Auteur : Louis Marelle

  • Anéantir : la littérature à contre-courant

    NB: Le présent article a été rédigé une semaine après la parution d’Anéantir, et donc bien avant l’intervention de Michel Houellebecq dans un numéro hors série de la revue Front populaire. Cette intervention va précisément à l’encontre de l’image de l’auteur que j’ai voulu défendre dans mon article, et marque sans doute la limite au-delà de laquelle le littérateur engage sa responsabilité et sort des bornes du roman réaliste…

    La parution du dernier roman de Michel Houellebecq en janvier a eu pour premier mérite de mettre en évidence la bêtise des médias dits « généralistes » à l’égard de la littérature contemporaine. France Culture, dans un podcast sobrement intitulé « Faut-il lire Anéantir de Michel Houellebecq ? » (car, comme chacun sait, il y a des livres qu’il faut lire, et d’autres qu’il ne faut pas ; ce tri moral est la mission des radios publiques), regrette un « livre d’éditorialiste », un « roman décliniste » et y déplore « la banalisation de l’extrême droite ». Les Echos salivent à l’idée de voir l’auteur « se réconcilier avec le libéralisme », dans un livre dont le but est évidemment de montrer son amour pour les grands groupes, les balances commerciales et les filiales à succès. Les Inrockuptibles, quant à eux, notent avec sérieux qu’il s’agit du livre « le plus politique » de l’auteur.

    Quelle est donc cette manie qui pousse à chercher le politique partout et à l’inventer où il n’est pas ? Les fous de l’engagement finiront-ils par accorder à l’œuvre de Michel Houellebecq l’attention qu’elle mérite – une attention littéraire ?

    Si Houellebecq est indéniablement une personnalité publique qui n’hésite pas à exprimer des positions politiques assez univoques, ces dernières prennent plus la forme de convictions localisées et éparses que d’une idéologie. La trame typique du roman houellebecquien consiste en un progressif désengagement du personnage d’avec la société. Anti-sartriens par excellence, ses romans n’évoquent une forme d’engagement avec le réel que sous la forme, soit d’un ailleurs possible, soit de l’anéantissement. Anéantir est un roman désengagé.

    Roman du désengagement

    « C’est vrai que mes personnages sont tous politiquement nihilistes. Je suis obligé de me rendre compte que la société dans laquelle je vis avance vers des buts qui ne sont pas les miens. »

    Il est évident que le rôle politique que tient Paul, personnage principal et bras droit du ministre de l’économie français dans Anéantir, ne laisse en rien préjuger de ses convictions réelles. L’omniprésence d’un cadre politique et l’abandon progressif de l’intrigue présidentielle servent précisément à montrer un paradoxe étonnant : dans un monde où le politique régit toute la vie des individus jusque dans leurs moindres détails (« la tournure générale que les choses avaient prises, avec cette ambiance pseudo-ludique, mais en réalité d’une normativité quasi fasciste, qui avait peu à peu infecté les moindres recoins de la vie quotidienne »), l’appareil étatique ne conçoit son travail que sur le plan purement technique. La carrière de Paul est essentiellement pour lui un moyen de fuir sa femme et, de manière générale, l’ennui profond qui caractérise toute sa personne.

    Un certain scrupule oblige le lecteur à trouver tout engagement politique bouffon. Aucun modèle politique, aussi parfait soit-il, ne peut attaquer le problème à sa racine, c’est-à-dire l’homme en sa condition. Les convictions de Houellebecq les plus fortes concernent un domaine restreint du débat public : la bioéthique : opposition à la PMA, à l’euthanasie ; enthousiasme pour le transhumanisme, le clonage. L’auteur rapportait en 2003 au Figaro que « la vie des hommes se déroule dans un environnement biologique, technique et sentimental (c’est-à-dire très accessoirement politique) ». Paul lui-même se refuse à voter pour le candidat pour lequel il travaille ; il est pris de panique devant l’urne et prend la fuite. L’auteur en vient donc à progressivement élever le malaise de ses personnages au-dessus des contingences politiques de leur époque pour en faire un réel ouvrage, osons-le mot, existentiel.

