Auteur : Romain Dupeyras

  • Entretien avec Michel Gondry

    Suite à une séance du ciné-club de la revue en présence du réalisateur à la Filmothèque du Quartier latin, Marelle a pu poser quelques questions brèves à Michel Gondry, en attendant un plus long entretien…

    Marelle : Dans le making-of de La Science des rêves (2006), on aperçoit votre tante Suzette lorsque vous tournez les séquences animées du film pendant deux mois dans les Cévennes. D’une certaine façon, c’est votre premier film tourné dans les Cévennes, un endroit que vous privilégiez pour travailler. Est-ce que vous vous y rendez à chaque projet ?

    Michel Gondry : Non, malheureusement, mais j’aimerais y tourner tous mes films.

    Marelle : Dans La Science des rêves, vous jouez de la batterie sur la bande son du film. N’avez-vous jamais eu la tentation de composer entièrement, à la manière de Quentin Dupieux ou John Carpenter, la bande originale de l’un de vos films ?

    Michel Gondry : J’y pense parfois, mais j’ai bien peur que ce soit au détriment du film.

    Marelle : Gael García Bernal est un choix particulier comme alter-ego. Vous avez dit que vous avez peu de points communs avec lui, notamment car il n’était pas évident de percevoir chez lui des traits de timidité et une nature complexée. Pourquoi avez-vous choisi cet acteur ?

    Michel Gondry : Il y avait des différences, bien sûr, mais aussi des ressemblances, moins visibles, comme l’intensité de son sentiment pour sa voisine, qui s’approche de la folie. Une forme de déraillement mental.

    Marelle : Vos films américains partent souvent d’idées que vous avez eues en France. Soyez sympas, rembobinez part d’une idée de reprendre une petite salle de cinéma dans le 18ème arrondissement, « où les habitants auraient bricolé des films et les auraient projetés ». L’idée de The We and the I (2012) vous est venue lors d’un trajet dans le bus 80 dans le 15ème arrondissement. La réalité aux États-Unis ne vous semble moins inspirante ?

    Michel Gondry : Je ne cherche pas à étudier la différence entre les pays. Cependant, les idées dont vous parlez sont souvent apparues dans des périodes assez reculées, lorsque j’habitais en France.

    Marelle : Vous avez une relation particulière au rap. Vous avez réalisé l’excellent documentaire Dave Chappelle’s Block Party (2005) tourné à Brooklyn dans lequel on retrouve Kanye West, Mos Def, Big Daddy Kane et bien sûr les Fugees. Dans The We and the I, vous avez utilisé des morceaux de Slick Rick, de Big Daddy Kane ou encore du rappeur Young MC. Quel est votre rapport personnel à cette musique ? Et est-ce vous qui avez effectué le choix des morceaux dans The We and the I ?

    Michel Gondry : Ces musiciens aiment surtout mes clips, avec lesquels ils ont grandi. Il y a peut-être une similarité entre leur côté inventif et la production innovante de ma musique rap/hip-hop. Oui, j’ai fait le choix des musiques : la première moitié avec des musiciens old school symbolisant le Bronx, puis, pour la seconde partie, essentiellement des titres du groupe Boards of Canada.

    Marelle : Comment avez-vous rencontré les deux co-scénaristes de The We and the I (Jeff Grimshaw et Paul Proch) ? À quoi ressemblait le premier scénario du film et d’où venaient vos désaccords ?

    Michel Gondry : Nous avons interviewé les participants au projet pendant 18 mois et intégré leurs mots sans les changer, tout en respectant la trame que j’avais écrite auparavant. Paul Proch est une connaissance de Charlie Kaufman.

    Marelle : Dans vos longs-métrages de la fin des années 2000/début 2010, vous mélangez plusieurs formats au sein d’un même film, que cela soit dans L’Épine dans le cœur (16 mm, appareil photo numérique, archives familiales en Super 8, animation…), The We and The I (numérique, vidéos sur téléphone portable…) ou encore Conversation animée avec Noam Chomsky (16mm avec votre bolex, animation…). S’agit-il de choix délibérés ?

    Michel Gondry : Il n’y a pas tant de changements que cela, et ils sont toujours utilisés pour des raisons techniques et non esthétiques.

    Marelle : Dans Conversation animée avec Noam Chomsky (2013), vous mettez en scène votre processus créatif mais vous confiez aussi vos doutes et vos réflexions à l’aide de la voix-off (l’urgence de faire le documentaires avec Chomsky, la préparation de L’Écume des jours…). Pourquoi vous est-il paru nécessaire d’apparaître dans ce film ?

    Michel Gondry : À vrai dire, je n’ai pas de réponse. Il avait le savoir, j’avais l’art : une forme d’égalité s’est établie.

    Marelle : La figure de votre tante Suzette est très présente dans la dernière partie de votre filmographie. Le personnage de Daniel « Microbe » dans Microbe et Gasoil l’évoque brièvement lorsqu’il doit décrire un membre de sa famille pour une rédaction d’école. Pourquoi ne pas l’avoir fait apparaître comme personnage dans Microbe et Gasoil ?

    Michel Gondry : Microbe et Gasoil se déroule dans le Morvan, pas dans les Cévennes. Il n’y a pas de Suzette dans le Morvan.

    Marelle : Dans Le Livre des solutions, votre personnage se dit « manipulé ». Est-ce un sentiment que vous avez constamment ou qui a surtout été présent lors du montage de L’Écume des jours (2013) ?

    Michel Gondry : Un peu en général, mais beaucoup plus durant L’Écume des jours, où je n’allais pas bien.

    Marelle : Il y a bien sûr de nombreux échos entre Le Livre des solutions et L’Épine dans le cœur, notamment l’idée de projection en public d’un film dans une grange. Dans L’Épine dans le cœur, il s’agit du film Remorques de Jean Grémillon qui est projeté. Dans Le Livre des solutions, c’est le film de votre personnage Marc Becker. Avez-vous réellement organisé une projection d’un montage de L’Écume des jours dans le village de votre tante ?

    Michel Gondry : Ce n’est pas exactement au même endroit : à 300 m, exactement. Nous avons projeté Remorques pour L’Épine dans le cœur, et la première moitié de L’Écume des jours dans la même grange pour Le Livre des solutions.

    Marelle : Pour la Nuit Blanche 2025, vous avez créé l’affiche et réalisé un court-métrage d’animation coécrit avec Valérie Donzelli.

    Michel Gondry : Valérie Donzelli m’a commandé un film pour sa nuit blanche. Elle voulait installer le concorde sur la place de la concorde mais ce n’était pas possible alors l’ai j’ai animée en train de préparer toute l’installation.

    Propos recueillis par Romain Dupeyras

  • Le bien luné : entretien avec Patrick Bouchitey

    Et puis Lune froide est ressortie l’année dernière, comme ça, sans crier gare, dans une version retapée, à la hauteur du monument. Et puis ça a fait autant de bruit qu’à l’époque de sa sortie, la vraie, en 1991, c’est-à-dire pas beaucoup. Ou du moins pas autant que ça aurait dû en faire, car un tel chef d’œuvre ne doit pas rester dans un tiroir, jalousement gardé par la secte encapuchonnée des cinéphiles en mal de femmes mortes. Il y a une injustice à réparer, alors à notre microscopique échelle, nous nous y attelons.

    Lune froide c’est un film de et avec Patrick Bouchitey, acteur en vue dans les années 70-80, éternel compagnon de jeu d’un autre Patrick (Dewaere) dans La Meilleure façon de marcher (Claude Miller, 1976), et pour l’éternité prêtre très Vatican II dans La vie est un long fleuve tranquille. Sur sa carrière, pas besoin d’en dire davantage, il vous racontera tout ça dans l’entretien qui suit. C’est donc un acteur qui fait des films, et si les américains ne se débrouillent pas trop mal pour faire ça (Cassavetes en tête), nous autres Français nous nous retrouvons bien plus en peine. On ne fera pas de liste de peur d’égratigner gratuitement morts et vivants. Mais Bouchitey, qui ne fait rien comme les autres, est l’un des rares contre-exemples à cette malédiction. Il y a donc Lune Froide, précédé par un court métrage du même nom qui lui vaudra un César, et puis Imposture (2004), film pour le moins étonnant.

    Et puis voilà, il n’y a pas grand-chose à dire de plus sinon de voir Lune froide, de revoir La meilleure façon de marcher et Le plein de super, de découvrir le reste, et puis de lire ce dossier consacré à la drôle de page que Patrick Bouchitey a écrite dans l’histoire du cinéma français.

    Patrick Bouchitey (Dédé) dans Lune Froide 

    Marelle : Êtes-vous entré au cours Simon pour faire du théâtre ou pour faire du cinéma ?

    Patrick Bouchitey : Les deux. Je me suis inscrit au cours Simon en 1967. J’y suis resté trois ans et je suis sorti avec le prix Marcel Achard. J’ai commencé à fréquenter les cafés-théâtre et je suis rentré dans une troupe de théâtre. J’ai donc joué au théâtre Antoine dans Vol au-dessus d’un nid de coucou en 1973. C’est comme ça que j’ai été remarqué dans le rôle de Billy Bibbit par Nathalie Baye et cela m’a permis de rencontrer Claude Miller qui m’a engagé pour La Meilleure Façon de marcher (1976).

    Marelle : Nous pensions que vous aviez un tout petit rôle dans votre premier film Les Caïds (Robert Enrico, 1972) mais vous avez en fait un rôle important.

    Patrick Bouchitey : J’ai commencé par un premier rôle au cinéma avec Juliet Berto et Serge Reggiani. J’étais en train de finir le cours Simon et j’ai passé une audition filmée. Il y avait toute la génération d’acteurs de l’époque dont Patrick Dewaere. J’ai été pris mais je n’étais pas prêt pour un premier rôle. Je devais avoir un petit physique. J’étais timide et je n’étais pas très à l’aise durant les interviews. Mais cela reste un bon souvenir.

