J’ai découvert l’Apocalypse quand j’avais à peine douze ans, dans une bible qui traînait au fond d’une étagère, entre deux magazines, le seul livre de la maison, d’ailleurs. C’est surtout l’Apocalypse qui me fascina. Il s’y déployait une colère spectaculaire : faune hétéroclite, armes brandies, majesté fulminante, vertu des bras vengeurs, infamie des damnés qu’on décapitait ou précipitait dans les flots, exaltation des vertueux qu’on juchait sur un trône. Bref, une description fidèle de tout ce que nous avons toujours vécu. Certes, l’Apocalypse a des défauts, car elle ne date pas d’aujourd’hui, il faut sans cesse la moderniser pour que le message reste compréhensible, mais le fond reste d’actualité : j’ai raison, donc je vis ; tu as tort, donc tu meurs… D’où la nécessité de recourir à des professionnels pour faire de ce dogme une réalité et imposer le désordre comme garantie de la cohésion sociale.
Le travail, source de toutes les misères, est distribué par un architecte du grand désordre, et délégué à des innocents par des criminels qui ont le pouvoir et l’intelligence de ne jamais commettre leurs crimes, mais de désigner les futures victimes et de confier leur exécution à des professionnels. Ces commanditaires, maîtres relatifs, plutôt gérants, pourrait-on dire, ne connaissent pas l’embarras de vivre. Ils dorment sur leurs deux oreilles, quand ils ne siègent pas sur leur trône, entourés de fidèles toujours prêts à assouvir leurs désirs. Certains de ces potentats exigent par contrat de petits extras, découpage de membres, écartèlements et autres traitements qu’ils considèrent comme raffinés et hautement symboliques. Ce genre de finition m’a toujours répugné. Certes, c’est le commettant qui paye, mais rien n’oblige à accepter les contrats. Comme je l’ai déjà dit, la procédure est simple : le tueur rend l’enveloppe dans laquelle le commanditaire a inscrit le nom, l’adresse et la date limite de l’exécution, en disant oui ou non à l’ange, cet intermédiaire omniprésent, qui est la parure morale de ce nettoyage implacable, de ce vigilant désordre administré par une poignée de maîtres, intermédiaires vertueux ou reconnus comme tels.
J’insiste, l’ange sait ce qui est bon, puisqu’il est pur. Et le tueur n’a aucune raison de mettre en doute la pureté des intentions de son message. Imaginer que l’ange peut être abusé est tout simplement impossible. Outre que le messager est toujours innocent, ses deux ailes sont le signe qu’il est porteur de l’infaillibilité divine. Oui, le tueur n’est autre qu’un instrument de la volonté du Créateur, un petit rouage de l’immense Tout-ou-Rien. D’ailleurs, ce n’est pas Dieu qui rend ce monde crédible, mais ses anges, conçus à l’image de ce que les humains rêvent d’être pour la plupart, des messagers, des facteurs indifférents aux contenus qu’ils transmettent, heureusement contaminés par les divins messages qu’ils ont ordre de porter. Et quand je dis « ordre », c’est une falsification : dans ce monde, tout n’est que chaos et profits, la plupart du temps soigneusement dissimulés, pour le plus grand bien de l’humaine société, même si celle-ci répugne à le croire.
À quoi a pu ressembler l’enfance de ces anges, ni chair ni poisson, ni dieu ni homme ni femme, qui à intervalles réguliers me tendent un contrat. Les anges ont-ils des parents ? Sont-ils de purs produits désincarnés de dame Sécurité et de messire Amour ? Quand ils me remettent l’enveloppe, je les trouve plutôt malheureux, un rien décontenancés de ne pas être les destinataires du pli dont ils sont porteurs. Rêveraient-ils de prendre ma place ? Je doute que la mélancolie que je lis sur leur visage puisse donner des tueurs dignes de ce nom. Mais je n’ai jamais échangé avec eux assez de mots pour en savoir plus sur leurs envies, sur ce qu’ils attendent de l’existence, sur leurs ambitions personnelles ou leurs projets. Je ne les ai même jamais vu s’envoler. Un rendez-vous est fixé, j’arrive, il est déjà là, immobile, les deux pieds rivés au sol, les ailes repliées. Et quand je m’en vais, après lui avoir rendu l’enveloppe, il n’a toujours pas bougé. Une fois, une seule, notre rendez-vous n’a pas suivi le protocole. Il avait une aile qui pendait de façon anormale. Après l’échange de politesse initiale, il a observé un long silence, puis il a dit : « Je me suis cassé une aile. » Cette fois-là, il ne m’a pas tendu l’enveloppe. L’avait-il perdue ? L’air malheureux, il a tourné les talons. Je me suis retrouvé face à son aile blessée. Un temps a passé. C’était la première fois que j’identifiais un sentiment chez un ange. Ils sont rares, dans l’Apocalypse : à l’instar de tous les textes mystiques ou fondateurs, on n’y trouvera aucune trace de romantisme. On l’aura compris, l’amour de Dieu n’est jamais un sentiment.
