Auteur : Louis Marelle

  • Odyssées : figures de l’exil dans L’Ignorance

    Le même cinéaste du subconscient qui, le jour, lui envoyait des morceaux du paysage natal telles des images de bonheur, organisait, la nuit, des retour effrayants dans ce même pays. Le jour était illuminé par la beauté du pays abandonné, la nuit par l’horreur d’y retourner. Le jour lui montrait le paradis qu’elle avait perdu, la nuit l’enfer qu’elle avait fui.

    C’est lors d’un voyage, à la faveur de ce détour désintéressé – et qui, jusqu’où remonte le souvenir, n’a jamais fait défaut à mes pérégrinations – par la librairie étrangère de la ville. Je viens d’obtenir mon baccalauréat. C’est ainsi : ton nom, je l’associe depuis à l’image dure et médusante des rayonnages francophones, dans le couloir engorgé de touristes d’un bouquiniste pragois : en gros caractères réguliers, au dos de livres blancs identiques – évocateur, attirant. L’Ignorance… Sur l’écriteau du libraire: un titre sur l’exil, ces existences ballotées par les mouvements de l’histoire tchèque. Un livre de l’auteur que l’on m’avait maintes fois recommandé – et peut-être est-ce pourquoi j’eus toujours peur de te désacraliser. Je dis : toujours offert ; jamais lu.

    On a toujours dit autour de moi : lire un Kundera. C’était un nom chargé d’un pouvoir incantatoire, convoquant chez moi une sorte de stupeur mystique et qui masquait à lui seul la nébuleuse de titres dont je ne connaissais rien. Et je ne sais pas si ce fut pour laver cette crasse ignorance ou pour réparer le mal qui fut fait par ce que je retins de la quatrième lue dans cette librairie il y a quatre ans déjà, réduisant la narration à une boulette tenant dans le creux de la main, faite d’images convenues de l’exil – une joie grise que la tienne à la réception de ce panégyrique pour le roman que tu n’avais pas écrit – que je décidai de te lire, enfin.…

    Te lire, c’est déposer ses souliers éculés sur ce seuil romanesque, se départir d’un tissu de mots et d’images habillant – travestissant – les expériences du monde. Car, que vaut le regard sur l’Émigré à l’ombre de la diégèse homérienne ? Ulysse, l’exilé cherchant à regagner son Ithaque natale, la terre des siens magnifiée par la fertilité du sentiment nostalgique, c’est ce miroir aux alouettes où viennent s’égarer les parcours d’exilés : celui d’Irena, veuve émigrée en France, grosse de culpabilité pour n’être pas nostalgique de sa République Tchèque natale à l’heure de la Révolution de Velours ; celui de Josef, dont la nostalgie se nourrit davantage de l’image lancinante de sa nouvelle terre, le Danemark. Je chéris cette œuvre de renversement des idoles : ce grand travail de subversion et de démystification de « la grande magie du retour ». Ton récit, tantôt élégiaque, tantôt burlesque, c’est la dramatisation lumineuse d’existences humaines ; l’exploration de la distance qui les sépare de la figure ulysséenne ; la démonstration par l’absurde de l’impossible conservation du héros dans l’épreuve migratoire ; une peinture de l’exil comme expérience historique, où les changements du paysage politique, social et matériel brouillent la reconnaissance antique, dans l’immuabilité des êtres et des choses.

    Le gigantesque balais invisible qui transforme, défigure, efface des paysages est au travail depuis des millénaires, mais ses mouvements, jadis lents, à peine imperceptibles, se sont tellement accélérés que je demande : l’Odyssée, aujourd’hui, serait-elle concevable ? l’épopée du retour appartient-elle encore à notre époque ?

    L’Ignorance, c’est alors cette humanité de l’exil. L’expérience de la solitude en France par Irena ; la messe funèbre du souvenir, impressionniste pour n’être pas partagé : devenu oubli. La tromperie de la mémoire de Josef, redécouvrant les artefacts d’un autre temps, et travaillant à partir de « vraisemblable plaqué sur du passé ». Parfois, le récit de soi ou la sélection complaisante du passé pour tenir à distance une jeunesse abhorrée. Le processus de désapprentissage symbolique de la langue. L’impossibilité de se figurer ce que serait l’expérience de l’exil hors de l’odyssée de la vie ou d’une pulsation romanesque dont tu as le secret. Par le voyage qui sonna l’heure d’une lucidité nouvelle, tu rappelas : davantage que d’appartenances innées, la nostalgie se nourrit de vécu. Et ceux qui ne sont pas nés sous l’étoile kunderienne te trouvent encore au hasard du chemin: le souvenir toujours vivace que fait naître ton œuvre en eux y est comme semblable à l’écho d’une expérience lointaine, voyage ou lecture, celle de l’horizon perdu.

    Sacha Marquet

  • La vie est ailleurs : la leçon d’humilité de Kundera

    L’édition folio dans laquelle j’ai relu le plus beau des romans de Kundera peu après la nouvelle de sa disparition parle du « ridicule » Jaromil. Un Rimbaud raté, mort-né et déjà obsolète. L’adolescent praguois peut en effet faire sourire : couvé par sa mère, toujours en quête d’une virilité qu’il ne trouve pas, d’une naïveté déconcertante face à la révolution communiste et d’une cruauté absurde, Jaromil amuse. Ceux qui ont déjà eu la prétention d’écrire des vers se reconnaissent bien dans les balbutiements du poète. Comme dans les autres romans de Kundera, on voudrait rire du tragique de l’histoire, de la faiblesse des héros, de la prétention qui dégouline de tous les personnages. Mais dans La vie est ailleurs, on ne sourit pas. Honnête, cruelle, la fable du Rimbaud rouge n’est pas une blague, c’est une leçon d’humilité.

    Rectifions d’abord une chose : Jaromil est un grand poète. Les nombreux vers qui parcourent le roman le prouvent : Son « aquatique amour » avec la bonne Magda, la mièvrerie déchirante « faites-moi boire l’eau de ses sanglots anciens (…) il n’est rien dans son âme, jusqu’au pourrissement des anciennes amours, que je ne boive avec ivresse » inspirée par ses désirs insatisfaits, la sincérité de ses envolées révolutionnaires, rien ne doit être lu avec ironie. Milan Kundera lui-même dans un entretien en 1979 pour le journal Liberté l’affirme : « Aucune médiocrité ! Jaromil est mort à vingt ans, il est extrêmement talentueux. »

    Poète oui, mais évidemment lamentable. Le personnage de Xavier, double terrible, viril et fantasmé de Jaromil, dont l’amante crie le nom pendant leurs ébats (« les râles de la jeune femme qui devaient à jamais faire partie de leurs moments intimes : Xaxa, Xaviot, Xavichou ! ») rappelle la crainte constante du poète, celle de ne jamais devenir homme. Beaucoup d’entre nous se souviennent de La vie est ailleurs sous cet angle, celui de la domination de la mère castratrice, de la vaine lutte de Jaromil pour s’émanciper. Si la mère est tragique de solitude, l’incapacité de Jaromil à devenir adulte a une autre cause : il n’appartient pas à la « vie réelle ». Sa poésie ne l’a jamais fait entrer dans le monde des adultes. Il ne se sentira jamais aussi proche de l’accomplissement viril qu’en dénonçant sa compagne, acte lâche et absurde. 

    Cette quête vers l’âge adulte, ce besoin de trouver la vraie vie, c’est la leçon d’humilité de Kundera. Quand Jaromil pense à neuf ans « qu’à sa mort le monde où il vivait cesserait d’exister », quand il n’ose acheter « cette chaussette transparente que les hommes enfilaient sur leur pied de l’amour », quand il renie ses poèmes romantiques par ferveur révolutionnaire, gare à nous de le juger et de rire. Kundera nous surveille. La vie est ailleurs n’est pas La valse aux adieux, ni l’une des nouvelles spirituelles de l’auteur tchèque. C’est une revendication : rire de Jaromil, ce serait rire de la poésie elle-même. Ce roman est également un hommage : au poète que Kundera fut et qu’il a ensuite renié, refusant que ses poèmes de jeunesse, du temps du Coup de Prague, ne soit traduits ni ne figurent dans l’édition de son oeuvre en Pléiade.

    L’œuvre de Kundera s’est concentrée sur le thème du hasard, de l’incertitude et du doute. Jaromil échoue à proposer une alternative : il ne sera pas sauvé, il meurt oublié dans les bras de sa mère. Est-ce un échec ? Peut-être, la vie était ailleurs, et notre pauvre poète n’a pu y accéder. Michel Houellebecq l’a rappelé : « un poète mort n’écrit plus, d’où l’importance de rester vivant ». Jaromil, lui, a écrit toute sa vie. Le sujet de ce roman est l’humilité, gardons-nous donc de nous rêver tous poètes. La vie est ailleurs est là pour nous rappeler que Milan Kundera, lui, l’a été.

    Jacques Baumann

  • Janáček et La Plaisanterie

    Nous sommes tous dans l’erreur, les humoristes exceptés. Eux seuls ont percé comme en se jouant l’inanité de tout ce qui est sérieux et même de tout ce qui est frivole.

    Cioran

    « L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotsky! » Ludvik Jahn, pour rigoler un peu, adresse à son amie ce billet lapidaire – la fameuse plaisanterie du titre, justement. Mais la blague est un peu ratée ; pire, elle choque la jeune fille, et Ludvik est livré au tribunal du Parti. «Je commençai à voir les trois phrases de la carte postale avec les yeux des enquêteurs. Sous leur masque canularesque, peut-être allaient-t-elles révéler quelque chose de vraiment très grave. » Ludvik ne croit pas si bien dire : son bon mot lui vaut l’exclusion du Parti, puis le camp de rééducation.

    Pour un trotskiste, dire « Vive Trotsky ! » est un cri d’enthousiasme ; pour un anti-trotskiste, dire « Vive Trotsky ! » est un outrage ; pour les autres, dire « Vive Trotsky ! » relève de la blague ou de la posture. In abstracto, cette simple proposition a donc trois niveaux de lecture : littéral, antiphrastique et ironique. Le roman est le lieu où ces trois niveaux de lecture coexistent. Chaque phrase peut signifier ce qu’elle dit, l’inverse de ce qu’elle dit, ou ne rien signifier du tout ; et fait les trois à la fois. Car la plaisanterie, ça n’est pas seulement le billet de Ludvik : c’est le livre entier, c’est l’histoire elle-même. Pour Kundera, le roman est le lieu de l’incertain, de l’ambigu, de l’indécidable. Les personnages de son choral prêtent aux mêmes propositions des sens contradictoires et pourtant compossibles. Et chaque personnage navigue d’un sens à l’autre, n’est que le masque qu’il choisit de porter.

