur sans bouée. J’ai eu beau expliquer qu’une aile ça prend du temps pour cicatriser, il ne m’a pas écouté. Ce n’est pas un débat, a-t-il tranché, c’est une décision, qui prend effet à l’instant. 

    — Mais qui vous disait ça ? 

    Il balaye la question d’un air accablé et murmure : 

    — Ce qui est clair, c’est que je ne peux plus exercer, et que je n’ai plus d’endroit où aller. 

    Sous le coup d’une impulsion incontrôlée, je lui propose de venir chez moi. Cet être m’intéresse, il me change des éternels contrats qui brillent surtout par leur monotonie et une absence obligée de dialogue. Ma proposition semble l’étonner. Une ombre de nostalgie passe sur mon visage et l’ange la remarque. 

    — Vous regrettez déjà votre proposition, je le vois. À quoi bon vous encombrer d’un infirme… Je ne peux que vous donner raison. 

    — Vous vous méprenez. J’étais dans la pleine conscience de votre détresse. Mon seul désir est de partager mon temps et mon espace avec vous. Si vous en avez envie, bien sûr. 

    — En général, je ne parle pas. Ma mission est principalement d’être, de transmettre des messages ou des contrats, et de montrer mes ailes pour en souligner le sérieux. Alors, vous imaginez, si je n’en avais plus… ? Vous ne me remarqueriez même pas. L’idée ne vous effleurerait jamais de prendre cette enveloppe kraft. Vous vous méfieriez de l’être déplumé que je serais devenu. 

    Cet ange n’a jamais autant parlé de toute son existence, j’en suis persuadé. J’ai peut-être le talent de déclencher la parole des anges. Raison de plus pour insister. Je reformule ma proposition : 

    — Si vous n’avez rien de mieux à faire… ? 

    Il joint les mains, comme si ma question exigeait une sérieuse méditation, et il plonge dans un silence profond. Je crois voir derrière son front défiler la question essentielle que sans doute tout ange doit se poser : Que faire ? Je tente : 

    — Comment vous appelez-vous ? 

    — Gabriel. 

    — LE Gabriel ? 

    — Oh non, pas du tout ! Lui, c’est un archange. Moi, je suis un tout petit Gabriel de base, tellement petit qu’on ne m’appelle même pas. À la rigueur on claque des doigts ou on siffle, quand on a besoin de mes services. 

    — Cela ne vous fâche pas ? 

    — Tant qu’on a besoin de moi, je n’ai aucune raison d’être fâché. Mais cette fois, c’est une autre histoire. Licencié ! On ne va même plus me siffler… 

    — Ce n’est pas gentil, ce qu’on vous a fait. 

    — Jésus a dit : « Je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela. » Matthieu,21. 

    — C’est lui qui vous a licencié ? 

    Silence glauque. Chaque fois qu’est évoqué le Prince-des-Rois-de-la-Terre ou le Chevaucheur-des-Nuées, on se heurte à la mutité ou à l’évitement. Un temps s’écoule et il reprend la parole : 

    — Je veux bien. 

    C’est à ceci sans doute qu’on reconnaît un ange, à ses ailes et à sa manie de ne pas répondre immédiatement aux propositions qu’on lui fait. À l’évidence, un ange n’a pas une perception nette du présent. Normal, il est ange de toute éternité. Il n’est pas d’hier, pas de demain, encore moins d’aujourd’hui. Je suis sûr qu’il était déjà à la besogne avant le Big Bang. Il n’a jamais lu un manuel de développement personnel. Reconnaissons-le, quand on existe de toute éternité, le fameux ici et maintenant n’a guère de sens. 