    Marelle : Nous aimons beaucoup La Meilleure Façon de marcher. Comment avez-vous vécu les scènes difficiles psychologiquement ? Je pense notamment à la séquence finale du bal costumé où votre personnage arrive, déguisé et maquillé en femme et invite le personnage de Patrick Dewaere à danser. 

    Patrick Bouchitey : Le film s’est tourné assez rapidement, en cinq semaines. Je ruminais ma vengeance. C’était intense quand je suis arrivé avec ma robe rouge sur le plateau dans cette scène. Moi j’étais le souffre-douleur. C’était difficile pour moi car Claude Miller m’avait demandé de ne pas avoir d’humour, de rester au premier degré. Les autres s’amusent [Claude Piéplu et Michel Blanc, ndlr]. Moi, j’ai eu un personnage sensible. Le sujet sur la différence, sur l’acceptation, est encore actuel je pense.

    Patrick Bouchitey (Marc) et Patrick Dewaere (Philippe) dans La Meilleure Façon de marcher    

    Marelle : Votre autre rôle important de cette époque a été Le Plein de super (Alain Cavalier, 1976) 

    Patrick Bouchitey : Je l’avais tourné dans la foulée du film de Claude Miller. On avait écrit le film ensemble avec les copains du cours Simon (Étienne Chicot, Xavier Saint-Macary et Bernard Crombey). Puis j’ai eu un accident de voiture assez grave à la fin du tournage. On voit à la fin du film que je me cache, justement parce que j’étais endommagé à ma sortie de l’hôpital.

    Étienne Chicot (Charles), Bernard Crombey (Klouk), Patrick Bouchitey (Daniel) et Xavier Saint-Macary (Philippe) dans Le Plein de super  

    Marelle : Est-ce qu’écrire à plusieurs était une bonne expérience ?

    Patrick Bouchitey : Oui… Alain Cavalier voulait chercher le comportement des jeunes des années 1970. Une bande qui ne se connaît pas au début et qui est amenée à faire une route avec cette voiture qui part du Nord vers le Sud de la France. On n’avait pas l’impression de jouer un personnage, c’était un peu nous.


    Marelle : Alain Cavalier raconte souvent qu’il vous avait enregistré au magnétophone pendant huit semaines.

    Patrick Bouchitey : On enregistrait des choses sur les petites bandes et on travaillait après sur nos improvisations. On se livrait tous un peu chacun. On trouvait que c’était intéressant de retrouver les mécanismes qu’on avait en tant qu’amis dans la vie.

    Marelle : Le film était-il très écrit ou y avait-il beaucoup d’improvisation ?

    Patrick Bouchitey : Les scènes étaient très écrites. On a travaillé pas mal de temps dessus et Alain Cavalier structurait tout cela par rapport à ce qu’il voulait faire. Il y a toujours une partie qu’on improvise durant le tournage, mais c’était très écrit. Cavalier avait fait des grosses productions avant et il voulait une équipe réduite pour ce film. Il y avait seulement deux personnes :  un cameraman et un perchman. Maintenant Cavalier tourne et monte tout seul, sans opérateur. À 92 ans, il continue de tourner, c’est ça qui est formidable. On ne s’est pas quitté avec Alain… 

    Marelle : Votre personnage dans Le Plein de super se situe dans la continuité de celui de La Meilleure façon de marcher : sensible, écorché… Vous êtes plus discret qu’Étienne Chicot dans le film par exemple.

    Patrick Bouchitey : C’était un peu moi à l’époque en fait. Étienne Chicot était, lui, de nature plutôt extravertie. Ce que voulait Cavalier c’était montrer les antagonismes entre nous.

    Marelle : Vous aviez déjà un désir de mise en scène à l’époque ?

    Patrick Bouchitey : Pas encore vraiment mais j’y pensais. C’est en regardant travailler Alain Cavalier ou Claude Miller que j’ai eu envie de m’y coller. Mais c’est arrivé plus tard, en 1989. Il n’y avait pas beaucoup d’acteurs à l’époque qui se lançaient dans la réalisation.

    Marelle : Quand le passage à la mise-en-scène est-il devenu une évidence pour vous ?

    Patrick Bouchitey : Un acteur a beaucoup de temps libre quand il n’enchaîne pas les films. J’ai travaillé à partir de 1984 avec la grande équipe des débuts de Canal +. Comme je n’avais pas beaucoup de moyens, j’ai trouvé une manière assez simple de faire une série qui s’appelait Lavabo : une salle de bain, avec une caméra derrière une glace sans tain. J’ai fait passer pleins d’acteurs, d’amis qui savaient qu’il y avait une caméra derrière. J’ai commencé à travailler là-dessus en 1982-1983 avec les premiers magnétoscopes qui permettaient de changer le son. Il suffisait de mettre un micro et on pouvait changer le son de ce qu’on avait enregistré sur une cassette : c’était très simple. Je faisais tous les jeudis soir du doublage sauvage avec des amis qui venaient. Le truc c’était de dire un peu n’importe quoi sur l’image. Je faisais des montages avec des passages de films, des hommes politiques… Et après je suis tombé sur le documentaire animalier où je trouvais que le monde animal était un reflet assez fort de nos comportements humains. J’ai donc travaillé beaucoup de temps à La Vie privée des animaux (1990-1992), que j’ai produit, édité… Je faisais tout. Je suis bien tombé et ça m’a permis de faire d’autres choses. Ce n’est pas mon métier d’acteur qui m’aurait permis cela. Je n’ai jamais fait une carrière d’acteur car pour faire une carrière, il faut enchaîner les films et il y a tout un travail avec les agents. Il faut être dans le désir des autres mais je n’étais pas dans cette optique-là. 

    Marelle : Est-ce que votre expérience sur La Vie privée des animaux  vous a apporté quelque chose sur le travail de réalisateur de fiction pour Lune Froide (1991), au-delà des petites références au doublage dans le film

    Patrick Bouchitey : La Vie privée des animaux m’a fait beaucoup travailler sur le montage, surtout sur le champ-contrechamp. Mais ça m’a donné envie de me coller à la fiction au cinéma, ce qui a donné le court-métrage Lune Froide en 1989. Le court-métrage a eu le Grand Prix au festival de Clermont-Ferrand en 1989 et le César du meilleur court métrage de fiction en 1990. Cela m’a alors permis de faire le long-métrage avec Luc Besson comme producteur.

    Marelle : Pourquoi ne pas avoir retourné le court-métrage pour l’intégrer dans le long ?

    Patrick Bouchitey : Parce que c’est parti du court-métrage, du rapport du personnage de Jean-François Stévenin avec mon personnage dans le court. Je trouvais que c’était intéressant de développer ces deux personnages : quel est le secret qu’ils gardent de cette nuit de beuverie ? J’avais commencé à lire les nouvelles de Charles Bukowski dans les années 1970. La nouvelle La sirène baiseuse de Venice Californie m’avait vraiment impressionné : je m’en souvenais très bien et j’avais envie de l’adapter. Ayant baigné dans l’univers de Bukowski et dans la musique de Jimi Hendrix, j’ai eu envie de faire ce film. Il y a moins de gens qui regardent les courts-métrages que les longs-métrages. On voit surtout les courts-métrages dans les festivals tandis que le long-métrage a été vu par le public (la sortie au Japon par exemple). Un court-métrage reste plus confidentiel.

    Marelle : Le tournage du court-métrage était-il long ?

    Patrick Bouchitey : Une dizaine de jours mais j’avais trouvé les décors. Quand je suis allé voir la côte sauvage, à côté d’Étel, on a tout trouvé sur place. C’est pour cette raison que je suis revenu tourner à Lorient, du côté de la zone portuaire pour le long-métrage. Mais le début du long, je l’ai tourné à Beauduc, dans un décors que j’aimais beaucoup, qui se trouvait au bout de la Camargue. C’était un décor à l’américaine. On a aussi tourné à Paris, pour les scènes de café par exemple, et la scène de Jean-François Stévenin avec la prostituée, on l’a tournée en studio. 

    Marelle : Avez-vous vu les autres adaptations de Bukowski au cinéma (Contes de la folie ordinaire de Marco Ferreri, L’amour est un chien de l’enfer de Dominique Deruddere…) ?

    Patrick Bouchitey : Oui, j’ai beaucoup aimé le film de Ferreri mais moins celui de Deruddere. C’est étonnant car il n’y a que des metteurs en scène européens qui se sont intéressés à l’univers de Bukowski. Les auteurs américains un peu sulfureux comme Hubert Selby Jr. ou John Fante ont plutôt influencé des réalisateurs européens que des américains.

    Marelle : Oui, le lectorat de Bukowski est très européen. D’ailleurs, est-ce que vous avez pu montrer le film à Bukowski ?

    Patrick Bouchitey : Il était question avec Jackie Berroyer [le co-scénariste de Lune Froide, ndlr] qu’on aille lui présenter le film à Los Angeles mais ça ne s’est pas fait. J’aurais beaucoup aimé, c’est un personnage que j’ai toujours bien aimé, et puis il est mort en 1994.

    Marelle : Bukowski avait insulté le cinéaste Marco Ferreri au moment de la sortie de son adaptation des Contes de la folie ordinaire (1981). 

    Patrick Bouchitey : Il aurait peut-être été violent aussi avec moi en voyant mon film, comme je l’avais trahi. Dans la nouvelle, les deux personnages qui violent la morte n’ont rien à faire d’elle. Ils la balancent dans la mer directement. Je ne pouvais pas tourner cela donc je l’ai adapté. Le personnage de Simon [joué par Jean-François Stévenin, ndlr] est différent de celui de la nouvelle puisqu’il tombe amoureux de la morte. Il lui redonne la vie en l’amenant à la mer. Bukowski aurait peut-être détesté (rires) mais je n’aurais pas pu faire autrement. J’étais tout de même très imprégné de la lecture et de l’univers de Bukowski, de cette espèce de poésie des poubelles.