    J’en veux enfin pour preuve la manière très caractéristique qu’a Houellebecq de finir ses romans. Tous s’achèvent sans exception par ce qu’il appelle une walking ghost phase : le personnage est un fantôme qui marche dans un monde désert, sans enjeu. Les deux cents dernières pages d’Anéantir sont une préparation à cette walking ghost phase : le rapport entre les personnages et le monde environnant finit par totalement disparaître, pour se replier sur l’individu ou, en l’occurrence, le couple. Ces fins de roman constituent toujours une fuite vers la partie poétique de l’œuvre de l’auteur, une forme de transition générique appelant le réconfort des poèmes.

    « Peut-être qu’en définitive le monde était dans le vrai, se dit Paul, peut-être qu’ils n’avaient aucune place dans une réalité qu’ils n’avaient fait que traverser avec une incompréhension effrayée. »

    Un nouveau départ

    Anéantir se fait, dans l’économie générale de l’œuvre romanesque de Michel Houellebecq, une place spéciale. Le malaise existentiel des personnages houellebecquiens les a jusqu’ici poussés vers trois solutions : 1°) la fuite géographique vers des zones recluses ou insulaires, en marge de la société (la maison dans le Loiret dans La carte et le territoire, les îles du sud-est asiatiques dans Plateforme, Lanzarote dans La possibilité d’une île, Israël dans Soumission), 2°) la fuite temporelle (la formation des néo-humains dans Les particules élémentaires, et à nouveau dans La possibilité d’une île) ou 3°) la fuite spirituelle (la secte des Elohimites dans La possibilité d’une île, tentative de conversion au catholicisme dans Soumission). Sérotonine constituait déjà une avancée majeure. Cette fois-ci le personnage ne parvenait pas à fuir, même les espaces alternatifs lui étaient hostiles : les chambres d’hôtel bannissent les fumeurs, les fermes deviennent économiquement intenables, les maisons de campagnes sont à moitié en ruines. Le monde avait atteint un nouveau degré de perversité : non seulement il était inhabitable, mais il œuvrait activement à empêcher toute perspective d’amélioration.

    À ce stade, on était en droit de s’attendre à un roman quasi suicidaire (pour peu qu’on puisse faire, dans le genre, mieux que Sérotonine). Et pourtant, dans Anéantir, Houellebecq trouve une solution originale : au lieu de proposer une fuite vers l’avant, l’auteur se replie sur la possibilité d’une fuite vers l’arrière. Il n’est plus question d’améliorer l’humanité par le progrès technologique, mais au contraire de régresser à un stade primaire de l’espèce, avant même l’apparition de toute forme de civilisation. En un mot, retourner au néant. D’où la place prédominante que prennent dans le roman les thèses de John Zerzan, anarcho-primitiviste pour qui l’homme a commencé à s’aliéner à partir de la fin du modèle paléolithique des chasseurs-cueilleurs. Autant dire il y a un moment.

    Il serait évidemment idiot de prêter à l’auteur les intentions de Zerzan, et encore moins de ceux qui, se revendiquant de sa pensée, commettent tout au long du livre des attentats, plus ou moins violents, sur fond de malthusianisme écolo (ces sympathiques terroristes sont, notons-le, les seuls personnages engagés du livre, les seuls idéologues). C’est pourtant l’idée qui permet à Paul de continuer à vivre : l’humanité n’est pas mauvaise en soi, elle a juste emprunté une mauvaise voie, la voie de la civilisation, dans laquelle elle a échoué – rien n’empêche qu’elle l’anéantisse pour recommencer. Thèse assez rousseauiste, et qui consiste à dire que l’homme, sans être mauvais en soi, n’est que perverti par la société. Houellebecq ne croit cependant pas que toute société soit mauvaise : ce n’est pas parce que la nôtre l’est que toutes doivent l’être. En somme, l’humanité a raté son premier essai. Il suffirait de revenir en arrière, et de réessayer. Il suffirait peut-être d’écouter Netchaïev, mis en épigraphe d’un des chapitres, et qui revendiquait la destruction pour elle-même, la destruction de tout car ce qui existerait ensuite ne pourrait de toute façon pas être pire.

