Auteur : Louis Marelle

  • Entretien avec Clément Camar-Mercier, écrivain baroque

    Après un premier entretien autour du Roman de Jeanne et Nathan, (Actes Sud, 2023) dans un dossier consacré (numéro 3), Marelle a de nouveau rencontré Clément Camar-Mercier à l’occasion de la parution de La Tentation artificielle en septembre.

    Marelle : Le Roman de Jeanne et Nathan était votre première tentative romanesque, quelles sont les différences au moment d’aborder le second ?

    Clément Camar-Mercier : J’avais déjà les prémices de La Tentation artificielle (plans, recherche) avant de publier mon premier roman, puisque j’ai mis deux ans à trouver un éditeur. Après la sortie du premier, je me suis remis à écrire celui-ci. Le second roman est synonyme d’une part d’une grande libération, puisqu’on n’est pas hanté par la peur que personne ne voudra du livre : on a un patron, on a l’impression de faire un travail normal. On est reconnu comme un écrivain de métier. En revanche, le second roman, ce sont aussi des critiques, des libraires, et un public qui vous attendent au tournant, ce qui ôte la liberté totale du premier, et qui fait qu’on devient forcément plus commercial, en tout cas on pense à ce qu’il faut ou ne faut pas écrire. Le deuxième roman est un endroit spécial. C’est la confirmation que le premier n’était pas qu’un coup d’un soir. Et enfin, il faut préparer le troisième. Je n’ai pas eu la tentation de faire l’opposé de ce que j’avais fait dans Le Roman de Jeanne et Nathan, car je pense que c’est davantage le lieu du troisième roman.

    M. : Comme Le Roman de Jeanne et Nathan, La Tentation artificielle est un roman avant tout construit sur des personnages, et de grandes scènes. Comment avez-vous écrit ces grandes scènes, qui sont à la fois des pivots de la narration et des élans stylistiques ? (la longue litanie des images d’horreur du nettoyeur du web, la scène où Jérémie imagine les anciens métiers des personnes du monastère, la scène où Jérémie tue sa mère). Sont-elles venues en premier ? Avez-vous construit autour ? Ou sont-ce des morceaux de bravoure stylistiques ?

    C.C.M. : Je travaille d’abord un thème, des personnages, et enfin des lieux. J’invente les personnages, puis le lieu fermé, et ce qui découle de cette expérience d’enfermement. Cette structure me plaît. Pour l’instant, je m’y tiens. Ensuite viennent les personnages secondaires, et j’invente aussi beaucoup de choses qui n’apparaissent pas dans le livre. Je fonctionne par synopsis, même si je dérive ensuite de cette base. Dans ce cas-ci, j’ai fait des recherches sur des algorithmes, et pour la vie en monastère, j’y suis allé, deux fois trois semaines. Après, je ne sais pas à l’avance comment je vais écrire les scènes. Je sais les actions factuelles du personnage : il scrolle, il a un rendez-vous Tinder, il tue un moine… Pour le reste, c’est l’inconnu : je change de style, avec des passages directs, comiques, violents. 

    M. : On pourrait dire que le contenu influence la forme.

    C.C.M. : C’est la phrase qu’on attribue, je pense à tort, à Victor Hugo : la forme, c’est le contenu qui remonte à la surface.

    M. : Pour autant, traiter un sujet ne vous intéresse pas. 

    C.C.M. : Car la fiction doit dépasser le sujet.

    M. : Vous revendiquez justement un style baroque ; cet attachement, vous le répétez souvent, vient de votre goût pour Shakespeare, dont les œuvres sont hétéroclites, parfois boursouflées, faisant coexister différents genres et registres, parfois antagonistes.

    Comment avez-vous appliqué cela dans La Tentation ? Pensez-vous ce pari réussi ?

    C. C. M. : J’ai besoin de Shakespeare. Peut-être que quand je m’éloignerai de lui, mon écriture changera. Shakespeare est mon seul grand repère baroque, car il va loin dans le mélange des genres. On ne sait jamais s’il fait une comédie ou une tragédie, si c’est tendre ou violent. Ce sont d’ailleurs les plaintes que j’ai reçues à propos de mon livre. Les gens ont peur du baroque aujourd’hui ; cela me met en contrepoint. Je me demande si je ne devrais pas faire un livre plus crédible, plus concret, mais même ainsi, je n’arriverai pas à changer mon style. Je ne pense pas être un écrivain baroque, je le suis. Comme je vois que mon livre clive, j’estime qu’il est réussi. La littérature doit brusquer, quitte à ce qu’un certain public ne comprenne pas.

    M. : Le choc de lecture doit être littéraire, pas moral. Bertrand Bonello nous avait parlé de l’enfermement, c’est un cinéaste baroque. On a pensé à La Bête en vous lisant. Pourquoi le choix de la science-fiction et du baroque ?

    C.C.M. : Concrètement, c’est parce qu’on m’avait commandé une pièce pour adolescents sur les applications de rencontre. Je suis allé farfouiller dans Tinder et j’ai découvert son algorithme. Les algorithmes en général d’ailleurs. Cela m’a inspiré un personnage qui penserait des algorithmes de ce genre : c’est une pensée très baroque, que de concevoir une sélection et une hiérarchie de gens. Puis je me suis dit qu’il irait dans une abbaye. L’idée originelle était cette confrontation entre un codeur informatique, un concepteur du monde à venir, et les derniers lieux du monde ancien. Le sacré et le profane. 

    M. : Et le genre est venu se greffer…

    C.C.M. : La science-fiction et le genre m’intéressent car ils me permettent de ne pas écrire comme on l’exige, d’écrire à contre-courant, comme le font en mise en scène Hitchcock, et Shyamalan dans ses grands jours. Ils trouvent toujours une manière de filmer la séquence d’une manière surprenante. 

    M. : Le livre est tellement amoral qu’il a une morale.

    C.C.M. : J’ai conçu mon roman en trois parties : l’immoralité, la moralité et l’amoralité. C’est un livre sur la morale. La première partie sur les applications de rencontre est l’immoralité, puis les moines incarnent une certaine idée de la moralité, et enfin l’IA Eliza dépasse l’idée de moralité en résolvant des problèmes de façon efficace et rapide, et seulement ça.

    M. : Comme chez Bret Easton Ellis, que ce soit dans American Psycho ou Lunar Park, il y a ce même cynisme et cet aspect protéiforme.

    C.C.M. : Lunar Park est mon livre préféré de cet écrivain. Et dans American Psycho, les analyses de CD, les litanies de marques, les scènes de sexe crues et les scènes violentes en font une œuvre protéiforme, baroque elle aussi. C’est le livre qui, adolescent, m’a donné envie de faire de la littérature car je ne savais pas qu’elle pouvait provoquer à la fois l’excitation sexuelle, le dégoût, l’ennui…les sentiments les plus extrêmes, alors qu’apparemment le cinéma en serait bien plus capable. C’est de la littérature sensorielle que je veux faire. Jamais pour faire subir quelque chose, mais parce qu’on aime ça aussi. Comme le lecteur qui prend plaisir à lire le livre, le personnage de trader d’American Psycho prend du plaisir en tuant. La finalité d’Elisa n’est pas la même en revanche. On nous reproche une littérature à sensations fortes, alors que les gens voient des films d’horeur et font des tours de grands 8. Mais ce n’est pas le même public, c’est vrai.

    M. : Vous avez un souffle anglophone.

    C.C.M. : Si j’étais un auteur américain, je suis sûr que mes deux livres seraient des best-sellers. 

    M. : Est-ce dû au complexe de la littérature blanche ? Si vous faisiez un film, vous n’auriez pas de mal à faire du cinéma de genre, projeté en séance de minuit. 

    C.C.M. : Peut-être. Ou pas. Le dernier film de Paul Thomas Anderson, Une Bataille après l’autre, c’est mon humour, un univers absurde que je partage, et populaire. Au cinéma, ce genre d’objet fonctionne. 

    M. : Vous nous aviez dit que dans l’idéal vous confierez l’adaptation cinématographique du Roman de Jeanne et Nathan à Gaspard Noé? Qu’en serait-il de la Tentation artificielle ?

    C.C.M. : A James Cameron ! Non, plus sérieusement, à Scorsese. Parce qu’il le comprendrait, et il filmerait les moines avec amour.

    M. : Vous avez relu Huysmans pour écrire ce livre ?

    C.C.M. : Cette rencontre s’est faite à l’abbaye, où il a résidé lui aussi. Huysmans était davantage un souvenir, une lecture ancienne de fac. Quand j’ai appris qu’il s’était rendu à Solesmes, ça m’a fait bizarre. Pour autant, je n’ai pas voulu le relire pendant l’écriture.

    M. : Personnellement, croyez-vous au péché originel ?

    C.C.M. : Croire n’est pas la question. Jamais. Pour autant, qu’est-ce que cela nous raconte de l’humanité ? Quand Adam et Eve mangent du fruit défendu, la sanction immédiate est la mortalité, et le fait qu’on puisse choisir entre faire le bien et le mal au cours de notre vie. La vie est nourrie de ce choix. Je crois que le choix moral est une chose qui nous rend humain, et donc vivant. Les courriers de lecteurs que je reçois viennent beaucoup de chrétiens, qui me remercient d’avoir représenté sans caricature ou moquerie, leur religion. La souffrance chez les Juifs est intellectuelle, chez les chrétiens, elle est physique. Je n’ai répondu à la question du salut dans le livre, mais je parle de la quête de l’immortalité. Pour Eliza, il s’agit plutôt de la survie de l’intelligence. Woody Allen dit cette phrase dans un de ses films : personne ne veut devenir juif car il n’y a pas de vie après la mort. C’est pas faux, et j’aime cet amour de la vie.

    M. : Vous nous aviez dit dans notre précédent entretien vouloir atteindre par l’écriture une mise en scène cinématographique. Il y a dans l’écriture par séquences (qui au passage est le même procédé que chez Nicolas Mathieu), la permanence d’une écriture du visuel, et des petites afféteries ( le titre au bout de vingt pages, comme un titre de film) plus qu’une écriture, un regard spécifiquement cinématographique dont vous avez déjà parlé. Mais ne serait-ce pas un aboutissement possible dans votre œuvre que de passer, ou de tenter, le cinéma? (comme Houellebecq, Dugain, Carrère…)

    C.C.M. : Oui, je pourrais mais je ne sais pas si je chercherai à le faire, je préférerais qu’on me le propose. Je n’ai pas assez exploré ce que j’ai à dire en littérature. 

    M. : Et comme continuation esthétique ?

    C.C.M. : Non, parce que je ne veux pas faire de cinéma littérature, comme Duras. Alors ce ne sera pas une continuité mais une nouvelle vie artistique. En plus, au cinéma j’ai des goûts très pratiques. J’aimerais bien faire un blockbuster français. Si je fais un film, il sera américain.

    M. : Vous nous disiez avoir commencé à vous intéresser à la littérature contemporaine au moment de la sortie du Roman de Jeanne et Nathan. Est-ce que la découverte de tendances actuelles, de modes d’écriture, ont influencé votre travail (en embrassant des tendances ou au contraire en étant contre) ? 

    C.C.M. : Je lutte pour ce genre un peu mineur que l’on appelle le roman contre la dictature de l’autofiction, même s’il y a de très belles littératures de la réalité. Au Salon du Livre, les gens passent et demandent : c’est d’après une histoire vraie ? Je réponds non et ils s’en vont. Je ne sais pas qui a créé cette demande. Les Américains, eux, continuent à faire du roman. En France, le Goncourt a été donné à quelqu’un qui fait de la littérature, même s’il y a un appui réel, et c’est une bonne chose. Personne n’écrirait un polar comme il l’a fait dans Histoires de la nuit

    M. : Qui fait du romanesque aujourd’hui ?

    C.C.M. : Pour n’en citer que quelques- uns : Michel Houellebecq, Victor Jestin, Olivier Adam, Jean-Baptiste del Amo. Chacun à leur manière.

    M. : Le dernier grand roman français ?

    C.C.M. : Monsieur Amérique, de Nicolas Chemla, auteur inconnu du Cherche-midi. C’est le biopic d’un bodybuilder californien et un livre d’une grande ambition. Cette rentrée, j’ai bien aimé Le Fou de Bourdieu, de Fabrice Pliskin, également publié au Cherche-midi, c’est un livre génial sur bijoutier braqué qui tue et qui découvre Bourdieu en prison, en devient fanatique et se met à embrasser la cause des dominés. Ce livre est politiquement incorrect et très drôle. Pour moi, le plus grand roman du XXIe c’est Les Bienveillantes de Jonathan Littell, qui est un livre français. 

    M. : Et au cinéma ? Desplechin semble garder le cap du romanesque.

    C.C.M. : Bruno Dumont aussi, car il a une ambition baroque et romanesque, François Ozon, Cédric Klapisch, pour qui j’ai une affinité un peu nulle car son dernier film est un geste osé. Il reste le cinéma américain. Sorrentino aussi est un des grands cinéastes actuels même s’il me touche moins.