    J’habite un deux pièces, non loin du fleuve, parfois le cri rauque d’une mouette déchire le ciel assoupi, mais le plus souvent ce sont des passereaux qui bousculent les nuages, quand c’est la saison des passereaux et des nuages, bien sûr. Au moment d’entrer, l’ange – il faut que je m’habitue à l’appeler Gabriel – marque un temps d’arrêt, comme une réticence. Je me demande où il passait sa vie, en dehors de son activité professionnelle – remettre l’enveloppe kraft qui contenait le contrat –, je me demande où il dormait, où il mangeait. Mais un ange dort-il, mange-t-il ? En lui ouvrant ma porte, je laisse entrer le mystère. Comment vit-on avec deux ailes, qui plus est quand l’une est blessée ? Mais je m’égare, il est temps que je m’efface devant mon hôte. J’ose même : 

    — Gabriel, soyez le bienvenu. 

    Il sourit – son premier sourire – et s’avance. 

    — Comment t’appelles-tu ? 

    Sacristi ! comme il le dirait s’il était à ma place. Je ne m’attendais pas à une question aussi personnelle, ni aussi tutoyante. 

    — Aaron. 

    — LE Aaron ? 

    Serait-il ironique ? Ou me prendrait-il pour le frère de Moïse ? Je précise ma réponse : 

    — Eh oui, dans l’ordre alphabétique, je suis le premier de la liste. 

    — La liste de quoi ? 

    On dirait que les anges ont un côté implacable. Tant que la réponse n’a pas rassasié l’avidité de leur question, ils persistent. Mais moi aussi j’ai droit au silence. Je me réfugie dans la visite obligatoire et exhaustive des lieux, et conclus par l’inévitable : 

    — Tu peux t’installer dans la chambre d’amis, je vais la débarrasser des objets inutiles. 

    Audace : je réponds au tutoiement par le tutoiement. Il ne réagit pas. Notre cohabitation commence par le recueillement. Je me demande d’où m’est venue cette impulsion soudaine de l’héberger. Et je suis étonné qu’il ait accepté ma proposition. Un ange et un tueur dans le même appartement, curieux mélange. Demandé par l’un et accepté par l’autre, comme on dit dans les procédures de divorce à l’amiable. Je fais un peu de rangement, je vais et viens autour de lui, toujours impassible au milieu du salon. Il faut absolument que je m’habitue à l’appeler Gabriel. 

    — Aaron ! 

    Il m’a devancé. Il m’a appelé. Par mon prénom. Je me doutais que les anges étaient l’incarnation de l’inattendu. 

    Il m’assure qu’il ne veut pas déranger, je ne dois en aucun cas me gêner pour lui, peut-il poser l’enveloppe kraft sur la table, et si je lui demande de partir, il ne s’en offusquera pas. Je réponds machinalement que oui, il peut poser l’enveloppe sur la table, et que non, il n’est pas question qu’il parte, puis je prépare le dîner. « Rien pour moi », me dit-il, et je me demande s’il ne veut rien aujourd’hui, ou s’il ne mange jamais. 

    Un mois a passé. Les anges qui me remettent l’enveloppe kraft ont des ailes en bon état, ils sont toujours aussi concis et effacés, comme Gabriel. La plupart du temps, celui-ci est debout dans le séjour, muet ou méditatif. Son aile va mieux, je le lui ai demandé : 

    — Gabriel, commet va votre aile ? 

    — Sacristi, elle va mieux ! 

    C’est tout. Dort-il ? Mange-t-il ? En définitive, il n’est pas entièrement humain, les ailes sont là pour le confirmer, même si l’une est cassée, mais de moins en moins. 

    — Aaron, qu’est-il arrivé ? 

    Un autre mois a passé, c’est la chronologie qui veut ça. Gabriel est toujours contemplatif, et moi toujours affairé. Mais ce soir n’est pas comme les autres. Mon contrat a mal tourné. La supposée victime était du métier et elle m’a pris de vitesse. J’ai une sale blessure à l’épaule et je titube comme dans les films. Gabriel m’allonge sur le canapé et je perds connaissance. 