    Marelle : Comment s’est déroulée l’acquisition des droits sur le recueil Nouveaux contes de la folie ordinaire de Bukowski (1972), dont est tirée la nouvelle La sirène baiseuse de Venice Californie ?

    Patrick Bouchitey : C’était galère pour le court-métrage. On a ramé avec ma compagne de l’époque avec qui j’avais monté la boîte de production, Studio Lavabo. On a réussi mais ça nous a coûté cher.

    Marelle : Et comment s’est passée l’acquisition des droits des titres musicaux ?

    Patrick Bouchitey : C’est bien tombé aussi parce que deux ou trois ans après c’était difficilement touchable financièrement parlant. Des morceaux de Procol Harum ou des Kinks, ça coûte très cher aujourd’hui. Quelqu’un comme Martin Scorsese peut, lui, facilement utiliser ces morceaux de nos jours. 

    Marelle : Pourquoi Lune Froide est-il devenu culte, à votre avis ?

    Patrick Bouchitey : Je pense que c’est parce que c’est un film rock, pour sa musique, ses personnages… La musique était importante. On m’a souvent dit aussi qu’il y avait un côté Les Valseuses (Bertrand Blier, 1974). Je trouvais que c’était amusant, ce road movie avec ces deux personnages la nuit, buvant des bières. Je pense que le film n’a pas vieilli. Je n’ai pas cherché à le situer dans le temps ni même politiquement. On peut l’imaginer dans les années 1960, 1970 ou 1980… C’est vrai qu’il y a des connotations avec les années 1990 vu la voiture qu’ils utilisent par exemple. Mais la musique comme celle de Hendrix ou des Kinks est intemporelle. 

    Jean-François Stévenin (Simon) et Patrick Bouchitey (Dédé) dans Lune Froide 

    Marelle : Nous avons repéré trois premiers films francophones dans les années 1990 qui sont tous les trois devenus des films cultes et qui ont pour point commun d’être des films trash, noirs, libres, empreints d’une sorte de naturalisme poétique : Lune Froide, C’est arrivé près de chez vous (Rémy Belvaux, André Bonzel, Benoît Poelvoorde, 1992) et Bernie (Albert Dupontel, 1996). Est-ce qu’il y a un lien ou c’est un pur hasard ?

    Patrick Bouchitey : C’était une époque où on pouvait présenter des sujets comme ceux-là. La preuve c’est qu’on les a produit et fait. Aujourd’hui, pour trouver un financement pour un film comme Lune Froide ou C’est arrivé près de chez vous, c’est très compliqué. De nos jours, ce sont les chaînes de télévision qui financent les films. On produit des films comme on produit des publicités. Les publicités produisent la télévision et la télévision produit le cinéma. Quand on vend du parfum, des voitures ou du yaourt, on a pas envie de films dérangeants. Il faut plutôt produire des comédies grand public. Ce ne sont pas du tout les mêmes financements qu’avant : à l’époque, on finançait les films par les ventes à l’étranger. Si Pasolini voulait tourner un film comme Salò ou les 120 Journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini, 1975) aujourd’hui, il aurait du mal à trouver un financement.

    Marelle : Qu’est-ce que vous avez gardé des réalisateurs chez qui vous avez tourné ? (Alain Cavalier, Claude Miller…)

    Patrick Bouchitey : C’est en les regardant travailler que j’ai eu envie de réaliser, de cadrer. J’avais un gros projet avec Claude Miller qui ne s’est pas monté, malheureusement. Un film c’est très instinctif et ça va très vite. Je dois beaucoup à Jean-Jacques Bouhon, le directeur de la photographie du film. Comme j’étais devant et derrière la caméra, il fallait que j’aie une grande confiance en mon chef opérateur. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque on voyait les rushes dans une salle de cinéma, on n’avait pas de retour plateau. J’ai monté le film avec de la pellicule, en coupant…

    Marelle : Comment avez-vous vécu la sélection de Lune Froide, en compétition, au Festival de Cannes en 1991 ?

    Patrick Bouchitey : C’était assez magique et intense. Je finissais le montage du film quand on m’a appelé.

    Marelle : Qu’est-ce qu’ont pensé de Lune Froide vos collègues réalisateurs, notamment ceux pour qui vous avez tourné ?

    Patrick Bouchitey : Ils ont apprécié. Claude Miller était d’ailleurs le président du jury au Festival de Clermont-Ferrand quand j’ai reçu le prix pour le court-métrage en 1989.

    Marelle : Il y a un nouveau public qui a découvert Lune Froide lors de la ressortie en version restaurée en 2023. Quel est ce nouveau public ? Est-ce qu’il y a eu une différence dans la réception ?

    Patrick Bouchitey : À chaque fois que je faisais des projections dans des salles en France, il y avait beaucoup de gens qui l’avaient déjà vu et qui revenaient le voir en salle trente ans après. Il y avait aussi des gens qui l’avaient vu en DVD parce que le DVD avait pas mal circulé. Le DVD n’était d’ailleurs pas de très bonne qualité. C’est aussi pour ça qu’on l’a ressorti.

    Marelle : Comment s’est déroulé le processus de restauration du film ?

    Patrick Bouchitey : J’avais coproduit le film à 50/50 avec Luc Besson. Quand Besson a vendu une partie de son catalogue à Gaumont, il y avait Lune Froide dedans. Gaumont se devait de développer le film, mais ils n’ont jamais rien fait. J’ai ramé pendant longtemps pour le restaurer, sachant que ça n’allait rien rapporter. Il ne faut pas oublier que Lune Froide passait à minuit ou deux heures du matin sur Canal +. L’opérateur, Jean-Jacques Bouhon, n’était pas très content du résultat du premier DVD de Studio Canal. Le nouveau Blu-Ray du Chat qui fume est très bien. L’important c’est que le film n’est plus mort et que les gens pourront le revoir en salle, dans les festivals… 

    Marelle : Quels sont les cinéastes qui vous ont influencé pour vos réalisations ?

    Patrick Bouchitey : Il y a évidemment Bergman, Luis Buñuel… Dans mon second long-métrage Imposture (2005), il y a une référence à Persona (Ingmar Bergman, 1966), quand le personnage féminin parle pour la première fois, quand elle dit à mon personnage « vous devriez aller vous coucher ». On ressent aussi l’influence du road movie américain dans Lune Froide. Avec la télévision et le grand nombre de films que l’on voit, on ingurgite beaucoup d’images mais pourtant on ne se souvient que d’une scène, d’une image précise, encore dix ans après… Je me souviens très bien d’images de Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard, 1965) par exemple. 

    Marelle : Pourquoi avoir attendu autant de temps (quatorze ans) avant de repasser à la mise en scène avec Imposture ?

    Patrick Bouchitey : J’étais parti sur des projets qui me tenaient à cœur. J’ai voulu adapter Mandragore de Hanns Heinz Ewers (1911) ou Le Démon de Hubert Selby Jr. (1976) mais c’étaient des projets trop difficiles à monter. Un jour, des producteurs sont venus me voir avec un bouquin espagnol, Je suis un écrivain frustré (1998) de José Angel Mañas, qu’ils m’ont fait lire. Ce qui m’intéressait dans le livre, c’était le rapt, le fait d’enlever quelqu’un. Mais dans le livre, le personnage est un psychopathe qui la traite mal, qui la tue et lui fait l’amour quand elle est morte (rires). Ça c’est tout à fait le cinéma, on vous refile toujours le même truc. Moi je voulais plutôt défendre les personnages et faire une histoire d’amour entre le professeur et son élève. J’ai travaillé au début avec le co-scénariste de Bernie mais ça ne s’est pas très bien passé. J’ai donc fait l’adaptation avec Jackie Berroyer, avec qui j’avais écrit Lune Froide. Les producteurs n’arrivaient pas à trouver le financement, donc Besson l’a produit et distribué. Mais ça a été une horreur au niveau de la production. Le film a tout de même été projeté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs. Puis je me suis détourné de tout cela et je suis passé à d’autres choses.

    Marelle : Quelle est la chose dont vous êtes le plus fier ? 

    Patrick Bouchitey : Je revendique La Vie privée des animaux. En tant qu’acteur, c’est La Meilleure Façon de marcher ou Les Démons de Jésus (Bernie Bonvoisin, 1997)… Ce sont des films qui m’ont marqué.


    Malavida Films a sorti Lune Froide au cinéma le 15 novembre 2023. 

  • Barbet Schroeder l’Américain : entretien avec Barbet Schroeder 

    Barbet Schroeder sur le tournage de Single White Female 

    Avec Jacques Tourneur et Louis Malle, Barbet Schroeder fait partie de ces cinéastes français qui ont réalisé plusieurs films aux États-Unis. La période américaine de Barbet Schroeder est assez étonnante. Le cinéaste navigue entre plusieurs genres, en prenant des libertés avec le système impitoyable des studios tout en respectant certains canons des nombreux genres qu’il a explorés.

    Paradoxalement, cette période de la carrière de Schroeder est souvent passée sous silence au profit de certains titres comme More, ses documentaires ou de son apport à la Nouvelle Vague. C’est regrettable car cette période est d’autant plus passionnante qu’elle recoupe les mêmes soucis thématiques que le reste de sa filmographie. Il a réussi la gageure de monter au sein du système hollywoodien des films très personnels fort éloignés de la frilosité habituelle de certains films de studios. Dans des fictions financées par Hollywood, Schroeder développe sa fascination pour le mystère du mal, sa réflexion sur l’ambiguïté morale de ses personnages, son même souci d’aller capter une certaine vérité humaine…

    Barbet Schroeder est reparti à zéro lorsqu’il est arrivé aux États-Unis, lui qui avait créé sa société de production Les Films du Losange en France en 1963.  D’où la volonté de Marelle de s’entretenir avec un réalisateur aussi passionnant que surprenant, qui a su aussi bien filmer Meryl Streep en mère tourmentée que Nicolas Cage en gangster asthmatique. 