    M. : Bertrand Bonello nous a confié qu’il se sent seul dans ce qu’il fait, et vous ?

    C.C.M. : Il a une grande carrière alors il peut se permettre de dire ça ! Quant à moi, honnêtement, je suis terriblement esseulé. Ça me fait me poser des questions artistiques. Il faut que je fasse attention à ce que ça n’influence pas trop ce que j’ai envie de faire. Mais même dans la contrainte, on peut trouver de grandes beautés artistiques. Par exemple, j’aimerais bien qu’on me commande un livre. Cela m’amènerait autre part, et me ferait me sentir un peu moins seul.

    Mélusine O’Connor, Wandrille Teisser et Louis Pelletier Doisy

  • Moebius, passeur du surréalisme

    « Comment se retourner sur soi-même pour des deux faces n’en faire plus qu’une ».

    Cette citation qui ouvre une planche du Garage Hermétique semble résumer les expériences que font vivre les bandes dessinées de Moebius. Mais qui est donc Moebius ?

    Moebius, c’est avant tout le deuxième pseudonyme, après « Gir », de Jean Giraud. C’est le pseudonyme sous lequel il a publié Arzak l’arpenteur (2010), Le garage hermétique (1976-1979)  et, plus connu, L’Incal (1981-1988). Moebius, c’est la réunion de la face du rêve et de la face de la veille, la réunion du western classique et de la science-fiction, c’est la réunion du délire psychédélique et de la maîtrise du matériau narratif.

    Mais Moebius c’est aussi le cofondateur de Métal Hurlant, la première revue SF en France, celui aussi qui a inspiré de très grands noms du cinéma, principalement Ridley Scott qui lui a confié les concepts art d’Alien, Le Huitième passager (1979) et de Blade Runner (1982), et enfin Georges Lucas ou  Hayao Miyazaki qui ont vu en Moebius la possibilité d’un réalisme onirique.

    Moebius, c’est donc celui qui, comme les surréalistes en leur temps, a donné une existence matérielle aux forces du rêve mais cette fois-ci au sein de la pop-culture contestataire des sixties et des seventies. Avec sa revue Métal Hurlant, et ses trois chefs-d’œuvre,  Moebius a ouvert de nouvelles potentialités autant au surréalisme qu’à la bande dessinée.

    Après avoir lu une de ses planches, on se dit, « c’est surréaliste ». Mais lorsqu’on dit cela de Moebius, contrairement à l’usage facile et dévoyé du terme aujourd’hui, il se trouve que l’on ne se trompe pas. Il s’agit bel et bien dans ses planches de donner une forme matérielle aux forces de l’inconscient et de le faire au même titre que Breton, Chirico, Ernst ou Dalí à leur époque. Et sur de nombreux points, pour des raisons qui le dépassent, Jean Giraud alias Moebius fait désormais office, peut-être malgré lui, de passeur du surréalisme. Il est celui qui a exprimé la révolution surréaliste à travers et grâce à la BD.

    Les univers de Moebius sont doubles. Ils sont comme nous l’avons dit : à la fois et désertiques et cosmiques. D’un côté, le désert des westerns américains, de John Ford à Sergio Leone, de l’autre, le Space opera, propre à Asimov ou à l’univers de Star Wars. Ce qui se produit chez Moebius, c’est ce mariage des imaginaires. Le désert autant que l’espace intersidéral font rêver car ils sont les lieux de tous les possibles. Tout peut s’y passer puisque rien n’y a laissé sa trace. Derrière les dunes qui découpent la ligne d’horizon peut se cacher autant une armée qu’un village, un puits autant qu’un mirage. Au sein des multiples planètes, se cachent tout autant de vies et de populations, avec une diversité inimaginable. Les lieux de Moebius sont donc ces lieux consacrés où l’imagination est inarrêtable puisqu’elle y est débridée. S’il n’y a ni vie, ni construction, alors il n’y a plus aucune loi humaine, ni juridique, ni scientifique. De ces lieux peuvent donc surgir des formes que l’on s’interdisait de penser.

    Désormais depuis ces espaces où se déroulent ses intrigues, Moebius peut se permettre d’utiliser des procédés analogues à ceux de ses illustres prédécesseurs. Pour laisser libre cours à son imagination, Jean Giraud utilise des techniques novatrices en bande dessinée. Les automatismes psychiques comme le cadavre exquis et l’écriture automatique sont remplacés par la « couleur directe » (la couleur est apposée avant les contours et c’est la tâche qui décide des contours de la forme) ou par la planche qui est dessinée sous substance.

    Mais en réalité Moebius n’a pas émergé ex nihilo dans le monde de la BD franco-belge. Il a d’abord passé une dizaine d’années à maîtriser le dessin et les codes narratifs de la BD classique. Dizaine d’années au terme de laquelle il a réalisé une des plus grandes séries de cette tradition : Blueberry. Moebius est en pleine possession des techniques du roman graphique lorsqu’il fait paraître sa première BD psychédélique Arzak (1976-2009). Dedans, la « couleur directe » permet à l’inspiration de Moebius de prendre des formes qu’elle n’aurait pas osé esquisser dans un dessin académique. Le dessinateur esquisse des couleurs et des lumières dont les reflets et les tâches, une fois contourées, font naître les formes des décors et des paysages ; allant ainsi à l’inverse du processus qui utilise la couleur pour illustrer des formes déjà fixées. Pour le Garage hermétique, le dessin sous psychotropes garantit l’expérience onirique malgré la linéarité quelquefois rigide qu’impose la BD. Malgré la linéarité de l’histoire, les événements sont peuplés des volutes du rêve et de la cohérence irrationnelle de l’hallucination.

    Chez Moebius, le surréalisme s’exprime donc par cet art hallucinatoire où les individus perdent leur formes, se fondent dans un paysage qui les aspire, s’égarent dans une narration métaphysique, où le narrateur se moque du sérieux de sa propre composition             (« Inouï » « terrifik ») ce qui nous détache du sérieux de l’histoire et nous initie à entreprendre un voyage plus léger. Mais, et c’est là le génie de Moebius, l’évidente filiation avec Dalí, De Chirico ou Ernst, ne détruit pas pour autant la cohérence narrative de ses BD. Il nous entraîne, nous marchons en plein désert avec ses personnages, nous naviguons perdus dans l’espace intersidéral avec Arzach, avec le major Grubert ou avec John Difool. Désormais, l’expression des forces de l’inconscient se passe dans une temporalité vécue et sentie à travers l’histoire même, dans les formes qui font face aux protagonistes. Moebius est comme un chaînon manquant qui résout le problème du rapport entre le Surréalisme et la peinture (1928) soulevé par Breton, et réconcilie l’ambition surréaliste avec la linéarité narrative. Son succès et son héritage témoignent de la force matérielle qu’il a conféré à ses mécanismes inconscients.

    Désormais, dans le désert, sur le visage d’un protagoniste, dans la forme des bulles qui nous prennent par la main, nous attendons le surgissement de l’informe et du merveilleux. Le calme et la ligne claire de la bande dessinée se sont mariés à l’humour absurde et aux formes sans logique du surréalisme : Moebius ou « Comment se retourner sur soi-même pour des deux faces n’en faire plus qu’une ».

    Hector Leguil

  • La Route, le jardin d’Eden des désoeuvrés : le livre de McCarthy à l’ère du jeu vidéo 

    « Dites-lui bien qu’il n’y a pas de Dieu et que nous sommes ses prophètes ». Voilà les derniers mots lancés par le vieillard mourant et courroucé lorsque le père et le fils lui tournent le dos. Pythie éreintée, ses paroles épuisées ne foudroient plus comme autrefois. Les hommes savent à présent de quoi ils sont faits. Il n’y a plus de vie, pas d’hier ni de demain, pas de passé ni d’avenir. Aucune jubilation n’est possible à l’ère du pragmatisme. Il subsiste seulement un présent éclaté, un long fil ininterrompu qui ne promet rien. Un hic et nunc nihiliste.

    Cette année, l’auteur de bande dessinée Manu Larcenet a apporté au roman La Route (Cormac McCarthy, 2006) son gage supplémentaire de nihilisme, avec des illustrations de la fadeur et la violence d’un tel monde, faisant penser à l’univers des jeux vidéo. 

    La Route, Manu Larcenet (2024)

    Lorsque l’on pense aux univers post-apocalyptiques, ce sont les giclées de sang, le fracas des véhicules qui s’entrechoquent ou encore les créatures monstrueuses qui nous viennent en tête : tout un folklore d’images bouillonnantes. Le bruit et la fureur, le bourdonnement du conflit permanent, la vie, plus forte que la vie. Ce qui se trame derrière ces pensées du monde d’après, c’est le fantasme d’un monde nouveau et  plus éclatant, celui d’un espace à conquérir. Il faut renverser la table du passé pour mieux le reconstruire. Se réapproprier, enfin, le plein potentiel de l’Homme, la jouissance de son substrat, après des siècles d’errance, de capitalisme et de mondialisation, autant de causes de la perdition de l’Homme dans son individualité. Ce monde post, c’est celui de la revitalisation de cet Homme, plus vigoureux, moins sclérosé : libre.

    Voici donc la nature des univers post-apocalyptiques. Ils sont en premier lieu des espaces de discours politiques assumés, nourrissant le souhait d’une rupture nette et concrète avec un système défaillant. En réalité, ces rêves de jeunes révolutionnaires fougueux ne sont que des projections surréalistes. Le nouvel Eldorado n’a rien de si décapant et Cormac McCarthy en fait une très belle description dans son roman de la négation totale sobrement nommé La Route, qui inspire et inspirera encore un nombre important de jeux vidéo post-apocalyptiques.

    Ce qui foudroie chez McCarthy, ce n’est justement pas le bourdonnement d’un monde éclaté, mais la simple radicalité du silence. Ici, il n’y a pas de lore, de socle sur lequel se reposer pour comprendre les raisons de l’état du monde. La seule chose qu’il est nécessaire de savoir, c’est que l’existence d’aujourd’hui comme d’hier est pénible, qu’une conquête d’un quelconque territoire n’est qu’un leurre et que la seule possibilité de survie est la domination d’un individu sur un autre. La Route ne tient qu’en une lancinante pérégrination interne, une expérience humaine déçue dans laquelle tous les modèles socio-économiques ont échoué. Ici, nous suivons le vagabondage d’un homme et de son fils dans ce qui semble être les Etats-Unis d’après la catastrophe nucléaire. La route qu’ils arpentent est un élément phare dans la mythologie américaine, symbole de conquête et de réussite au prix d’un dur labeur. Mais ici, il n’y a plus rien. Rien que des paysages cendrés, des êtres quasi-décharnés. 

    La wilderness, cette nature indomptable, n’existe plus à l’ère de la mort du protagoniste. L’Américain conquérant n’est plus un « loup pour l’homme », mais est devenu un cannibale pour lui-même, un anthropophage. L’état de confusion est total, les marqueurs de sens sont volontairement floutés. Les motifs qui se profilent devant nous ne sont que des lieux communs : une ville avec de grands buildings, un centre commercial (mall). La description de l’univers s’imprime en négatif dans l’œil du lecteur avec son infinie nomenclature d’objets et de paysages. C’est cette longue latence consentie du lecteur vis-à-vis de ce qu’il voit qui rend la lecture pénible. Le récit est une vaine chasse aux trésors, un roman de Beckett sans chute : le trajet mental de nos non-protagonistes est connu aussitôt le livre ouvert. Les jours meilleurs ne viendront pas. Dans un périple qui ne mène nulle part, la seule lueur de vie ne réside-elle pas dans la conscience éclairée de sa condition : se savoir proie mouvante, vulnérable et constamment épiée ? Se savoir exister à travers ce que les autres souhaitent de nous : un repas, un butin… Dans cet ilinx ne réside-t-il pas l’ultime panacée ?

    La Route est un jardin d’Eden pour tout auteur d’anticipation : c’est le roman de chevet que l’on essaye de pasticher, sans jamais y parvenir tant il est difficile de captiver le lecteur avec une telle neutralité dans le traitement narratif. L’approche de McCarthy est également difficile à appliquer dans les jeux vidéo tant elle tient à cette répulsion de la découverte, antinomique d’un médium ayant besoin de concevoir ce dévoilement, de susciter le désir du joueur. Le développeur met en valeur a contrario des points d’intérêts attisant la curiosité du joueur qui viendra ensuite les actionner. C’est un geste constant de va-et-vient entre le penseur et le faiseur qui fait avancer le récit. Ce qui diffère entre La Route et les autres univers apocalyptiques n’est pas leur nature, mais ce qui leur fait défaut. Il y a chez McCarthy une capacité  à appauvrir physiquement et moralement ses non-personnages dans pléthore de détails. Les déplacements des personnages dépendent du lieu où ils devront s’arrêter, par nécessité de se nourrir ou impossibilité de continuer plus avant. Les délimitations que prennent cet exode sont limpides, permettant de dépeindre de tristes tableaux se suivant les uns les autres : un panel de nuances de gris. Les temps d’arrêts du périple annoncent la phase de recherche de loot (récupération de matériels pour construire de nouveaux objets). Ces longs arrêts de la marche apparaissent comme des temps à investir pour le lecteur qui a enfin l’opportunité d’organiser visuellement et sensoriellement le récit. L’identité du père et du fils continue néanmoins à se diluer. Ils épuisent leur essence au fil des pages à cause de la maladie ou de la famine. Leur promesse de ne pas communiquer entre eux devient interdiction et impossibilité, par la parole comme par les gestes. Le roman s’écarte de toute fioriture, s’intéressant à ce qu’il reste de l’Homme pour l’Homme plutôt qu’à l’Homme pour l’Autre. Le « lectacteur”, lui, vient combler ces trous et s’imprégner du vide pour y implanter de la matière.