    — Tu as commis une erreur. On va te licencier, toi aussi ? 

    Je l’entends murmurer ces mots et d’autres, dans le brouillard du canapé où je gis. Il y a une nuance de reproche dans sa voix. Il est vrai que son passé de livreur de contrats l’incite à postuler que le tueur doit toujours réussir dans ses entreprises. Pour les anges, une erreur est une transgression, une égratignure fâcheuse au désordre universel. Je sens que la connivence fragile que nous avons construite depuis deux mois va fondre comme neige au soleil. Il me faut au plus vite rétablir une sorte d’égalité entre nos deux conditions, si je veux – et je le veux – que notre cohabitation perdure. Je surmonte le brouillard dans lequel je barbote, et j’articule : 

    — Une aile blessée, n’est-ce pas une erreur également ? 

    Manière de ranimer le dialogue qui risquait de sombrer. 

    — Sacristi non, c’était un accident ! 

    — Comment qualifier ma blessure autrement ? 

    Gabriel fronce un sourcil. Je sens qu’il va devenir sensible à la relativité des choses.  

    Mais cette réflexion est soudain suspendue par une sensation troublante : aucune douleur à l’épaule ou dans la zone alentour. Le salon, le canapé, Gabriel, son aile, tout prend une teinte pastel. Ni blanc, ni gris, ni noir. 

    Quand, en pleine souffrance, on ne ressent soudain plus aucun mal, il y a comme un désarroi. Je me force à dresser un inventaire de moi-même et découvre que jamais encore je ne me suis accordé le temps d’une introspection, même sommaire. Il y a belle lurette que je n’ai pas dévisagé mes propres désirs, mes inquiétudes, mes doutes. Tous ces écueils sont couverts de poussière… D’ailleurs, où se situent-elles, mes pensées ? Machinalement, je fouille ma cervelle, mais je reviens à mon épaule, je dirais presque à mon absence d’épaule, tant le contraste est violent entre la douleur qui la faisait exister naguère et le silence qu’elle observe maintenant. Je suis tenté de nouer un dialogue avec elle, mais je ne sais que lui dire. Pourtant, j’aimerais beaucoup parler à mon épaule, si précieuse dans l’exercice quotidien de mon office ! Le visage de Gabriel penché sur moi est encore flou, l’espace qui nous sépare est un brin gélatineux et de façon générale l’air est épais. Je voudrais lui demander comment il va, mais les mots résistent, je suis incapable de communiquer, et le visage de l’ange n’exprime aucune inquiétude, juste un vague reproche. Je le sais, nous avons commis une erreur tous les deux. J’esquisse un geste pour manifester mon regret d’être incapable de m’exprimer. Mais il ne semble pas attendre une réaction de ma part. J’ouvre les mains, pour traduire mon impuissance et ma reconnaissance, mais le message est sans doute incompréhensible, car Gabriel se redresse d’un air paisible ; j’aurais même envie de le qualifier d’indifférent, si le qualificatif ne m’offusquait pas. le fréquentation du divin à de curieux effets. Derechef, je sombre dans l’inconscience, peut-être à dessein, un peu dépité de l’absence de chaleur de mon colocataire, un peu désarçonné de ne plus avoir mal, un peu troublé de ne pas être seul chez moi, un peu choqué de ne pouvoir cerner mes désirs, mes inquiétudes, mes doutes… 
    Illustrations : in Le Beatus de la Seu d’Urgell et toutes ses miniatures, Musée Diocésain d’Urgell, 2005, éd. Imprenta Barnola de Guissona. Les enluminures datent du Xe siècle.