    Les cinéastes américains favoris de Barbet Schroeder

    Cinéastes étrangers qui ont fait carrière aux États-Unis :

    – Charlie Chaplin

    – Alfred Hitchcock

    – Elia Kazan

    – Fritz Lang

    – Ernst Lubitsch

    – Friedrich Wilhelm Murnau

    – Max Ophüls

    – Otto Preminger

    – Douglas Sirk

    – Josef von Sternberg

    – Erich von Stroheim 

    Cinéastes nés aux États-Unis :

    – George Cukor

    – Samuel Fuller

    – Howard Hawks

    – Buster Keaton

    – Anthony Mann

    – Vincente Minnelli

    – Nicholas Ray

    – Raoul Walsh

    – Orson Welles

    Marelle : Vous avez toujours eu un rapport fort avec le cinéma hollywoodien. D’ailleurs, les quelques articles que vous avez écrit pour les Cahiers du Cinéma sont consacrés à Howard Hawks, George Cukor…

    Barbet Schroeder : Mon travail de critique est ridicule, minime par rapport au reste de ma vie. J’étais aux Cahiers du cinéma parce que j’étais proche d’Eric Rohmer et que je travaillais avec lui. J’avais bien sûr une appréciation personnelle des films et des metteurs en scène. Ces goûts personnels étaient souvent réduits par le petit nombre de films que j’avais eu la chance de voir, un par jour en moyenne, alors que d’autres cinéphiles allaient en voir jusqu’à trois par jour. Je me suis amusé à faire une liste des cinéastes américains qui étaient très importants pour moi. Dans cette liste, il y a une partie avec les cinéastes qui étaient étrangers et qui ont travaillé en Amérique. Beaucoup parmi les plus grands cinéastes américains, selon moi, sont venus de l’étranger, essentiellement d’origine allemande et avaient fait leurs preuves avant d’aller aux États-Unis (Fritz Lang, Ernst Lubitsch, Douglas Sirk…). Avec ce genre de critère, je pourrais peut-être me considérer comme un cinéaste américain. Une dizaine de films aux États-Unis suffit pour rentrer dans la catégorie des cinéastes américains. Si on lit 50 ans de cinéma américain [ouvrage de référence sur le cinéma américain écrit par Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, ndlr], mes goûts sont très différents. Je suis souvent en désaccord avec les choix de Tavernier…

    Marelle : Oui, il donne son avis sur chaque cinéaste américain. Êtes-vous dedans d’ailleurs ?

    Barbet Schroeder : Non, il ne m’a pas mis dedans (rires) mais ça c’est secondaire. Avec Bertrand Tavernier, on se connaissait depuis la Cinémathèque. J’ai souvent été en opposition avec les cinéastes qu’il aimait.

    Marelle : Tavernier est un grand amateur de William Wellman par exemple.

    Barbet Schroeder : Voilà, je n’aime pas beaucoup Wellman (rires). Citez-m’en d’autres qu’il aime, il est probable que je n’arrive pas toujours à les apprécier.

    Marelle : Tavernier adore Anthony Mann mais, vous l’avez mis dans votre liste de cinéastes américains préférés.

    Barbet Schroeder : Oui, Anthony Mann est dans mes favoris. C’est un cinéaste immense.

    Marelle : Un des films américains qui vous a le plus marqué est House of Bamboo (La Maison de bambou, 1955) de Samuel Fuller. Il y a une dimension documentaire marquée que l’on retrouve également dans votre cinéma. Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné dans cette œuvre ?

    Barbet Schroeder : Ce film a été entièrement tourné dans des décors naturels au Japon peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quand j’ai vu le film pour la première fois, j’étais totalement bouleversé par cette manière de tourner un nombre extraordinaire de scènes en plans séquences. Par ailleurs, c’est un film sur l’homosexualité ce qui ne se faisait pas du tout à l’époque. J’aime tous les films de Samuel Fuller sans exception. Je suis devenu ami avec lui, j’étais très souvent chez lui. J’ai vu ce qui se passait pour un cinéaste hollywoodien quand, à partir de cinquante ans, il ne fait pas de succès commercial. Et pourtant, il n’a jamais arrêté d’avoir des projets de films. C’était impressionnant : son garage était plein jusqu’au plafond de scénarios de films qu’il n’avait pas pu tourner !

    Marelle : J’ai cru comprendre que More (1969) avait été financé en partie par des producteurs américains.

    Barbet Schroeder : J’avais l’idée du scénario de More et je me suis rendu compte que si je le tournais en français, le film serait interdit aux moins de 18 ans. C’était une interdiction forte car la censure en France valait aussi pour l’étranger. C’est-à-dire qu’on pouvait faire un film en France comme More et se retrouver interdit dans le monde entier. J’ai donc décidé que ce film devait être américain, tourné en anglais. Pour moi, More est un film américain. Il y a une actrice américaine, Mimsy Farmer, qui était une star de films de séries B de la compagnie de Roger Corman. Celui-ci m’avait approché après le tournage de La Collectionneuse d’Éric Rohmer, pour savoir comment j’avais utilisé aussi peu d’argent pour faire ce film. Il m’a soutenu pour More et c’est lui aussi qui a suggéré Mimsy Farmer.

    Marelle : Le célèbre critique américain Roger Ebert écrivait à propos de More à sa sortie : « Certains films, comme The Trip et Easy Rider, tentent de reproduire les trips sous acide en jouant avec la caméra […] Barbet Schroeder, ici, observe les trips de l’extérieur. » Rejoignez-vous ce que dit Roger Ebert ?

    Barbet Schroeder : Oui, absolument, j’ai essayé de faire des images de trip dans More et il y a par exemple un simple morceau de pain dans lequel je zoome en très gros plan à l’intérieur de la mie pour entrer dans un univers fantastique. C’est ça pour moi le trip, c’est regarder la réalité de très près, avec intensité, avec ferveur. Ce n’est pas des trucs de pseudo-films fantastiques.

    Marelle : Oui, on pense à la fameuse séquence du cimetière dans Easy Rider (Dennis Hopper, 1969).

    Barbet Schroeder : Pour moi, c’est grotesque. Ça n’a rien à voir avec les visions de LSD. D’ailleurs, More est un film contre l’héroïne et pour le LSD. L’héroïne c’est mortel, dangereux et le LSD ou plutôt les psychédéliques, c’est un chant à la vie et à la beauté. C’est ça pour moi la morale de More.

    Marelle : À l’origine, votre documentaire Koko, le gorille qui parle (1978) devait être un film de fiction, d’après un scénario écrit par Sam Shepard. Cela devait donc être votre premier film de fiction tourné aux États-Unis.

    Barbet Schroeder : J’avais appris qu’une jeune fille, Penny Patterson, s’était portée volontaire pour apprendre le langage des signes à un gorille comme cela avait été fait avant à plusieurs reprises avec des chimpanzés. Mais cela n’avait jamais été fait avec un gorille. Il y avait un bébé gorille au zoo de San Francisco qui était malade et qui avait été envoyé dans une clinique de l’université où Penny travaillait. Elle a proposé de faire une étude du langage des signes sur cet animal qui est devenu au fur et à mesure comme son enfant. Elle pouvait communiquer avec lui et il était du niveau d’un enfant de trois ou quatre ans. On s’attache beaucoup à des êtres avec lesquels on peut communiquer. C’est devenu une histoire d’amour entre elle et son gorille femelle. Mais le gorille était légalement la propriété du zoo. Cette situation dramatique m’a fait prendre le premier avion pour San Francisco ;  je me disais qu’il y avait matière à en tirer un film de fiction. Pour faire le film, il fallait que le gorille n’appartienne plus au zoo. J’ai tout fait pour que Penny Patterson ait l’équivalent légal de la propriété de ce gorille mais cela a été extrêmement difficile. Au bout d’un an, j’ai enfin pu obtenir que Penny ait cette propriété. Pendant ce temps-là, je réfléchissais au scénario du film. Je suis allé voir un producteur, Saul Zaentz, et je lui ai proposé de prendre un écrivain de théâtre très connu, Sam Shepard, pour faire le film avec moi. C’était le premier producteur américain que j’approchais et j’ai eu la chance de m’entendre avec lui. À la différence de tous les autres, c’était le seul qui finançait entièrement de sa poche des superproductions avant de les vendre. Tous les autres grands films américains dépendaient de studios. Regardez sa filmographie, elle ne compte que des chefs-d’œuvre. Il a produit Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) et Amadeus (1984) par exemple.

    Penny Patterson, Barbet Schroeder et Koko sur le tournage de Koko, le gorille qui parle 

    Marelle : Comment ce projet de fiction s’est-il transformé en documentaire ?

    Barbet Schroeder : Saul Zaentz était tellement enthousiaste qu’il voulait absolument faire, comme moi, ce film avec le vrai gorille Koko sans trucages importants et il devait alors faire un deal avec Penny Patterson. Elle a demandé : « Combien touche Jack Nicholson pour faire un film ? » Zaentz lui a répondu qu’il y avait tout de même une différence entre Jack Nicholson et un gorille. Penny a alors répliqué « non, car vous pouvez remplacer Jack Nicholson alors que vous ne pouvez pas remplacer le gorille ! » J’ai compris alors que c’était cuit si elle partait d’une telle position. Mais, j’avais déjà fait de nombreuses recherches sur le langage des animaux et j’avais assisté à d’innombrables conférences sur le sujet. Je me suis rendu compte que mon projet de faire un film de fiction sur cette situation était idiot car cela rabaissait la grandeur philosophique du projet qui traite de la communication avec les animaux, de l’échelle à laquelle se trouvent les primates dans le langage par rapport aux humains. C’était un sujet colossal qui m’a pris des années de travail sérieux.

    Marelle : Pourquoi dites-vous que Tricheurs (1984) est votre film le plus américain ?