*
Comme par hasard, ce matin, j’ai recroisé mon ange préféré. Il traversait la rue et la retraversait, mon enveloppe kraft toujours à la main, l’air aussi abattu que son aile cassée.
Je l’aborde, il accepte de prendre un verre en terrasse, mais reste debout, mi-boudeur mi-chagrin. Dans cet état, il ne peut plus assurer son service, m’avoue-t-il. L’aurait-on renvoyé ? Une aile hors service est un réel handicap sur le marché du travail.
— Sacristi oui, on m’a licencié ! Mon aile serait irréparable, paraît-il ! De plus, il m’a gratifié d’un sermon : si je vous garde, votre mission perd toute crédibilité, un ange avec une aile cassée, c’est comme un sauveteur sans bouée. J’ai eu beau expliquer qu’une aile ça prend du temps pour cicatriser, il ne m’a pas écouté. Ce n’est pas un débat, a-t-il tranché, c’est une décision, qui prend effet à l’instant.
— Mais qui vous disait ça ?
Il balaye la question d’un air accablé et murmure :
— Ce qui est clair, c’est que je ne peux plus exercer, et que je n’ai plus d’endroit où aller.
Sous le coup d’une impulsion incontrôlée, je lui propose de venir chez moi. Cet être m’intéresse, il me change des éternels contrats qui brillent surtout par leur monotonie et une absence obligée de dialogue. Ma proposition semble l’étonner. Une ombre de nostalgie passe sur mon visage et l’ange la remarque.
— Vous regrettez déjà votre proposition, je le vois. À quoi bon vous encombrer d’un infirme… Je ne peux que vous donner raison.
— Vous vous méprenez. J’étais dans la pleine conscience de votre détresse. Mon seul désir est de partager mon temps et mon espace avec vous. Si vous en avez envie, bien sûr.
— En général, je ne parle pas. Ma mission est principalement d’être, de transmettre des messages ou des contrats, et de montrer mes ailes pour en souligner le sérieux. Alors, vous imaginez, si je n’en avais plus… ? Vous ne me remarqueriez même pas. L’idée ne vous effleurerait jamais de prendre cette enveloppe kraft. Vous vous méfieriez de l’être déplumé que je serais devenu.
Cet ange n’a jamais autant parlé de toute son existence, j’en suis persuadé. J’ai peut-être le talent de déclencher la parole des anges. Raison de plus pour insister. Je reformule ma proposition :
— Si vous n’avez rien de mieux à faire… ?
Il joint les mains, comme si ma question exigeait une sérieuse méditation, et il plonge dans un silence profond. Je crois voir derrière son front défiler la question essentielle que sans doute tout ange doit se poser : Que faire ? Je tente :
— Comment vous appelez-vous ?
— Gabriel.
— LE Gabriel ?
— Oh non, pas du tout ! Lui, c’est un archange. Moi, je suis un tout petit Gabriel de base, tellement petit qu’on ne m’appelle même pas. À la rigueur on claque des doigts ou on siffle, quand on a besoin de mes services.
— Cela ne vous fâche pas ?
— Tant qu’on a besoin de moi, je n’ai aucune raison d’être fâché. Mais cette fois, c’est une autre histoire. Licencié ! On ne va même plus me siffler…
— Ce n’est pas gentil, ce qu’on vous a fait.
— Jésus a dit : « Je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela. » Matthieu,21.