    Claude Bleton

  • Corps à corps avec l’ange

    « Qui donc, si je criais, m’écouterait dans les ordres des anges ? Et même si l’un d’eux me prenait soudain sur son cœur, je périrais sous le coup de son existence tellement plus forte que la mienne. » (Rilke)

    787. Dans une ambiance œcuménique se réunissent les vénérables Pères au deuxième concile de Nicée pour tenter de mettre fin à la crise iconoclaste qui secoue le monde byzantin depuis près d’un siècle. Le culte des images est alors rétabli sous l’impulsion de l’impératrice Irène ; ce qui n’empêchera nullement cette dernière de détrôner son infortuné rejeton et lui faire crever les yeux dix ans plus tard, le privant du délice de toute contemplation…

    C’est en cette mémorable occasion que l’on statue sur le corps des anges – problème qui hantait les consciences du temps. Comment ces créatures – car ils ont été créés – peuvent- elles apparaître dans le monde sans toutefois posséder d’attributs physiques comme ceux des hommes ou des animaux ? Grave problème. Si communiquer avec Dieu suppose un messager, un angelos, il faut bien un corps au héraut divin pour que sa commission soit transmise en bonne et due forme aux êtres finis, empoissés de matière que nous sommes. Pourtant, la nature profondément spirituelle de l’ange ne fait aucun doute. Nous voilà tombés dans l’embarras. La solution conciliaire consiste à admettre la réalité d’un corps subtil, éthéré, insaisissable dont l’ange serait pourvu. Un corps donc, mais débarrassé de toute la pesanteur de l’animal humain et qui assure une communication entre le ciel et la terre. La question se complexifie encore : point d’existence dans le monde qui ne soit objet d’expérience et qui, partant, n’occupe un espace physiquement localisable – Aristote nous l’avait appris. Un « corps » que l’on ne pourrait inscrire dans aucun lieu ni circonscrire de quelque manière que ce soit, à proprement parler, n’existerait pas. Sans mesure possible, le corps de l’ange est une pure présence qui n’est pas soumise aux lois du monde corporel. Thomas d’Aquin – bien nommé doctor angelicus – précisera que ce n’est que ponctuellement, durant son intervention et par l’acte même de transmission du message, que l’ange est présent à son objet. En accomplissant sa mission, le sujet angélique peut établir quelque part un lien fugace avec le monde.

    Ainsi pensée l’étrange nature du corps des anges, rien n’interdit désormais de le représenter. Et comme la réalité corporelle angélique demeure invisible aux yeux défaillants de la descendance d’Adam et Ève, l’imagination a tout loisir de la dépeindre selon sa fantaisie. En témoignent la prolifération et la diversité visuelle des Annonciations en peinture, pour ne citer qu’elles. C’est en établissant une hiérarchie – une angélologie – que l’on pensa stabiliser les caractéristiques de l’ange : par une progressive gradation, l’homme trouvait une place dans l’ordre divin et chaque intermédiaire le rapprochait un peu plus de Dieu. Le corps des anges était plus incorporel du point de vue humain, plus corporel du point de vue divin. Par ce biais, l’imperfection de la nature humaine se voyait éclairée – ni purement bestiale, ni purement divine. Le corps de l’ange, telle une idée régulatrice, un idéal inatteignable mais représentable, tempérait le rapport nécessairement brutal entre Dieu et l’homme, entre le parfait et l’imparfait. Il « humanisait », pourrait-on dire, un lien parfois violent – extraordinaire, toujours.

    Les aventures de nos compagnons ailés auraient pu en rester là, à « cette angélique échelle de bon sens ». Mais à laisser le corps de l’ange aux aléas des spéculations et des représentations, on en viendrait presque à oublier l’ambiguïté fondamentale de sa corporéité que la mise en image tend à dissimuler. Il est « la créature chez qui la transformation du Visible en Invisible (…) apparaît déjà accomplie ». L’artiste aura beau le représenter, le corps angélique continuera d’apparaître spontanément comme une image dont l’objet demeure obscur. La théologie médiévale aura beau le rationaliser, lui assigner une place parmi les êtres qui procèdent de Dieu, il persistera dans sa nature fuyante et incertaine car il est « le garant du plus haut degré de réalité de l’Invisible ». La question du corps de l’ange semble bien, à y regarder de près, s’étendre au-delà de la réflexion chrétienne qui fut, il est vrai, décisive. En aval, les réponses théologiques ne satisfirent pas complètement certaines des meilleures têtes pensantes. On rapporte ainsi qu’en 1453, tandis que Constantinople tombait sous le joug des troupes ottomanes, les sages byzantins discutaient encore du sexe des anges – événement devenu proverbial. L’effondrement de l’Empire n’aura donc pas suffi à mettre un point final à cette vieille question.

