Premier film de Gaspar Noé. Le moyen-métrage Carne, réalisé en 1991. Le personnage principal du film, un boucher chevalin, dans un déchaînement de violence filmé en plan serré, tente de tuer un ouvrier arabe qu’il a faussement soupçonné d’avoir violé sa fille. Alors qu’il est empêché de continuer à frapper l’homme au sol par deux individus, un intertitre sur fond noir apparait à l’écran et pose la question :
Ce carton, dans le tout premier film réalisé par Gaspar Noé, impose déjà de manière programmatique les bases de toute son œuvre : tout son cinéma et son rapport à la création est marqué par la recherche du dérapage. C’est un réalisateur qui jonglera sans cesse avec les limites morales de la violence et du choc visuel à l’écran.
Le dérapage dans ce sens-là chez Gaspar Noé consiste non pas seulement à s’échapper d’une norme à la fois morale et esthétique, mais dans le même mouvement, à perdre le contrôle par rapport à celle-ci. Tel un pilote de rallye funambule, Gaspar Noé s’amuse à jongler avec les thématiques crues qu’ils poussent à la limite, que ce soit la mort, le sexe, la violence et plus généralement la déviance. À cet égard, les personnages de ses films sont toujours des êtres illuminés par des émotions trop puissantes, toujours poussés à leur ultime limite, flirtant avec la déviance. Ses films expriment un certain plaisir du dérapage, qui passe à travers une forme de jouissance visuelle du chaos. Cette volonté ludique de dérapage et de choc se révèle d’ailleurs à travers son rapport au festival de Cannes, lieu habituel des projections polémiques. Il admet ainsi en 2002 dans une interview inopinée dans l’émission Paris Dernière avec Frédéric Taddeï qu’il prend un plaisir non dissimulé à pousser le spectateur à la réaction convulsive. Jaloux de la projection de minuit en 2001 au festival de Cannes de Trouble Every Day de Claire Denis, qui avait donné lieu à trois évanouissements dans le public, il dit en s’amusant à Frédéric Taddeï s’être demandé à ce moment-là « pourquoi elle y arrive et pas moi ? ». S’ensuivra la polémique de la présentation à Cannes d’Irréversible (son troisième film et deuxième long-métrage) en 2002 au Festival de Cannes, quand des centaines de spectateurs quittent le Palais lors de la projection à cause de la violence du film. Des pompiers devront intervenir pour évacuer des gens pris d’évanouissement.
Pousser la crudité et les limites toujours plus loin, telle est la vision artistique érigée en principe chez Gaspar Noé : il faut provoquer des réactions physiques sur le spectateur dont la réception oscille souvent entre la fascination et le dégoût. Difficile quelquefois de déterminer s’il va trop loin ou si c’est carrément génial. Entre l’horrible et le terrible, il y a l’inceste dans Carne et Seul contre tous (1998), le viol filmé dans un long plan interminable dans Irréversible, les images de sexes crues et pornographiques dans Love (2015) voire Enter the Void (2009), le grand trip sous acide sur la mort dans un Tokyo phosphorescent, avec ses scènes de shoots et de sexes.
Ce qui est encore remarquable dans cette approche radicale est que Gaspar Noé rend l’effet de choc visuel plus fort par des procédés filmiques et artistiques. La scène de passage à tabac et de viol dans Irréversible du personnage d’Alex (Monica Belluci) qui dure de longues minutes se trouve filmée dans une bouche de métro dont les murs sont peints en rouge pour accentuer l’effet anxiogène et la crudité. De même, les 20 premières minutes du film se déroulent dans une boîte de nuit gay nommée le « Rectum » dans lequel le personnage joué par Albert Dupontel brise le crâne d’un homme à l’aide d’un extincteur, et ce, filmé en plan fixe avec des effets spéciaux qui rendent compte de l’horreur matérielle de l’acte. Plus largement, pendant toute la première partie du film, Gaspar Noé a révélé avoir ajouté des sons infrabasses de 27 Hertz, un grondement inaudible qui ne peut être entendu mais qui produit une sensation physique d’inconfort anxiogène, et qui est utilisée par la police pour défaire les manifestations.
Il s’applique à mettre en scène le dérapage comme une longue errance dans le film Enter The Void (2009). La trame narrative du film repose sur une expérience de la mort psychédélique d’un jeune junkie, Oscar, qui est tué à Tokyo lors d’une arrestation de police. Inspiré librement du Livre des morts tibétains qui établit une théorie bouddhiste de la mort et de la réincarnation, Gaspar Noé met en scène une errance post-mortem en vue subjective, en forme de voyage astral lumineux avec des effets techniques et stroboscopiques. Avant ça, le début du film offre également en vue subjective le trip d’Oscar sous psychotrope puissant (de DMT) dans un Tokyo halluciné et saturé de lumière et de couleur.