    Barbet Schroeder : Je n’ai jamais dit ça… Pourquoi seulement Tricheurs ? Tous mes films sont américains, dans la mesure où il y a un personnage principal et que l’on va jusqu’au bout de sa logique. Sauf La Vallée (1972) qui est non-américain puisque c’est le seul film pour lequel j’ai décidé qu’il ne fallait pas d’intrigue ; c’est un film de contemplation. L’intrigue est réduite au minimum : des gens qui recherchent un paradis.

    Marelle : C’est amusant que vous ayez commencé votre carrière hollywoodienne avec  Barfly (1987), un film sur une personnalité aussi anti-hollywoodienne que Charles Bukowski. 

    Barbet Schroeder : Pour Bukowski, le cinéma c’était du mensonge du début à la fin. C’était malhonnête et ça ne correspondait en rien à la réalité des gens, de la vie en général. Pour lui, c’était du poison total. Quand je lui ai proposé de faire un film, il m’a rétorqué « vous   rigolez ! » et il a raccroché. Je l’ai immédiatement rappelé pour lui expliquer que je voulais faire un travail de respect, qui corresponde à son œuvre. Il m’a alors invité à venir en discuter chez lui. À la fin de la discussion (qui s’est terminée au petit matin), on est resté amis jusqu’à la fin de sa vie.

    Mickey Rourke, Faye Dunaway, Barbet Schroeder et Charles Bukowski sur le tournage de Barfly 

    Marelle : Dans son roman Hollywood (1989), Charles Bukowski raconte que vous étiez en conflit avec Dennis Hopper, qui voulait réaliser Barfly.

    Barbet Schroeder : J’ai travaillé sept ans pour faire ce film. À la cinquième année et demi ou sixième année, j’étais tellement désespéré que je me suis dit que j’allais imprimer le scénario en livre et que j’allais démarcher les producteurs en leur disant que j’avais les droits de ce livre de Bukowski. Je donnais alors le livre au lieu d’un scénario normal mais ils me disaient « NON » car ils le trouvaient complètement déprimant. C’est comme cela que Dennis Hopper s’est procuré le livre dans une librairie et a voulu faire le film. Mais les droits m’appartenaient et il n’a jamais été question pour moi que Hopper fasse le film.

    Marelle : Vous disiez que vous vouliez faire une comédie autour de personnages alcooliques avec Barfly.

    Barbet Schroeder : Non, pas du tout, j’essayais tout simplement de faire comprendre aux producteurs qui refusaient de le financer que ce film était drôle et donnait goût à la vie. Pour eux, j’étais complètement cinglé ! Je pense que le film prouve que j’avais raison mais c’était impossible à démontrer au départ. C’était une situation similaire pour Vol au-dessus d’un nid de coucou. On pouvait réduire le synopsis du film de Miloš Forman à une comédie dans un asile psychiatrique mais quand on propose ça aux producteurs, on se confronte à un refus catégorique. Je me suis retrouvé dans la même situation avec Barfly pendant sept ans. C’était un film que j’avais présenté à tous les producteurs et tous m’avaient dit « non ». J’ai finalement trouvé Menahem Golan et Yoram Globus, les producteurs de la Cannon Films, qui ont accepté de faire le film à cause de Mickey Rourke. Ensuite il s’est trouvé qu’ils étaient en faillite et voulaient se retirer du projet alors que l’on avait déjà fini par réduire le tournage à vingt-sept jours. Tout était arrêté… après sept ans ! À ce moment-là, le film était prêt : le budget, les contrats des acteurs etc… Il suffisait de mettre moins d’un million de dollars. C’était une somme tout à fait minime pour des films indépendants avec des stars à cette époque-là. J’ai proposé cette affaire à TOUS les financiers/producteurs des États-Unis qui étaient capables de mettre de l’argent dans un film de ce type. Il a été refusé par tous ! Pendant ce temps, Golan et Globus continuaient de payer la pré-production du film. À force de continuer à payer pour le film pendant la négociation, Golan et Globus ont finalement décidé de terminer le film tant bien que mal en espérant trouver au fur et à mesure le peu d’argent qu’il manquait. C’était littéralement un projet impossible que je suis arrivé à réaliser, bien que personne n’en voulait (rires). C’est ça qui est amusant. Barfly est maintenant un film culte partout, même en Russie (rires) ! Et partout en prison.

    Marelle : Barfly n’a pas eu un grand succès à l’époque ?

    Barbet Schroeder : Ah bon ? Après sept ans de lutte, c’est le plus grand succès de ma vie… Menahem Golan et Yoram Globus ne produisaient pas ce genre de film. Ils avaient une société de distribution qui avait le plus grand mal à distribuer ce film et même à trouver une salle aux États-Unis pour le passer. Je me suis donc retrouvé avec Helen Scott, une importante attachée de presse à New York, et on s’est dit : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour sortir ce film au cinéma ? » On a réussi à trouver une salle à New York qui a fini par le sortir. Il y avait des critiques positives et négatives mais les critiques positives étaient très positives et le genre de critiques négatives c’était « c’est un film qui sent mauvais, où on sent que les acteurs sentent mauvais. » Barfly est un succès selon moi. Ce n’était pas un succès mondial immédiat mais c’était un film avec deux stars, Mickey Rourke et Faye Dunaway, qui a été diffusé dans le monde entier dans l’année qui suivait sa sortie à New York. Et le film a fini en compétition à Cannes en 1987 et a été pressenti par le jury jusqu’à la dernière minute pour le prix d’interprétation pour les deux acteurs du film à la fois.

    Marelle : Comment vous-êtes vous retrouvé sur le projet de Reversal of Fortune (Le Mystère von Bülow, 1990), qui est votre film américain que vous avez tourné après Barfly ?

    Barbet Schroeder : À cette époque-là, il n’y avait pas Internet et je collectionnais tout ce qui touchait à Claus von Bülow dans la presse. L’affaire m’avait passionné [Un milliardaire du nom de Claus von Bülow fut accusé d’avoir injecté de l’insuline à sa femme, Sunny von Bülow, pour toucher son héritage, ndlr]. J’avais fait ça aussi pour Amin Dada avant de le rencontrer. J’étais fasciné par le personnage de Claus von Bülow, pour son humour noir notamment… L’affaire avait éclaté en 1982 au moment où j’étais en train d’essayer de monter Barfly. Par ailleurs, il y avait un scénariste que j’admirais énormément pour toute son œuvre : Nicholas Kazan. Je l’ai appelé pour lui donner un rendez-vous et faire sa connaissance. On a déjeuné ensemble et il m’a dit « tiens, on m’a proposé de travailler sur le film sur Claus von Bülow ». Je lui ai instantanément dit que je collectionnais toutes les coupures de presse sur lui et que si jamais je pouvais faire quelque chose pour ce film, je le faisais tout de suite ! Pour moi, c’était en quelque sorte un signe du destin. Je m’identifiais au personnage de Claus von Bülow et Jeremy Irons [qui interprète Claus von Bülow dans le film, ndlr] sentait cela. Quelques fois, il m’imitait un petit peu. Il y avait un jeu d’imitation entre nous pour s’amuser. Jeremy Irons m’associait dans son esprit au personnage de Claus von Bülow.

    Barbet Schroeder, Jeremy Irons et Glenn Close sur le tournage de Reversal of Fortune 

    Marelle : Comment expliquez-vous votre fascination pour ces personnages impénétrables comme Claus von Bülow, Amin Dada ou Jacques Vergès ?

    Barbet Schroeder : Ils sont très précis, provocants et impénétrables. Ils sont impénétrables car le côté provocant ne peut pas être exposé. Amin Dada c’est la caricature de tous les hommes de pouvoir. Comme j’ai pour le pouvoir une haine profonde, je voulais faire un film pour faire comprendre et sentir ce qu’est un homme de pouvoir.

    Marelle : Pour en revenir à Reversal of Fortune, vous vous êtes entouré d’un grand chef opérateur italien, Luciano Tovoli, qui avait travaillé notamment avec Michelangelo Antonioni, Dario Argento, Marco Ferreri … Comment l’avez-vous rencontré ?

    Barbet Schroeder : J’avais fait Barfly avec un très grand chef opérateur, Robby Müller, mais il n’était plus libre à ce moment-là et je ne savais donc pas qui prendre. J’ai vu pour cette recherche tous les films possibles et imaginables. J’ai trouvé le travail de Luciano Tovoli fantastique. Cela correspondait exactement à ce que j’aimais. Il n’aimait pas mettre de la fumée à tout va dans les scènes de bar par exemple. On était sur la même longueur d’onde du point de vue de l’image. Je suis allé le voir en lui disant « sur vos films, je ne vois jamais un plan de vous que je n’aurais pas aimé faire ». J’ai commencé à travailler avec lui et ça a été formidable. Et après, je ne pouvais plus me passer de lui puisqu’il savait très bien comment je voulais travailler et moi je savais très bien ce qu’il faisait. Il était d’un conseil extraordinaire. On a fini par former un couple.

    Marelle : Comment Luciano Tovoli a-t-il travaillé dans ce système hollywoodien, lui qui était habitué aux productions d’auteurs européens ?

    Barbet Schroeder : Il n’y pas de différence pour un chef opérateur. Il est à la tête d’une équipe et il dit « je veux ci ou ça », comme un metteur en scène.

    Marelle : Dans Single White Female (JF partagerait appartement, 1992), le décor de l’appartement a été construit en studio. Le film est presque un huis-clos. Étiez-vous à l’aise avec cela, vous qui étiez habitué à tourner majoritairement en extérieur (dans la jungle en Nouvelle-Guinée pour La Vallée, à Ibiza pour More…) ?

    Barbet Schroeder : Ce film se passe à New York. C’est la nature même du film d’être un huis clos. C’est un film à suspense ! J’ai reproduit exactement un appartement que j’avais trouvé à New York avec les mêmes dimensions, les mêmes proportions. Je l’ai tourné en studio à Los Angeles. J’ai pu faire des tas de plans que je n’aurais pas pu faire dans le vrai appartement. Tout était une copie du véritable appartement, qui était un élément essentiel du film, y compris les fenêtres et ce qu’on voit par les fenêtres.