    Ceci conduit à penser que le corps de l’ange relèverait davantage d’un fantasme humain que d’une démonstration théologique dont il serait le résultat nécessaire. Quel meilleur modèle que le corps subtil de l’ange pour l’insensé qui se croit débarrassé de la finitude ? Plus question d’être rivé à un point singulier de l’espace et du temps ; voici que l’on se prend à rêver d’une puissance illimitée et à défier l’ordre du monde. Mais force est d’admettre une labilité, une réversibilité même, du statut angélique aux yeux des hommes qui provient de sa complexe situation d’intermédiaire. La culture en a gardé trace : Lucifer – cet ange déchu – conserve les attributs angéliques qu’il emploie à des fins ténébreuses. Ayant péché par orgueil, il détourne les hommes du salut en flattant le leur. Ne surnomma-t-on pas Saint-Just « l’archange de la Terreur » pour son implacable rigorisme révolutionnaire ? Pascal ne nous prévient-il pas que celui qui veut faire l’ange fait la bête ? Ceux, en somme, que l’hybris pousse à être plus que des hommes finissent par chuter plus bas que terre. « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » Le corps de l’ange, tel qu’il est traditionnellement conçu et représenté, est le nom même de ce fantasme singulièrement ambivalent. Fantasme du corps léger, illimité, harmonieux qui dissimule la fascination pour la chute, l’oubli et le retour à la bestialité. En mesurant l’existence humaine et ses possibilités à l’aune de l’utopie du corps angélique, le sujet se trouve en proie à un appétit irrépressible et déréglé qui le pousse à sa propre négation. La menace pèse sur le fils de la Terre comme sur l’ami des Formes : aucun d’eux ne se trouve à l’abri d’une telle passion. L’un voudra faire scintiller la gloire de sa matière, l’autre se faire déchet du monde pour que brille seul l’esprit. Idolâtrer sans mesure l’enveloppe charnelle ne vaut sans doute guère mieux que l’horreur ressentie à sa vue. La vision angélique scelle l’entente secrète entre le pudibond névrosé et l’obscène dérisoire. Ce faisant, elle fait manquer au sujet la réalité du désir vécu dans sa puissance affirmative. Décidément, l’ange nous réserve bien des surprises. Ses ailes peuvent nous arracher à la pesanteur terrestre comme être aisément sectionnées. Autant dire que tout ange est un Icare en puissance. Si le représenter rassure, tend à domestiquer ce rêve trouble, aucune habileté ne parvient à lui donner forme définitive. Péché, finitude, imperfection – quelle que soit la cause qu’on lui attribuera, cette impossibilité reflète à coup sûr une facette de l’humaine condition.

