Sorrentino à Paris ! Une aubaine pour une bande de jeunes fascinés par le cinéma. Sorrentino, diraient-il avec prétention entre deux cigarettes, cet homme qui a réussi le tour de magie de se vendre à Netflix (La Main de Dieu) tout en gardant son âme. Celui dont le livre nous a tant plu (cf Marelle n.2. Tu ne l’as pas lu ? Quel dommage). Le réalisateur de tant de films connus (La grande belleza, Il Divo) ou moins connus (Les conséquences de l’amour, Loro), et de The Young Pope. Par un fan de The Cure (This Must Be The Place). L’occasion rêvée pour partir à la rencontre de l’Italien et obtenir une interview exclusive.
Prologue
L’histoire commence dans un amphi bondé des salles du Louvre à l’occasion de l’exposition « Naples à Paris ». Nous devons passer les épreuves de mille QR codes et dix ouvreurs chics pour voir Sorrentino, égal à lui-même, en jean, face à un vieux corbeau italien, le noble critique Antonio Monda (qui ça ?), une sorte de notaire peu affable. Nous enfilons nos casques de l’ONU branchés sur nos sièges et nous écoutons, amusés, la traduction instantanée d’une interprète. Parfois, j’ôte mon casque pour écouter Paolo répéter : « non lo so » d’un air fatigué. Car oui, nous sommes dans notre bulle, les non italophones. Mais les deux hommes assis en face de nous sont aussi dans leur cocon.
On avait payé pour une masterclass. Or, à chaque fois, le corbeau vole à côté. Déjà, il se croit au café avec son ami, mais en plus, il ne pose pas les bonnes questions : on nous parle de l’intériorité dans Il Divo, reflétée par des mouvements de caméras agiles, mais l’oiseau de malheur ne pense pas à demander pourquoi Sorrentino a choisi de mettre en bande-son la Pavane de Fauré à 100 décibels. Paolo parle de son rapport particulier avec Rome : une ville où on se noie avec plaisir, nostalgie fellinienne. Mais le notaire italien ne pense pas à poser la question : y a-t-il des villes sont plus filmables que d’autres ? On revient même sur les interrogations les plus clichés : la passion de filmer la mafia, la nécessité de filmer la légèreté. Mais rien sur ce qui a l’air de tarauder le cinéaste cinquantenaire tout du long de l’entretien, et qui le plonge dans un doute perpétuel : son prochain film. Qui a l’air de tant l’obséder et d’affadir toutes les projections ridicules de ses accomplissements.
Ensuite, véritable masterclass de la maîtrise informatique : le corbeau Monda montre des montages pixelisés de DVD, et, mauvais augure, fait capoter le format d’écran : on se retrouve avec un 4/3 compressé et un Toni Servillo un peu maigrichon. Puis, c’est le comble du foutage de gueule dans un des plus luxueux monuments de la pompe parisienne : on nous projette la bande-annonce Netflix de La Main de Dieu, sur laquelle évidemment Paolo n’a rien à ajouter. Il a quand même parlé de Scorsese et de la tension du film qu’il a héritée de lui, tout ça pour présenter un trailer qui ressemble à tous les films. C’est Sorrentino qui est absolument amorphe. Même du haut de ses 81 ans, le cinéaste new-yorkais aurait été plus vif que lui.
A la fin, nulle question pour le public français : les sbires attendent, tapis dans l’ombre, pour récupérer Paolo et l’extraire de la foule de franco-italiens en délire. Nous nous avançons, entre le corbeau et Isabella Rossellini, pour essayer de glisser Marelle rouge entre les mains du napolitain vanné. C’est alors que se rejoue une scène tirée de La grande belleza ou de Silvio et les autres : une masse de jeunes filles italiennes au ongles et aux cils plus longs que les bras, des Sofia, des Carla, des Chiara (pardon à elles) se ruent sur le pauvre cinquantenaire en réclamant des selfies et en espérant se blottir l’espace d’une seconde dans le creux de son épaule. En bref, avec cette jeunesse décadente et superficielle, c’est une scène inédite de ses films qui se joue devant nos yeux. On lui parle français, anglais, il ne réagit pas. Le vieux corbeau essaye de calmer la foule et exhorte son ami à partir. Nous arrivons à lui glisser Marelle, qu’il prend d’abord pour un bout de papier où mettre son autographe. Puis il comprend que c’est pour lui et qu’un article à l’intérieur est dédié à son bouquin que personne ne connaît. Je lui propose une interview au milieu des “Paolo, Paolo” qui retentissent. Mais il s’enfonce dans l’ombre.
Moralité
Ainsi s’achève l’histoire de la masterclass ratée. Dieu sait où est Marelle à présent, oublié dans un Uber, ou abandonné dans un hôtel au loisir de deux escorts comme surface pour tracer des rails de coke. Au moins, on aura essayé. On ne peut s’empêcher de se dire qu’on aurait fait mieux. Alors, on se contente d’écrire avec le venin de la satire, et de s’imaginer dans le fauteuil du corbeau en espérant qu’on ne se métamorphose pas, nous aussi, un jour, en volatile.
Mélusine O’Connor
Laisser un commentaire