    Marelle : Dans votre film suivant Kiss of Death (1995), le personnage que je considère le plus intéressant est celui du criminel psychopathe interprété par Nicolas Cage, qui était d’ailleurs incarné par Richard Widmark dans la version de Kiss of Death d’Henry Hathaway (1947).

    Barbet Schroeder : C’était très difficile de faire mieux que le personnage de méchant de Richard Widmark et là Nicolas Cage a su trouver une proposition à la hauteur. Il ne pouvait pas faire la même chose. C’était un vrai challenge et je pense qu’on y est arrivé.

    Marelle : Kiss of Death (1995) est un donc le remake d’un classique du film noir. Aviez-vous montré la version de Henry Hathaway à votre équipe ?

    Barbet Schroeder : Non, jamais de la vie ! C’est un film dégueulasse moralement dont j’ai fait un remake qui n’a rien à voir avec ce film de propagande. Le film d’Henry Hathaway fait l’apologie de la délation et précède les pires années du maccarthysme. J’ai fait très attention de faire l’adaptation sans jamais toucher au cœur de ce film. Ce qui comptait pour moi dans ce projet, c’était avant tout le scénario de Richard Price qui a pris des libertés par rapport au scénario d’origine. Il connaissait incroyablement bien New York et ses différentes banlieues (Queens, Brooklyn, New Jersey…). Il a créé des personnages criminels venant de ces différents milieux, en se basant sur ceux qu’il connaissait dans la vie.

    Marelle : J’aime beaucoup l’ouverture dans la ville enneigée de votre mélodrame familial Before and After (Le Poids du déshonneur, 1996).

    Barbet Schroeder : Pour moi, il n’a jamais été question de mélodrame, mais du conflit moral à l’intérieur d’un couple confronté à leur enfant accusé de meurtre. Même les deux studios impliqués n’ont jamais considéré ce film comme un mélodrame. Le film ne pouvait pas se passer sans la neige. On avait choisi une petite ville du Massachusetts où il était absolument garanti par tous les spécialistes qu’il y aurait de la neige ! On a attendu qu’il neige mais c’était la première année où « El Niño » a sévi. C’était un changement de climat soudain, provoqué depuis les Tropiques pour la première fois en 1995. Il n’y avait donc plus de neige après des années de lutte pour réunir tous les acteurs précisément à cet endroit-là. On s’est retrouvé avec un film énorme, dans lequel il y avait beaucoup de plans où il était obligatoire d’avoir de la neige, donc on a dû en fabriquer et on avait des machines à neige pour cela. On y est arrivé quand même mais, ça n’a pas simplifié les choses. Je ne pense pas que le film en ait trop souffert et je pense qu’on a pu le faire comme on le voulait. Je suis très content d’avoir eu ce jeune acteur Edward Furlong [qui était connu pour son rôle de John Connor dans Terminator 2, ndlr] pour le rôle du jeune homme accusé. Je le trouve excellent parce que je crois qu’il a quelque chose de bizarre en lui et qu’il est crédible en meurtrier. J’aurais pu prendre Leonardo DiCaprio qui avait le même âge que lui et déjà du succès, mais en voyant son visage, je ne pouvais pas me dire : «  Il est capable de commettre ce meurtre. » 

    Barbet Schroeder et Edward Furlong sur le tournage de Before and After 

    C’est pour moi un film totalement réussi, un film Art & Essai qui n’était évidemment pas commercial, pour les États-Unis en tout cas. J’avais décidé de faire coûte que coûte, pendant plusieurs années, ce film extrêmement difficile dans le contexte de la société américaine dans laquelle la Justice a une importance primordiale. Il s’agit pour le public de faire un choix entre le personnage du père (Liam Neeson) qui veut sauver son fils à tout prix et celui de la mère (Meryl Streep) qui veut respecter la justice à tout prix. Quand on a commencé à le montrer lors des projections test, les gens étaient angoissés par la situation, par la moralité… et, à ma grande surprise, le public était radicalement du côté de la mère. J’avais pourtant soigneusement conçu le film en vue d’obtenir 50 % pour le père et 50 % pour la mère. Ce qui a été plus ou moins le résultat du public en France ! Du point de vue du financement et de l’organisation, Before and After était un vrai film hollywoodien mais ressemblait davantage à un film européen dans le fond. C’est Walt Disney qui a fini par le produire alors que je l’avais développé pendant des années avec un autre Studio. Disney a décidé, après avoir vu la première copie, que ce film ne serait jamais montré ailleurs dans le monde qu’aux États-Unis ! Je suis arrivé à obtenir une seule copie, seulement pour la France, qui est maintenant en lambeaux. Il est, aux États-Unis, pratiquement impossible de restaurer un « film de studio ». Pour ce film-là, c’est encore pire… Il n’y a plus de copie pour le voir dans une grande salle.

    Marelle : J’ai l’impression qu’avec Desperate Measures (L’Enjeu, 1998), vous avez réussi à prendre le contre-pied du film d’action classique hollywoodien.

    Barbet Schroeder : Dans combien de films américains le méchant sort gagnant et souriant en partant vers l’horizon au volant de son véhicule où il joue une musique incroyablement joyeuse ? Il fallait oser pour arriver à faire passer ça au public américain, d’autant plus pour un film extrêmement cher de 80 millions de dollars et dont le tournage a duré six mois. Je suis assez fier d’avoir osé et d’avoir convaincu le public. 

    Marelle : C’est intéressant que vous apportiez à Desperate Measures de la précision documentaire. Je pense notamment au décor de l’hôpital.

    Barbet Schroeder : Il fallait qu’il y ait un hôpital moderne et un hôpital ancien. Évidemment ça n’existe pas, un hôpital moderne et un hôpital ancien qui seraient côte à côte. Il y a donc eu un travail de décor colossal. Il a fallu construire une passerelle qui relie les deux établissements. Dans les films d’action de cette époque-là, et même ceux de maintenant, les gens sont pressés de faire beaucoup d’esbroufe. En faisant de l’esbroufe, on passe facilement sur des invraisemblances. Dans Desperate Measures, il y a une approche documentaire de tous les décors. De même, il fallait trouver le moyen pour que l’antagoniste joué par Michael Keaton puisse cacher une petite clef pour ouvrir ses menottes. Il met donc la clef sous la peau dans la chair de sa propre cuisse et j’ai trouvé cette ruse en allant jusqu’à Paris, à la prison de la Santé où j’avais la possibilité de parler avec différents prisonniers. Au lieu de dépenser de l’argent pour faire plus d’esbroufe, j’ai essayé de rendre un petit détail plus crédible.

    Marelle : Je suis frappé par les fins teintées d’humour noir de Desperate Measures ou de Reversal of Fortune. Était-ce toujours un apport des scénaristes ou c’est vous qui apportiez cela parfois ?

    Barbet Schroeder : C’est bien sûr mon goût personnel et chaque fois qu’il pouvait y avoir de l’humour noir, j’étais tout à fait ravi. J’ai l’habitude de travailler avec de très bons scénaristes et sans doute qu’ils y étaient incités par ma façon de voir les choses. Quand je tourne un film, particulièrement dans Reversal of Fortune, chaque mot, chaque phrase est plus important que tout. Sur Reversal of Fortune, je connaissais des scènes entières par cœur. J’étais passionné par le dialogue. Quand l’acteur qui jouait l’avocat disait du mal d’un dialogue, j’étais furieux et je réagissais comme si c’était mon propre dialogue.

    Marelle : J’ai lu que vous vouliez réaliser une pure comédie.

    Barbet Schroeder : Je l’ai fait un peu à travers tous mes films américains. Mon rêve était de faire une « comédie noire » où on ne fait pas de l’esprit, mais où on rigole vraiment. Je n’ai jamais trouvé un scénario qui corresponde totalement à cela.

    Marelle : J’aime plutôt bien Murder by Numbers (Calculs meurtriers, 2002).

    Barbet Schroeder : Des producteurs m’avaient dit qu’ils étaient intéressés par un projet autour du thème de La Corde (1948) d’Alfred Hitchcock. J’ai commencé à penser à ce que cela pourrait donner aujourd’hui. Mais je dois dire que le thème du film me mettait mal à l’aise [Deux jeunes lycéens qui décident de commettre le crime parfait et de tuer un être humain gratuitement, ndlr]. Je l’ai traité en plus de manière très réaliste. C’était l’occasion de faire un film sur l’homosexualité. Si j’avais signalé aux producteurs que c’était une histoire homosexuelle, ils n’auraient même pas envisagé de financer ce projet. Il y a une histoire d’amour sous-jacente entre les deux jeunes personnages principaux. C’était très réussi au final parce que j’ai trouvé les acteurs qu’il fallait. La clef, c’était les acteurs. J’ai passé six mois à auditionner les acteurs de cet âge-là. C’est comme ça que j’ai trouvé Ryan Gosling et Michael Pitt.

    Barbet Schroeder, Ryan Gosling et Michael Pitt sur le tournage de Murder by Numbers 

    Marelle : Oui, c’était l’un des premiers grands rôles de Ryan Gosling. Je trouve aussi Michael Pitt remarquable.

    Barbet Schroeder : Oui, je les trouvais aussi bons l’un que l’autre. Le génie de Ryan était aveuglant. Une des grandes raisons pour lesquelles j’ai travaillé en Amérique, c’est parce qu’il y a des acteurs incroyables qui sont totalement dévoués à leur rôle… En Amérique, la tradition de l’Actor’s Studio est énorme. Ça donne un sérieux à beaucoup d’acteurs dans l’approche de leur travail. Pour avoir de bons acteurs, il faut avoir de bons dialogues, justes, profonds, qui me donnent envie de les apprendre par cœur… J’avais également un chef opérateur magnifique, Luciano Tovoli, qui savait très bien photographier les acteurs. J’étais partenaire avec Susan Hoffman qui s’occupait à l’origine du département scénario de la Cannon. Elle repérait tout de suite les problèmes à résoudre dans les scénarios. C’est un don rarissime ! Beaucoup de producteurs étaient incapables de faire ce travail. Quand on allait voir les gens des studios, ils savaient qu’on était capable d’améliorer les scénarios. Mon association avec elle comme coproductrice a été essentielle durant ma carrière américaine. Le monteur Lee Percy était aussi important pour moi. Je l’ai même fait venir à Paris pour améliorer le premier montage de mon film colombien La Vierge des tueurs (2000). En rassemblant tous ces éléments et collaborateurs, on a des films très excitants à faire. Je n’ai jamais accepté une commande que je n’aurais pas adoré réaliser sans avoir écouté leurs suggestions.