    Fantasmer un corps angélique, c’est faire sourdre les forces susceptibles de décentrer l’individu et le mener, s’il n’y prend garde, à sa destruction : « aujourd’hui si l’archange, le dangereux, par-delà les étoiles, descendait vers nous d’un seul pas, notre propre cœur en s’élançant vers lui de son battement nous anéantirait ». Son efficace tient précisément à sa dimension imaginaire : exempté qu’il est des contraintes du réel, il tend à imprimer une orientation subjective dont on peut aussi bien dire qu’elle est désorientation au regard de l’ordre symbolique. L’extériorité propre à l’ange – créature asexuée – déforme la vérité du rapport au corps, tant le nôtre que celui d’un autre. Alors même que le désir ne se soutient que du manque, le corps glorieux de l’ange apparaît, à l’inverse, comme une plénitude à jamais recouvrée. Replacé dans les coordonnées de la psychanalyse, l’ange est un ersatz d’harmonieuse unité venant combler fallacieusement la béance du désir. L’ordre symbolique se met alors à reposer sur un leurre qui égare le sujet fasciné. L’ange s’excepte de la totalité « phallique » et donne ainsi à croire qu’il en est la miraculeuse condition négative, rôle pourtant dévolu au corps féminin. Là où l’infinité muette, hors langage, désigne la fonction féminine qui, par son exception, fait exister la totalité masculine ne pouvant se clore sur elle- même, elle pourrait tout aussi bien renvoyer à l’invisibilité du corps angélique comme réel ineffable du corps visible. Fallacieux glissement qui, de l’égalité entre fonction féminine et ordre phallique, infère celle entre fonction féminine et corps angélique et, par voie de conséquence, celle entre corps angélique et ordre phallique. Peut-être les anges n’ont-ils justement pas de sexe parce qu’ils en sont un. Voilà une réponse à la disputatio des Byzantins.

    En isolant le désir qu’il incarne fondamentalement, le corps angélique entraîne l’égaré vers un espace où vie et mort tendent à se confondre. Brouillant les repères, ce désir acéphale affole le sujet pris, dès lors, dans une dynamique extatique d’élévation ou d’abjection sans frein. « Ce monsieur ne sait ce qu’il fait : il est un ange »… Est-on au ciel ou en enfer ? Bien malin qui le dira. « Ah foutre, mon ange, je perds la tête ! (…) Je suis presque fâchée du crédit et des titres qui favorisent mes égarements ; je voudrais qu’ils fussent sus de toute la terre ; je voudrais qu’ils pussent m’entraîner, comme la dernière des créatures, au sort où les conduit leur abandon (…) L’échafaud même serait pour moi le trône des voluptés » s’exclame bien à propos un personnage du divin marquis à l’époque de la Terreur. Hors de lui-même, on voit le sujet errer entre deux points incandescents et opposés dont l’inaccessibilité contribue à le morceler. L’ange est un tiers terme : place imaginaire en fonction de laquelle le sujet clivé se projette vers un ailleurs tenu pour sublimé ou souillé. Au-delà ou en-deçà, jamais il n’est celui qui « se pense et convient à soi-même ». Par leur corps, les anges esthétisent le mythe d’un désir purifié, détaché du monde, comme le stylite cherche à mortifier le sien pour ne plus être ce qu’il était. On peut alors penser, à bon droit, que l’ange manifeste une certaine angoisse d’exister : « Tout ange est d’angoisse. Oiseaux presque mortels de mon âme, malheur à moi, qui vous invoque en sachant qui vous êtes. » À rebours de la réflexion médiévale, le corps de l’ange figurerait davantage une déliaison mortifère avec le monde qu’une courroie de transmission du ciel à la terre.

    Faut-il alors éradiquer la figure de l’ange, lui dénier toute réalité corporelle, comme le voulaient les iconoclastes de Byzance ? Si le fantasme du corps angélique persiste, impavide, à travers les siècles, peut-être convient-il de l’envisager autrement. Le poète souligne combien solidaires l’une de l’autre sont la vie et la mort. L’espace angélique, pour inhumain et funeste qu’il soit, n’en est pas moins la porte d’entrée vers la connaissance du réel : « La vraie figure de la vie s’étend sur les deux domaines, le sang de la circulation suprême passe dans les deux : il n’y a ni En-deçà, ni Au-delà, rien que la grande Unité où ces êtres qui nous surpassent, les « anges », sont chez eux. » Seul le poète est susceptible d’exprimer, au moyen de son art, ce qui dépasse toute mesure – seul, il peut incarner l’ange : « Ce monde vu non plus de l’homme, mais en l’ange, est peut-être ma vraie tâche ». Qui s’y frotte s’y pique, certes. Mais ne peut-on pas frôler le gouffre sans y choir, le temps d’y jeter un bref coup d’œil ? Il nous faudra alors vaillamment affronter l’ange, quitte à y laisser quelques plumes.

