Personne ne parle comme dans les vieux livres – et ce, non parce qu’ils sont vieux, mais parce qu’ils sont des livres. La littérature cultive sa langue à elle. On pourrait même dire qu’elle n’est que distinction. Les phrases d’un livre sont des phrases distinguées. Personne ne laisse échapper le « Oh ! » lyrique des poèmes, ni n’emploie d’adjectifs apposés (Flaubert : « Elle renversa son cou blanc qui se gonflait d’un soupir et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna ») ou autres préciosités qui sont la propriété exclusive de la littérature. Mais cette distinction est un « truc » ; n’importe qui peut multiplier les signes de littérarité et passer, auprès de quelques impressionnables, pour un bon écrivain. Le lecteur lambda sera d’ailleurs très facilement enclin à dire d’un livre qu’il est « très bien écrit » s’il s’y rencontre suffisamment de subjonctifs imparfaits, d’adjectifs rares et de tout ce qui lui fera penser « tiens, je serais incapable de dire une chose pareille ».
Ce qui m’intéresse particulièrement avec Despentes, c’est qu’elle résiste à ce « truc » facile. Elle écrit contre la littérature et contre sa distinction. Tout l’effort de son style consiste à faire de la littérature sans littérarité – ce que les naïfs appelleraient du « c’est-mal-écrit ». Ainsi, si Despentes est saluée pour ses dialogues qui font très vrais – qui simulent de manière très convaincante la conversation réelle – je dirais pour ma part qu’il n’y a en fait chez Despentes que du dialogue, ou presque. Son style est de part en part un refus de la distinction.
Baise-moi, une éthique de la violence
Dans Baise-moi, c’est Nadine, actrice X, et Manu, prostituée, qui incarnent ce refus de la distinction. Despentes réunit la voix de ses deux personnages, assez semblables, et les oppose violemment à ce qui serait une espèce de troisième voix sourde, la « voix ambiante », ou « bienpensante », ou « dominante » – ou « mainstream ». Despentes aime la marginalité – tout ce qui est rangé et comme il faut lui déplaît et mérite à ses yeux d’être détruit. C’est donc à cette destruction que s’adonnent Nadine et Manu, et avec la plus grande violence possible.
« Nous on est plus dans le mauvais goût pour le mauvais goût, tu vois… » Les deux femmes décident donc d’abattre froidement et méthodiquement tous ceux qu’elles croisent, sans distinction de classe, d’âge, ni de sexe. Despentes évacue de son roman le problème des motifs pour se concentrer sur celui de la méthode. C’est le fantasme du « mode opératoire » : répéter un meurtre pour perfectionner sa réalisation esthétique (projection du sang dans la pièce, petite réplique cool avant d’abattre la cible, etc.) La violence se résorbe en technique, et Baise-moi atteint au jouissif. La succession des meurtres évacue tout code éthique et y substitue un code esthétique, un code de la violence. Ce code n’a aucun modèle – c’est la fantaisie des personnages qui le fonde à mesure. Il rappelle bien sûr celui des personnages de Sade, et leur manière de projeter à huis-clos des comportements réglés, maniaques et fantasmatiques, les comportements d’un intra-code.
Le plaisir brutal de tuer (et donc d’écrire le meurtre) recouvre totalement la question de sa pertinence. L’absence de distinction est d’abord un amoralisme brutal : « Je trouve ça effroyablement vulgaire, avoir un mobile pour tuer. C’est une question d’éthique. J’y tiens. J’y tiens énormément. La beauté du geste. Qu’il reste désintéressé. »
Ce qui intéresse le monde rangé, ordinaire, c’est au contraire de trouver des mobiles, comme le résume Patrice dans Vernon III : « La seule chose qui nous intéresse, c’est de légitimer la violence ». La révolte de Manu et Nadine se veut, elle, parfaitement illégitime (encore que les deux femmes aient, à considérer ce qui leur arrive au début du livre, d’assez bonnes raisons de se révolter). Après que les tueuses en série quittent une scène de crime, Manu commente : « Pourront convoquer la presse, vont pouvoir se masturber un peu la bande à écriveurs de nazeries ». Bah oui, qu’y a-t-il de plus langagièrement codé qu’un fait divers de presse ? Despentes déteste les codes langagiers – publicitaires, journalistiques, littéraires – et se sert de l’anti-code de la violence et du mal-écrit pour les abattre.
Vernon Subutex, convergence du dialogue
Bakhtine parlait, au sujet de Dostoïevski (une des lectures clés de Despentes), de « dialogisme » : la présence de personnages, dont chacun incarne une voix contradictoire avec les autres, sans qu’aucune voix narrative centrale ne permette de déterminer derrière laquelle ranger l’avis de l’auteur. Despentes excelle dans cette technique du dialogisme ; bien qu’on sache par la presse ou la lecture de sa fiche Wikipedia son engagement de féministe de gauche, elle fait parler de manière tout aussi convaincante l’ex-communiste Patrice ou l’anarchiste sans abri Olga que le misanthrope et mollement raciste Xavier ou l’ultra-libéral Kiko. C’est seulement le personnage de Laurent Dopalet, antagoniste principal du roman, qui, par contraste, fait penser que tous les autres ont, malgré leurs divergences, raison ensemble.