    Marelle : Pourquoi avez-vous quitté les États-Unis après Murder by Numbers ?

    Barbet Schroeder : Parce que toute ma vie, j’ai rêvé de faire des films en Colombie. Sur plusieurs projets avancés avec des scénarios, j’en ai réalisé un seul : La Vierge des tueurs.  J’avais aussi un projet de film en Chine, en chinois, avec des stars du cinéma chinois. Le scénario était très avancé, écrit par un écrivain chinois avec une intrigue très policière, un peu politique. Mais l’évolution politique du pays a tout changé… En revenant du tournage et du montage à Medellín, j’avais un premier vol réservé pour Shanghai pour y passer le 1er janvier, et commencer un repérage… Un peu plus tard je crois que j’ai prouvé que c’était possible en réalisant Inju : la Bête dans l’ombre  (2008), un film entièrement tourné au Japon avec une équipe japonaise parlant seulement japonais et avec des très bons acteurs japonais (et bien sûr Benoît Magimel qui ne parlait que français). 

    Marelle : Vous avez toujours posé un regard critique sur Hollywood. Par exemple, en avril 1996 à Positif (n° 422), vous déclariez : « Ma vision de Hollywood n’est pas gaie ; ce qui s’y passe est terriblement déprimant. » 

    Barbet Schroeder : Non j’ai toujours considéré que depuis le début du cinéma, Hollywood était au cinéma ce que Venise ou Florence étaient à la peinture. Quand je suis arrivé aux États-Unis, j’ai réalisé rapidement qu’Hollywood n’existait plus pour moi. C’était fini. Par exemple, Samuel Fuller était chez lui à écrire des scénarios dont personne ne voulait. Nicholas Ray ne pouvait même plus mettre les pieds à Hollywood. Bien sûr, il restait des gens extraordinaires comme Francis Ford Coppola ou Martin Scorsese, qui d’ailleurs se tenaient à l’écart de Hollywood, à San Francisco ou à New York. Les grands cinéastes que j’admirais ne travaillaient plus, c’était tragique et angoissant pour moi.

    Marelle : Je voudrais terminer en vous demandant votre point de vue sur le cinéma américain actuel.

    Barbet Schroeder : Il y a des chefs-d’œuvre de temps en temps, mais beaucoup de films sont faits devant des écrans verts dans la production en général. Ce sont des collections d’effets spéciaux qui se soucient peu de la crédibilité. Mais j’étais fasciné par les effets spéciaux. Quand je revenais de temps en temps d’Hollywood en France, je parlais à Éric Rohmer en long en large et en travers de ce qu’on pouvait faire avec les nouvelles technologies. C’est ça qui lui a donné l’idée de faire L’Anglaise et le Duc (2001) où il a eu recours au numérique et au fond vert.

    Romain Dupeyras
    Note : Barfly est disponible en Blu-Ray/DVD chez ESC Editions, JF partagerait appartement est disponible en Blu-Ray/DVD chez BQHL Éditions, Koko, le gorille qui parle est disponible en Blu-Ray/DVD dans le coffret Barbet Schroeder : Un regard sur le monde chez Carlotta Films, Le Mystère von Bülow est disponible en Blu-Ray/DVD chez L’atelier d’images.

  • Entretien avec Jean-Max Causse 

    Samedi à midi précise, Jean-Max Causse nous accueille dans la salle rouge Marilyn de la Filmothèque du Quartier Latin, dont il est propriétaire. Il lance la projection de deux courts métrages qu’il a lui-même réalisés. L’un des deux est « plus triste », nous prévient-il. Le premier film, intitulé Cinéma, est un roman photo mélancolique où Jean-Max raconte des anecdotes avec son ami François Truffaut, son mentor Henri Langlois et même Jim Morrison… Le second lui tient encore davantage à cœur et traite de l’incendie du collège Edouard Pailleron à Paris où il a perdu sa fille Christine en 1973. C’est bien ce rapport entre cinéma et intime qui peut définir en premier lieu Jean-Max Causse. Exploitant enthousiaste de salles de cinéma depuis plus de 50 ans, il a cofondé avec Jean-Marie Rodon en 1966 le réseau Action, un des plus importants circuits de cinéma d’art et essai de Paris. Si l’on peut voir et revoir en salle de nombreux classiques tels que The Shop Around the Corner de Ernst Lubitsch, c’est bien grâce à lui. Grand amoureux du cinéma américain, les goûts de Jean-Max se reflètent encore et toujours dans la programmation de la Filmothèque : une rétrospective de trois films de la période anglaise d’Hitchcock et la ressortie de The Strong Man de Frank Capra. On peut avoir le plaisir de croiser parfois Jean-Max à la Filmothèque, toujours d’attaque pour nous raconter ses belles histoires de cinéma. 

    Logo des studios Action, où l’on peut reconnaître la silhouette de Gilda, protagoniste du film éponyme de Charles Vidor

    Marelle : Quand avez-vous repris la salle de la Filmothèque du Quartier Latin ?

    Jean-Max Causse : J’ai repris la salle en 2006 avec mon fils François. Il était prof de français en banlieue pendant dix ans : il n’en pouvait plus. Il a préféré supporter son père que ses élèves. Cette salle était la propriété d’une exploitante spécialiste de films en espagnol et en persan. Elle avait une seconde salle qui s’appelait Le Latina et le cinéma ici lui faisait du tort. On l’a donc acheté. Elle faisait 48 000 entrées par an, et on en fait maintenant 110 000. C’est une rue d’exception ici. On évite de trop se marcher sur les pieds avec les autres cinémas [Le Champo et le Reflet Médicis, ndlr]. Quand Quentin Tarantino écrivait Inglourious Basterds dans le bistrot d’en face, il venait le soir voir des westerns à la Filmothèque pour s’aérer l’esprit.

    Marelle : Vous êtes arrivés à Paris en 1965. Êtes-vous arrivé dans la capitale pour travailler dans le monde du cinéma ?

    Jean-Max Causse : J’ai eu une jeunesse heureuse avec mes parents à Clermont-Ferrand. Puis je suis parti au service militaire. Avant de partir, j’avais un peu de temps, six mois environ,  j’ai donc été assistant de Claude Chabrol à ce moment-là, sur Les Godelureaux (1961, ndlr). Puis je suis parti pendant dix-huit mois, dans les parachutistes d’infanterie de marine, ce qui m’a évité l’Algérie. Mon rêve, c’était de faire l’IDHEC [Institut des hautes études cinématographiques, aujourd’hui FEMIS, ndlr] mais j’ai vu que mes parents tiquaient à l’idée de me laisser seul à Paris. J’ai donc fait la seule école supérieure à Clermont-Ferrand à l’époque, qui était l’école supérieure de commerce. Il y avait un ciné-club très actif à Clermont-Ferrand où j’allais régulièrement. Le premier film qui m’a vraiment marqué étaitViva Villa ! (1934, ndlr) de Jack Conway, une biographie de Pancho Villa. Je l’avais vu le jour où ma grand-mère est morte. 

    Marelle : Comment s’est passée votre expérience sur le film de Chabrol ?

    Jean-Max Causse : Ce n’était pas tout à fait mon premier contact avec la profession. J’avais déjà fait un stage chez Pathé. J’aimais beaucoup Chabrol. J’apportais les sandwichs (rires). Bon, le film était un peu négligeable mais j’ai appris énormément de choses en observant.

    Marelle : Pendant votre service militaire, vous avez été muté au service cinéma des armées.

    Jean-Max Causse : Oui, j’ai fait deux courts-métrages. Il y en avait un qui s’appelait L’Attaque de la patrouille où je me suis pris pour John Ford dans la forêt de Fontainebleau, mais l’opérateur a merdé et rien de ce que nous avons filmé n’était plus utilisable. L’autre, intitulé Accident d’arme, était sans intérêt. Je ne regrette pas, j’ai beaucoup appris en étant parachutiste. Je regrette seulement de ne pas avoir fait l’IDHEC.

    Marelle : Quand a commencé votre activité dans l’exploitation ?

    Jean-Max Causse : Après le service, j’ai été jeune cadre dans une compagnie d’assurance pendant un an et demi. Le matin on était deux avec Jean-Marie Rodon, un type de Sciences Po qui deviendra par la suite mon associé. Le matin, on était dans les bureaux à faire le travail classique et l’après-midi on avait un bureau à nous pour réfléchir à ce qu’on avait fait le matin. On a vu la neurasthénie arriver à grand pas (rires). Il y avait une salle de cinéma à côté de la compagnie qui s’appelait le Lafayette. Le propriétaire était un Pied-noir qui avait coupé le cinéma en deux : un bistrot et la salle. Ce qui l’intéressait, c’était le bistrot, et quand il y avait un peu de monde il appelait un opérateur et faisait tourner. Il nous a fait un crédit pas possible en croyant que ça n’allait pas marcher mais pourtant on a réussi à racheter la salle. On est bien tombé, à un moment où Henri Langlois à la Cinémathèque s’orientait vers des cinématographies peu diffusées et abandonnait le cinéma classique américain. On s’est donc rué sur ce cinéma hollywoodien classique et ça a marché dès le début.

    La Filmothèque du Quartier Latin, rue Champollion

    Marelle : Vous vous êtes diversifiés par la suite ?