    ***

    Comme Flaubert, Janáček fut fasciné par la coexistence des différents contenus émotionnels dans une seule scène.

    Kundera, Les Testaments trahis

        Janáček, Quatuor à cordes n°2, III., mes. 73

    Au royaume de l’Indécidable, la musique est reine. Car où introduire plus facilement de la polyphonie qu’en musique ?

    Prenons un exemple chez Janáček (compositeur que Kundera révérait entre tous), avec cette mesure, pour moi la plus réussie de l’œuvre, et qui présente une colocation tant verticale que horizontale d’intentions contradictoires. Primo, la doublure entre les deux violons forme tantôt une tierce majeure, tantôt un triton, tantôt une tierce mineure, rendant indécidable la couleur exacte du mouvement mélodique ; secundo, rythmiquement, le quintolet des violons entre en contradiction non seulement avec la mesure même (3/2), mais avec les trois groupes de croches de l’alto ; tertio, la partie de violoncelle a tout d’un simple accord de do mineur, mais les violons le font évoquer subtilement un accord de la majeur renversé. En bref, Janáček décrit « une scène où, simultanément, plusieurs acteurs sont présents, parlent, s’affrontent » : cette simple mesure est indécidable, dit une chose et son contraire.

    Dans l’histoire de la musique, Kundera distingue les compositeurs de la « première mi-temps », qui s’amusent à construire leur polyphonie autour d’une seule antienne, souvent populaire ou préexistante, et ceux de la « deuxième mi-temps », qui cherchent à partager leur inspiration géniale à travers des mélodies lyriques et personnelles. Kundera se range du côté des premiers. Il est volontiers anti-romantique, autant que peuvent l’être ses modèles, Janáček et Stravinski. La musique romantique pèche par excès de subjectivité, de grandiloquence et d’univocité. Kundera lui préfère les harmonies ambiguës, les rythmes incertains, les mélodies sinueuses et imémorisables du plain-chant, son recueillement vague et mystique. « Car la non sensibilité est consolante ; le monde de la non sensibilité, c’est le monde en dehors de la vie humaine ; c’est l’éternité. » Les deux Quatuors à cordes de Janáček sont certes d’une expressivité poignante, mais d’une expressivité dont le contenu reste toujours équivoque, se défie de la grandiloquence et de l’élégiaque romantiques. J’aurais bien vu Schubert écrire ce petit motif des violons : mais Schubert aurait écrit sa doublure à l’unisson et sans polyrythmie : il aurait composé une mélodie romantique, lyrique et subjective. Loin du monde humain agité de passions, de fanatismes et d’absolutismes, se trouve pour Kundera le monde de la « non sensibilité » – le monde de Janáček.

    De toute évidence, je ne partage pas entièrement les goûts musicaux de Kundera. Mais je m’accorde avec lui pour reconnaître l’exceptionnel pouvoir évocateur du second Quatuor à cordes de Janáček, et, en particulier, l’intelligence de son troisième mouvement. Que La Plaisanterie ait quatre narrateurs ne doit rien au hasard : Kundera connaît la richesse sémantique de l’indétrônable formation du quatuor à cordes. Avec lui, le roman est une musique en sourdine – et la musique un roman bruissant.

    Yann de Vaugiraud

  • Aurélien Bellanger, le roi des nerds

    Aurélien Bellanger est né en 1980. En 2010, il publie Houellebecq écrivain romantique, essai très remarqué et sollicité par les spécialistes. Suivent son premier roman, La Théorie de l’information (2012), puis L’Aménagement du territoire (2014), prix Flore. Son sixième et dernier roman en date, Le Vingtième Siècle, a paru en janvier de cette année.

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    Nerd (n. c.) (masc. / fem.) : Personne à la fois socialement handicapée et passionnée par des sujets liés à la science et aux techniques.

    Wiktionary.org

    « Nerd » fait partie de ces anglicismes salvateurs, indéniablement utiles et poétiques, qui pallient certaines faiblesses lexicales du français et l’ancrent dans l’espace connivent d’un usage générationnel. Il n’a aucune traduction satisfaisante, mais son sens est univoque. Il n’est pas vraiment anglais – il est, comme « cringe », « cool » ou « edgy », tiré du dictionnaire de la novlangue numérico-médiatique – mais profite malgré tout de la limpidité des constructions sémantiques anglaises : il pourra ainsi être décliné à loisir en « nerdy », « nerdiness » voire « nerdlessness ».

    Philip K. Dick, lui-même nerd de son état, l’emploie dès 1960 sous la graphie « nurd ». Le mot intègre l’idiolecte du MIT, avant d’être popularisé dans les années 70 par le sitcom Happy Days. Son usage se répand en français dans les années 2000, accédant ainsi au statut de signifiant transnational. Il perd peu à peu du même coup sa connotation péjorative. Houellebecq en fait usage en 2010, dans La Carte et le territoire.

    « Nerd » est un mot parfait, en ceci que sa naissance repose davantage sur son universalité référentielle que sur son étymologie (encore qu’il provienne clairement de l’anglais « nut »). C’est un mot jeune, souverain et clair – c’est un très joli mot.

    Aurélien Bellanger est le roi des nerds.

    Le monde est pour lui composé de phénomènes explicables, reliés entre eux et réductibles à la structure qui les organise. Pour le nerd, l’homme aspire à la connaissance ; elle est le but de son existence et l’horizon de son expérience. Par conséquent, il considère le romancier comme une espèce de scientifique du réel. Son champ d’étude, à savoir les interactions entre êtres humains, ne serait qu’une branche éloignée des mathématiques : la mission du romancier serait de rendre évidente cette ramification.

    Balzac tertiarisé

    « Pascal, encore loin de l’adolescence, était resté un garçon timide et solitaire qui passait ses récréations seul, à observer les autres enfants, et à attendre. Ce que Pascal attendait, c’était que les enfants ressortent. Il y avait un préau fermé, accessible depuis la cour. Les enfants qui jouaient à chat pouvaient, en empruntant l’une de ses deux entrées, se réfugier à l’intérieur. Le chat ne pouvait pas entrer, c’était la règle. La logique voulait que le fugitif ressorte par la porte opposée à celle par laquelle il venait de passe : c’était la trajectoire la plus facile. Le chat savait cela, et pouvait donc l’anticiper. Mais le fugitif pouvait appliquer une contre-mesure, en effectuant un demi-tour dans l’obscurité du préau. Ainsi le chat avait-il tout intérêt à rester devant la première porte. Ce que le fugitif savait également. La contre-mesure consistait alors à effectuer un nouveau demi-tour. Les enfants jouaient moins à se courir après qu’à anticiper leurs comportements mutuels. Ils couraient après l’information. »

    Bellanger, La Théorie de l’information, 2012


    Balzac fut l’un des premiers nerds romanciers. Son projet de synthèse sociétale, totalisant et systématique, s’appuie tant sur l’anthropologie que la physique ou la physiognomonie.

    Plusieurs auteurs se sont proposés d’adapter le pensum balzacien au XXIe siècle. Houellebecq, de loin le candidat le plus sérieux pour remplir cet office, s’y essaya et tenta de faire de Plateforme (2001) le premier opus d’une Comédie humaine prenant pour point de départ le milieu du tourisme. Très vite, l’auteur comprit que sa tâche était anachronique, que la différence entre un employé dans le tourisme, un informaticien dans la fonction publique ou un professeur d’université était négligeable, qu’ils vivaient tous les trois grosso modo la même vie, que les horizons existentiels offerts par leur statut socio-économique étaient à peu près similaires. Le romancier réaliste se condamna alors à écrire en boucle le même roman, à réemployer sans cesse le même narrateur. C’est une lapalissade que de noter qu’entre Balzac et nous, la société française s’est largement uniformisée : si les ultra-riches forment une caste de marginaux éthérés, l’empire de la classe moyenne et du secteur tertiaire n’a presque plus aucune borne et aspire à étendre davantage son hégémonie indéfiniment. Les différences géographiques et professionnelles subsistent, mais ont tendance à devenir anecdotiques : c’est la structure qui l’emporte. Bellanger, partant de ce constat, a emprunté à Balzac sa tendance au systématisme, sa capacité à dégager des structures et des paternes comportementaux clairs, mais a abandonné le personnage, le personnage balzacien, l’individu incarné et différencié. Dans les romans de Bellanger, la structure noie le personnage – le broie.

    Le personnage et la structure

    « Sur le point de basculer alors dans la théorie singulariste pure, les intellectuels français se sont paradoxalement retranchés dans la théorie littéraire, et se sont pris de passion pour un objet presque parfait, et si complexe que plus personne n’était capable de le fabriquer depuis près d’un siècle. Cet objet, le roman, était le laboratoire de la singularité à venir, en ce qu’il confrontait deux descriptions du monde : celle de Leibniz, centrée sur le personnage, et celle de Russell, moins héroïque mais peut-être plus poétique, car centrée uniquement sur les propriétés des choses. »

    Bellanger, La Théorie de l’information, 2012

    Le but de Bellanger est de dégager des « superstructures ». Son premier roman raconte la vie de Pascal, avatar de Xavier Niel, et l’ascension exceptionnelle de ses entreprises, du Minitel à Internet : l’intégralité du monde, des péripéties infantiles du jeune Pascal à ses amours adultes, des stratégies commerciales de son entreprise au fonctionnement de ses réseaux informatiques, tout, y est réductible à l’information – en tant que principe structurant. Son second roman raconte la construction d’une ligne de TGV devant désenclaver la province d’Alençon : et se révélant être la dernière étape d’un grand complot historique originaire qui a planifié les mouvements de populations, l’organisation des voies de télécommunication et la succession des régimes des derniers millénaires. À l’intérieur de ces deux romans, les dialogues sont rares, les personnages désincarnés et toute psychologie absente. C’est que Bellanger prête à ses personnages « une forme d’autisme léger qui conduit à mieux ressentir les émotions intellectuelles que les émotions liées à des interactions humaines ». Ajoutant que la psychologie est « par nature assez pauvre et répétitive », il se fait « peu d’illusions sur le degré réel de liberté de l’humanité en tant qu’espèce ». Le personnage est un prétexte, un pantin vide et désincarné qui sert à révéler la structure qui en tire les ficelles. Bellanger bat en brèche le mythe du personnage de roman libre, choisissant spontanément l’objet de ses désirs et le sens de son destin. La structure est tragique : elle impose, elle uniformise, elle désincarne. René Girard, dans des pages prophétiquement désenchantées, notait déjà la raréfaction des particularismes individuels dans les romans de Flaubert, chez qui « tout se fond dans une grisâtre uniformité ». Le personnage de roman n’agit pas : il reproduit, il singe. La structure ruse à travers lui au sens où la nature ruse à travers l’homme chez Schopenhauer.