    Pour  autant, la trajectoire du récit est structurée. Le père débute en portant la narration comme on porte un fardeau tandis que le lecteur suit le fils dans son apprentissage. Ce père n’est ni démiurge, ni omnipotent, mais il est le Maître commentateur et acteur de toutes les péripéties. Comme sur un jeu de plateau, il contrôle les règles et les dévoile peu à peu au fil du récit. Il pourrait utiliser toutes les données dès le début, mais l’épreuve serait alors une expérience dépourvue de sens. Le père maîtrise la structure du récit : si un problème se présente, causé ou non par le fils, le père tente de remédier à la situation. Il définit les méthodes de résolution du problème et encadre l’environnement qui l’entoure. A la différence du fils, le père est un être fini, qui n’est pas en quête de croissance. Il a atteint son stade terminal, c’est pour cette raison qu’il peut se faire le modérateur. À cette dimension d’univers survivaliste s’ajoute une dimension de stealth game, de furtivité, puisque les autres humains se meuvent comme des fantômes. Le père est le médiateur de l’expérience, la quasi-totalité de ce trajet partagé apparaît comme un didacticiel dont le père est le locuteur jusqu’à sa mort et la pleine indépendance du fils. Cette méthode est fréquente dans les univers post-apocalyptiques, de Fallout 3 à The Last of Us :  survivre et vivre en hommage à l’Autre, en témoignage de ce qu’il a été, avec une sobriété exempte de tout sentimentalisme. Dans La Route, le départ du guide ne signe que la fin d’un cycle, un passage à un autre état.

    Mais dans cette morosité constante du récit, lecteur et joueur paraissent interchangeables. L’écriture nous happe par sa description des non-événements qui composent la vie. Les non-personnages s’effacent pour laisser le lectacteur composer son récit. La malice du père parvient à dénicher dans un tiroir poussiéreux un ustensile lui permettant de crocheter la porte de l’arrière-cuisine d’une maison. Ce rituel demandant l’usage d’un objet pour en déverrouiller un autre n’est pas sans rappeler le genre du point’n click. Dans ce genre à la mécanique simple, le joueur, dans un espace cliquable, doit donner du sens à son environnement en disposant de plusieurs objets amenant à l’élucidation d’un problème. L’environnement est signifiant et chaque objet trouve du sens par un autre. La géographie du roman est ainsi faite de lieux composites, fonctionnels mais restant à défricher. Ce qui permet cet état de flottement, c’est ce va-et-vient qui rythme avec une régularité sans faille le roman : d’un côté, la pénible avancée dans l’épaisse nappe de brouillard, de l’autre, le vide-grenier frénétique. Cette narration persuasive berce le lecteur vers la jubilation de faire pleinement partie de cet univers, jusqu’à oublier qu’en dehors de ces pages ce lecteur ne fait que constater à nouveau les mêmes faits. Ce bric-à-brac qui compose le roman permet de conserver la précieuse attention du lecteur, adroitement placé dans un cercle magique. Il croit à la véracité de son univers, « son univers” car en l’état, la narration est sienne, il pense en avoir évincé son créateur. 

    L’origine de la catastrophe est  opaque chez McCarthy, elle se drape de mystère. Ce n’est pas ce grand flou ni ses motifs qui caractérisent cet univers. Sa spécificité vient de la perte de ce que Marie Liénard-Yeterian nomme son « objet kalyptique », par opposition à l’apocalyptique. L’objet kalyptique est celui qui fait défaut à la narration apocalyptique, et qui par son absence crée un basculement de l’humanité vers la survie. Ce qui plonge l’humanité dans son état de léthargie n’est pas l’avènement d’un drame mais plutôt son résultat, c’est-à-dire ici la réduction drastique de denrées et l’apparition de l’anthropophagie. En mettant à bas l’élément nourricier, ultime garant d’une forme d’humanité, McCarthy blesse l’Amérique en la confrontant à la chute de ses valeurs morales. La suppression de la nourriture devient synonyme d’une négation profonde de la nature humaine. L’Américain qui a bâti sa grandeur par l’assujettissement de la nature vient à en être dépossédé. Son absence provoque le phénomène d’anthropophagie. L’Homme chez McCarthy n’est pas victime d’un fléau incontrôlable : ce qui le ronge est plus intime. Il  est victime et bourreau d’être ce qu’il est : l’objet à la fois de sa grandeur et de sa perte. La catastrophe quelle qu’en soit sa nature n’a d’intérêt que dans la révélation de l’abjection humaine. 

    Cette description chirurgicale des actions provoque un sentiment de pénibilité :  il est presque plus difficile de survivre que de mourir, c’est un survival horror qui ne s’élance jamais. Cette sensation de fin causée par le manque fait émerger la dissolution et la liquéfaction de l’Homme. Innommable et presque imperceptible, l’Homme se soustrait à lui-même sans même pouvoir tenter de lutter contre son sort inéluctable. C’est qu’il n’y a pas dans ce roman de grand plaisir erratique comme il en existe tant dans les jeux vidéo post-apocalyptiques. La Route ne participe pas de cette eschatologie biblique conventionnelle propres aux univers post-apocalyptiques, qui proposent le passage d’un avant à un après, la glorification d’une fin et d’une renaissance dans le néant. Pléthore de jeux se sont frottés à cette description du monde d’après. Or glorifier la neutralité singulière de la narration est contraire au  jeu vidéo. McCarthy va à l’encontre même de l’imaginaire du merveilleux américain que l’on retrouve fréquemment dans les œuvres post-apocalyptiques. Ici, on voit dans la narration un refus de voir le monde et d’en apprendre davantage, d’abord par la présence de contraintes physiques, mais aussi par le renoncement à l’édification d’un plaisir ludique avec le duo père/fils. Ce qui motive ce roman, ce n’est définitivement pas le défrichement et l’exécution d’un nouvel Eldorado et d’une Terre Promise. 

    En réalité, La Route pourrait être classé comme un univers pré-post-apocalyptique tant les bouleversements sont prégnants dans l’ensemble de l’œuvre. La catastrophe a  décimé un sentiment de culture commune, mais le sort qui est réservé aux hommes semble demeurer en suspens, comme si le châtiment même qui leur était réservé leur avait été spolié. Une douce et amère léthargie que l’on ne retrouve pas dans les jeux vidéo post-apocalyptiques où le modèle road trip est plus courant. C’est le cas de la licence de jeux RAGE dans laquelle le joueur peut circuler d’un point à un autre à l’aide de véhicules, ou encore dans Fallout où il est possible de se téléporter d’un point à un autre. L’espace est toujours ludicisé afin que le joueur ne soit jamais contraint et frustré par ce qui l’entoure.

    L’œuvre de McCarthy est inondée par ce refus d’obtempérer à l’idéologie de la revitalisation étasunienne, un refus qui se marque ici par l’apocalypse nucléaire, véritable bête noire des projets d’anticipation étasuniens. Sous l’égide américaine, l’arme nucléaire n’est utilisée que comme arme d’attaque, mais la nation en est rarement victime. En voir les effets reviendrait à admettre l’échec de l’évolution de l’Amérique d’hier à aujourd’hui, née par le sang et qui périra par le sang. La Route n’est peut être même pas une œuvre apocalyptique, mais un simple projet d’introspection, celui d’une culture qui ôte son masque pour se regarder en face, confrontant de plein fouet sa faillibilité.

    Nathan Delacour

  • Hommage à Kathy Acker

    La chatte de Kathy Acker (1947-1997) a transformé les Etats-Unis dans leur relation à la pensée et au sexe. Or, peu de gens semblent au courant de ce fait. Comme personne, Acker pouvait être à la fois incroyablement généreuse et pourri-gâtée ; une bébé boudeuse dont l’arrogance allait jusqu’à la manipulation pure et simple, mais aussi quelqu’un qui appréciait profondément la vie, ses amis, l’art. En tant qu’écrivaine, elle était un génie parmi une bande de voleurs.

    Et c’était une voleuse, elle l’a avoué : elle plagiait tout le monde, dans un strip-tease de références aussi variées que Catulle et Burroughs, les incorporant dans une sorte de flux de conscience qui dévoilait et abolissait la différence entre le haut et le bas, le sublime et l’abject, l’herméneutique et l’érotique. C’était un monstre philosophique, une énorme araignée qui dévorait tout ce qui se trouvait sur son chemin. 

    La maison d’édition qu’elle a fondée avec sa partenaire Sylvère Lotringer, Semiotext(e), a aussi introduit les Américains à l’avant-garde des évolutions intellectuelles, à savoir, à son époque, les penseurs dont le travail sera collectivement connu sous le nom de French Theory

    Son écriture dissolvait le Je avec un clin d’oeil à la sensibilité française et cartésienne, qui insiste sur la res cogitans, mais, avec un sens du grandeur américaine, elle a dilué ce Je avec tant de signification qu’il a explosé — comme le démontre Childlike life of the Black Tarantula by the Black Tarantula (La vie enfantine de la Tarentule noire, racontée par la Tarentule noire). Dans ce cas particulier, Acker empreinte à des biographies de célèbres meurtrières des passages pour en faire une sorte d’hagiographie, sauf qu’elle les réécrit à la première personne. Le Je, féminin, violent, explosif, n’a plus aucune signification. Même les femmes qu’elle décrit ne sont pas des femmes à proprement parler ; elles n’agissent pas comme des femmes, elles ne portent pas des vêtements féminins, elles prennent et exercent un pouvoir codé au masculin. Il n’y a pas jusqu’à la violence qu’elle met en scène qui ne peut être conçue comme de la justice.

    Pour Acker, les personnages en général n’ont aucune utilité. Son roman le plus connu, et mon préféré, Blood and guts in high school (traduit par Clare comme Sang et stupre au lycée), pourrait éventuellement être rebaptisé L’Anti-Oedipe : le roman. Des corps-machines apparaissent à la fin dans la référence du livre la plus explicite à Deleuze et Guattari, mais sa première ligne est déjà un défi à la psychanalyse freudienne : «  Never having known a mother, her mother died when Janey was a year old, Janey depended on her father for everything and regarded her father as boyfriend, brother, sister, money, amusement, and father. [N’ayant jamais connu de mère, sa mère est morte quand Janey avait un an, Janey dépendait de son père pour tout et regardait son père comme petit-ami, frère, soeur, argent, divertissement et père] ». La critique et le soutien à Freud se manifestent dans le même geste. La figure du Père fait deux choses : en tant que parent unique, il impose la Loi, mais il devient aussi le lieu du plaisir sexuel et de l’affection maternelle au centre du jeu d’Oedipe. 

    Mais cette prolifération de rôles est aussi une élision de la signification du « Père » : dans la première occurrence du mot, il apparaît à la fin d’une phrase qui pourrait bel et bien se trouver dans un roman de Zola ou de Dickens ; elle affirme sa domination au centre de la famille oedipienne, même si celle-ci est un peu modifiée (le père complimente la mère, ils vont ensemble). En outre, « regarded » implique une réalité psychique autre qui prendra pour le reste du roman l’ascendant sur le principe de réalité, et oblitèrera ainsi toute tentative d’y trouver une narration linéaire. La deuxième occurrence du mot père est par contre entièrement différente de cette dernière. On dirait même que sa réassertion brusque crée un effet comique, puisqu’un père qui est petit-ami, frère, soeur, argent et divertissement n’est point père, ou au moins il ne l’est que partiellement et à peine. 

    Janey joue des rôles variés autant que son « père », autant que le texte lui-même, qui se métamorphose de la prose à la poésie et de la poésie au dessin — jusqu’à faire fusionner les trois, avec des extraits d’un guide de conversation perse dessinés à la main. Tout comme le narrateur du Festin nu, le roman d’Acker nous emmène du Mexique à un établissement médical pareil à l’Interzone, à l’Est, quand la protagoniste (ou peut-être, une des protagonistes) Hester est vendue comme esclave sexuelle par un « Persian slave trader (un esclavagiste perse) ». Le viol, l’avortement et l’inceste sont tous abordés dans un tourbillon de prose onirique. La seule constante du roman est son sens de la rage pure, un mécontentement extrême soutenu par le motif mercantile autour duquel gravite la société capitaliste. Qu’est-ce que Le sang et le stupre au lycée ? Un cri collectif. 

    Les écrivains créent leur travail à partir de leur propre angoisse affreuse, de leur sang et de leurs intestins macérés et de leurs organes tout barbouillés. Plus ils se connectent avec leurs vies intérieures, mieux ils créent. Si tu aimes les livres d’un certain écrivain, lis ses livres, ses livres ne sont pas de la souffrance pure ; si tu veux publier/aider l’écrivain, fais-le d’une manière pragmatique, mais ne te mêle pas de sa vie personnelle en pensant que si tu aimes les livres, tu aimeras bien l’écrivain. La vie personnelle d’un écrivain est horrible et solitaire. Les écrivains sont bizarres [queer], alors garde-toi à distance.