Des partis pris extrêmes et une position de franc-tireur singulier dans l’horizon du cinéma mondial, voilà la marque de fabrique d’un réalisateur qui ne laisse personne de marbre. Entre films cultes et polémiques, prise de danger et expérimentations, il se situe toujours à l’avant-garde avec la recherche incessante d’un autre langage visuel. Et ce, au- delà des considérations morales.
Il faut peut-être envisager Gaspar Noé comme un cinéaste d’avant-garde, qui rappelle les approches expérimentales de certains réalisateurs des années 1920 et 1930, au sein du mouvement qu’on a appelé « la première avant-garde ». Celle-ci est composée de réalisateurs tels que Abel Gance, Germaine Dulac, Jean Epstein ou encore Louis Delluc. Le mouvement se constitue autour de l’idée de proposer au sein de l’art cinématographique une recherche formelle, technique et théorique pour développer un langage visuel propre au cinéma, qui le distinguerait des autres types d’arts.
Une œuvre référence qui se rapproche de ce mouvement exprime un désir de provocation et de violence visuelle qui rappelle le rapport de Gaspar Noé au cinéma : Un Chien andalou de Luis Buñuel et Salvador Dalí. Dans ce court métrage où se succède des scènes incohérentes montrant des rapports conflictuels entre un homme et une femme, un plan voit l’homme saisir la tête de la femme et lui trancher l’œil en plan serré avec un rasoir. Ce coup de couteau/rasoir dans l’œil, qui avait largement choqué à la sortie du film en 1929 me semble bien représenter la considération de Gaspar Noé pour l’image : celle-ci dans sa crudité et sa brutalité exprime une violence de l’image qui semble transpercer l’écran et provoquer chez le spectateur des réactions physiques puissantes. Philippe Nahon, l’acteur principal de Carne et Seul contre tous déclare d’ailleurs dans l’émission Tracks sur Arte en 1998 à propos de Noé : « on l’a comparé à Buñuel et Scorsese, c’est déjà pas mal ».
Si Gaspar Noé se situe à l’avant-garde, c’est également peut-être parce qu’il pousse le dispositif cinématographique dans ses retranchements. Il opère à l’aide de tentatives techniques contemporaines et novatrices pour proposer de nouvelles manières pour le cinéma de s’exprimer. Pour son dernier film réalisé en 2022, le film Vortex, qui met en scène un couple âgé et affaiblit dans lequel la femme perd petit à petit la tête, Gaspar Noé se distingue par l’usage d’un split-screen. Le split-screen dans Vortex, (écran coupé en deux parties distinctes) permet de représenter dans une même scène le fait que la femme âgée et son mari, à cause de la- maladie, vivent dans deux réalités différentes. Chaque plan décompose donc des jeux de regards divergents entre les deux protagonistes. Ce dispositif d’écran divisé n’est pas sans rappeler les expérimentations d’Abel Gance pour son film Napoléon de 1927, qui désirait projeter trois points de vues sur trois écrans en divisant l’image, procédé qui préfigure le split-screen et utilisé pour magnifier l’effet de « fresque historique » totale. Il souhaitait s’affranchir du cadre classique du cinéma pour proposer un type de projection qu’il avait nommé « polyvision ». Même si Gaspar Noé n’a pas inventé le principe qui a depuis été utilisé à de nombreuses reprises, il prend en main le procédé pour en faire un parti-pris esthétique.
Les expérimentations ou utilisations de procédés singuliers ne s’arrêtent pas là pour Gaspar Noé. On peut penser à Irréversible qui est monté à l’envers de manière antéchronologique. Il n’a pas hésité non plus à acheter les droits d’images artificielles créées par l’artiste et DJ Glennwiz pour intégrer des effets de lumières artificielles dans Enter The Void. Ces images sont utilisées pour simuler l’effet de la drogue psychotrope, pour ajouter au cinéma par l’effet d’images artificielles un surplus d’expérience.
Entre le dérapage et le coup de couteau dans l’œil, il est parfois ainsi difficile de passer outre la violence, la polémique et le choc dans l’œuvre de Gaspar Noé. Mais c’est certainement parce qu’il se situe toujours à l’extrême limite des capacités du cinéma et qu’il propose souvent une approche d’avant-garde du cinéma que cette violence visuelle est salutaire, et non pas seulement mesquine. Ce n’est pas un cinéma de genre codifié, seulement peut-être le cinéma d’un réalisateur qui prend plaisir, souvent, à se positionner « seul contre tous ».
Thomas Bourdens