— C’est lui qui vous a licencié ?
Silence glauque. Chaque fois qu’est évoqué le Prince-des-Rois-de-la-Terre ou le Chevaucheur-des-Nuées, on se heurte à la mutité ou à l’évitement. Un temps s’écoule et il reprend la parole :
— Je veux bien.
C’est à ceci sans doute qu’on reconnaît un ange, à ses ailes et à sa manie de ne pas répondre immédiatement aux propositions qu’on lui fait. À l’évidence, un ange n’a pas une perception nette du présent. Normal, il est ange de toute éternité. Il n’est pas d’hier, pas de demain, encore moins d’aujourd’hui. Je suis sûr qu’il était déjà à la besogne avant le Big Bang. Il n’a jamais lu un manuel de développement personnel. Reconnaissons-le, quand on existe de toute éternité, le fameux ici et maintenant n’a guère de sens.
J’habite un deux pièces, non loin du fleuve, parfois le cri rauque d’une mouette déchire le ciel assoupi, mais le plus souvent ce sont des passereaux qui bousculent les nuages, quand c’est la saison des passereaux et des nuages, bien sûr. Au moment d’entrer, l’ange – il faut que je m’habitue à l’appeler Gabriel – marque un temps d’arrêt, comme une réticence. Je me demande où il passait sa vie, en dehors de son activité professionnelle – remettre l’enveloppe kraft qui contenait le contrat –, je me demande où il dormait, où il mangeait. Mais un ange dort-il, mange-t-il ? En lui ouvrant ma porte, je laisse entrer le mystère. Comment vit-on avec deux ailes, qui plus est quand l’une est blessée ? Mais je m’égare, il est temps que je m’efface devant mon hôte. J’ose même :
— Gabriel, soyez le bienvenu.
Il sourit – son premier sourire – et s’avance.
— Comment t’appelles-tu ?
Sacristi ! comme il le dirait s’il était à ma place. Je ne m’attendais pas à une question aussi personnelle, ni aussi tutoyante.
— Aaron.
— LE Aaron ?
Serait-il ironique ? Ou me prendrait-il pour le frère de Moïse ? Je précise ma réponse :
— Eh oui, dans l’ordre alphabétique, je suis le premier de la liste.
— La liste de quoi ?
On dirait que les anges ont un côté implacable. Tant que la réponse n’a pas rassasié l’avidité de leur question, ils persistent. Mais moi aussi j’ai droit au silence. Je me réfugie dans la visite obligatoire et exhaustive des lieux, et conclus par l’inévitable :
— Tu peux t’installer dans la chambre d’amis, je vais la débarrasser des objets inutiles.
Audace : je réponds au tutoiement par le tutoiement. Il ne réagit pas. Notre cohabitation commence par le recueillement. Je me demande d’où m’est venue cette impulsion soudaine de l’héberger. Et je suis étonné qu’il ait accepté ma proposition. Un ange et un tueur dans le même appartement, curieux mélange. Demandé par l’un et accepté par l’autre, comme on dit dans les procédures de divorce à l’amiable. Je fais un peu de rangement, je vais et viens autour de lui, toujours impassible au milieu du salon. Il faut absolument que je m’habitue à l’appeler Gabriel.
— Aaron !
Il m’a devancé. Il m’a appelé. Par mon prénom. Je me doutais que les anges étaient l’incarnation de l’inattendu.
Il m’assure qu’il ne veut pas déranger, je ne dois en aucun cas me gêner pour lui, peut-il poser l’enveloppe kraft sur la table, et si je lui demande de partir, il ne s’en offusquera pas. Je réponds machinalement que oui, il peut poser l’enveloppe sur la table, et que non, il n’est pas question qu’il parte, puis je prépare le dîner. « Rien pour moi », me dit-il, et je me demande s’il ne veut rien aujourd’hui, ou s’il ne mange jamais.
Un mois a passé. Les anges qui me remettent l’enveloppe kraft ont des ailes en bon état, ils sont toujours aussi concis et effacés, comme Gabriel. La plupart du temps, celui-ci est debout dans le séjour, muet ou méditatif. Son aile va mieux, je le lui ai demandé :
— Gabriel, commet va votre aile ?