    Bellanger introduit, dans La Théorie de l’information, une distinction qui permet de mieux comprendre son projet romanesque : distinction entre le roman à la Leibniz et le roman à la Russell. Dans un roman leibnizien, le monde est vu à travers l’œil d’une notion individuelle narratrice, qui contient en elle tout le monde sans pour autant l’épuiser. Le personnage leibnizien est un projecteur, un petit rond de lumière dirigé dans l’obscurité infinie du monde. Il en va autrement du roman russellien. Le roman russellien pose le sujet narrant comme simple réceptacle, qui reçoit et emmagasine des sense-data. Dans le premier, l’écrivain narre le destin d’un individu dans le monde ; dans le second, l’écrivain narre le destin du monde dans l’individu. Les romans de Bellanger sont bien sûr des romans russelliens – sans héroïsme, mais poétiques.

    Reste ce paradoxe, précisément connu sous le nom de « paradoxe de Russell » : si chaque structure est elle-même structurée, y a-t-il une structure des structures se structurant elle-même ? Paradoxe qui anime l’œuvre de Bellanger, comme celle de tout romancier nerdy : le fantasme d’une structure ultime, d’un principe explicatif universel, d’un roman des romans.

    Pour un millénarisme technologique

    «  L’espèce humaine a jusque-là profité d’un intervalle de temps propice et s’est glissée entre les balles des météores géants, échappant aux extinctions massives qui détruisirent avant elle des millions d’autres espèces, restées à jamais figées derrière la couche de limon cosmique qui leur avait été mortelle. »

    Bellanger, L’Aménagement du territoire, 2014

    Les romans de Bellanger se présentent comme des petites épopées intellectuelles, dans lesquelles le lecteur, asséné d’une sorte de vulgarisation scientifique vaguement littérarisée, est invité à vivre le vertige de la lucidité. Car comment un romancier lucide peut-il encore s’intéresser au destin des individus ? C’est au destin de l’espèce, de l’histoire et du monde que s’intéresse Bellanger. Le roman regarde plutôt vers les confins : la cosmogonie et l’apocalypse. L’espace de temps qui sépare ces deux événements, relatif et bref, relève de l’anecdote aimable. Apparaît alors un malaise : le caractère accidentel de l’humanité. Car la structure est cruelle – pire, elle est indifférente. Elle se moque que les hommes s’agitent au bout de sa laisse, elle se moque qu’on l’incarne, elle se moque qu’on la comprenne. L’homme passe – elle demeure.

    Deux voies s’offrent aux nerds. L’enthousiasme, d’abord. C’est la voie qu’a choisie Bellanger, et à laquelle, fort heureusement pour lui, il semble plutôt bien se faire : toute connaissance, peu importe les conséquences qu’elle implique sur le plan pratique, le rend heureux. Il est le chantre naïf de l’histoire des sciences, qui de lui-même se goinfre sur l’arbre de la connaissance. Mais voilà qu’il maudit tous ses frères. Car la seconde voie est celle de l’abattement. Beaucoup n’en reviennent pas – Howard Philips Lovecraft, l’un des plus brillants nerds de l’histoire littéraire, s’y est engouffré. Pour Lovecraft, la connaissance scientifique est une malédiction : lucidité maudite qui, à mesure qu’elle prend forme et consistance, le condamne à la résignation. « À mon sens, la plus grande faveur que le ciel nous ait accordée, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur un îlot de placide ignorance au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et sur la place effroyable que nous y occupons. » Bellanger est une sorte de Lovecraft à rebours. Comme Lovecraft, Bellanger poétise le vocabulaire scientifique dans sa prose et recourt à des personnages plats dont « la seule fonction est de percevoir » ; mais si, chez l’Américain, la quête de la vérité se paye ou par la folie ou par la mort, chez Bellanger, elle est une jubilation prolongée qui fait oublier jusqu’à l’abîme de désespoir qu’elle découvre pourtant sous ses pieds.

    Les personnages de Bellanger adhèrent souvent à des théories complotistes. Précisément parce qu’elles offrent une vision totalisante, simplificatrice et motivée du monde, ces théories rendent la réalité supportable : ce sont l’homéopathie et les médecines miracles dans La Théorie de l’information, c’est le récentisme dans L’Aménagement du territoire. Mais Bellanger n’adhère pas au complotisme. Il est prêt à affronter la réalité en face. Car il a inventé une nouvelle émotion littéraire derrière laquelle se réfugier : le nerdgasm – extase que provoque une rationalisation inespérée du monde – forme d’onanisme intellectuel où l’auteur, solitaire, reclus, devinant soudain les connexions qui unissent des phénomènes et des motifs apparemment épars, se laisse submerger par les succès de son intelligence – sublime kantien qui submerge l’esprit et lui fait voir le trajet infini et dangereux qui le sépare du savoir absolu.

    Bellanger survole le nihilisme lovecraftien. La synthèse holistique, ce petit miracle de l’intelligence humaine, le conduit de plaisirs en plaisirs, dont la chaîne continue préserve de tous dangers. C’est donc sans tragique que Bellanger dessine les contours d’un millénarisme technologique imminent, d’une théorie du tout destructrice. Il nous les annonce avec la froideur factuelle et détachée d’un encyclopédiste, et nous les acceptons avec l’ébahissement curieux et amusé d’un enfant.

    Et l’empathie ?

    « Je suis constitué d’eau. Ça ne se voit pas, parce que je la retiens. Mes amis sont comme moi. Tous. Le problème, c’est d’éviter que le sol nous absorbe à mesure que nous le foulons, sachant que nous devons aussi gagner notre vie. »

    Philip K. Dick, Confessions d’un barjo, 1975

    Dans son dernier roman, Le Vingtième Siècle (2023), Bellanger combat avec une naïveté touchante la brèche ouverte par ses deux premiers livres. Un personnage, un véritable individu incarné et historique, le philosophe Walter Benjamin, plane au-dessus du livre comme une figure absente et énigmatique, qui lance tous les autres personnages dans une grande enquête biographique. Enfin un personnage ? Un destin ? Oui, mais voilà : le roman se vautre ridiculement. Les personnages auxquels Bellanger prête sa voix parlent tous pareil, peinent à se distinguer les uns des autres et se confondent finalement dans la même mélasse vague et fade. On peut dire qu’avec Le Vingtième Siècle, Bellanger fait triompher, malgré lui, l’ange de l’histoire. Je ne suis pas tout à fait sûr que Bellanger ait pris conscience de son incapacité totale à créer un personnage convaincant. Toujours est-il qu’il s’agit à la fois de la force et de la faiblesse de son œuvre. De sa force, pour les raisons que nous avons assez dites ; de sa faiblesse, car tout roman, même lorsqu’il révèle l’inanité de l’existence individuelle, exige son personnage. Le personnage est un cobaye, une victime par excellence. Bellanger déjoue le commerce facile de l’« identification au personnage », mais il néglige les mécanismes empathiques, personnels et simples auxquels devraient s’appliquer ses observations. Combien de force elles gagneraient, si c’est dans la vie intime d’un être individué et attachant qu’elles se manifestaient ! Et combien elles risqueraient de le faire déchanter… C’est parce qu’il y a un Tisserand pour en subir les mortelles conséquences que nous saisissons vraiment la violence de la société qui l’emprisonne.

    Retenons le ton de ses premiers romans : leur appel millénariste, leur sentiment d’un effondrement technologique inéluctable, d’une singularité imminente et d’un broyage de l’homme par la structure. Retenons ces pages où, en héritier de Balzac et de Houellebecq, il vulgarise les grands principes qui agitent ses personnages – rats, mouches, prisonniers inconscients du laboratoire – et les transfigure en poésie. Retenons, surtout, l’effort de ce nerd pour nous rendre la science, à nous, littéraires cyniques et désabusés, ignorants tant des lois élémentaires de l’astronomie que de la physique, et effrayés par elles, par notre ignorance et notre petitesse de surcroît, un objet d’admiration poétique.

    Yann de Vaugiraud

  • Sale Menteuse, John Waters

    Figure de proue du cinéma underground américain, John Waters a reçu de l’écrivain  emblématique de la Beat Generation, William S. Burroughs lui-même, le surnom de « pape du  trash ». Après avoir signé plus d’une demi-douzaine de récits  autobiographiques, John Waters s’est aventuré pour la première fois dans le roman, avec Sale Menteuse (2023), dont l’adaptation cinématographique est à venir.

    Originaire de Baltimore, John Waters a fait de la quatrième ville la plus dangereuse des  États-Unis le cadre de tous ses films. Ce n’est donc pas un hasard s’il leur choisit toujours pour  héros des criminels loufoques, telle que Beverly, la mère de famille respectable qui assassine  ses voisins (Serial Mom), ou Peggy Gravel, la bourgeoise hystérique, qui tue son mari  (Desperate Living). Dans Sale Menteuse, Waters dresse le portrait de deux criminels en cavale : Marsha Sprinkle, une menteuse pathologique, et son complice Daryl, un obsédé sexuel, tous  deux spécialistes du vol de bagages dans les aéroports. Alors que Marsha tente d’échapper à un  Daryl dont le pénis en érection s’est mis à parler, une communauté de sauteurs de trampoline conduite par sa fille Poppy, puis sa propre mère, chirurgienne esthétique pour animaux de compagnie, se mettent eux aussi à sa poursuite. Le lecteur les suit le long d’un itinéraire qui part de Baltimore pour arriver à Provincetown, en passant par New York.