    « Le pire était que si l’objectif des terroristes était d’anéantir le monde tel qu’il le connaissait, d’anéantir le monde moderne, il ne pouvait pas leur donner tout à fait tort. »

    Funérailles

    C’est avec résignation que Paul, lorsqu’il apprend l’apparition chez lui d’un cancer ORL, refuse l’opération et décide, plutôt que de se reposer sur les chances infimes d’être soigné, de faire son deuil. C’est sans doute avec cette même résignation que la société qui entoure Paul a abdiqué : si aucune perspective d’amélioration n’est plus possible pour elle, il n’est pas trop tard pour qu’elle commence son deuil, bref, qu’elle se prépare à mourir dignement – ce qui, soit dit en passant, n’est pas rien, et est même le plus important.

    Houellebecq, dans un article de 2020, dressait un parallèle étonnant entre notre société et Sparte : « Sparte se targuait d’efficacité et, pour cette raison, disparut sans laisser de traces. Notre société, elle aussi, aime à se vanter de son efficacité ; elle disparaîtra, comme Sparte, et il risque bien de n’en rester que l’incertain souvenir d’une honte, l’ombre d’un dégoût. » Voilà peut-être ce qu’est le véritable anéantissement : une société qui, sous couvert de fonctionnalité, refuse de préparer sa postérité, un legs quelconque, bref, continuer à exister dans les mémoires. Cet oubli menace le père de Paul : il n’aura transmis à son fils aucune passion, aucune lecture ; un patrimoine économique seulement ; il ne restera bientôt plus rien de lui. En va-t-il de même pour sa société en déshérence ? Sans doute.

    Si Anéantir, se déroulant en 2027, est un « roman d’anticipation », c’est avant tout pour nous rappeler la stagnation temporelle dans laquelle s’est engouffré l’Occident. L’anticipation révèle essentiellement que rien ne change, ou plutôt que si tout change constamment, c’est sur le mode du retour au même. Plus qu’une stagnation, c’est d’une mort lente et (presque) indolore dont il s’agit ici. Après avoir pris le pouls de sa société – de sa civilisation – sept romans durant, après l’avoir passé au crible impitoyable de son scalpel romanesque, Houellebecq fait enfin son ordonnance : il ne vous reste qu’x mois à vivre, préparez les obsèques.

    Volonté et représentation

    Michel Houellebecq s’est déjà fait, dans En présence de Schopenhauer, un exégète de la pensée d’un de ses maîtres. Un détour par ce dernier ne sera pas de trop. Pour Schopenhauer, il existe trois situations tragiques : celle où l’environnement est exceptionnellement cruel ; celle où un individu est exceptionnellement cruel ; celle où rien n’est exceptionnel, mais où « la tragédie est produite par la simple existence des choses ». Ce que j’appellerais le tragique houellebecquien se situe précisément dans ce troisième état. Dans cette situation, le malheur de l’homme provient de ce qu’il désire sans cesse des choses qui, aussitôt satisfaites, l’ennuient.

    Pour s’en libérer, l’homme est appelé à annihiler le désir par la contemplation : « c’est une forme de grâce liée au fait d’échapper au monde, la contemplation alors est heureuse ». Cette position du spectateur désengagé de toute perspective pratique avec le monde est précisément celle que parvient à atteindre le père de Paul. Une attaque cérébrale le plonge dans un état « végétatif ». Or si la société et l’univers médical le considèrent comme un à-peine-homme, un demi-mort, il semble accéder à une forme de vie humaine beaucoup plus accomplie que les autres personnages. Réduit aux seules fonctions de voir et penser, il accomplit le pas de côté qui le dégage du flux publicitaire-informationnel. En un mot, il atteint le modèle de vie ataraxique antique et schopenhauerien. Il a même une femme qui l’aime, qui lui fait la lecture ; tout autre ajout serait une nuisance.

    Les instants de bonheur sont simples à reconnaître pour Houellebecq : « toute parole y est impossible ». Ainsi des scènes où Paul passe du temps avec son père : il reste à ses côtés, sans rien dire ; il est présent ; il contemple : « Ils contemplaient le paysage qui était à présent, dans les rayons du soleil couchant, d’une beauté surnaturelle. (…) -ça s’est passé comment avec ton père ? – Je ne lui ai rien dit. »

    Mais pour l’auteur même, la contemplation n’a qu’un temps. C’est le luxe que peuvent se permettre ses personnages, sûrement pas lui. La voix narrative veut pouvoir non seulement voir mais aussi parler, malgré son cancer ORL. La disparition progressive de la parole mène donc peu à peu à la fin organique du roman. L’opération de Paul causerait des dommages à sa langue qui l’empêcheraient de parler : la lecture symbolique est évidente. Mourir plutôt que de se voir dans l’impossibilité de communiquer. Anéantissement du livre dans la disparition progressive de toute parole possible : et si on ne peut plus l’écrire, alors le roman prend fin.