    La Genèse, déjà, nous avait prévenus : Jacob a lutté avec l’ange en un sauvage corps à corps d’où n’est sorti ni vainqueur ni vaincu. Le corps invisible de l’ange se révèle trop parfait pour se laisser dominer par celui de l’homme ; pourtant, ce dernier a pu s’éprouver dans la tension même qu’exigeait le combat. En mettant en péril son être mais sans céder tout à fait, il lui a été donné d’accéder à la révélation divine. Proposons une traduction en termes séculiers : il a engagé un duel avec le réel. « Quelque chose d’éternel demeure en l’homme – en l’homme qui pense… – quelque chose que j’appellerai sa part divine : c’est son aptitude à mettre le monde en question… » La lutte avec l’ange donne à voir ce qu’il y a de charnel et de spirituel à la fois dans le rapport qu’entretiennent l’homme et la réalité. Il faut en payer le prix et l’ange démet la hanche de Jacob qui l’a mis en garde : « Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni ». En luttant contre son destin, il tente de lui arracher le secret ultime de son être. Ce désir dévorant est ce qui doit être maîtrisé mais certes pas aboli. D’Éros au Héros, il n’y a qu’un pas. Héroïsme magnifié par Malraux dans Les noyers de l’Altenburg – dont le titre premier était La lutte avec l’ange – qui tente, à l’épreuve de l’histoire, de franchir la « crevasse » qui le sépare de « la vie universelle » : ce conflit met aux prises la connaissance de l’homme avec la conscience de son destin. On ne peut espérer se connaître véritablement sans prendre le risque d’être en butte à une valeur supérieure. « Le plus grand mystère n’est pas que nous soyons jetés au hasard entre la profusion de la matière et celle des astres ; c’est que, dans cette prison, nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant… » S’engager corps et âme dans une action qui le transit, c’est pour le héros braver physiquement l’ange – ce démon trop parfait. Ou la mort aura raison de lui, ou « deux fois vainqueur » il traversera l’Achéron, ayant dérobé au monde un fragment de vérité : « il n’avait plus besoin d’étreindre un corps pour lutter contre l’inhumain ».

    L’art ne naît pas seulement de la sage angélologie mais aussi bien de cet épique bras de fer. Et un Zola (L’Œuvre) ou un Gide (Les Faux-Monnayeurs) en ont médité le sens à travers la peinture ou le « roman pur » : c’est l’impossibilité d’achever l’œuvre qui donne forme à celle- ci. Le suicide du peintre constitue l’échec de son combat avec l’ange qui aurait dû aboutir à un modus vivendi s’il n’avait été détruit pas son désir : le corps de l’artiste vaincu par celui de l’ange pour n’avoir pas su reconnaître la supériorité du réel, soit ce qui résiste, en dernière instance, à la symbolisation. « Avec Claude Lantier je veux peindre la lutte de l’artiste contre la nature, l’effort de la création dans l’œuvre d’art, effort de sang et de larmes pour donner sa chair, faire de la vie : toujours en bataille avec le vrai, et toujours vaincu, la lutte contre l’ange » avoue l’auteur.