    En même temps, l’écriture est séduisante. L’écriture est la pulsion de mort matérialisée. L’écriture est texturée. L’écriture permet des tournures de phrases qui dissimulent autant de signification qu’elles n’en transmettent, elles ressortent d’un texte comme des éclats d’obus jailliraient d’un accident automobile — le mot « queer », par exemple, y fait référence, c’est-à-dire à la nature étrange et inquiétante des écrivains — mais aussi au caractère sexuel du travail et de la vie d’Acker elle-même. 

    Si sa popularité croît aujourd’hui, c’est tout d’abord à cause de sa queerness, et le désir de lire une littérature queer qui parle, enfin ! du sexe d’une manière sexuelle ; du point de vue de quelqu’un qui apprécie le sexe, qui en a besoin, et qui le déteste et l’aime en même temps, qui était plastique dans sa sexualité et bien au fait de la demande impossible faite au sexe de transcender les corps et les consciences. En France, quelques-uns de ses livres ont été traduits — ils ont été  bien reçus, même si leur public demeure restreint. Le lectorat queer s’accroît et pense de plus en plus radicalement le sexe et la politique ; la jeunesse française considère les Etats-Unis comme un guide quand il s’agit de développer le vocabulaire de la pensée queer. Il est donc grand temps qu’Acker soit « redécouverte » ou, mieux dit, mise sous les feux des projecteurs. Un exemple concret, même si anecdotique : le film Variety (Bette Gordon, 1983), écrit par Acker, est régulièrement visionné dans les cinémas indépendants de Paris. 

    Le cinéma indépendant, tout comme la librairie indépendante, est un bon endroit pour faire connaître Kathy Acker. Variety est en particulier une étude de cas intéressante de plusieurs de ses intérêts. Réalisé par Bette Gordon, avec la musique de John Lurie et la participation de Nan Goldin comme actrice, le film est en soi un artefact sociologique représentatif d’un cercle très spécifique d’artistes branchés new yorkais des années 80. Le drame suit une jeune femme naïve, candide (Christine, interprétée par Sandy McLeod), qui trouve un emploi dans la billetterie d’un cinéma pornographique — des spectacles de variétés — à Times Square.


    Là, elle absorbe tous les films qu’on y projette, puis s’incruste en même temps dans une affaire policière qui tourne autour d’un client riche et louche (Richard M. Davidson). Sa vie sexuelle ne s’en remettra jamais. Dans une scène mémorable, Christine raconte l’intrigue d’une scène porno à son petit-ami et garçon exemplaire Mark (Will Patton). Je n’ai aucune idée de combien du temps cela lui prend ; mais la salle du cinéma avait le souffle coupé lorsqu’elle décrit sans émotion et sans tonalité mais avec exactitude les scènes de cul si spectaculaires. Mark en souffre. Ici encore, l’érotique ou le « sexuel » sont aussi intéressants pour Acker que l’acte lui-même, et l’acte n’est point impertinent : la façon que nous avons d’être rétifs ou non à parler de sexualité révèle des désirs qui resteraient autrement nichés dans un coin obscur, quelque part dans nos cervelles. 

    Pour Acker, le sexe n’est pas simplement un concept psychanalytique, il n’est pas non plus complètement un besoin physique. Il est plutôt une expression, une explosion houleuse du soi de l’animal humain. (Nous ne disons pas « animal humain » au sens de « l’humain animal » qui s’oppose, chez Paul, à « l’humain spirituel », mais plutôt au sens littéral : nous parlons d’un singe qui parle. La division corps/esprit est absente chez Acker.) Nous autres les êtres humains sommes, au bout du compte, des créatures solitaires, stupides, paresseuses et cruelles avec des besoins si simples qu’ils sont à la fois pathétiquement faciles à satisfaire et pathétiquement hors d’atteinte. Je ne sais pas si Acker aurait été d’accord avec ce que je dis ici. Mais il est évident que le problème l’intéressait. Ce problème, celui de la capacité de l’animal humain à désirer, et le problème, plus important encore, selon lequel le désir est à la fois fondamental et dévastateur pour l’être humain, sont les défis les plus importants lancés à la pensée queer aujourd’hui. Comment le désir est-il déterminé ou déterminable ? Comment le sexe est-il désiré ou conjuré ? Comment devrions-nous nous justifier ? Quels sont les rôles de la sexualité et du sexe dans la vie humaine, dans les vies politique et économique ? Dans la mort ? Dans l’art ? Kathy Acker nous propulse au-delà de ce qui est pensable ou compréhensible pour la sensation, communicable ou recevable. Nous avons actuellement plus que jamais besoin d’elle. Je me réjouis que nous nous rendions compte de ce besoin.

    Valérie Cahun

  • L’Ange de l’histoire habite-t-il Manhattan ?

    Roy – A quoi ça ressemble ? Après ?

    Belize – Après ? …

    Roy – Quand on en a fini de souffrir.

    Belize –  L’enfer ou le paradis ? (Roy fixe Belize, comme pour dire « Quelle question idiote ? ») Ça ressemble à San Francisco.

    Roy – Une ville. Ouf. J’ai eu peur … que ce soit un jardin. Je déteste la verdure.

    Belize – Mmm. 

    Une grande ville, remplie de mauvaises herbes, mais en fleurs. A chaque coin de rues, des équipes de démolition, faisant face à des immeubles de construction récente mal fichus. Des fenêtres arrachées sur les façades, comme des dents manquantes dans un sourire, de brusques et violents relents de tempête de sable, et un ciel immense et gris, garni de corbeaux.

    Les Anges sont des créatures craintives. On peut parfois en apercevoir le soir, rôdant par dessus les artères des grandes villes, s’introduisant jusque dans l’intérieur des appartements où logent les âmes tourmentées. Certains lieux sont plus propices à leur apparition ; ceux qui gardent la trace d’un drame ancien, ceux où il se rejoue périodiquement, lorsque le regard tombe sur un objet que l’oubli avait délesté de son sens ou qu’une parole rappelle à la mémoire un événement depuis longtemps oublié. On dit même qu’à New York leur vol réglé remplace, à la tombée du jour, celui des hélicoptères. Mais leur irruption est toujours soudaine, et comme un rapt lumineux. Leur susceptibilité – lorsqu’on est contraint de les côtoyer – rend leur conversation étrange et leur port hautain, surtout dans les instants graves. 

    N. B. : Il semblerait que la compagnie humaine, qu’ils ont toujours recherchée sous l’œil vigilant de leur pâtre, Dieu, ne leur est plus aussi chère. Du balcon du Ciel, s’intéresse-t-on encore à ce qui se trame au pays de la démocratie ?

    Emma Thompson (L’Ange) et Meryl Streep (Hannah Porter Pitt) dans le téléfilm Angels in America de Mike Nichols (2003)

    Telle notice romantique, exhumée d’un hypothétique bestiaire qu’il aura plu d’écrire à un amateur du folklore américain, pourrait constituer le canevas premier du théâtre de Tony Kushner. Nous sommes en 1985, en pleine épidémie de SIDA. L’Ange descend sur New York, explorant du regard quelques fragments d’intimité : la faiblesse du plus grand des avocats  étasuniens sur son lit d’hôpital ; les déchirures de couples mal assemblés – Louis, le juif, et Prior, le malade ; Joe, l’homo refoulé, et son épouse Harper, l’accro au valium. Et la critique française la fait régulièrement sienne à chaque nouvelle mise en scène d’Angels in America ; pour celles de Brigitte Jaques-Wajeman en 1994 ou de Krzysztof Warlikowski en 2007 remarquées au Festival d’Avignon, d’Aurélie Van Dan Daele à La Cartoucherie en 2017, ou dernièrement d’Arnaud Desplechin à la Comédie Française en 2020. Ainsi voit-on souvent la pièce célébrée comme une mythologie des temps modernes, une réécriture biblique où angoisses du présent et eschatologie se confondent dans la métaphore d’un mal s’abattant sur une société en perdition et, plus tragiquement, sur les derniers êtres purs qu’elle rassemble, comme une ultime manifestation du dédain céleste.

    Mais cette plaie baptise sa décennie, celle des « années SIDA ». Et la pièce, Tony Kushner l’écrit après le dernier soupir soviétique, entre 1991 et 1992. Le sens – s’il n’en est qu’un – n’est résolument pas étranger à la contingence de l’action : tout spectateur d’Angels in America ne peut faire abstraction de l’historicité de l’action. D’ailleurs, le théâtre de Kushner s’est toujours réclamé de l’édification brechtienne : l’illusion dramatique ne saurait abolir la distance critique, et l’épaisseur des événements est rappelée par de multiples panonceaux et didascalies internes qui visent la contemplation éveillée. Roy Cohn, le plus détestable des avocats new-yorkais, ne s’inspire-t-il pas de son modèle réel, le sbire du maccarthysme et l’exécutant des procès contre l’ennemi intérieur communiste ? L’action entière semble sonner l’heure de l’ère reaganienne nouvelle, indissociable d’un sentiment déceptif.

    Aussi, les dernières adaptations de la pièce posent avec une certaine acuité la question du sens à donner à ce contexte dans l’économie globale de la représentation. A l’écran, Mike Nichols a préféré pour son téléfilm la fidélité au texte théâtral et à son découpage : les 6 épisodes s’organisent autour de la symétrie entre le noyau initial (Millenium Approaches) et la seconde partie (Perestroika) de la pièce ; et Kushner passerait presque pour despotique lorsque Meryl Streep apparaît successivement grimée en rabbin, mère distante, fantôme de suppliciée, et génie australien, dans une obéissance quasi-religieuse à la distribution prévue par le dramaturge. En France, le défi technique qu’a représenté pour Arnaud Desplechin la mise en scène de la pièce s’est posé autrement. Il a été relevé au prix de coupes nombreuses dans le matériau – on se rapprochait initialement de la démesure claudélienne – et d’une épure qui substituait une lecture universaliste à la fidélité télévisuelle au cadre américain. Qu’on se place d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, l’adaptation n’a pas craint de s’intéresser à l’histoire : tantôt comme force du hors-scène, au cœur de l’échafaudage dramatique, tantôt comme scorie à dégrossir. 

    Pour les Américains, c’est l’histoire du pays qui se rejoue par quelques paroles échangées dans les toilettes de la Cour d’Appel, entre le conseiller républicain Joe Porter Pitt et Louis, l’employé homosexuel ; dans le bureau de Roy M. Cohn, qui détient l’ensemble du pays « au bout du fil » ; dans les spectacles d’un centre mormon ; ou dans l’oraison funèbre dite pour l’enterrement d’une matriarche juive. Et les personnages se prêtent au jeu de la mise en abîme, afin que le sens du drame dont ils sont tour à tour les acteurs et les spectateurs ne soit pas questionné, et que par cette redistribution continuelle des rôles perdure un certain récit de l’Amérique. C’est par ce récit que l’histoire se fait téléologie divine, et le mouvement des choses, une émanation du génie du lieu, l’Ange américain. Ce récit que portent le discours républicain de Reagan et sa « révolution conservatrice ». Lui qui soutient la modernité occidentale et ses prétentions hégémoniques dans la parodie de réunion onusienne entre l’Ange et les Principautés continentales. Un récit qu’incarne une esthétique kitsch nationaliste, issue du music-hall et de son feu d’artifices impudique qui est tout à la fois, cinéma pop – « très Steven Spielberg ! » pour Prior – et spectacle obscène – « Très scène sado-maso dans un porno soft » pour Louis. Et le spectateur américain, comme le fantôme d’Ethel, « march[e] à cette grosse ficelle » qui est exhibée comme l’escamoteur révèlerait à son public le « truc » en amont du tour : il s’illusionne en toute sobriété. L’image du Ciel sous les traits des suburbs de San Francisco bute sur le « creuset où rien ne se mélange » de Manhattan, la traversée du désert dans le théâtre de statues de cire du centre mormon tourne en dérision le frontier mythique, et le cynisme de Belize, l’infirmier drag-queen, bouscule l’horizon d’attente bourgeois de son patient, Roy M. Cohn. Et tous ces croyants, prudents face au discours que peuvent encore tenir les décombres de l’Amérique que survole l’Ange, méditent sur sa capacité à faire croire, pour mieux se placer en porte-à-faux ou mystifier davantage ce patronage angélique d’un autre temps.

    Mais aussi longtemps que dure la représentation, dans ce déni collectif d’abandon, et peut-être à la différence du spectateur télévisuel qui se plaît à ignorer la ruine que masque mal le vernis écaillé du jeu, ce qui frappe davantage le public français de Desplechin, c’est l’atmosphère cérémonielle qui se dégage du théâtre de Kushner. En enfant trop âgé pour la naïveté requise mais dont la maturité intellectuelle reconstruit le plaisir de l’illusion sur d’autres principes, comment croirait-il encore, trente ans plus tard, les apôtres de la démocratie universelle ? Dans le charme désuet de la conversation de Joe ou celle de Roy M. Cohn se lisent les ambitions prométhéennes d’un Fukuyama ou d’un Huntington. Et pour la réception contemporaine, avertie des disgrâces des théories néo-hégéliennes, cette ironie tragique parachève le sentiment d’un cabotinage préservant le récit de l’Amérique. 