    ***

    Anéantir a décidément une place de premier plan dans l’œuvre romanesque de Houellebecq. Non seulement il prend le contre-pied de la plupart des schémas habituels (cette fois-ci, le couple Paul/Prudence est d’abord caractérisé par une absence totale de relations sexuelles, de relations tout court, et va progressivement reconstruire un amour réciproque), mais il prend aussi des allures de testament. Toute l’histoire occidentale semble pour Houellebecq consister en un dégoût progressif pour l’apparat mortuaire, un désir croissant de cacher la mort de nos sociétés, de s’avouer vaincu. Les rites de passation, la mémoire, la postérité ne peuvent pourtant avoir de sens que si l’on accepte que chaque élément d’une société est appelé à disparaître. Le scandale Orpea, qui succède de quelques mois à la parution d’Anéantir, confirme à nouveau les vertus sismographiques du roman houellebecquien – et le peu de considération accordée par notre société aux légateurs. « Personne ne savait de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions », note Balzac : or c’est toute la question.

    Quoiqu’elle ne soit pas engagée, et politique pas beaucoup plus, la littérature de Houellebecq est morale. Et sa leçon est claire : une première fois suppose aussi, hélas, une dernière fois.

    En nous rappelant qu’aucune société ne peut échapper à ce jour à cette donnée simple, qui est que ses membres sont mortels, l’auteur accomplit une mission morale de tout premier plan : l’homme a le droit de savoir qu’il va mourir, et il n’est pas juste de le lui cacher. Il faut même le lui rappeler. Et l’aider à mourir dignement. Trente ans après Rester vivant : méthode, il semblerait que Houellebecq nous propose un Comment mourir : méthode.

    Yann de Vaugiraud

  • Souffrir qu’il y ait un monde : le travail du philosophe dans Comment  je me suis disputé… (ma vie sexuelle)

    Comment  je me suis disputé… (ma vie sexuelle) est le deuxième long-métrage d’Arnaud Desplechin (1996). Dans l’interview, celui-ci nous a confié vouloir faire un film sur un groupe de jeunes gens, d’abord des médecins. Puis il a préféré traiter d’enseignants-chercheurs, anciens élèves de l’Ecole Normale Supérieure. Une façon pour lui de créer une troupe, mais aussi d’explorer les dynamiques de groupe, comme il l’avait commencé dans La Vie des morts et La Sentinelle. C’est aussi là où Arnaud Desplechin forme notamment Mathieu Amalric, Marianne Denicourt, et Jeanne Balibar, qui s’ajoutent aux acteurs avec qui il avait déjà tourné dans ses premiers films. Mathieu Amalric y incarne un thésard en philosophie, avec la même fille depuis dix ans, appartenant à un groupe de jeunes professeurs quelque peu désoeuvrés, et qui se retrouve perdu au moment où son ancien camarade et rival, Eric Rabier, refait une glorieuse entrée dans le monde universitaire. 

    Le film s’ouvre, assez originalement, sur Paul Dédalus (Mathieu Amalric) à sa table de travail, sur une voix-off d’Arnaud Desplechin lui-même, présentant le personnage à la façon d’un narrateur omniscient.

    Dès les premières minutes de Comment je me suis disputé, au hasard des incursions impudentes de la caméra dans le bureau de Paul Dedalus, doctorant et chargé de TD à l’université, encore endormi après une nuit de travail, le spectateur découvre une note, à demi-suspendue, sur laquelle il peut lire : « Probabilitas est gradus possibitatis », « le probable est un degré du possible ». Que vient faire là cette citation de Leibniz ? Est-ce un détail réaliste disposé savamment par souci de représenter le travail du philosophe ? Une épigraphe ? Un indice qui annonce le sort du récit ? Une chose est certaine : le problème du philosophe, et donc de Paul Dédalus, c’est celui de l’articulation de la pensée et du monde. 