    Pour narrer cette épopée bouffonne, John Waters emprunte aux codes du road movie qu’il parodie, tout en conservant son potentiel de satire sociale. Dans Sale Menteuse,  Marsha Sprinkle et ses poursuivants croisent la route de tout un tas de déviants et de ratés que  le narrateur croque sur le vif avec férocité et tourne en ridicule. John Waters renoue avec les emblèmes de la génération hippie et du Nouvel Hollywood que sont Easy Rider ou Bonnie and Clyde. Si le contexte social a changé et si l’esthétique est différente, on retrouve du moins le même ton railleur et la même débauche de sexe et de violence, le même mépris  pour la morale et la décence. Enfin, chez les uns comme chez l’autre, les héros sont des marginaux que rejette et qui rejettent la société bourgeoise.

    Or, là où Waters diffère des grands noms de la contre-culture, c’est par son goût de la  fantaisie et du bizarre. C’est sans doute ce qui rend tolérables ses films que peuplent meurtriers, violeurs et fous furieux. C’est ce qui permet au spectateur de regarder sans sourciller Lady Divine éventrer son ex-mari et la nouvelle maîtresse de celui-ci, et dévorer leurs entrailles  (Multiple Maniacs). Il se dégage des films et des livres de Waters une euphorie hystérique, une satisfaction jouissive qui ne relève pas du masochisme ou de la perversion—du moins pas uniquement—mais aussi du plaisir que suscitent l’inventivité et l’extravagance de l’univers présenté. 

    Pour autant, Waters ne livre en aucun cas une œuvre de science-fiction. Au contraire,  bien que Sale Menteuse regorge de situations invraisemblables, son univers diégétique est  fortement référentiel : Daryl a beau être doté d’un pénis qui lui parle, appelé Richard, Poppy peut bien être entourée d’une communauté de fétichistes du trampoline dédiant leur existence au rebond, pour qui connaît Baltimore, New York ou Provincetown, les noms de  quartiers, de boutiques ou de compagnies de bus sonnent parfaitement familiers. Waters fait de ces lieux connus un décor, et de ceux qui les fréquentent quotidiennement, des types dont il caricature tous les ridicules. En adoptant le point de vue cynique de Marsha, une menteuse pathologique qui a en haine le genre humain, Waters se moque de tout un chacun, sans distinction de classe ni de race. Il compose avec un malin plaisir des portraits outrés qui prennent aussi bien pour cible le prolo que le bobo. Il donne à rire du cadre supérieur, marié et père de famille, qui paye des prostituées trans pour qu’elles le laissent leur faire des fellations. Il se gausse du populo qui s’habille en jogging et s’abreuve de coca-cola. Il raille les grandes bourgeoises de l’Upper East Side énamourées de leurs caniches. Ces caricatures impitoyables rappellent les photographies de Pecker dans le film éponyme. L’adolescent de Baltimore adulé à New York pour ses clichés de femmes en surpoids, de patrons de bar gay et de vieilles dévotes, convie ensuite ses admirateurs new-yorkais à Baltimore pour une exposition inédite composée, à leur grand désarroi, de photographies d’eux-mêmes sous un jour peu flatteur.  

    Par ailleurs, l’audace de John Waters ne réside pas uniquement dans l’extravagance de  ses intrigues, ni dans son choix de rire de tous les types sociaux sans distinction. Elle se  manifeste aussi dans la hardiesse de ses descriptions de la sexualité et du bas-corporel.  Nombreux sont les films où il se plaît à représenter fétichismes et déviances sexuelles, depuis  l’amateur d’orteils de Mondo Trasho jusqu’au gourou du sexe Ray-Ray qui tente de  convertir les habitants de Baltimore à la religion du plaisir dans A Dirty Shame. À l’écran ou  au fil des pages, le sexe n’effraie pas Waters, et Sale Menteuse ne fait pas exception. Cette fois-ci, il a opté pour un fétichiste des chatouilles, un adepte de la masturbation auriculaire et un exhibitionniste qui se masturbe non pas devant des vidéos pornographiques, mais en regardant  Les Simpson. Il ne craint pas de décrire ses personnages en train d’uriner ou de déféquer, ni  même de réjouir le lecteur par le récit de l’éjaculation accidentelle d’un an de sperme (!) causée  par l’envoi d’un coup de pied dans les organes génitaux de Daryl. Considéré sous cet angle, Sale menteuse constitue une série de scènes de genre — ou, pour mieux dire, de scènes de  mauvais genre. 

    Et c’est peut-être justement là que le bât blesse. Certes, le récit de la fuite de Marsha,  véritable MacGyver du vol et de l’usurpation d’identité, est rythmé par des rebondissements haletants. Pourtant, une certaine redondance finit par se dégager de l’intrigue, les événements paraissent répétitifs ou attendus, et les personnages quelque peu lassants.

    Le plaisir pris à la lecture relève moins de l’intérêt porté à l’histoire que de l’amusement provoqué par le ton ironique de Waters, ainsi que son aisance stylistique. Il faut saluer son talent pour le jeu de mots, même s’il est ardu de départager la part d’invention de la  traductrice d’avec celle de Waters, s’agissant de bons mots comme « Bistoutouri », le nom de  la clinique de chirurgie esthétique pour chiens, ou les deux « huissiers de jusbite » qu’incarnent Daryl et son pénis Richard, en mission pour faire respecter la loi. En outre, Waters émaille son récit de références de toutes sortes, certaines connues du grand public, d’autres plus confidentielles. D’un homme qui ne s’est jamais taillé les poils du nez, il se demande s’il considère que sa pilosité nasale est sa signature, comme les sourcils de Frida Kahlo. Ailleurs, il cite CHUD, un film d’horreur de 1984 qui a pour argument l’existence d’une colonie de clochards vivant dans les souterrains des égouts de New York. Adora, la mère de Marsha, voudrait que sa chienne ressemble trait pour trait à Joan Rivers, la célèbre animatrice de télévision américaine. Non seulement le lecteur s’amuse de ces références qui trivialisent certains monstres sacrés de la culture américaine, mais encore il a le bonheur de pénétrer dans l’imaginaire culturel farfelu de Waters, que ce dernier fasse allusion au cartoon Bip Bip et le Coyote ou qu’il évoque Lizzie Borden, la jeune américaine qui a tué son père et sa belle-mère à coups de hache en 1892. En cela, Sale Menteuse n’est pas si éloignée des récits et essais autobiographiques publiés par Waters depuis les années 1980. Avec Role Models, par exemple, Waters présentait à ses lecteurs un répertoire des figures qu’il admire, chanteurs, écrivains et criminels confondus. Les entretiens et les portraits de ce recueil sont dans la même  veine que les références de Sale Menteuse.

    ***

    Si Waters demeure, au fil des années, fidèle à lui-même, en revanche, on peut s’étonner  qu’il n’ait pas fait les frais d’une campagne de dénigrement lors de la parution Sale Menteuse.  On lui a bien reproché par le passé son immoralité, sa vulgarité et son attrait pour le fait divers.  Alors certes, Waters a un statut de cinéaste culte au sein des milieux underground, à quoi s’est  ajouté, à partir des années 1980, une respectabilité nouvelle due à l’ouverture de son cinéma à  un public plus large. Par ailleurs, son œuvre tient une place de choix dans la production  culturelle queer. Ses films les plus audacieux dans la représentation des personnes LGBTQ+  datent de la même période que les émeutes de Stonewall. Pourtant, dans Sale Menteuse, Waters, en même temps qu’il renoue avec la témérité de ses premiers films, semble aller à contre-courant de l’image progressiste qu’il donnait alors du genre et de la sexualité. Évidemment, il est toujours difficile chez Waters de discerner la part de l’ironie et celle de la bonne foi. Mais, lorsqu’il consacre les derniers chapitres de son roman à railler les  célébrations queer de Provincetown, capitale mondiale du sexe anal, ou, plus encore, lorsqu’il métamorphose son héroïne, Marsha Sprinkle, en amante euphorique, justifiant sa conduite criminelle par la frustration sexuelle, et quand, en fin de compte, c’est un bon vieux missionnaire qui remet toute l’histoire à l’endroit, on peut se demander à quoi John Waters joue. Faut-il y voir un éloge paradoxal des relations hétérosexuelles destiné à un lecteur qui  voit la supercherie et sait que Waters entretient un jeu ironique avec le reste de sa production  artistique ? Peut-être y a-t-il aussi chez Waters un plaisir irrépressible à réveiller le bourgeois : si dans les années 1960 aux États-Unis, montrer Divine à l’écran faisait scandale, qu’est-ce qui  peut encore choquer le public en 2023, si ce n’est un contrepoint ironique au discours ambiant ? Il demeure, même dans la communauté homosexuelle, un vieux fond de puritanisme que Waters s’emploie à contrarier malicieusement. Car le pape du mauvais goût fait partie de ceux qui ont encore le droit de rire de tout, et Dieu merci.

    Polyester de John Waters, 1981.

    Juliette Goutierre

  • Sorrentino l’ambidextre

    La pire chose qui puisse arriver à celui qui passe beaucoup de temps, seul c’est de ne pas avoir d’imagination.

    Les Conséquences de l’amour

    En 2011 en France sort dans la plus grande confidentialité Ils ont tous raison, premier roman de Paolo Sorrentino, primé à Cannes trois ans auparavant. Cinéaste infiniment doué, il ne connaîtra la réelle notoriété qu’au moment de son Oscar obtenu en 2014. Mauvais timing donc pour ce livre qui est absolument inconnu, voilà l’occasion de le remettre dans la lumière.

    Qu’on se le tienne pour dit, Sorrentino est le plus grand réalisateur italien vivant. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est Bellochio. Non, certainement pas. Il faut arrêter de donner de l’importance à cet artiste cacochyme, qui n’en finit plus de bégayer son marxisme et son cinéma. On me répondra : et Les poings dans les poches ? Oui, certes. Que voulez-vous que l’on puisse faire contre la chance du débutant ? Enfin, face à ce Bellochio-fossile, plus belle pièce de musée du cinéma italien (c’est à se demander s’il a un jour été actuel), se dresse donc celui qui est le plus absolument moderne : Paolo Sorrentino.