    « C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

    Sur le concept d’histoire, thèse IX, Walter Benjamin (1940)

    N’en déplaise à Benjamin : si l’Ange ne plane plus au-dessus de New York, au moins se loge-t-il dans le dialogue et ses silences, dans une action tantôt rituelle ou iconoclaste, où les personnages s’agitent, convulsionnent au rythme d’une communication providentielle ; dans une phénoménologie où les cieux sont l’alpha et l’oméga de leur vécu, tendu entre le blasphème et la superstition. Sur scène, le Ciel est cet autre que le grotesque profane et rapproche des actions humaines. A l’abri des anathèmes, les personnages pervertissent la relation Père–Fils trinitaire en une relation de commerce sexuel initiatique dans la magistrature. Ils franchissent les derniers garde-fous institutionnels et moraux pour se rendre justice eux-mêmes, se substituant à la justice divine, dans un immense péché d’hybris

    En face, les scrupules des derniers des croyants s’efforcent de freiner un irrésistible sentiment décadent. L’Ange de Bethesda, tel la statue du Commandeur, veille depuis Central Park sur eux, qui, seuls, n’ont pas encore renversé les idoles. Mais leur optimisme est lesté d’angoisses métaphysiques qui en instruisent le procès dès le lever de rideau. Le cavalier de l’Apocalypse n’est-il pas déjà lancé, bride abattue, lorsque Harper, la femme de Joe, entend dans les médias que le trou dans la couche d’ozone grandit ? Le San Francisco céleste ne serait-il pas un paysage dysphorique où les vertueux promènent éternellement leur âme en peine ? 

    Gaël Kamilindi (Belize), Dominique Blanc (Hannah Porter Pitt), Jérémy Lopez (Louis Ironson) et Clément Hervieu-Léger (Prior Walter) sous l’Ange de Bethesda (Central Park, New York) dans la mise en scène d’Angels in America par Arnaud Desplechin à la Comédie Française (2020)

    Kushner ne ménage pas beaucoup son spectateur. Et peut-être même ne le ménage-t-il pas du tout, car, des crises que traversent les personnages au cours de la pièce, aucune ne trouve sa solution dans le réel. Crise politique, qu’a accéléré la corruption des organes du pouvoir et sa collusion avec la pègre. Crise morale, avec l’effondrement des valeurs sur lesquelles s’était construite l’Amérique. Crise environnementale, que l’Antarctique incarne dans le regard planétaire. Crise épidémiologique, à l’heure de la propagation du SIDA. Crise d’identité, pour ceux dont le statut de malade se substitue à celui de citoyen. Crise des médias et de l’information, désormais soupçonnés de mentir. Et dans ce foisonnement, Desplechin retravaille le sens de la pièce, comme espace-temps de l’urgence à vivre et à dire, comme chambre d’échos de peurs intemporelles ; pour « faire pleurer ». Et il nous a fait pleurer. Lui seul, assurément, en purgeant le texte d’une idéologie ringarde dont Mike Nichols ne s’était pas délesté.

    Angels in America de Tony Kushner mis en scène par Arnaud Desplechin

    Christophe Montenez (Joe Porter Pitt) et Jérémy Lopez (Louis Ironson) dans la mise en scène d’Angels in America par Arnaud Desplechin à la Comédie Française (2020)

    De cette épure émerge une esthétique qui lui est propre : si par l’usage immodéré de la back projection comme artifice de localisation on ne peut plus hollywoodien, le spectateur sourit un peu plus encore face à l’inconsistance du récit américain, la trajectoire scénique des personnages cristallise le vrai de ces « années SIDA ». La France les avait connues chez Jean-Luc Lagarce par les remords de l’enfant prodigue de n’avoir pu se dire aux yeux de la famille, dans l’épilogue sous la lune de Juste la fin du monde, par les pérégrinations du personnage-étendard mutique du Roberto Zucco de Jean-Marie Koltès ou l’ironie tragi-comique de Cyrille sur son lit d’hôpital dans Une visite inopportune de Copi. Mais, avec Desplechin, on explore encore la solitude d’existences que les maux des années SIDA ont traversées, et que la pudeur – la honte ? – a laissées interdites, quand l’Amérique interrogeait le sens de ce mal avec le soutien expressif des arts. La même année Christophe Honoré rendait hommage à l’Odéon à ses Idoles par un mémorial théâtral sur six artistes français de cette génération damnée. Les redécouvrait-on également par le regard d’un Anthony Passeron jeté sur une tranche de vie, par sa pratique de la micro-histoire et de l’enquête familiale pour briser l’omerta sur l’altérité des « enfants endormis ». Par la lutte contre la damnation mémorielle, dont Prior se faisait le champion dans son dernier monologue incantatoire, qui programmait la nouvelle ronde macabre des vivants et des malades et demandait au lecteur/spectateur d’accepter ce lien d’égal à égal – et la mini-série de grossir l’artifice de l’adresse au public par un regard-caméra connivent. 

    On voudrait dire que l’Ange de l’histoire habite encore Manhattan. Les Américains n’y croient plus trop, et nous non plus – enfin, un peu, pour faire semblant. Alors on se demande si l’Ange de l’histoire, celle qu’on nous raconte et à laquelle, pour une fois, on veut bien croire, jusqu’à ce que poulies, éclairages et cloisons soient rangés, y possède toujours son adresse principale. Pas sûr, nous dit Desplechin : les déflagrations du monde se produisent en tous lieux et les Anges n’en sont jamais bien loin. Alors, me direz-vous : qui lit encore les bestiaires ? Peut-être – je pense – ceux-là qui, les derniers, croiront encore au théâtre.

    Sacha Marquet

  • Demain les chiens et autres post-humanités

    « Après l’homme, qui dominera la terre ? »

    Une des lectures de jeunesse qui m’a le plus marqué doit être un numéro de Science & vie Junior, paru quelque part vers 2012 ou 2013 — je venais d’entrer au collège, où mes amis étaient peu nombreux ; je consultais les magazines du CDI pendant les pauses et, comme je me les lisais à voix basse, une fille de ma classe m’avait surnommé « le schizo », appellation que je sentais assez méchante mais dont je ne devais saisir le sens exact que plus tard — et consacré à la question : « Après l’homme, qui dominera la terre ? ». La rédaction avançait cinq hypothèses : les rats, les pieuvres, les fourmis, les corbeaux et les dauphins. Des arguments scientifiques — c’est trop ancien pour m’en souvenir, mais je crois que ces arguments étaient en fait très peu scientifiques — justifiaient chacune. Les plus terribles de ces hypothèses étaient bien sûr les pieuvres et les dauphins, car il fallait les imaginer développer des sortes de membres qui les eussent rendus terrestres, ce qui me dégoûtait vraiment beaucoup, surtout dans le cas des dauphins. Le magazine reconnaissait d’ailleurs que, puisque l’homme n’avait pas l’eau pour milieu naturel, les pieuvres régnaient pour ainsi dire déjà sur les mers, et partageaient avec nous le monopole de la planète. Les fourmis me paraissaient quant à elles très crédibles, de par leur nombre et leur naturel laborieux. Mais ce qui devait rendre ce numéro proprement terrifiant à mes yeux était son présupposé même : que l’homme dût disparaître. Tout le volume était écrit en partant du principe de sa fin inéluctable. Les débats étaient à la rigueur pour décider quand, de quelle manière.

    Ce présupposé — l’hypothèse que la terre survive à l’humanité — est ancien ; mais il ne devint un sujet littéraire sérieux qu’avec l’essor de la science-fiction américaine. Dans Demain les chiens (titre original : City, 1952) de Clifford D. Simak, l’auteur fait l’hypothèse d’une humanité qui déserterait la terre à la suite de conquêtes spatiales, et léguerait aux chiens le rôle de la dominer, en leur offrant notamment le langage et les pouces opposables. Le livre est dans son ensemble assez mal rythmé et non exempt de défauts qui le rendent dispensable — la traduction ne lui rend pas non plus grand service — mais il faut reconnaître à Demain les chiens le mérite d’une belle intuition. Dans sa postface, Simak reconnaît avoir écrit son livre par désillusion, et pour décrire la menace sourde que représente à ses yeux la puissance nucléaire. La perspective nucléaire n’est sans doute plus la plus populaire de nos jours ; l’hypothèse climatique ou singulariste l’ont remplacée. Mais les tensions nucléaires de la guerre froide ont fait imaginer aux auteurs de science-fiction américains toutes les suites possibles d’une disparition humaine, laquelle est désormais presque devenue le point de départ d’une partie de notre littérature contemporaine.

    Réalisme et science-fiction

    La science-fiction américaine d’après-guerre a essentiellement paru en revue. Demain les chiens est d’ailleurs une série de nouvelles publiées dans le magazine Astounding science fiction à partir de mai 1944 (où écrivaient aussi van Vogt ou Heinlein ; Asimov ou Campbell écrivaient pour Amazing stories). Ce mode de parution rappelle celui des nouvellistes et romanciers français de la fin du XIXe siècle, et il me semble que le parallèle n’a rien d’étonnant. Les deux genres dépassent les exigences de brièveté des nouvelles en formant des cycles cohérents ; surtout, les anticipations science-fictionnelles ne sont qu’un prolongement de la technique réaliste. Si les réalistes transcrivent la réalité, les auteurs de science-fiction en partent pour spéculer sur l’état d’une réalité future. La science-fiction peut se lire comme une sorte de réalisme spéculatif.

    On retrouve d’ailleurs chez plusieurs auteurs français ce goût pour la spéculation, sous la forme d’un syncrétisme original. Maurice G. Dantec — qui est allé jusqu’à américaniser son nom en y ajoutant le fameux middle name que j’ai toujours trouvé pour ma part d’une grande laideur — a pratiqué ce collage post-moderniste des genres, en intégrant des codes du roman noir à la SF. On en trouve encore les traces chez Houellebecq — vous allez dire que c’est une obsession et vous n’aurez peut-être pas tort — la troisième partie de La Carte et le territoire prenant la tournure inattendue d’un policier — de même que le début d’Anéantir pastiche le thriller politique. Il y a bien sûr chez Houellebecq beaucoup de ces post-humanités explorées par la science-fiction. Le roman houellebecquien se présente en fait comme un laboratoire spéculatif, explorant les diverses hypothèses d’une après-humanité : l’hypothèse utopiste dans Les Particules élémentaires, l’hypothèse nihiliste dans Anéantir, et un entre-deux poétique dans La Possibilité d’une île. Mais le présupposé emprunté à Simak reste le même, à savoir que la perspective d’une fin de l’humanité réduit à peu de choses la description de la réalité contemporaine prise pour elle-même, et transforme le réalisme traditionnel en un réalisme spéculatif.

    Littérature informatique

    Le roman, dès qu’il considère l’après-humanité, déplace son point de vue ; il ne raconte plus l’histoire d’un individu mais le destin d’une espèce. En ceci, le roman post-humain est une sorte d’anti-autofiction : les personnages ne valent que comme représentant de l’espèce, qu’à titre de sujet  d’expérimentation dont tirer des conclusions anthropologiques. Dans Cosmos incorporated, Dantec présente une post-humanité composée d’individus totalement interchangeables. Aucune voix individuelle ne parvient à traverser le « langage-machine brut », le pur « communicationnel ». C’est seulement quand Plotnike, l’homme-robot au cœur du roman, s’intéresse à son passé qu’il retrouve une existence propre et parvient à abandonner la mission à laquelle les machines le destinaient. Le regard jeté en avant par le roman post-humain lui fait considérer l’espèce avant l’individu, l’information avant l’émotion. D’où un certain style informationnel — sinon informatique — que le narrateur de Dantec semble déplorer autant qu’annoncer :

    Alors cette voix, si c’est celle d’un être humain sur cette Terre, cette voix, c’est celle du dernier écrivain vivant, pas encore remplacé par une Intelligence Artificielle, cette voix vient de circonscrire ce monde dans sa bouche. Cette voix, il est clair que maintenant elle va se taire. (Cosmos incorporated)

    Le « style informationnel », Bellanger succombe pour sa part entièrement au style informationnel (il est à l’opposé de celui de Dantec, qui se revendiquait de Bloy), prenant même plaisir à donner à ses narrateurs un ethos encyclopédique d’une froideur magistrale. À la fin de La Théorie de l’information, l’humanité parvient à stocker sa connaissance dans de petits robots vecteurs d’information. L’individu disparaît entièrement, fondu dans la mise en commun du savoir de l’espèce. Il semble que Bellanger trouve ce destin relativement souhaitable, et on l’imaginerait volontiers défendre la beauté d’une littérature entièrement produite pas l’intelligence artificielle. Toujours est-il que le peu de place accordée à l’introspection, aux dialogues et à la dimension existentielle des personnages de Bellanger montre combien sa littérature présente le destin d’une espèce, dont les membres sont entièrement interchangeables. Ses romans valent essentiellement par l’information qu’ils transmettent, parce que les données du réel postmoderne n’ont pas de valeur en elles-mêmes, mais seulement en tant qu’informations convertibles, stockables, monnayables ; l’auteur accorde ainsi son écriture aux conditions du postmodernisme développées par Lyotard : « Tout ce qui, dans le savoir constitué, n’est pas traduisible en bits d’information ou en langage de machine, est ou sera délaissé. »

    La question revient à savoir si le bit peut avoir une valeur littéraire. Or il me semble que la littérature consiste moins à tisser ensemble des informations qu’à faire retracer au lecteur le parcours qui y a conduit. L’« information littéraire » ne préexiste pas, car elle réside dans sa formulation même — et s’avère ainsi inconvertible en bits.