    Gide, quant à lui – plus prudent ou plus avisé qu’Édouard, son faux double – garde in extremis le réalisme nécessaire pour terminer son roman, tandis que l’œuvre reste, en son essence, inachevée, ouverte. L’écrivain renonce à la chimère de la perfection, à peindre la vie telle qu’elle est. Les mises en abyme qui structurent les Faux-Monnayeurs évitent ce périlleux glissement : en ne cherchant jamais à saisir le réel frontalement mais en le stylisant, l’écrivain fait œuvre. « J’invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité, et ce que, lui, prétend en faire. » La recherche du sens passe par cette lutte âpre et sournoise qui engage l’existence de celui qui s’y dispose. L’œuvre, toujours imparfaite, en est le témoignage. Elle porte trace du réel, cependant que sa forme stylisée la retient de sombrer dans l’informe à la manière de la toile de Frenhofer. « Stylisé, c’est-à-dire humanisé : tel que l’homme l’eût fait s’il eût été Dieu. L’homme sait que le monde n’est pas à l’échelle humaine ; et il voudrait qu’il le fût. Et lorsqu’il le reconstruit, c’est à cette échelle qu’il le reconstruit » renchérit Malraux.

    Sorte de figure allégorique, Bernard, en affrontant l’ange, a trouvé en lui-même la force de s’arracher à un passé qui l’accable et de rabattre son orgueil pour embrasser un avenir plus incertain mais lumineux. Il cesse ainsi de romancer toujours sa vie, de la soumettre à une analyse qui le confine au dédoublement. Les conséquences de l’épreuve peuvent, certes, paraître fort décevantes dans le contexte du roman : le personnage en sort gagné par un mol altruisme et un puritanisme un peu étroit. Il n’importe. En acceptant de s’exposer au réel sans s’y abandonner, il a surmonté certaines des illusions qu’engendrent l’excès d’analyse comme les croyances sommairement reçues. Plutôt que de se payer de mots, il s’est décidé à agir en affrontant l’énormité de ce qui le dépasse. Entre la mort et le faux-monnayeur se trouve le héros qui refuse de substituer au réel une image angélique, fruit du désir et du langage. Celle- ci est repoussée, réduite mais point détruite. La lutte avec l’ange désigne l’effort toujours recommencé de libération vers l’authentique : « il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant ». La chair et l’esprit semblent alors sur la voie d’une véritable réconciliation. Le héros abdique l’angélisme pour renouer avec le monde et avec lui-même : « il voyait devant lui l’océan de la vie s’étendre ». Haletant, blessé en somme, mais ayant trouvé la règle à suivre en son propre cœur, c’est en claudiquant qu’il poursuivra son chemin. « Ce à quoi on ne peut atteindre en volant, il faut y atteindre en boitant… »

    Fiction utile donc que le corps de l’ange si l’on ne s’y abîme pas entièrement. Le rencontrer ouvre un sujet à la dimension élective de l’expérience : elle le rapporte à la singularité qu’il est et le contraint, tout à la fois, à rompre pour partie avec lui-même. Il fait ainsi l’épreuve d’une extériorité qui le marque à jamais – songeons à la blessure de Jacob – et le renvoie toujours à ce moment d’élection qui ouvre à un nouvel horizon d’avenir. Son corps en garde le stigmate rayonnant. Arraché à ce qu’il a été – l’ange signifie à Jacob la perte symbolique de son nom – il est destiné, par l’événement même, à autre chose. Cette subjectivation, digne d’une rencontre amoureuse, advient par-delà ses capacités subjectives en vertu d’une disposition à s’ouvrir à l’inouï.

    Lorsque le messager céleste vous fera la grâce d’une apparition, tâchez de ne pas prendre ombrage de cette splendeur invisible. « Bernard n’avait jamais vu d’anges, mais il n’hésita pas un instant, et lorsque l’ange lui dit : « Viens », il se leva docilement et le suivit. » Empoignez-le vigoureusement et ménagez vos forces au risque d’essuyer quelques coups sévères. Surtout, gardez les yeux grand ouverts. Peut-être alors vous sera révélé ce que vous ne pouviez imaginer et vous découvrirez-vous capable de ce vous croyiez impossible.

    Charles Bresson