    Je rassure d’emblée le lecteur, les pages qui vont suivre ne seront pas consacrées à démontrer le caractère antimoderne de Sorrentino. D’abord, parce que ce serait bien trop rapide : il l’est évidemment. Mais surtout parce que je n’ai aucune envie de vous bassiner avec le bien nommé Les Antimodernes de notre cher Antoine Compagnon. Pour ceux qui ne l’ont pas lu (et franchement je vous comprends, vous aviez sûrement bien mieux à faire) je vous le résume très grossièrement en une phrase : tout changement implique un regret, et ce regret est le fondement d’une certaine race d’écrivains, qui se font découvreurs de formes esthétiques par leur opposition à la modernité. Et cette mélancolie inhérente au rejet de l’époque est évidemment celle de Sorrentino, qui affronte avec un courage de toréro les marques les plus affriolantes de la vulgarité du monde contemporain (ne vous en faites pas, chers lecteurs, on reviendra plus tard et en détail sur les prostituées et la cocaïne). Je glisse tout de même au passage qu’écrire un roman en 2010 quand on est un réalisateur contemporain, jouer le jeu de la critique, des prix littéraires et du grand cirque de l’édition, c’est essayer, rien qu’un peu, d’appartenir à un temps auxquels on aurait aimé participer, celui où l’Écrivain régnait sur le monde des arts et où on ne pouvait pas rêver plus grande consécration que celle de publier. C’est une position absolument antimoderne.

    Bref, on ne jouera pas ici la querelle des modernes et des antimodernes. De toute façon, cela ne servirait à rien ; on connait d’avance les vainqueurs. Je ferai juste un petit éloge à ma façon de Paolo Sorrentino, car ma lecture de son roman Ils ont tous raison a confirmé mon opinion que je formulerais en termes enfantins (mais puis-je le formuler autrement ?) : il est super fort. Dieu sait que j’aurais défendu ce roman si je l’avais lu en 2011 au moment de sa sortie en France, et que j’aurais tout fait pour qu’un tel livre ne tombe pas dans l’anonymat le plus complet, celui dans lequel il se trouve désormais. Âgé de onze ans, j’entamais alors une patiente étude de l’œuvre complète de Marx dans le but de trouver un intérêt aux films de Bellochio, et je n’avais pas vraiment la tête à ces farandoles d’overdoses, de filles de joies, et de chansons d’amour italiennes. Mais il aurait peut-être fallu commencer par-là, je serais sûrement devenu plus amusant.

    Pour tout argument, l’histoire (évidemment fausse) de Tony Pagoda, chanteur de variété napolitain, largement inspiré de Tony Pisapia, héros du premier film de Sorrentino L’homme en plus, qui après avoir connu mille filles et mille nuits de débauche, se retire pour connaître l’anonymat au cœur du Brésil. Il ne fréquente que des cafards et un Italien étonnant, qui se révèlera mafieux en cavale capable de battre quatorze Brésiliens à la bagarre. Dix-huit années d’exil avant de revenir et de détester ce qu’est devenue la société. Ce n’était pas forcément très reluisant avant, mais au moins il faisait tout mieux (la fête, l’amour, la cuisine…). Voilà une histoire que Sorrentino aurait pu filmer. On y trouve les thèmes structurants de sa filmographie, il y a Naples, le football, des femmes, des recettes de cuisine et puis bien d’autres choses qui nous font dire qu’il y a une parfaite équivalence entre ce roman et n’importe lequel de ses films. Pourquoi alors publier un livre ? Pour se faire, rien qu’une fois, écrivain. Pour affronter et dissiper le fantôme de la littérature qui plane sur son art. Il peut pareillement écrire et réaliser la même histoire, et il le prouve à la face du monde.

    Avant d’ouvrir le livre de Sorrentino, on peut avoir peur. Peur d’entendre très clairement la voix de quelqu’un qui n’a jamais fait qu’illustrer (oui, le cinéma narratif est un art d’illustration, c’est une évidence. La démonstration sur pellicule est une exclusivité de Bellochio, ou presque). Et de fait on est pris de panique à la lecture de la préface d ‘Ils ont tous raison, cette kyrielle rabelaisienne des détestations de Sorrentino. Pour résumer il n’aime rien, sauf une chose : la nuance (oui, oui, en italique, il a osé). Autant vous dire que c’est le sommet du conformisme pour ceux qui se veulent anticonformistes, c’est la version la plus bon marché d’un cynisme fabriqué en Asie du Sud-est. Chers lecteurs, je dois vous confesser que j’ai failli être déçu pour de bon par cet homme dont j’écoutais pour la première fois ce qu’il avait à dire, et que ça ressemblait fortement à du Raphaël Enthoven. Mais dans la vie, on peut tous avoir des périodes où l’on a un coup de moins bien ; un manque de magnésium ou le décès d’un animal domestique vous fait perdre un peu le moral, et vous rend moins performant au boulot, moins présent avec votre conjoint, et surtout moins lucide pour écrire des préfaces. On excusera donc Sorrentino pour ce moment d’égarement comme on le priera de nous excuser de l’avoir collectivement (et oui, chers lecteurs, si vous avez souri nous sommes dans le même bateau) comparé à Raphaël Enthoven. Paolo, tout ça est déjà oublié.

    Après sa préface, Sorrentino se met à écrire, vraiment. Et comme il sait rester cinéaste, il ne se confond jamais avec le personnage (à l’inverse de Nanni Moretti, qu’heureusement personne n’oserait considérer comme le plus grand réalisateur italien vivant). Tony Pagoda est un fantasme, un égo expérimental qui traverse une vie que Sorrentino aurait adoré vivre. C’est Pagoda qui parle, toujours. Il n’y a pas d’intervention d’un narrateur-auteur qui viendrait nous casser les pieds avec ses démonstrations sur la nuance. Sorrentino est super fort justement parce qu’il sait s’effacer, parce qu’il est un grand conteur, et parce qu’il ne parle pas en son nom propre. Tony Pagoda, comme tous les personnages sorrentiniens (à l’acception du Fabietto de sa sublime autobiographie filmique La main de Dieu) essaye de convaincre tout le monde, à commencer par lui-même, qu’il ne souffre pas, et surtout qu’il s’aime. Chez Sorrentino les personnages principaux s’aiment tous eux-mêmes (qu’ils soient moralement dégueulasses (L’ami de la famille) ou bien pape), et ils croient fanatiquement en leur ethos. Tony Pagoda est donc dans cette lignée, et cela suffit à faire de lui un formidable personnage de roman. Le cœur du livre, c’est la cosmogonie intérieure d’un être intelligent qui doit en permanence justifier ses excès les plus bas. Sa vie : baiser, boire, sniffer, chanter, ou plutôt dans l’autre sens. Il est tellement pris dans ses auto-justifications que seule l’ascèse au Brésil peut, provisoirement, le sauver. Ce roman est bon parce qu’il se construit sur une dynamique romanesque forte, et croyez-moi, pas même 10% de la littérature contemporaine française ne se construit aussi solidement. Sorrentino ne joue pas à l’écrivain, il l’est. Et il l’est bien plus que moult de nos plumitifs actuels (je peux donner quelques noms, pour cela n’hésitez pas à m’écrire au courrier des lecteurs ; il faut rendre cette revue un peu interactive).

    Et puis Sorrentino est un écrivain parce qu’il sait écrire (et ça aussi, on aurait tendance à l’oublier de nos jours si l’on  regarde nos plumitifs bien aimés). Ils ont tous raison est un roman écrit. Et pas dans le sens de la démonstration d’un savoir sur l’écriture, avec des phrases compassées et un ronflement de l’accumulation de virgules. Sorrentino connaît vraiment la littérature, alors il s’est cherché un style. Et il n’a pas eu besoin d’aller très loin. Il est parti voir du côté de ses dialogues de cinéma et il en a gardé l’essence. C’est vulgaire, ça frappe, c’est dense, c’est aphoristique à souhait, c’est malin sans trop jouer au malin, ça coule tout seul à la lecture. Mais la grande originalité du roman, ce qui en fait sa poétique singulière, comme diraient les pédants, c’est le dialogue perpétuel entre le vulgaire et l’intellectuel. A cet instant, j’invite tout lecteur à se souvenir du sublime et du grotesque chez Hugo, et après un petit moment, à remettre ce souvenir où il l’a trouvé et à surtout pas ne l’appliquer à Sorrentino. Ce serait un crime de lèse-majesté, ça n’a vraiment, mais alors rien à voir. Je pourrais vous donner des tas de raisons, mais je vous propose plutôt une petite devinette. Auquel des deux auteurs devons-nous ce dialogue entre un homme et une femme autour d’une pizza :


    – Elle est comment ?
    -Bonne, mais pas autant que toi.

    Bien joué ! Ce n’est pas Hugo. Ce n’est pas non plus lui qui a continué ce dialogue en donnant au lecteur un petit manuel de séduction proposant des analyses grammaticales complexes (une agrégation de grammaire est recommandée pour être sûr de tout bien suivre)  pour trouver les bonnes formules afin de mettre une femme mariée dans son lit. Chez Sorrentino, et encore plus dans ce livre, on n’est jamais loin des prostituées et de la haute culture bourgeoise, de Céline et de Berlusconi, de Moravia et de Paolo Maldini. Car c’est le seul moyen d’explorer le monde, de l’expliquer ou du moins d’y survivre. Les mots pour penser, le corps pour vivre. Même les ecclésiastiques le font. Bien vivre, c’est donc lire et faire la fête, et c’est, à terme, réussir sa déchéance. Et de rendre cette dernière immortelle par ses mots, par ses sarcasmes, c’est devenir un personnage qui sait ce qui lui arrive mais qui persévère, car la seule chose qu’il sait faire c’est d’être lui-même.

    Et puis, quand on a vraiment quelque chose de sérieux à dire, de grave, par exemple l’amour (Les conséquences de l’amour, son deuxième film, ne se finit pas pour rien par la mort du personnage), on ne peut le faire que grâce à cette forme entre le vulgaire et le savant, à savoir la chanson populaire. « La béatitude c’est des pages de romans à l’eau de rose pendant des millénaires », voilà la croyance qui guide Pagoda et Sorrentino. Il faut passer parce qu’il y a de plus dégoulinant, de plus vulgaire dans l’expression, pour atteindre la vérité. Et c’est pour cela que son personnage est un chanteur de chansons populaires et qu’on retrouve en exergue de chaque chapitre les paroles les plus kitsch qui existent dans la chanson italienne des années 1980, le fond du fond. Le kitsch chez Sorrentino (et n’en déplaise à Kundera) il n’y a que cela de vrai, car ce ridicule particulier permet de passer outre la médiocrité crasse des uns et le cynisme des autres. Toute la poésie du monde est dans ces chansons, car elles ne mentent jamais.
    Jamais un artiste n’avait fait cohabiter aussi bien décadentisme littéraire et forme populaire. Sorrentino les laisse cohabiter sans les opposer. L’évidence se fait pour le spectateur qui apprivoise au fur et à mesure de l’œuvre un dispositif simple, qu’il est en droit de trouver grossier et vulgaire au premier abord (l’auteur de ses lignes avoue être également passé par là), et qu’il finira par apprécier quand il comprendra que tout cela se fait sans jugement et par amour de l’expression de la vérité d’une expérience humaine. 