    Anamnèse

    Le récit traditionnel est de forme anamnésique : le narrateur rappelle à sa mémoire les faits d’un récit passé que la trace écrite fait résister à l’épreuve du temps. Dans le cas des récits post-humains, l’anamnèse n’est pas prise en charge par un individu isolé, mais c’est la mémoire de l’espèce elle-même qui plane au-dessus du livre. Ainsi, la grande intelligence de Demain les chiens tient dans les petits commentaires qui précèdent chaque récit, et lors desquels des universitaires chiens débattent pour savoir si l’humanité a effectivement existé, ou si elle n’est qu’une vieille mythologie sortie de l’imagination des premiers chiens. Dans nos récits contemporains, l’anamnèse devient une menace sourde : l’ombre d’une catastrophe plane sur tout récit présent ; chacun pourrait bien se révéler être parmi les derniers. La réalité telle que nous la connaissons est ainsi d’avance perçue depuis le point futur et nécessaire où elle ne sera plus. Ici encore, Houellebecq a été marqué par Simak :  l’épilogue des Particules élémentaires consiste en un commentaire de l’œuvre de Michel Djerzinski, dernière trace écrite sous la forme d’un livre « dédié à l’homme ». La manière dont l’humanité est amenée à disparaître n’est pas la préoccupation principale de l’auteur ; Houellebecq goûte surtout, comme Simak dans l’interstice de ses récits, le point de vue surplombant d’une après-humanité.

    Considérées avec attention, les prévisions eschatologiques dont j’ai parlé jusqu’ici relèvent en

    fait de la littérature elle-même. L’enfant que j’étais en 2012 se laissait facilement impressionné par le ton pseudo-scientifique d’un Science & vie Junior — mais comment comprendre l’engouement presque enthousiaste de nos littérateurs pour une fin annoncée de l’homme ? Il me semble que ces prévisions ne reposent jamais sur des arguments scientifiques tout à fait exacts, mais plutôt sur une exagération du réel. La spéculation science-fictionnelle relève en fait de son hyperbolisation — en ceci, le récit post-humain parle surtout du présent. Il n’est pas non plus étonnant qu’il soit d’origine américaine : c’est à la pointe du modèle libéral-social-démocrate que l’impression d’une impasse s’est fait d’abord sentir ; si on y ajoute le pessimiste consubstantiel à tout intellectuel français digne de ce nom… — Imaginer une fin de l’humanité, c’est rendre à un présent jugé hors de l’histoire, sans héroïsme ni poésie, son métarécit (Lyotard : « on tient pour postmoderne l’incrédulité à l’égard des métarécits »). La partie « fiction » l’emporte largement sur la partie « science », car le but de nos romanciers est de tirer de sociétés statiques des possibilités narratives. La fin de l’humanité est un conte que se raconte l’homme pour s’effrayer, tout comme les chiens de Simak se les contaient pour se rassurer. Il donne aux sociétés un récit auquel arrimer sa littérature : celui d’une autodestruction de l’humanité qui, fût-elle fondée ou plausible, n’a rien à envier narrativement aux apocalypses religieuses.

    Plus encore, la perspective d’une fin de l’humanité est une préoccupation consubstantielle à la littérature. Le romancier veut — c’est je crois son intention fondamentale, et peut-être, dans bien des cas, cachée — se survivre, et sa seule hantise est qu’il existe un jour un monde où il n’ait plus de lecteurs. La perspective d’une après-humanité pousse donc le roman dans ses retranchements, le met face à sa principale peur — qu’il échoue à rendre son auteur immortel. Les post-humanités françaises qui suivent Demain les chiens sont peut-être moins préoccupées par la bombe nucléaire que par l’oubli des grands auteurs — par la possibilité qu’il ne se trouve un jour personne pour les célébrer. Le roman post-humain se lit alors comme un anti-roman, à savoir un roman qui explore la disparition de ses lecteurs ; l’existence immatérielle des œuvres et des idées n’a jamais intéressé personne. Les dauphins, je crois, ne liront pas Proust — et je vous abandonne à la méditation de ces lignes énigmatiques du maître, fulgurantes de La Prisonnière, toutes habitées de la peur d’une terre vidée de ses lecteurs :

    [Bergotte] allait ainsi se refroidissant progressivement, petite planète qui offrait une image anticipée de la grande quand, peu à peu, la chaleur se retirera de la terre, puis la vie. Alors la résurrection aura pris fin, car, si avant dans les générations futures que brillent les œuvres des hommes, encore faut-il qu’il y ait des hommes. Si certaines espèces d’animaux résistent plus longtemps au froid envahisseur, quand il n’y aura plus d’hommes, et à supposer que la gloire de Bergotte ait duré jusque-là, brusquement elle s’éteindra à tout jamais. Ce ne sont pas les derniers animaux qui le liront, car il est peu probable que, comme les apôtres à la Pentecôte, ils puissent comprendre le langage des divers peuples humains sans l’avoir appris.

    Yann de Vaugiraud

  • Un monstre délicat en forme de gueule de bois

    Ça commence comme une pièce de Beckett. Deux types, Dédé (Patrick Bouchitey) et Simon (Jean-François Stévenin), marchent sur une plage au petit matin. Ils n’ont rien à faire, la nuit a été longue, la gueule de bois se lève. Et comme il faut bien continuer à s’amuser, ou du moins à faire semblant, Dédé répète inlassablement « les petites bites » en s’esclaffant. Comme les enfants qui s’amusent avec un bâton trouvé au bord d’un chemin, Dédé et Simon s’amusent avec ce qu’ils trouvent sous la main : une voiture volée, deux ou trois mots, un mannequin de chantier. Ce sont des mauvais garçons au rire qui se croit franc. Ce sont des mauvais garçons qui persistent à l’être. Ils s’amusent et boivent comme depuis toujours. Mais le temps a passé, et chaque jour leurs pas sonnent de plus en plus pathétique dans les rues désertes de la banlieue lorientaise.

    Il faut dire qu’ici la vie n’est pas bien souriante. On ne travaille pas (Dédé) ou l’on fait quelques heures dans une conserverie le matin ou la nuit (Simon), pour quelques ronds, les mains qui gèlent et un mal de dos. Ils sont vieillissants, incultes, doucement stupides et font inlassablement fuir toutes les filles. Et puis quand on vient de la banlieue de Lorient, grise, froide, moche, et qu’on croise les mêmes têtes depuis qu’on a mis les pieds sur cette terre, on ne peut que s’ennuyer. Mais comme se sont plutôt des rigolos, ils vont essayer de vivre au lieu de se laisser mourir. Ils tentent de rendre la vie un peu plus douce et, parfois, ils se marrent un grand coup.

    Compagnon de mésaventure sans donner l’air de les cautionner, la caméra reste toujours à une distance prudente des deux larrons, mais sans jamais les quitter. Elle sait ce qu’ils sont et ce qu’ils font, reconnaît qu’ils vont trop loin, mais elle sait aussi qu’ils ne s’en rendent pas compte. Alors elle leur laisse le champ libre sans les juger. Affectueuse, elle leur concède parfois une place pour exprimer leur lyrisme particulier, comme dans ce parfait moment de bravoure où Dédé ivre joue à l’“air guitare” quelques rifs de Jimmy Hendrix sur le port mouillé de nuit. Sans tomber dans le sur-découpage ou le clipesque, la caméra laisse résonner ce qu’il y de plus beau et de plus pathétique chez ces mauvais bougres. Et puis il y a le noir et blanc. Évidence du rêve, évidence du naturalisme, évidence du cinéma. Dans Lune froide, la mise en scène est difficile à définir tant elle touche à un point ineffable : celui de l’évidence. L’image est stylisée sans pour autant donner dans l’exercice de style. A aucun moment ne se révèle une mécanique, une logique esthétique calculée. Les images s’écoulent sans violence, sans heurts ni paresse. Elles épousent le flux de ce temps poisseux. Elles prennent la substance de ce morne cauchemar. Jamais on ne tombe dans le pathos inhérent au film social. Pourtant il y a la matière pour se vautrer dedans et nous proposer quelques roulades larmoyantes. Bouchitey filme les pauvres gens et leur folklore comme ça, sans en faire quoi que ce soit. C’est leur vie, il la montre. Des pauvres au cinéma sans le voir stabiloter : voilà qui est rare, très rare, trop rare (Ettore Scola le faisait lui aussi très bien dans Affreux, sales et méchants). Bouchitey nous montre avant tout deux grands niais qui se débattent dans l’existence ; l’ombre de Beckett encore. En somme, Lune Froide c’est Des souris et des hommes, le pathos et l’idiotie moraliste en moins. Bref, c’est Des souris et des hommes en morbide et en mieux.

    Dieu a abandonné les deux héros. Sainte Rita est leur patronne dans un monde sans transcendance. Eux n’ont pas le droit au ciel, et de toute façon ils n’y croient pas. Mais il vaut mieux une mythologie de comptoir et des saints qui leur ressemblent que rien du tout. De même pour les filles, il en vaut mieux une qui est morte que pas du tout. Ou plutôt à défaut de ne jamais en avoir, on prend ce qu’il y a à prendre. Et puis c’est tout. Dédé a pourtant la tentation de l’art, de la musique. Mais à l’inverse de son homologue alcoolique et irlandais dans les The Banshees of Inisherin (Martin McDonagh, 2022), il n’arrêtera pas pour autant ses nuits d’ivrogne pour faire œuvre. Il est un musicien sans savoir toucher un instrument, il vit sa vocation comme il conduit sa vie : dans la boue du fantasme.

    Seul le rêve peut encore les sauver. Mais ici on ne peut rêver alors on cauchemarde. Et comme la seule chose que l’on sache faire c’est s’amuser, alors on s’amuse dans le cauchemar. On se peinturlure d’un rire sarcastique, faussement naïf et on met les deux pieds dans une nuit couleur charbon où les femmes sont soient putes soit mortes. Et le réveil sera toujours difficile. Car si on n’a pas peur des monstres nocturnes et des sirènes, on a mal au crâne à force d’avoir trop bu. Comme le cauchemar est la seule chose qui transperce le réel morne et une existence sans horizon, on s’obstine donc à vivre dedans, on le convoque à outrance. On se rappelle que l’on a violé un cadavre car il vaut mieux cela que de n’avoir rien vécu. On tombe amoureux d’une morte, pour continuer à le vivre, après sa mort à lui, le cauchemar.

    Ainsi va de Lune Froide, épopée noctambule au relent de bière. Œuvre dont la seule morale est que l’ennui fait faire de drôles de choses, et que « ce monstre délicat » dont parlait Baudelaire ne l’est pas beaucoup pour Dédé et Simon. Ainsi, si pour Calderon “la vie est un songe”, pour Bouchitey elle n’est rien d’autre qu’une interminable gueule de bois.

  • More : « I wanted the sun and I went after it »

    Mimsy Farmer (Estelle) dans More 

    Le soleil et le feu

    Des zooms avant sur le soleil, dont les réflexions dans l’objectif de la caméra créent des cercles ressemblant aux anneaux de Saturne, ainsi débute donc le premier long métrage de Barbet Schroeder, film d’une remarquable cohérence esthétique. Les idées de mise en scène sont fortes mais jamais trop appuyées. More est construit autour du parcours du personnage principal masculin, Stefan, un jeune homme qui quitte en auto-stop son Allemagne natale pour « vivre, tout brûler », quitte à se    « brûler aussi ». Lors de la première voix off du film, Stefan explique : « Pour moi, ce voyage était une quête ». Le soleil, c’est-à-dire le feu, est l’élément emblématique de More, renvoyant au mythe d’Icare. Ce mythe est associé aux jeunes téméraires, victimes de projets trop ambitieux, et on verra qu’il s’applique particulièrement bien à l’histoire de More. Barbet Schroeder déclara d’ailleurs :                   « Personnellement, si je raconte More en termes ésotériques, je dis alors que c’est l’histoire de quelqu’un qui part à la recherche du soleil et qui n’a pas l’armement nécessaire pour cette quête. Aussi, au lieu de trouver le soleil, il trouve la lune, ou plutôt le soleil noir. (…) Le mythe d’Icare s’imposa de façon si nette que j’ai envisagé un moment d’appeler mon film Icarus. » (La revue du cinéma n° 229). Le premier plan d’Ibiza est le suivi de deux oiseaux volant, dans un mouvement descendant, vers la mer. Si Gérard Legrand dans Positif n° 111, y voit le symbole qu’ « aux yeux de Stefan, la liberté plane encore sur le monde », on peut aussi y voir, en signe avant-coureur du destin de Stefan, des ailes – celles d’Icare – chutant dans les flots.