— Sacristi, elle va mieux !
C’est tout. Dort-il ? Mange-t-il ? En définitive, il n’est pas entièrement humain, les ailes sont là pour le confirmer, même si l’une est cassée, mais de moins en moins.
— Aaron, qu’est-il arrivé ?
Un autre mois a passé, c’est la chronologie qui veut ça. Gabriel est toujours contemplatif, et moi toujours affairé. Mais ce soir n’est pas comme les autres. Mon contrat a mal tourné. La supposée victime était du métier et elle m’a pris de vitesse. J’ai une sale blessure à l’épaule et je titube comme dans les films. Gabriel m’allonge sur le canapé et je perds connaissance.
— Tu as commis une erreur. On va te licencier, toi aussi ?
Je l’entends murmurer ces mots et d’autres, dans le brouillard du canapé où je gis. Il y a une nuance de reproche dans sa voix. Il est vrai que son passé de livreur de contrats l’incite à postuler que le tueur doit toujours réussir dans ses entreprises. Pour les anges, une erreur est une transgression, une égratignure fâcheuse au désordre universel. Je sens que la connivence fragile que nous avons construite depuis deux mois va fondre comme neige au soleil. Il me faut au plus vite rétablir une sorte d’égalité entre nos deux conditions, si je veux – et je le veux – que notre cohabitation perdure. Je surmonte le brouillard dans lequel je barbote, et j’articule :
— Une aile blessée, n’est-ce pas une erreur également ?
Manière de ranimer le dialogue qui risquait de sombrer.
— Sacristi non, c’était un accident !
— Comment qualifier ma blessure autrement ?
Gabriel fronce un sourcil. Je sens qu’il va devenir sensible à la relativité des choses.
Mais cette réflexion est soudain suspendue par une sensation troublante : aucune douleur à l’épaule ou dans la zone alentour. Le salon, le canapé, Gabriel, son aile, tout prend une teinte pastel. Ni blanc, ni gris, ni noir.
Quand, en pleine souffrance, on ne ressent soudain plus aucun mal, il y a comme un désarroi. Je me force à dresser un inventaire de moi-même et découvre que jamais encore je ne me suis accordé le temps d’une introspection, même sommaire. Il y a belle lurette que je n’ai pas dévisagé mes propres désirs, mes inquiétudes, mes doutes. Tous ces écueils sont couverts de poussière… D’ailleurs, où se situent-elles, mes pensées ? Machinalement, je fouille ma cervelle, mais je reviens à mon épaule, je dirais presque à mon absence d’épaule, tant le contraste est violent entre la douleur qui la faisait exister naguère et le silence qu’elle observe maintenant. Je suis tenté de nouer un dialogue avec elle, mais je ne sais que lui dire. Pourtant, j’aimerais beaucoup parler à mon épaule, si précieuse dans l’exercice quotidien de mon office ! Le visage de Gabriel penché sur moi est encore flou, l’espace qui nous sépare est un brin gélatineux et de façon générale l’air est épais. Je voudrais lui demander comment il va, mais les mots résistent, je suis incapable de communiquer, et le visage de l’ange n’exprime aucune inquiétude, juste un vague reproche. Je le sais, nous avons commis une erreur tous les deux. J’esquisse un geste pour manifester mon regret d’être incapable de m’exprimer. Mais il ne semble pas attendre une réaction de ma part. J’ouvre les mains, pour traduire mon impuissance et ma reconnaissance, mais le message est sans doute incompréhensible, car Gabriel se redresse d’un air paisible ; j’aurais même envie de le qualifier d’indifférent, si le qualificatif ne m’offusquait pas. le fréquentation du divin à de curieux effets. Derechef, je sombre dans l’inconscience, peut-être à dessein, un peu dépité de l’absence de chaleur de mon colocataire, un peu désarçonné de ne plus avoir mal, un peu troublé de ne pas être seul chez moi, un peu choqué de ne pouvoir cerner mes désirs, mes inquiétudes, mes doutes…
Illustrations : in Le Beatus de la Seu d’Urgell et toutes ses miniatures, Musée Diocésain d’Urgell, 2005, éd. Imprenta Barnola de Guissona. Les enluminures datent du Xe siècle.
Claude Bleton