    Enfin voilà. Sorrentino est super fort. C’est un artiste parfaitement ambidextre capable de jouer aussi bien de ses deux arts tout en restant parfaitement original. Une image simple montre cette aisance absolue. Dans le documentaire hagiographique qui lui est consacré, Le monde de Paolo Sorrentino, le réalisateur-écrivain est assis sur sa terrasse, en tongs, fumant un grand cigare, et explique qu’il écrit ce qui lui passe par la tête, qu’ensuite il essaye de l’illustrer à l’écran, et qu’il y arrive toujours. Il est arrivé au stade ultime de l’artiste contemporain, il fait du cinéma d’auteur de très grande qualité, qu’il réussit toujours peu ou prou à faire financer, et tout le monde lui fout la paix. Car ils peuvent bien crier mollement, les critiques, ça ne le freine même pas. Rien, pas une polémique, pas de promotion gigantesque. Il avance en tongs et en cigare avec un pas de sénateur dans l’histoire de son art. Et cette petite fantaisie qui le prit d’écrire un roman est la confirmation que rien ne le préoccupe plus que de raconter des histoires, et qu’il sait aussi le faire sur papier. 


    Lire Sorrentino, c’est donc retrouver un ami qui aurait déménagé mais qui n’aurait pas changé d’un poil. C’est se demander comment serait un roman (original) de lui, et de n’en être pas déçu. C’est constater un niveau de constance inégalable. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il est un aussi bon lecteur que cinéphile, parce qu’il a un amour et une exigence partagés pour ces deux arts. Mais surtout, cela prouve encore une fois que faire de l’art, c’est avoir bon goût et que quand on l’a, c’est difficile de se tromper ensuite. En écrivant ces lignes, je me suis dit que si Sorrentino ne m’a pas déçu, j’aurais des sueurs froides au moment d’ouvrir des romans qu’auraient commis certains réalisateurs. Certains parce que je ne voudrais pas risquer de gâcher la bonne opinion que j’ai d’eux et que je ne conçois pas qu’ils puissent écrire quelque chose de correct (Coppola, Carax). Et d’autres parce que l’idée qu’ils puissent écrire des romans suffit à m’angoisser. Chers lecteurs, ne sentez-vous pas aussi la sueur vous monter au front en imaginant les pages des romans de Steven Spielberg ou de Xavier Dolan ?

    Cela va sans dire, j’attends le roman de Bellochio avec impatience…

    Wandrille Teissier

  • Prophétie d’un enfant du siècle

    Boule de souffrances

    de jalousies

    de maladies :

    je n’existe que pour la DÉFLAGRATION !

    La haine triomphe de tout

    et le monde brûlera sous le poids de mon courroux

            La vision 

    Est

    un luxe que je ne peux pas m’offrir

    sans constater l’appendice débile

    de chair putride

         putride et stérile

            qui pend

                 lentement

     doucement

        -presque gentiment-

    Entre mes jambes….

    Tous mes muscles tremblent

    sous l’effet des arcs électriques

    qui secouent mon sang vicié

    Le monde croulera sous la violence

    des secousses

    qui m’habitent :

    Brûlures et séismes

    Percée sismique des volcans

    C’est la dérive des continents !

    Ma chair est INHOSPITALIÈRE

    et le monde mangera ce qu’il a semé

    dans l’antre turpide

    qu’est mon corps…

    Âme : anima → ANIMAL !

    Je serais le violeur de toutes les fillettes

    si les puissances chtoniennes 

    n’en avaient décidé autrement :

    Je violerais par pure méchanceté

    comme le chien rageur

    comme le chien râleur

    aux oreilles rongées par la gale qui

    MORD

    la main qui le nourrit ;

    comme le fou qui

    VOLE

    les couteaux qui lui servent à manger

       pour tendre une embuscade

      – dernier râle de vie –

    aux médecin qui le soignent !

    Je serai de ceux-là qui

    privés de TOUT

    bons à rien

    frappent la putain à ses reins

    Juste comme ça

       pour

          voir

             ce

                qu’il

                   SE

                     passe !

    Je HAIS

    (il n’y a aucun complément)

    La haine est pure

    innocente comme toujours

    (par nature)

    je HAIS je HAIS je HAIS

    le monde et vos temples

    le mors et vos tempes

    la morve qui pend jusqu’à vos jambes

    Fainéants proférant des foutaises

    je vous AURAI

    je tannerai votre peau sous le grand soleil

    (j’en ferai un cuir qui résistera à la pourriture)

    je montrerai votre scalpe aux dieux

    et je monterai jusqu’aux cieux

    pour ouvrir votre carcasse fétide

    et après avoir lu dans vos entrailles

    – car OUI je lis l’avenir ! –

    je jetterai votre cadavre du haut des pyramides

    je ferai pour les pouilleux

    les CHIENS bâtards

    RATS crevés

    amas de CRACHAT

    et LES races INFÉRIEURES

    je ferai de votre cadavre dans un piteux état

    une pitance qui leur suffira pour vaincre la puanteur

    – car OUI je lis l’avenir ! –

    (privé de mes yeux

    les dieux m’ont accordé ce don)

    Et ce que je lis dans vos tripes

    n’est pas beau à voir :

    il s’agit d’horreurs sans noms

          (sans noms ni fertiles îlots)

    de vérités sans lignées

    de figures dévisagées

       de jugulaires tranchées…

    Tu ne croyais tout de même pas que l’avenir serait beau ?

    Non, je te le dis :

    RIEN

    non rien

       ne restera sur mon passage

    l’herbe ne repoussera jamais derrière moi

       ou alors une herbe timide 

    – jaunâtre –

    qui aura l’odeur du pus et de la merde

    et l’aspect léthargique

      des charognes qui cuisent au 

         grand soleil !

    Les confins même de l’ESPACE

    succomberont et tomberont en délires épileptiques sans fins

    Et les fous

    les détraqués

    les foules d’esclaves déchaînées

    les innocents dans les fours

    Ceux que l’on a piétinés

    Ceux que l’on a humiliés

    Ceux à qui l’on a dit qu’ils étaient de TROP

    – OUI ceux-là justement ! –

    les intrus

          les ramassis de pustules

              qui rampent à défaut de pouvoir

    marcher !

    Ceux à qui l’on a ôté les sens et la volonté

    Ceux-là à qui l’on a ôté l’os de la bouche :

    le Nègre, la Femme, le Barbare

    Tous ceux-là se soulèveront

    (et ce ne sera pas joli à voir)

    la Seine sera ROUGE

       et les nuages NOIRS de toutes les têtes qui tomberont sur vos foyers abandonnés

    Pluie sans fin de cervelles écrasées !

             la scène sera vidée 

    ENFIN

           par tous ceux qui maintenant vivront

    Et pulluleront sur le ventre de vos putes distinguées 

    ….

    Clément de Noiset

  • Poèmes

    Tu m’as sortie de ma vie

    Tes lèvres, grandes fenêtres 

    S’ouvrent sur un monde

    Que mes yeux n’ont jamais vu 

    Ni en vrai ni en rêve

    Tu m’as sortie de ma vie

    Quand tu m’as pris la main

    On est allés marcher et c’était presque 

    Comme redevenir un nouveau né

    Ta maison m’accueille

    J’avance les yeux ouverts

    Les odeurs me parviennent

    Les indices de ton histoire m’émerveillent

    Toi,

    Tu n’as rien à découvrir

    Il n’y a que ma peau à sentir 

    Ton mystère à toi au loin s’étend 

    Moi je suis seule, bientôt solvée

    Toi

    Tu ne peux pas dépasser mon corps 

    Quand tu l’auras parcouru

    Ton amour sera repu

    J’aimerais te dire merci

    Tu m’as sortie de ma vie 

    Comme un tour de manège 

    La lecture d’un poème

    Tu m’as faite sans passé 

    Presque cire remodelée 

    Par mes mains ta tendresse 

    Tes chants ma maladresse 

    Par le vent de ta voix

    Et le vent de la mienne.

    Et voilà que nous ouvrons des tombeaux 

    La nuit, la mer disparaît

    J’ai compris pourquoi j’aimais la douleur 

    En plein soleil c’est un outrage

    D’avoir le cœur solide l’esprit agile

    Il faut connaître de l’été la détresse

    La gloire d’un ciel noir en Sicile

    La crainte de la baignade

    D’une mort sous le cagnard

    Et voilà que nous ouvrons des tombeaux 

    La nuit, le monde est une fosse

    Sur la route de la falaise

    J’ai vu les blancs fantômes renaître 

    Portant à leur bras une ombrelle

    Ils ont félicité la larme qui me venait

    Comme un enfant béni dont ils auraient appris 

    La venue sur terre

    L’avenir très céleste

    Dans ma robe couleur d’orage

    Je les ai tous invités à ma table.

    Un jour

    Quand la nuit restera un an sur la ville

    Il faudra bien nous sauver de cette ombre embêtante 

    Quand c’est le matin on mange on joue

    Quand c’est le midi on joue on mange

    Et le soir aussi, on dîne

    Cela s’appelle un jour.

    Il faudra bien s’en souvenir

    Car le même soleil noir assombrira

    La mémoire amputée un peu plus chaque fois. 

    Quand les contours du cœur se dessinent

    Quand je dois respirer à la surface

    Quand j’ai envie de t’embrasser

    Cela s’appelle l’amour

    Il faudra bien s’en souvenir

    Car le grand sommeil bientôt menacera

    Comme un adulte en colère

    Qui ne croit plus en ses rêves

    Un bruyant hélicoptère

    Qui trace au-dessus des rues des grands cercles.

    Tu es tendre, mon homme, bien plus tendre que moi 

    De l’arbre la sève coule jusqu’à moi

    Jusqu’aux mots colère

    Et au fond du cœur elle se distille

    Tu es beau, mon homme, bien plus beau que moi 

    Quand tu t’allonges, je sais que tu penses 

    Derrière ta chair blanche tes yeux clairs

    Viennent jusqu’à moi météores innocentes

    Au fond de ma terre elles sombrent

    Me creusent comme une pierre lancée

    Sur le sol qui porte le souvenir de la marée

    Tu sais que les os nous font faussement croire

    À la rigidité de notre corps

    Les mots alors remontent à la surface

    Bientôt tu seras sous eux ensevelis

    Mes craintes sous tes paupières, cailloux étoiles poussières 

    Je te rends malade délabré comme une antique ruine.