    Stefan part donc vers le sud, en quête du soleil et de la femme (en allemand, le soleil, die Sonne, est de genre féminin). Lors de son arrivée à Paris, un gros plan nous montre son doigt suivant une ligne, sur un plan de métro, dans la direction de la rive gauche de la Seine, c’est-à-dire vers le sud. Dans l’appartement parisien d’Estelle, Stefan remarque, accrochée au mur, une gravure représentant, dans un décor oriental, un homme allongé face au soleil. Dans cette même séquence, alors qu’ils sont allongés côte à côte sur le lit, Estelle, d’un geste préfigurant la mort de Stefan, lui ferme les yeux avec ses doigts. On comprend déjà que le soleil attire irrésistiblement Stefan et le mènera immanquablement à sa perte. Lorsque Stefan retrouve Estelle à Ibiza, celle-ci l’accueille très froidement mais lui donne tout de même rendez-vous le soir même chez des amis pour une fête. En lui indiquant la route, elle précise qu’il y aura un grand feu. Estelle, ange de la mort, sait qu’il ne peut résister à l’appel du feu. D’ailleurs, à l’arrivée de Stefan, Estelle, d’un nouveau geste symbolique, met ses mains devant les yeux de Stefan : elle « l’aveugle » littéralement, exprimant ainsi le fait que Stefan a déjà dépassé le point de non retour dans sa quête du soleil/feu. Après une dispute lors de cette fête, ils finissent par faire l’amour. Leur relation s’améliorant, ils se retrouvent sur le port d’Ibiza en fin d’après-midi par un temps soudainement devenu venteux et froid. Par corrélation, la chaleur est, pour le personnage de Stefan, un élément à connotation négative. Il en sera de nouveau averti le jour où il découvre Estelle droguée à l’héroïne et à moitié nue, celle-ci lui expliquant qu’elle s’est trop exposée au soleil. Mais Stefan, toujours « aveugle » aux avertissement, n’en tiendra pas compte et suivra Estelle dans sa dépendance héroïnomane. L’absorption, dans un premier temps, d’une mixture de diverses drogues le mène, dans une très belle séquence, à combattre un moulin à vent, preuve don-quichottesque de son aveuglement mental. La symbolique liée au moulin (circulation entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux) donne un autre éclairage à la tentative de Stefan de s’accrocher aux ailes de celui-ci : il veut rejoindre le dieu-soleil Hélios, mais il chute et se blesse à la cheville. Plus tard, alors que tous deux cherchent à se soulager du « manque » en absorbant des doses massives de LSD, ils s’exposent ensemble au soleil levant (évoquant non seulement la gravure de style oriental vue dans la chambre d’Estelle à Paris, mais aussi un tableau du romantique Caspar David Friedrich) et annihilent ainsi, de manière allégorique, l’amélioration obtenue de leur relation et de leur santé par ce « régime ». À la suite de cette scène où, dans une symbolique classique, on pourrait voir un signe de régénérescence, Stefan ne fera pourtant que dégringoler vers la mort. Dans un autre plan fortement métaphorique de la fin du film, Charlie et Stefan jouent aux échecs devant un feu de cheminée. Cette fois, la mort est, en quelque sorte, à portée de main, d’autant plus que ce plan fait écho à une photo que regarde Stefan sur le mur du premier bar dans lequel il entre lors de son arrivée à Ibiza, une photo représentant un homme jouant aux échecs avec un squelette. Stefan est évidemment devenu ce squelette, sa fin est proche. Pendant cette partie, il perd sa tour, symbole biblique de la présomption humaine (les hommes veulent s’élever jusqu’au ciel en construisant la tour de Babel) et signe de malheur. La tour est aussi, en termes échiquéens, symbole de stabilité et de défense. Les deux interprétations sont possibles et restent cohérentes avec les exégèses auxquelles le film se prête. Dans la séquence suivante, Estelle et Stefan se retrouvent dans leur appartement à Ibiza et discutent devant une reproduction assez grossière d’un des plus célèbres tableaux d’un autre peintre romantique : La mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix. Ainsi donc, derrière Stefan se profile l’ombre d’un personnage qui a décidé de mourir par le feu.

    Au premier degré, Stefan meurt finalement d’overdose (du feu injecté dans les veines ?). On le voit s’enfoncer dans un tunnel sombre (dans lequel, signe de sa destinée mortelle, il s’était déjà engagé avec Estelle lorsqu’elle celle-ci accepta d’aller se retirer dans la villa isolée) et on se dit brusquement que Barbet Schroeder fait appel à une symbolique classique, associant l’ombre à la mort, mais Stefan réapparaît pour s’écrouler, mourant, en pleine lumière. Schroeder reste finalement cohérent avec la symbolique du « soleil noir » mise en place depuis le début. Le soleil noir est, par opposition au soleil de midi, la source de lumière qui produit des ténèbres, la mort. En Chine, il porte le nom de Ho et est lié au féminin. Le soleil noir est aussi le symbole de la mélancolie (« l’humeur noire »), état de tristesse morbide, avec tendance au suicide. La dernière voix off (celle de Charlie) dit : « Ces imbéciles crurent à un suicide. Ils refusèrent l’enterrement religieux. C’était l’hiver, et pourtant, le soleil brillait comme en plein été ». Stefan est enterré et, bouclant la structure en forme de cercle (comme l’astre fils d’Hypérion) du film, la caméra panoramique vers le soleil.

    Stefan, un allemand


    Barbet Schroeder souhaitait que son film ait une dimension européenne, comme en attestent les petits drapeaux français, anglais et allemands qui décorent le tableau de bord du camion prenant Stefan en auto-stop au début du récit. Cependant, l’essentiel de son discours porte sur l’identité germanique et ce qu’elle représente en 1969, ainsi qu’on va pouvoir le constater en interprétant les nombreux détails afférents qui parsèment le film.

    Lorsque Stefan, interprété par l’acteur allemand de théâtre Klaus Grünberg, part en auto-stop de Lübeck, il pleut. Stefan cherche à se protéger de la pluie avec un journal et, même s’il est parfaitement naturel pour quiconque d’en faire de même dans cette situation, le camionneur (celui des « petits drapeaux ») qui prend Stefan en auto-stop lui dit qu’il n’a pas l’air allemand. Un véritable allemand ne semblerait pas souffrir autant de la pluie. Stefan est en décalage avec son peuple et on verra, à la fin du film, que lorsqu’il est de nouveau en phase avec des allemands, sa mort n’est plus très loin. Plus tard, lors de la scène de la cuisine où Stefan rencontre pour la première fois Estelle, il cherche dans le réfrigérateur de la bière et ne la trouve pas. Un comble pour un allemand ! Pendant ce temps, Charlie vole de l’argent dans la chambre où sont entreposés les manteaux des invités à la fête du riche américain. Derrière lui, dans le reflet d’un miroir, on aperçoit furtivement une affiche représentant la surimpression de la tête casquée d’un soldat allemand sur une croix gammée. Une fois arrivé à Ibiza, Stefan est confronté au « protecteur » d’Estelle, Ernesto Wolf (« le loup »), qui incarne le lourd passé récent de l’Allemagne, à savoir le pouvoir nazi. Stefan est ainsi opposé à son propre peuple. Lors de sa première rencontre avec Wolf, ce dernier joue, en compagnie de compatriotes, à une version violente du jeu de fléchettes : le lancer de couteaux. Un gros plan, très bref, sur l’un deux se fichant au centre de la cible, nous laisse deviner, gravée à la base du manche, une croix gammée. Ce plan est court au point que la vision de ce détail ne soit pas évidente lors d’une projection cinématographique normale, à 24 images par seconde. Ce jeu, dit Wolf à Stefan, le rend nostalgique du bon vieux temps. Tout cela installe, à ce moment du film, une sorte de malaise du spectateur vis-à-vis de Wolf sans que, pour autant, nous n’ayons, comme Stefan, la moindre certitude quant à la véritable personnalité du « docteur ». Ce n’est que dans la séquence suivante, qui voit Stefan rencontrer en ville un homme barbu, de type juif (homme qui avait d’ailleurs remarqué Stefan dans le premier bar dans lequel ce dernier s’était rendu lors de son arrivée dans l’île, à la recherche de Wolf), que tout s’éclaircit : Cet homme déclare que tout ce qui concerne Wolf l’intéresse, puis propose une pilule d’amphétamine (« Purple heart ») à Stefan. Lorsque l’homme lui explique que Wolf a dû avoir des ennuis après la guerre et qu’il existe une base nazie en Méditerranée, Stefan réagit « à côté » en déclarant que la pilule lui fait du bien. Stefan n’écoute pas les conseils qui lui sont donnés et on verra que c’est un des traits dominants de sa personnalité. La conscience politique de Stefan est très réduite. En réalité, Wolf (interprété par Heinz Engelmann, un acteur qui, d’après Schroeder, « joue les bons pères de famille à la télévision, le samedi soir ») apparaît à Stefan comme un homme qu’il jalouse à cause de son emprise sur Estelle. Lorsque Stefan retrouve enfin Estelle, chez Wolf, celle-ci lui prend la main mais se rétracte brusquement lors de l’apparition soudaine de Wolf. Ce dernier parle à un chat qu’il tient dans ses bras et vient mettre sa main sur la tête d’Estelle, la rabaissant ainsi au rang de petit animal de compagnie (« they come, they go, my friend » dit-il à Stefan en parlant d’Estelle comme si elle n’était, comme ses amis, qu’un petit chat) : Estelle « appartient » au « loup ». Plus tard dans le film, une scène montre Estelle jouant elle aussi au lancer de couteaux, chaussées de bottes montantes, telle une Diane chasseresse nazie. Estelle est donc bien la « chose » de Wolf. Quant à la déclaration de Stefan, lors d’une interview pratiquée en forme de jeu par Estelle, que l’« on ne comprend jamais le tempérament germanique : sans tragédie, où est le plaisir ? », elle peut être prise comme une citation détournée de Barbet Schroeder sur le film : Comme chez Racine, More illustre l’impuissance de l’homme, victime de son destin et condamné dès le début de l’histoire. En cela, c’est bien une tragédie, et non un drame (celui-ci exprimant, au contraire, la lutte de l’homme contre sa destinée). Cette phrase peut aussi être interprétée comme l’unique compréhension qu’aurait Stefan de l’âme allemande : un goût pour le romantisme (idée illustrée par les références picturales aux peintres romantiques Eugène Delacroix et Caspar David Friedrich).


    L’homme faible


    Le personnage de Stefan est, on s’en est aperçu, d’une grande faiblesse de caractère. C’est un jeune homme qui ne sait quasiment rien de la vie. Il a une grande soif de découverte et, pour connaître les expériences qui font toute la richesse de l’existence humaine, il va suivre passivement des personnages qui, eux, ont déjà atteint la maturité de l’âge adulte. Barbet Schroeder le décrit, dans La revue du cinéma n° 229, comme « un personnage incapable d’aimer vraiment » pour qui il n’a « aucune tendresse. (…) Quelqu’un qui se détruit, c’est très antipathique. ». Stefan se comporte comme un enfant qui n’écoute pas ce que les adultes, dans le but de l’éduquer, lui recommandent et qui se laisse facilement influencer. Ainsi, par exemple, il ne semble opposer aucune résistance à la proposition de Charlie de faire un cambriolage pour gagner de l’argent. Il le suit partout, jusqu’à ce qu’il trouve en Estelle quelqu’un d’autre à suivre. Dès le début de leur relation, elle lui fait faire ce qu’elle veut (« Le personnage du film est mort dès sa première relation sexuelle avec Estelle. Cette fille le mène par le bout du nez et le détruit » précise Schroeder) mais, un homme évolué au simple stade de l’adolescence ne pouvant être un partenaire sexuel, elle le fait « grandir » en l’initiant aux drogues. Elle annihile facilement les petites colères que pique Stefan lorsqu’il découvre ses multiples mensonges. Elle réussit même à le culpabiliser en le déclarant coupable, à cause de ses questions sur Wolf, de sa rechute dans la dépendance à l’héroïne. Comme le souligne très justement Gérard Legrand dans Positif n° 111 : « La faiblesse de caractère du héros, – qui lui avait fait confondre son attirance pour Estelle avec un « coup de foudre », – n’a été que révélée et renforcée par la drogue. ». Un autre exemple de son incapacité à écouter les conseils qui lui sont donnés intervient lorsque Cathy le prévient, à la fête d’Ibiza, de ne pas mélanger la consommation d’« herbe » et la boisson excessive de vin : Stefan lui répond de se mêler de ce qui la regarde. Peu avant la fin, Charlie vient à Ibiza et conseille à Stefan de repartir avec lui à Paris car Estelle a déjà « démoli deux types biens ». Stefan paraît un temps convaincu – il est bien incapable de prendre ce genre de décision tout seul – et prêt à abandonner Estelle. Ce n’est qu’à la toute fin, après une énième disparition d’Estelle, qu’il manifeste un signe de forte volonté : il se bat avec Charlie et part à la recherche de celle qu’il aime, ou qu’il croit aimer. Cet ultime sursaut ne le conduit cependant pas dans la bonne direction puisqu’il tombe sur l’homme barbu qui, mettant involontairement la force de caractère de Stefan à l’épreuve, lui conseille de ne pas prendre les deux doses d’héroïne en même temps (doses qu’il lui donne quand même). Stefan mourra bientôt de sa faiblesse, de sa vulnérabilité. Barbet Schroeder a eu l’heureuse idée de confier l’interprétation d’un tel personnage à un acteur ayant un physique athlétique et au caractère énergique, poursuivi peu de temps avant le film pour coups et blessures à agent (incident qui a probablement eu lieu lors de manifestations étudiantes puisque Klaus Grünberg était l’ami de Rudy Dutschke, le leader des étudiants allemands pendant les manifestations germaniques équivalentes à celles de mai 68 en France, et qui sera assassiné par balles). « Malgré sa naïveté, il ne devait en aucun cas avoir l’air d’un faible ou d’un gosse » explique Schroeder dans La revue du cinéma n° 229 de juin/juillet 1969.