    Pour le philosophe, le monde ne se réduit pas à ce qu’il nous montre en fait, mais s’élargit à ce dont la pensée peut, en droit, concevoir et c’est seulement à partir des états de choses effectifs qu’il peut accéder au domaine de la possibilité. Le philosophe se place en face du monde. Il considère que le monde est à sa charge et qu’il doit le traduire en mots (ou concepts) : telle est sa règle de vie. Pour autant, ses efforts de pensée, sa volonté de rendre raison des choses, ne coïncident pas toujours avec le monde tel qu’il paraît, tel que les autres le voient. Et dans cet écart naît l’inconfort du philosophe, privé d’assise stable, privé d’un chez-soi. Dedalus pourrait faire siens ces mots de Claudel : « Je suis intrus dans l’inhabitable ; j’ai perdu ma proportion, je voyage au travers de l’Indifférent ». 

    Nommons pour notre compte « dispute », cet effort contrarié de rendre compte du monde tout en s’y sentant dans l’inconfort, et tentons de savoir comment nous nous sommes disputés. Paul, le philosophe dans son travail, ne connaît que cela : l’universelle hostilité de l’univers qui lui dispute le privilège de le penser. 

    Mais habiter ce monde qui doit être inhabitable pour être pensé, c’est aussi porter la dispute jusqu’à l’intérieur de soi, jusque dans son propre passé, pour une nouvelle déchirure. Ainsi de cette plaque que Paul découvre sur la porte du bureau en face du sien à l’université, dont la brillance reflète son visage inquiet devant le nom d’un ami revenu du passé, qui se dispute à sa mémoire. Ainsi de cette poignée de main avec l’hôte qui l’accueille, lui et sa « tribu », lors de la soirée du nouvel an, poignée de main interminable et brutale, à laquelle seul Paul est voué. Ainsi, aussi, de ce fébrile champ-contrechamp dans les sous-sols d’un bistrot parisien entre Paul et Sylvia, une ancienne conquête dont il est encore épris, dont les regards se croisent en même temps qu’il lève une main, dans la dilatation du temps, comme pour se défendre d’un souvenir d’amour dont il aimerait encore caresser la chair. Dans ce même café, où il retrouve ses amis avant le repas de la nouvelle année, où il narre le souvenir de cette aliénation à « l’ordre féminin des choses », Paul avoue ne le partager que pour éviter que ses amis ne le découvrent « dans son dos ». Il préfère être « l’agent de sa chute », « calculer où il tombe », car, comme le dit son meilleur ami, « Paul a peur de mal tomber ». Mais il tombe plus d’une fois : dans les couloirs l’université, d’abord, devant des étudiants mutiques, sans qu’aucun d’entre eux ne manifeste le moindre geste à son égard ;  sur le chemin déserté que jouxte une autoroute, ensuite, où il s’effondre, mutique et aphasique, devant l’effroi et l’inquiétude dont le frappent les choses : « Je courais comme un con et je me suis arrêté. Et alors je me suis aperçu que les choses étaient infiniment immémoriales et hostiles comme si on était haï ; et j’avais très peur ». Mais il faut penser pour vivre, et, tout le paradoxe est là : en même temps qu’elle le nourrit, la pensée l’assèche. Et ce cercle maléfique résume le drame de Paul Dédalus.

    En prenant le monde pour objet, le philosophe au travail s’en absente. Il va d’amour en amour, de chose en chose, d’expérience en expérience sans jamais trouver prise sur le mouvement  du monde et sans que le monde n’ait de prise sur lui. Bien sûr, c’est ce divorce inconsommable qui le force à penser, c’est la réalité qui exige son concept, mais son être s’épuise tout entier dans cette déchirure. 