    Tu te lèveras un jour, montagne dressée

    Et tu enlèveras de tes épaules

    Le manteau de fumée que j’ai sur toi craché

    Je ne sais pas si tu franchiras le seuil

    La lumière au coin de l’œil

    Ou si tu resteras, que tu me gronderas

    D’avoir tout envahi avec mes peurs idiotes 

    On fera le ménage, peut-être

    On passera le balai sur toi sur moi

    On dira, quel bazar ! Puis,

    Mes excuses je fais tout le temps ça 

    Déverser tout ce qu’il y a de noir

    Sur ceux qui s’approchent, voilà.

    Au début l’amour me gêne comme un cailloux dans une chaussure 

    Je ne sais pas encore que tu es la perle dans la coquille

    Sous la plante dans la panique la parfaite rondeur

    M’est inconnue.

    Toujours je fais confiance à la plante grimpante l’herbe mauvaise 

    Jamais à la fleur épanouie I don’t believe in blessings.

    J’admets l’arme en main que tu as tout d’un ange 

    Rien du chardon des champs

    C’est moi qui suis à craindre peut-être

    Avec tout au dedans mes haines

    Pour d’autres retenues.

    Mes mots sans soleils dans le corps cimetière. 

    Ce n’est pas du mépris, c’est de la maladresse.

    Tu es silencieux mon homme, plus silencieux que moi 

    Mon silence crie toujours, toi il te berce comme un enfant 

    Tu as la douceur, je n’ai que la rancoeur,

    La violence qui n’attend

    Que l’excuse pour frapper, que la faiblesse pour régner.

    Tu es tendre mon homme, bien plus tendre que moi.

    Martha Tehora

  • Fragments

    Le message de Jésus 

     Le message de Jésus est que Dieu donne ses attributs à celui qui accepte pleinement d’être son fils – avec tout ce que cela implique. 

    La question est : Que signifie être un bon fils ? Relancer la balle, transformer l’effort entrepris, faire de son existence l’affirmation de tout ce qui l’a amenée à être. 

    La pensée annihilée

    La pensée n’est que réaction. Même construite, elle apparaît toujours par réaction à des états spécifiques, et des comportements qu’on se détermine à avoir. Elle ne fait jamais que classer causalement les actes (on peut penser autrement, mais on parle alors là d’un type de pensée qui s’apparente plus à une technique qu’à la pensée créative, celle en lien avec les sens).

    Quand elle est laissée en charge d’elle-même, elle cherche constamment à se justifier, créer une Histoire qui la dissocie de l’acteur en tant qu’être soumis à cette même simulation, elle-même conditionnée par le réel, etc.

    Elle est la plus haute quand elle sait se convaincre elle-même (mais peut-on même alors l’appeler pensée, en cela que la pensée paraît toujours naître d’un conflit, d’une obstination pour ce qui est incertain), qu’elle a éliminé la lourdeur du doute (doute des valeurs, et donc de sa propre légitimité), en fait n’est pas soumise à la peur d’un éventuel retournement de ses valeurs, d’une négation de sa direction, parce qu’elle ne cherche plus de mesure extérieure, qu’elle a intégré le rythme du monde en elle – ou plutôt qu’elle s’est accommodée à elle-même. Elle ne se présente alors plus à elle-même ou au monde comme un instrument, un objet au cœur d’une relation tyrannique, mais comme une nécessité, un écoulement naturel au rythme continu et imperturbable. Ce naturel n’est pas ce qu’on appelle une harmonie, ou un équilibre — qui sont le plus souvent la couverture d’un compromis douloureux — puisque ne coexistent plus la multiplicité des personnages qui parasitent la pensée habituellement. Ces personnages, désormais au second plan, à la périphérie de mon regard, se fondent avec le monde extérieur et ses manifestations : l’œil se préoccupe de ce qui est neuf, parce que c’est tout ce qui est.

    A ce moment-là, la pensée se regarde forcément elle-même, parce qu’il n’y a que ça à faire. Les objets apparaissent alors comme ce qu’on pourrait appeler une fiction ; mais c’est justement parce que l’esprit est loin de cette tyrannie du vrai que cette préoccupation, et le conflit qui lui est sous-jacent, lui paraissent absurdes et contre-nature, contre lui-même en fait, contre l’expérience directe de son présent, la seule valeur juste, sensée.

     Le hors-texte

    Il faut que j’adapte mon écriture à mon public le plus proche. Ne plus écrire pour ceux qui sauraient le lire sans moi-même vivre dans leur monde car cela produira forcément une pensée désaxée, toxique pour soi et pour les autres.

    J’ai toujours écrit pour le « public » que je lisais, ou plutôt dans le but d’adapter ma pensée à une conceptualisation similaire. L’écriture s’est vite imposée pour moi comme un moyen d’affirmer ma différence, de l’utiliser comme justification d’une personnalité pleine, garantissant face aux autres la présence d’un égo, établissant son territoire loin de leur monde. Ainsi, mes écrits, d’apparence ingénieux et surprenants, n’était que le reflet d’une tentative désespérée de mettre en ordre un monde qui ne pouvait s’accorder avec eux, en fait de m’approprier mon égo comme instrument que je peux tordre sans me voir corrompu par lui. Mes productions suivaient ainsi le rythme de ma lutte face mon propre égo : parfois élevées car inspirées par un personnage qui s’est conquis lui-même, mais souvent décadentes, mortifères, me voyant dépossédé par ces choses séduisantes, mais malicieuses pour ceux qui s’oublient en elles, vers lesquelles on tend quand on est faible ; une écriture soumise à son propre diktat, attachée aux vieux concepts, ceux qui justifient le réel, dirigent le réel plutôt qu’en faire une célébration et admettre que les mots lui sont soumis. Dans ce cas, il faut s’affirmer face à l’égo et non avec l’égo ; sa présence est essentiellement toxique, et il désigne simplement une structure rassurante, fictive, qui amoindrit et désaxe notre rapport au réel. Celui qui l’a conquis se trouve en fait très loin de lui, et l’égo ne devient alors qu’un amusement frivole, ou bien souvent une menace à tout épanouissement du réel en nous. L’écriture, chemin initiatique profondément intime, confronte l’homme à sa pensée, et on la verra évoluer à mesure que l’homme se réévalue.

    Un chemin est celui de l’affirmation du destin comme toile infiniment reconstructible, l’autre celui de l’acceptation du réel comme forme sans fond (ou fond sans forme), comme flot au rythme continu et imperturbable.

    L’affirmation, c’est d’abord l’attachement – l’unité fondamentale de la civilisation occidentale – et donc la plus grande adversité face à ce qui est. Mais affirmer implique de se mettre à distance pour choisir : cette mise à distance face au monde, est en fait aussi la distance face à moi-même, le monde étant en fait la fiction qui nourrit mon moi duel. Cette voie s’apparente à la théologie d’un « dieu » transcendant qui n’est pas toujours bienveillant, et donc proscrit, si l’on a pour ambition de suivre sa voie, de ne s’écouter que quand notre état est favorable à sa « magnification », quand on peut soi-même agir en attribut de dieu c’est-à-dire en dieu lui-même, en sa forme physique. Dans ce monde, bien sûr, Satan existe, et c’est l’égo lui-même. Cette aptitude à valoriser une esthétique plutôt qu’une autre se mesure ainsi :

    Ce qui différencie le fort du faible quand l’égo s’est emparé de l’homme, c’est le « taux de rafraîchissement » face à soi-même, la capacité à se mettre au défi face à notre propre menace. Cette dernière se voit nourrie par la superstition, la croyance en un potentiel miracle (ou déluge), qui limite nécessairement la pensée aux confins de ce qui n’est pas encore miraculeux — la construire comme confirmation du profane plutôt qu’exploration du sacré.

    L’acceptation n’est pas vraiment un chemin puisqu’il n’est pas tracé : c’est le let go du Zen, l’acceptation de ce qui est comme réalité nécessaire et affirmation d’un « dieu » immanent, inhérent à tout ce que j’expérimente, non local (s’exprime en fait dans le devenir). C’est la mise à mort de tout ce qui apparaît comme construit, élaboré par la culture ­— et donc par soi — comme piège. Mais entourée de comportements pathologiques, elle doit à tout prix se méfier de ce qui est dit « naturel », ce qu’on appelle nature des choses étant en fait précisément ce qu’on ne peut articuler à leur propos : le concept de nature traîne donc toujours avec elle l’ombre de son inverse, la volonté. Pour « l’illuminé », la nature n’a pas d’inverse, et si elle désigne quelque chose, il n’y a rien qu’elle n’est pas.

    Une question s’impose : ces deux chemins sont-ils si distincts l’un de l’autre ? 

    En affirmant absolument une trajectoire, j’élimine toutes les autres : non pas qu’elles ne sont plus, mais elles ne m’influencent plus — ce qui revient au même. Ainsi, l’assurance est ici une véritable absence de doutes, et donc une foi en ce qui avance. Même si le rapport au temps de celui qui affirme est modifié volontairement, et qu’il semble se reporter à un être distinct du devenir, qu’on peut donc y voir un aspect arbitraire, négatif, et incomplet puisqu’en apparence insatisfait (je tends vers une chose parce que je ne l’ai pas), il n’y a qu’une vérité fondamentale pour lui : celui qui apparaît, et disparaît, pour m’indiquer l’heure et m’empresse d’être moi-même, est comme un ennemi ; mais le bon ennemi, celui que l’on sait tenir loin de nous et en dehors duquel on peut construire, duquel on peut faire abstraction. 

    Ainsi, la différence énorme entre ces deux personnages, entre l’archétype du guerrier absolument noble et celui du moine absolument tiède, ne l’est en fait qu’aux yeux des autres. Leur monde est en fait plus similaire l’un et l’autre que l’un ou l’autre est similaire au monde dans lequel vivent la plupart des personnages, du fait de leur éloignement extrême à tout ce qui est vieux, partagé, « offert » par les autres. 