    Sexe et drogue


    More est connu comme étant un film sur la drogue mais il n’est à aucun moment traité sur le mode documentaire. Les moments qui semblent être le moins mis en scène ne sont pas des séquences de prises de drogues mais tout simplement des plans de Charlie et Stefan arpentant les rues de Paris. La caméra est alors mobile, le montage rapide, dans le style du reportage pris sur le vif. Les séquences où interviennent les stupéfiants sont parfaitement insérées dans le récit et ne sont jamais données comme purement informatives sur la drogue. En fait, cette dernière est inextricablement liée au sexe. La première apparition de drogue dans le film surgit lors de la fête chez le riche américain, à Paris, sous la forme de « joints » et c’est aussi dans cette séquence que Stefan rencontre Estelle. Dans la scène de la cuisine, Estelle prépare deux Margaritas. D’un geste terriblement sensuel, évoquant à la fois la drogue et les plaisirs sexuels, elle lèche le bord des verres pour pouvoir y fixer le sucre (la poudre) qu’elle tient dans le creux de sa main. Lorsque Stefan retrouve Estelle pour lui rendre l’argent volé, il lui donne 400 francs. Estelle ne garde que les 200 francs que Charlie avait pris dans son portefeuille et rend 200 francs à Stefan en lui disant qu’il n’a pas besoin de payer pour pouvoir la revoir. Le chemin vers Estelle ne passe pas par l’argent mais par la drogue. Stefan va donc se laisser initier aux drogues comme si elles pouvaient lui permettre de percer le mystère de la Femme, d’Estelle. Autrement dit, Stefan n’est attiré par la drogue que parce qu’il est attiré par Estelle. Stefan semble totalement immature et a, avec Estelle, une relation proche d’un rapport de fils à mère (plus tard, dans la séquence du moulin, Estelle lui dira, telle une mère à son enfant, « Je suis fière de toi »). Il n’a aucune volonté de résistance : c’est un suiveur, comme on le verra dans le chapitre suivant. Une affiche sur le mur de l’appartement parisien d’Estelle fait allusion aux zones inexplorées du cerveau, sièges de la créativité et du raisonnement. Le moyen d’y accéder et de devenir ainsi apte à faire l’amour à Estelle est donc de se droguer avec elle. C’est pourquoi, après avoir fumé de la marijuana, Stefan pourra passer sa main sous la robe d’Estelle pour lui arracher sa culotte. Lorsque Stefan la retrouve à Ibiza, il la touche, d’un geste préliminaire à l’amour, mais Estelle le prévient qu’elle ne bougera pas et n’y pensera même pas, sous-entendu : Stefan n’est pas totalement initié aux drogues (malgré une première expérience avec l’apprentissage de la marijuana à Paris), il n’est pas encore capable d’être un amant valable. La suite de cette scène « d’amour » est anti-sensuelle au possible, très froide, le corps de Stefan restant raide comme celui d’un automate. Ce n’est qu’après avoir fumé de l’herbe et consommé de l’opium en compagnie d’Estelle et Cathy, lors de la fête à Ibiza, et s’être laissé aller à des excès (il boit beaucoup de vin) que Stefan pourra faire l’amour à Estelle dans un véritable échange. Le plan inaugural à leur union représente leurs doigts qui se touchent, cette fois, avec beaucoup de sensualité, évoquant immanquablement « La création d’Adam » de Michel-Ange. Outre le fait que la signification de cette œuvre constitue une référence particulièrement bien appropriée aux rapports d’Estelle et Stefan à ce moment précis du film (Stefan est enfin « né » aux yeux d’Estelle), signalons qu’une étude du professeur Frank L. Meshberger publiée (postérieurement, toutefois, à la réalisation de More) dans le Journal of American medical associations a montré que, dans le tableau de la chapelle Sixtine, les contours extérieur et intérieur du groupe représentant Dieu et ses anges dessinent précisément la coupe sagittale d’un cerveau humain. Ceci nous renvoie à l’affiche vue dans la chambre d’Estelle à Paris, accentuant ainsi la correspondance picturale entre l’œuvre de Michel-Ange et le film de Barbet Schroeder. Plus tard, dans la maison isolée, le gros plan d’une « herbe », tenue par Estelle, titillant le sein de Stefan illustre l’idée que la drogue est devenue la substance permettant leur relation sexuelle. Ce plan a vraisemblablement une autre signification : Estelle, qui entretient une relation lesbienne avec son amie Cathy, tente de « féminiser » son amant. Jugeant désormais Stefan apte, elle le poussera à faire l’amour avec Cathy, mais la scène d’amour ne commence réellement que lorsque cette dernière répond à la question de Stefan : « Qu’est-ce-que le « cheval ? » (« What’s horse ? »). Estelle les rejoint ensuite sous les draps. Les expériences sexuelles de Stefan deviennent donc plus riches au fur et à mesure de son apprentissage des drogues. Après avoir expliqué à Stefan les différences de signification entre le fait de fumer de l’herbe et prendre de l’acide (pour ceux qui « veulent vivre plus intensément ») et se shooter à l’héroïne (pour ceux qui        « veulent fuir la vie »), Estelle convainc Stefan de partager une dose d’héroïne avec elle (« Les hippies méprisent l’héroïne. Les junkies n’aiment pas ces jeunes qui croient avoir découvert le    monde » ajoute-t-elle). Elle l’entraîne comme les dealers le font avec un adolescent : en lui disant qu’en déclinant l’offre, il refuserait une « expérience » (maître mot du langage des jeunes de 1968) et que « se piquer une fois, c’est comme un verre ou une cigarette ». Si, dans les définitions d’Estelle, on remplace le mot « vie » par le mot « sexe », on comprend ce qu’il va advenir de leur liaison : l’héroïne tient lieu de relation sexuelle. Cette drogue est d’ailleurs connue pour avoir des effets dévastateurs sur la libido de ses consommateurs. Dans une scène suivante, cette idée est corroborée de façon éclatante par un plan d’Estelle suçant le caoutchouc de la seringue qui sert à l’injection d’héroïne ! A partir de ce moment, leur relation se détériore, malgré quelques moments de répit, et, entre eux, de sexe il ne sera plus question. Stefan voulait vivre plus intensément et n’a finalement fait que fuir sa vie, jusqu’à en mourir. Son itinéraire fatal est souligné, lors de l’avant dernière séquence, par le passage de Stefan sur une place dominée d’une croix, face à la mer.

    Philippe Jourdain

  • Madame le maire et le Surmulot

    Chante, puante Muse, exilée loin des cieux,

    Traînant dans les égouts, tes vers licencieux,

    Chante l’affreux déclin, la piteuse agonie,

    L’avènement du Laid, la régnante infamie .

    Chante d’une cité l’inique décadence,

    L’antique Lutetia devenue pestilence,

    La divine Paris, avilie en Paname,

    La Ville de l’Amour, dépouillée de son âme.

    Voilà qu’un soir parut, l’air songeur ou stupide —

    Stupide convient mieux — cette femme insipide

    Qu’un vain titre de « maire » emplit d’un fol orgueil,

    Quand, régnant sur Paris, elle en crée le cercueil.

    Ambule, disions-nous, notre hidalgue adoré,

    Courant les mortes rues, enfers inexplorés,

    Labyrinthes ombreux où, égalant les Antiques,

    Elle sut renouveler l’exploit catabatique

    Mais stop, oui cessons donc ces palabres obscènes

    Et tâchons d’exposer les détails de la scène.

    Arrachée à l’ébène, émerge notre Maire

    Toute baignée des rais qu’écoule un lampadaire ;

    Perdue en ses néants, elle s’avance, insouciante,

    Lorsque, soudainement, sa chaussure défiante

    Bute contre une boule, énorme et bien velue,

    Qui allait et venait au milieu de la rue.

    Son sang ne fait qu’un tour, notre Reine apeurée

    Manque de s’étaler sur le sol peinturé

    Par les libations faites aux dieux chtoniens,

    Ces ondées mordorées, sœurs des crottes de chiens.

    Mais elle ne choit point, et levant ses prunelles,

    Voit que la toise un rat à l’air spirituel,

    Un rat ? Mais qu’ai-je dit, ce n’est qu’un surmulot,

    Le ventre rebondi, le visage falot,

    Qui trottait, guilleret, visitant les poubelles

    Dont se pare, à présent, notre ville éternelle.

    Notre rongeur, poli, s’adresse à l’importune :

    « Madame, pardonnez, mais c’est là mon derrière,

    Je vous prierais bon dieu de faire marche arrière ;

    N’y a-t-il point ici suffisamment d’espace ?

    Serais-je, bien que rat, autrement perspicace

    Que vous autres, humains, habitants de ces lieux ?

    Cela vous surprend-il, que d’un rongeur les yeux

    S’irisent à la vue d’un pareil Paradis ?

    Oui, votre Eden n’est rien, ah ça je vous le dis,

    Comparé aux trésors que contient votre fief !

    Que nous sommes bénis de vous avoir pour chef !

    Pour le dire en deux mots, un nom grec lui sied bien,

    Votre Paris devient nos champs élyséens !

    Mille mercis, Altesse, ayez longue existence,

    Vous qui pourvoyez tant à notre subsistance !

    Que vous gardent les dieux, que les gens vous élisent,

    Car d’être sous vos lois notre engeance se grise !

    Adieu, madame, adieu, surtout continuez,

    Que votre empire si doux nous fasse prospérer. »

    À ces mots, le rongeur quitta la gente dame,

    Heureux d’avoir osé lui déclarer sa flamme.

    Celle-ci, hébétée, fila vers la mairie,

    Regagner l’abri de sa chère seigneurie.

    Vois, lecteur, que le joug d’un bien funeste empire

    Déniche constamment des cœurs à réjouir,

    Et se satisfaisant de ce peu d’amateurs

    N’en brisera que plus ses justes détracteurs.

    Toujours les pires rois trouveront des adeptes,

    Pour célébrer tout haut leurs réformes ineptes.

    Théo Broussas 

  • Éphémérides

    à R.

    I

            allongé sur le hamac

                      accroché tendu sur

                                            son balcon

                                  il regarde la ville grouiller

                     de partout

                                       de nulle part :

      des souterrains percés çà et là

              mitant complètement les profondeurs 

                                       du sous-sol :

                                                        catacombe égouts et

                                                  cercles de l’Enfer

                    jusqu’aux ruelles bondées

                                   jusqu’aux boulevards déserts

                                                                     en levant les yeux

                                                                  il voit

                                          des gratte-ciels où

                                             de drôles de petits habitants

                                                débitent déroulent

                                                   des acronymes des PowerPoint

          il souhaite un incendie

                  venu du ciel

                            pour éteindre la race

                                  de toute cette crapule

                                pour faire cesser l’hémorragie

                                         pour réduire l’humain à 

                                                                         la reptation

                   finalement

        il vient d’un monde

                    qui n’est déjà plus

    chute de Rome

       Etna

          météorite et

            extinction des dinosaures :

    la fin du monde est ridicule

    II.

      il est 16h14 sur sa montre

                   l’obscurité indique minuit

             les nuages lourds de pluie et de foudre

               s’amassent juste au-dessus

                            les vitres sont trempées 

                                  des deux côtés

                                                                   il asperge

                                                   un escargot

                                           de quelques gouttes

                                               de vinaigre de fiel

                             dont seul le prix dérisoire

                                peut justifier l’acidité

    – aphtes et rayon tout en bas

    au supermarché 

    et sur les gencives –

    dans les mythes les dieux

           ne sont pas cruels sans raisons :

                    les mythes viennent des hommes

                           les raisons aussi

                             ça mousse

                               ça se tortille

    si les dieux sont cruels

           ils n’en sont pas moins procéduriers :

                     l’agonie doit être regardée

                        jusqu’à son terme :

                               nausée et satiété

    In nomine Patris

                       l’eau n’arrive pas à nettoyer

                           cette mousse blanche

                                qui sort de la coquille

    et Filii

                                             le supplice est plus long

                                                   que prévu

    et Spiritus sancti

                                                            l’araignée sort de sa tanière

                                                                    et guette

                                                            la poussière s’accumule

                                                                        sur les meubles

                                                            l’air rance stagne

                                                                            à l’intérieur

    – signe de croix –

    Amen !

    III.

    le voyant de son ventilateur

                       s’est mis à clignoter :

                                                          c’est gênant

                     il ne comprend pas ce signe

                             la notice égarée ne l’aidera 

                                      manifestement pas

                                                                   les pales des hélices

                                                        ralentissent

                                                               c’est la fin :

                         la chaleur suffocante

                l’entropie

                       la somnolence 

    la cafetière clignotait

                 elle aussi ce matin :

                                                 c’était gênant

                                il ne comprenait pas non plus

                                           ce signe

          le mince filet d’air

     de la brise

              lui ne clignote pas :

                               Dieu existerait-il ?

    Matthieu Courtial de Noiset