    D’une certaine manière, un philosophe au travail n’a pas de biographie car sa vie se résume abstraitement à la pensée du monde. Comment pourrait-on vivre autrement sauf en renonçant à cette excommunication que demande la pensée ?  Heidegger, à propos d’Aristote, avait saisi cette vacuité constitutive de l’existence laborieuse du philosophe, quand il écrivait que  : « L’intérêt de la personnalité d’un philosophe, c’est seulement ceci : il est né, il a travaillé, il est mort ». Le philosophe est un demi-vivant car il soustrait sa vie du monde qu’il élucide, et cette demi-vie est sans frontière puisqu’elle réunit la pensée à l’infini de ce qui est pensable. La pensée voue le penseur à l’errance sans laquelle il n’y aurait pas de pensée. Mais celui-ci doit bien vivre et imposer une halte à sa noyade infinie. Paul erre en recherche d’un pôle où se greffer et ce pôle est si évident qu’il ne peut le voir – car la profondeur l’obsède –, il croit devoir le bâtir de ses propres forces. Alors qu’il s’est séparé d’Esther, après avoir partagé sa vie pendant dix ans, alors que Paul rencontre à nouveau Sylvia, qu’il dit aimer, à laquelle son meilleur ami demande de préparer l’édition de sa thèse tout juste achevée, Paul fait l’expérience de l’événement décisif. Un fragment de conversation téléphonique, ultime dialogue du long-métrage, frappé du sceau de vérité. Sylvia dit : « Écoute, je vais te donner un truc. T’écoutes bien ? Je t’ai changé. Tu es un petit prétentieux alors tu crois que personne ne peut te changer, que tu es immuable et très malin. Ça va, tu es un peu malin mais seulement un peu. Bon, ça c’est pour ton orgueil. Tu vois ? Avant moi t’étais moins bien, attends tu étais nettement moins bien. Et après on est sorti ensemble et maintenant t’es un peu différent. Voilà. Et c’est vachement bien que tu puisses être changé. – T’es sûr que tu as pu me changer ? – Ouais, ça se voit vachement, tu sais. – T’es gentille de me dire ça. Bon, je vais raccrocher maintenant. Je peux te demander un truc ? – Et moi je t’ai changée ? – Ouais, vachement, mais ça tu le sais déjà. – Non je ne savais pas. Bon, dors bien. – Bonsoir ». Paul, amoureux inconstant, incapable de s’excepter de la répétition vide de cette abstraction d’amour, voit ici son mouvement révélé. Non, il n’est plus cet errant, un vagabond sans domicile, puisqu’il porte la marque d’autrui. Car cette marque l’amarre au port de la mondanité de la vie et lève l’excommunication du penseur exilé hors du monde, elle rend la pensée à l’histoire, le concept au réel et la vérité à son incarnation dans un corps de désir. Le monde n’est plus cette totalité étrangère qu’il faut vêtir du drap transparent des mots et des raisons ; s’il résiste toujours à son élucidation, Paul le sait sien.

    Mais c’est une évidence trop célèbre que celle de l’amour et de la pensée. L’amour ne saurait être le décalque de la vérité. Il n’en est pas la symbolisation sensible ou le vecteur de sa contemplation. L’amour est le salut de la pensée, ce qui la sauve d’elle-même et soigne la déchirure dont elle tire sa subsistance tout en la maintenant doucement ouverte. Mais le rapport de la pensée et de l’amour n’est pas de distinction absolue ou d’identité, il est d’intensification et d’approfondissement. Le travail du philosophe est de se consacrer à l’amour, d’embrasser ce destin inchoisi, pour renaître au monde dont il s’absente. Et, comme les derniers mots du narrateur l’indiquent, Paul, certain de cette certitude remémorée, dont il savait au fond depuis longtemps la vérité sans la dire, ne peut que retrouver Esther, celle qu’il voulait fuir, car il se rend compte alors la vacuité de tout exil, car il comprend qu’Esther est en lui : « Bien sûr qu’il pouvait connaître autrui puisqu’autrui le changeait. Peu importait son aveuglement. Sylvia qu’il n’avait jamais vu qu’une dizaine de fois lors de rendez-vous clandestins, Sylvia que sa discipline adultère le forçait à ignorer à chaque fois qu’il la croisait en compagnie de Nathan, Sylvia avait suffit à le changer. Il se souvenait en effet de quel parfait imbécile il était avant qu’elle ne l’apprivoise. Si un tel miracle avait été possible avec un amour si ténu, c’est donc qu’Esther avait dû le changer du tout au tout. Aujourd’hui il la quittait mais il la portait en lui d’une manière indélébile. Il serait toujours désormais Paul qui fut dix ans avec Esther. Le vieux Paul était mort, il ne vivait donc pas pour rien ». 

    Enzo Dal Fitto