     Tragédie sans rien ni personne

    La free party paraît d’emblée être une célébration de la vie comme pure économie, la valeur centrale, assumée, qui fédère ses participants, étant la drogue. Cette dernière paraît nécessaire à l’établissement d’un but commun. Ce que j’appelle drogue, c’est l’objet pris dans un rapport parfaitement individualiste, cynique, qui efface temporairement le poids de la tyrannie du groupe. Ainsi, la drogue devient un dogme qui prend autant de formes qu’il y a d’individus, une résolution confortable de la nécessité d’un compromis, un rapport nourricier à l’inconscient qui illustre un rapport aux valeurs absolument relatif, qui permet à tous d’avancer médiatement vers le choix, et donc d’accepter sa condition. Mais pour que la cérémonie puisse s’accomplir, la drogue doit être le premier temps nécessaire à l’accomplissement d’une volonté commune. Ainsi, la transe collective que l’on vit face au son est en même temps le spectacle de la plus grande individualité. Du nihilisme éclot, parfaitement innocemment, un nouvel ordre qui s’incarne entre la musique et la danse, dans la symbiose entre une foule qui, lassée de se regarder elle-même, se voit ouvrir les portes du paradis, et un dj qui joue à interpréter Dieu ; caché dans les coulisses, il s’efforce de produire la gratuité qui permet aux ravers d’entrevoir le sacré.

    John Difool

  • D’un poème résolument moderne

    La Complainte du mangeur solitaire, Julien Syrac

    Pris d’une soudaine envie d’hyperconsommation je suis allé, ce matin, dépenser une trentaine de deniers chez le libraire en bas de chez moi. Rentré dans ma mansarde, les bras chargés de livres achetés un peu au hasard, se trouvait la Complainte du mangeur solitaire de Julien Syrac dans la Collection blanche. En lisant ce long poème de plus de deux-cent-cinquante tercets d’hexasyllabe rimés, j’ai eu le sentiment assez vif de me trouver face à quelque chose de résolument moderne. On y découvre le mangeur solitaire, d’abord un « moi », « un poisson naufragé / dans la merde des gares ; » ayant pour devise : ‘’inutile’’. Il cherche désespérément dans ceux qui l’entourent des apôtres avec qui communier. Pas de chance, on est forcément seul entre midi et deux dans une métropole : « manger seul c’est manger » ! Commence alors la communion, chacun dans son coin, le « moi » laisse place au mangeur solitaire, le mangeur solitaire, celui en chacun des convives de cette cène banale et pourtant si violente, entre le craquement des os du poulet frit et le miroir en face de l’urinoir. Si ce dernier se prend à rêver de ne plus être seul, à rêver d’avoir une amante à inviter à dîner pour manger du homard, c’est toujours pour être déçu, il ne peut être que le mangeur solitaire.

    Face à ce mangeur que chacun de nous au gré des contingences peut-être, on ne peut être qu’ému. En effet il n’est pas courant de voir ce personnage traité dans la poésie contemporaine. Contrairement à un certain lyrisme à la mode dans la poésie contemporaine, comme chez Jacques Roubaud, Jean- Michel Maulpoix, feu Bonnefoy, feu Jaccottet -pour lesquels j’ai beaucoup d’affection par ailleurs- , il ne sera pas question de L’Absente, de La Nature, de paysages, etc. Il n’est question que de bouibouis, de buffet-snack, « terre promise : poulet/ frit, soda, sauce, pain » … Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire ou de thèmes. Roubaud dans un poème extrêmement émouvant de Quelque chose noir ne parle-t-il pas lui aussi de sa marque de café soluble un tiers moins chère que les autres sur le marché mais bien plus qu’un tiers plus mauvais ? Et puis après tout Hugo bien avant l’auteur de la Complainte du mangeur solitaire disait « nez » plutôt que « narine ». Non, il ne s’agit pas de cela, bien que Julien Syrac se fasse un véritable peintre de la vie moderne en faisant voir ce monde anonyme qui grouille dans les troquets et qu’avec sans doute autant de talent que le Houellebecq du Sens du combat il montre la vie triste du consommateur moyen dépossédé des plaisirs simples et pas assez riches pour profiter des luxes du monde moderne. Le motif phagique n’est jamais un prétexte, le poème parle de cela, si le mangeur chante son malheur c’est qu’il mange mal, qu’il bouffe, sur le pouce toujours, qu’en retard il n’y a plus de dessert pour lui, son café est froid et le plat du jour lui est imposé. S’il souhaite ne plus manger seul ce n’est pas tant par amour que pour dire « garçon » au serveur et qu’on l’appelle « monsieur » ; « tu commandes : ‘’champagne !’’ ». Mais même s’il est rafraîchissant de voir ce quotidien de celui pour qui la mer est ce « que tu n’as jamais vu, / ou si peu, de si loin » et qui quand on évoque l’amour ne peut que « faire celui qui sait / (…) et feindre d’ignorer / qu’on n’a jamais rien su » ( bien qu’il n’y ait que les tristes de l’art officiel qui pense que la poésie n’est pas concerné par la vie matérielle, Saint-Amant ne comparait-il pas déjà le dormeur « à un lièvre sans os qui git dans son pâté » tandis que Malherbe et Boileau glosaient sur ce qui ne saurait se dire en vers ? ) la modernité de ce poème ne m’a pas semblé être située dans ses thèmes.

    Ce qui m’a frappé c’est le patronage de Rousseau sous lequel la Complainte du mangeur solitaire est placée. Je m’explique : je ne parle pas de l’auteur des Rêveries du promeneur solitaire auquel le titre de Syrac fait sans doute référence, mais de celui de l’Essai sur l’origine des langues. Rousseau moderne ? En 1761 sans doute mais aujourd’hui ? Dans cet essai, il écrit qu’on ne comprendra jamais ce que pouvait être pour un Grec la poésie d’Homère, parce que celle-ci a été chanté avant d’être écrite, que l’écriture ne pouvait qu’affadir une langue parce qu’elle en efface les accents, les forces expressives qui traversent le langage que l’on parle pour les remplacer par les notions communes, abstraites que l’on se fait sur chaque mot. Et si l’on n’agit pas le langage que l’on parlera sera celui qu’on écrit, c’est-à-dire une langue fade, raisonnable, en bref. C’est ce qui est radicalement moderne chez Rousseau, face à sa pensée l’on est confronté à un devoir de chercher et à la réalité rugueuse à étreindre.

    Heureusement, notre Genevois s’est trompé : il existe une langue vernaculaire, de ceux qui ne lisent pas ou plus exactement de ceux qui ne parlent pas « comme s’ils lisaient », nous lui pardonnons, le génie a des privilèges que l’on ne saurait abolir. Et ce poème de Julien Syrac m’a semblé être un surgissement de la langue vernaculaire à l’intérieur de la langue écrite et c’est en ça qu’il m’a semblé moderne. La prosodie aide, paradoxalement à ce que l’on pourrait penser, à faire surgir ce que la grammaire, l’ortho-graphe aplanissent. L’hexasyllabe rend le rythme du texte haletant, vif, saccadé privilégiant la phrase courte, nominale – peut-on vraiment parler de phrases, s’il n’y a pas de ponctuation forte et juste des propositions, des groupes nominaux qui s’enchainent encore et encore ? – ainsi que la parataxe, comme il est de rigueur dans la langue vernaculaire. Les connecteurs logiques sont des poids morts lorsque l’on n’a que six pieds devant soi avant d’être réduit au silence. Aucune règle n’empêchera la langue vernaculaire de se faire télégraphique comme l’est celle de Syrac. Toute charge inutile est délestée quand on parle, il n’y a que le souffle court du mangeur solitaire qui compte, l’hexasyllabe l’impose. La rime n’est pas une contrainte d’intellectuel de salon, on ne rime pas pour l’œil et il ne semble pas problématique de faire rimer « provisoire » et « rare » pourvu que cela mette en tension le texte, faire en sorte qu’il se crache, et que, comme dirait notre cher Jean-Jacques, la mélodie du texte ne puisse être appliquée à aucun autre. Quant au schéma de rime, il est plus souple, les tercets sont traditionnellement rimés sous la forme ABA BCB CDC etc. etc. mais à quoi bon suivre un schéma à la lettre si l’on n’en comprend pas l’esprit et que le résultat est plat. Autrement que par la musicalité, c’est par la sémantique que la langue vernaculaire surgit, aux images, métaphores et comparaisons associés à la poésie sont substitués les dictons – fondés souvent sur des paronomases et des parallélisme syntaxiques : « qui a faim tend l’assiette, / qui mange fait des miettes, / qui parle risque trop » – et s’il y a des images c’est pour tourner en dérision ce procédé : « ah, que de paysages, / mangeur, à exhumer / dans le fond d’un potage ! // falaises en bifteck, / montagnes de purée, / saharas de pain sec ! ». L’image ne semble pas avoir sa place car le mot signifie déjà assez par lui-même, cela semble un luxe de personnes dans leurs tours d’ivoire de tisser un réseau métaphorique complexe, et puis les petits êtres qui se pressent sur le papier ou sur les langues de chacun sont si charmants par eux-mêmes, pourquoi les mettre sous le joug de l’adjectif fade et de la comparaison maigre. La voix aussi n’est pas épargnée car la distance établie par un style indirect entre l’auteur-narrateur et ce qu’il raconte est abolie par un style direct plus tranchant et ce, tout en évitant l’écueil du pseudo « effet de réel » produit par les longues paroles rapportées, six pieds raccourcissent les phrases, nécessairement : « ça parle : l’un dit ‘’hé !’’ / une serveuse tique, /et l’autre : ‘’bien parlé !’’ »

    C’est cet étonnant surgissement d’une langue parlée, de la langue que je parle, que mes amis parlent, de ma langue à moi, de la langue des enfants du siècle, qui m’a surpris et qui m’a fait me dire à moi- même que ce poème est résolument moderne. Il n’est pas révolutionnaire et cela serait malhonnête de l’affirmer, depuis que l’on parle français des poètes ont essayé de mettre en tension l’écriture poétique – François Villon et Rutebeuf en tête, auxquels l’auteur fait plus sûrement référence qu’à Rousseau-, de lui faire sentir toutes les secousses du souffle coupé du vagabond, et ce grâce à des outils proprement poétiques. Il n’est pas révolutionnaire mais il est moderne et abouti ce qui est déjà beaucoup et assez rare pour qu’on puisse le souligner : la Complainte du mangeur solitaire mérite vraiment d’être lu.

    Clément de Noiset