Pour écrire beaucoup de dialogues, il faut bien sûr des personnages – et il en faut, de préférence, le plus possible. L’index des personnages de Vernon Subutex III n’en recense pas moins de 22. Despentes est prise d’une frénésie de portraits à peu près ininterrompue. Mais à mesure qu’elle introduit ses personnages et que sa narration les ramifie, ses possibilités de dialogues se multiplient. Despentes a ainsi à sa disposition une large gamme de voix – qu’elle fait alterner avec plus ou moins de réussite. Son but n’est plus, comme dans Baise-moi, de rejeter tout langage courant, mais au contraire de tisser entre eux tous les discours courants possibles, d’en faire la somme. Dans Vernon Subutex, la voix narratrice se prostitue. Elle accueille toutes les voix du grand dialogue qu’elle tisse, et en assume les contradictions. Les « convergences », ces fêtes musicales sectaires qui regroupent l’ensemble des personnages, symbolisent cette réunion dialogale. La convergence abolit les distinctions. Despentes parvient ainsi avec Vernon à totalement assimiler la variété des langages, l’équilibre déjà réclamé par Manu dans Baise-moi : « Faut abuser. Mais faut pas abuser tout le temps. Y a un équilibre savant à trouver. »
L’art d’être en marge
Cependant, si les voix des personnages de Vernon convergent, l’équilibre atteint met en péril la légitimité même du discours. Car l’équilibre est mou. Il manque de sombrer dans le confort et le petit-bourgeois. Despentes semble donc poser deux alternatives contradictoires : la convergence des voix contre leur marginalité. Ce qui converge revient toujours au mainstream. Or ce qui est mainstream distingue.
Il faut donc attendre la fin du troisième tome pour que le massacre de la secte et son épilogue la relèguent au rang de voix marginale. Car Despentes est une romancière essentiellement pessimiste. Les distinctions du langage, on ne les vaincra pas ; le seul recours reste encore la marginalité, l’anti-écriture. C’est la culture rock qui incarne dans sa génération cette marginalité nostalgique et fantasmée ; Alex Bleach, mystérieuse star du rock et personnage central du roman, la décrit dans des cassettes qu’il laisse à sa mort : « Je n’ai aucun souvenir, entre seize et vingt-trois ans, d’avoir regardé une émission à la télé, on n’avait pas le temps, on était dehors ou on écoutait de la musique, je ne me souviens pas être allé voir un film grand public, avoir vu un clip de Madonna ou de Michael Jackson, la culture mainstream ne faisait pas partie de notre champ de vision. On n’en parlait même pas. »
Despentes ne se bat pas à proprement parler contre le mainstream, mais pour la marginalité. Plutôt qu’abolir toute distinction langagière, le mieux est peut-être de mettre au jour ces distinctions.
La méthode traditionnelle du langage dominant est d’amalgamer les langages marginaux dans son propre langage, d’abolir la marginalité par l’absorption. L’industrie musicale copie le rock indé en diffusant largement ses stétérotypes musicaux auprès du grand public, le corrompt en vendant les groupes aux plus gros labels ; les paraphilies sont progressivement intégrées dans l’imagerie érotique standardisée ; la publicité s’amuse à jouer avec ses propres codes pour détourner l’attention des consommateurs vers la qualité d’un slogan musical ou du jeu de mot d’une affiche. Le langage mainstream est un méta-langage : il amalgame, il reprend, il copie. Son but est de tuer la marginalité, car elle est en elle-même révolte, violence, perturbation de l’ordre.
Exemple particulièrement insidieux d’une publicité employant la technique du langage « méta-publicitaire », comme on en rencontre partout dans les couloirs du métro parisien. On fait ici la promotion de l’activité mainstream par excellence : aller à la salle de sport.
Au fond, s’il y a du sadisme dans Baise-moi, il y a surtout du masochisme dans Vernon : il faut accepter l’existence d’un langage mainstream pour se payer le luxe de faire exister celui des marginaux – il faut, en un sens, cultiver sa marginalité.
Vernon Subutex est le récit d’un échec. Despentes, par la destruction brutale de ses convergences, raconte la confrontation nécessaire et violente du mainstream et du marginal. De cette confrontation naît un code de la violence. Le monde est et ne saurait être que violence.
Or Despentes, de Baise-moi à Vernon, s’est, de son propre aveu, rangée. Elle n’est plus la punk rebelle des années 90, qui vendait des disques chez Virgin et scandalisait les éditeurs. Mais elle invite quand même à cette « révolution froide », comme l’a si bien appelée Houellebecq, et qui consiste à « se placer pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire » (Interventions 2020, p. 43).
Despentes écrit bien de la littérature. Elle nous ouvre les yeux sur ses « trucs » – les déterminations extérieures de nos désirs de lecteur. Mais il est bon que la littérature conserve un peu de sa distinction. Qu’elle le fasse à fond, qu’elle soit inimitable. Tout en détruisant les derniers restes de distinction du langage livresque, Despentes a elle aussi prouvé combien elle savait, par contraste, élever soudain son style – comme dans les très belles pages qui concluent le premier tome de Vernon Subutex :
« Je suis l’arbre aux branches nues malmenées par la pluie, l’enfant qui hurle dans sa poussette, la chienne qui tire sur sa laisse, la surveillante de prison jalouse de l’insouciance des détenues, je suis un nuage noir, une fontaine, la fiancé quitté qui fait défiler les photos de sa vie d’avant, je suis un clodo sur un banc perché sur une butte, à Paris. »
Yann de Vaugiraud