    Jean-Max Causse : On a aussi diffusé de jeunes cinéastes. Nous sommes les seuls par exemple à avoir sorti le premier film de Jim Jarmusch, Permanent Vacation (1980, ndlr). Je m’en souviendrai toujours. On était à l’Action Lafayette et il y avait un grand escalier. On voit un type arriver avec une bobine 16 mm sous le bras qui demande à sortir son film. On regarde le film mais on ne saute pas en l’air. Mais le gars avait tout de même traversé l’Atlantique avec sa bobine et on ne pouvait le jeter. On a donc sorti le film, sans qu’il soit pour autant particulièrement reconnaissant, parce que les films suivants, qui ont mieux marché, on ne les a pas eus. En dehors de ça, on a sorti assez peu de nouveautés… On a fait majoritairement du cinéma de répertoire.


    Marelle : Le cinéma Action Lafayette, que vous avez racheté avec votre acolyte Jean-Marie Rodon en 1966, était donc à l’origine du circuit Action ?

    Jean-Max Causse : Oui. Après il y a eu l’Action République en 1969. Et on est passé rive gauche avec l’Action Christine en 1972, l’Action Écoles en 1977 et le Grand Action en 1983. On s’est démultiplié mais avec toujours 90 % de classiques et 10 % de nouveautés. Après quarante ans d’association, on ne s’entendait plus avec Jean-Marie Rodon. C’est pour ça que j’ai fini ici, à la Filmothèque. 


    Marelle : Comment s’est déroulée votre collaboration avec Jean-Marie Rodon ?

    Jean-Max Causse : Moi,  je m’occupais plutôt de la programmation et Jean-Marie du côté financier et technique. On s’entendait bien jusqu’au moment où on n’avait plus les mêmes idées et il valait mieux se séparer. On s’était rencontré dans cette compagnie d’assurance et il s’emmerdait autant que moi. Le financement était assuré grâce à une banque de l’Isère, que Jean-Marie connaissait.

    Marelle : Vous étiez alors exploitants et distributeurs ?

    Jean-Max Causse : On était exploitants, distributeurs et projectionnistes au tout début parce qu’on continuait notre boulot dans la compagnie d’assurance et on faisait tout dans la salle à partir de 17h. On n’avait pas les moyens de se payer un projectionniste. On faisait au départ un film par jour et plusieurs films par jour ensuite. C’est à l’Action Lafayette que j’ai rencontré François Truffaut qui habitait le quartier et qui venait très souvent. Jean-Luc Godard venait aussi mais il était un peu casse-pieds. Quand il y avait des projections de films muets, Godard criait : « Coupez le son ». Il détestait la musique d’accompagnement pour les films muets (rires).

    Marelle : J’ai entendu qu’il y avait eu beaucoup de monde à l’Action Lafayette lors de l’affaire Langlois en février 1968. 

    Jean-Max Causse : Oui, c’était une brochette incroyable avec Jean Renoir, Nicholas Ray, toute la Nouvelle Vague… On recevait le comité de défense d’Henri Langlois à l’Action Lafayette, sans Langlois d’ailleurs. Il y avait une grande conférence de presse alors que la Cinémathèque était gardée par les policiers.

    Marelle : Vous étiez un spectateur assidu de la Cinémathèque française ?

    Jean-Max Causse :  Je suis un enfant de la Cinémathèque de Langlois. J’allais au départ rue d’Ulm et ensuite dans la très belle salle de Chaillot. On allait d’ailleurs distribuer les tracts de notre salle à Chaillot mais Henri Langlois n’aimait pas beaucoup cela. Il n’osait pas trop nous engueuler mais on sentait que ça lui plaisait à moitié. Langlois m’a énormément appris. La salle rue d’Ulm était en sous-sol, on descendait l’escalier et on allait s’écraser contre la porte de la Cinémathèque. Quand Langlois ouvrait la porte, c’était un flot humain qui allait s’asseoir sur des chaises en bois et quelques fois on ne savait pas ce qu’on allait voir. Mais c’était Langlois, donc on avait toujours quelque chose d’intéressant.

    Marelle : Quel était le public de l’Action Lafayette ? Un public populaire, intellectuel ?

    Jean-Max Causse : C’était déjà un peu le même public que la Filmothèque. Plutôt du troisième âge en après-midi et des étudiants le soir. On avait construit une petite salle 45 places et la projection se faisait par un périscope, pour que les deux salles aient la même cabine. On était équipé en double poste de projection 35 mm et en 70 mm même. On a projeté Alamo (1960, ndlr) en 70 mm par exemple. Ça avait un son particulier quand ça tournait, le 70 mm, et ça avait une qualité d’image formidable !


    Marelle : Quels étaient vos rapports avec les autres circuits, notamment le circuit Olympic ou 14 juillet ?

    Jean-Max Causse : Pour le circuit Olympic, c’est nous qui avions formé Frédéric Mitterrand. Je crois que nous ne sommes pas pour rien pour la création de l’Olympic. Par contre, en ce qui concerne le circuit 14 Juillet, ça ne s’est pas très bien passé avec eux.

    Marelle : Plus tard, vous êtes devenus distributeurs afin de rééditer des films et tirer des copies neuves.

    Jean-Max Causse : On a ressorti Pat Garrett et Billy le Kid de Sam Peckinpah en 1991 par exemple. Le film avait été massacré à l’époque. Il durait une heure trente à sa sortie en 1973 alors qu’il fait normalement un peu plus de deux heures. L’histoire est racontée à l’envers et les producteurs de la MGM ont alors remonté le film sans l’accord de Sam Peckinpah, de peur que le public américain ne comprenne rien. Nous voulions revenir à la version originale et elle existait. On a demandé l’autorisation aux patrons de Turner d’importer la version authentique et ils ont accepté. On a toujours eu de bonnes relations avec les Américains, meilleures qu’avec les Français… On a aussi ressorti Reflets dans un œil d’or (1967, ndlr) de John Huston. Huston avait voulu faire un film avec des teintes mordorées. Quand il a amené ça à la Warner, les producteurs voulaient un film en couleur et pas un monochrome. Ils ont donc retravaillé complètement la couleur. Sous un bureau, on a retrouvé une copie dite « dorée » du film de John Huston et on a pu la diffuser.

    L’affiche de la ressortie 3D de Le Crime était presque parfait 

    Marelle : Vous avez dit que vous vouliez projeter à nouveau Le Crime était presque parfait en 3D ?

    Jean-Max Causse : On l’avait fait en 1982 sur l’écran panoramique de la salle Langlois du Grand Action et mon rêve est de le refaire ici à la Filmothèque mais c’est très compliqué. Il existe un DCP relief mais il faut un objectif spécial qui ne s’adapte pas sur nos projecteurs et qui coûte très cher. Hitchcock était un grand technicien qui a utilisé le relief pour Le Crime était presque parfait et le VistaVision pour certains films notamment La Mort aux trousses. Le VistaVision était un procédé de défilement horizontal qui permettait d’avoir une grande netteté, une grande définition. Hitchcock disait : « Je n’emploie pas le scope car je ne sais pas quoi mettre à droite et à gauche de l’image. » Truffaut m’avait présenté Hitchcock à la Cinémathèque française mais il y avait tellement de monde que j’ai seulement pu le saluer.

    Marelle : Quelle ressortie vous a le plus marqué ?

    Jean-Max Causse : Le grand événement c’était The Shop Around the Corner à l’Action Christine en 1986. On avait fait 150 000 entrées ! Il y a des gens connus qui en ont parlé à la télévision et cela a démarré là-dessus. Le film était passé inaperçu à sa sortie en 1945. En ce moment, on est en train de travailler sur la ressortie de La Rose pourpre du Caire (1985, ndlr). Woody Allen ne veut pas que le film soit numérisé. Mais on a demandé de nous tirer une copie neuve depuis le négatif aux États-Unis. 

    Marelle : Vous projetez encore actuellement des films en pellicule ?

    Jean-Max Causse : Oui mais de moins en moins. On a encore un double poste mais on ne tourne plus sur deux appareils maintenant. 

    Marelle : Comment avez-vous vécu le passage de la pellicule au numérique ?

    Jean-Max Causse : Le problème a été surtout le remplacement, dans les projecteurs, des arcs charbon par les lampes au xénon dans les années 1970. Le charbon donnait quelque chose de très contrasté alors que la lampe donne quelque chose de plus uniforme. Le 35 mm a disparu complètement à part aux Écoles Cinema Clubou à la Cinémathèque et je ne parle pas du 70 mm. On ne trouve plus beaucoup d’opérateurs. Il faut bien connaître le 35 mm. Projeter du 35 mm c’est facile, bien projeter du 35 mm c’est plus difficile. Pour le DCP, il y a un code qu’on nous donne et qui permet de diffuser le film. On ne peut pas diffuser sans autorisation.

    Marelle : Vous avez réalisé un long-métrage en 1972, Le Franc-tireur avec Philippe Léotard. Comment avez-vous eu l’idée de faire un film ?

    Jean-Max Causse : L’idée de départ, c’était de réaliser un western. Quand je faisais mes études à Clermont-Ferrand, j’avais rencontré Roger Taverne qui était aussi un fan de cinéma et avec qui j’ai écrit et réalisé ce film. On avait un producteur, Francis Leroi, qui était un producteur de films pornographiques (je ne sais pas pourquoi il s’est intéressé à notre film d’ailleurs…). On tournait dans le Vercors, à 600 kilomètres de Paris, avec trois quarts d’heure de marche pour arriver au lieu de tournage… c’était très sportif. Heureusement, on était deux réalisateurs et on avait la liberté sur l’image et sur le choix des acteurs, d’où Philippe Léotard qui m’avait été présenté par Truffaut. Pour le reste, c’était une équipe plutôt spécialisée dans les films pornos, et qui avait donc l’habitude de tourner dans une chambre. Là, ça leur changeait de tourner à 2000 mètres d’altitude (rires). On s’était réparti le tournage avec Roger Taverne : un jour l’un, un jour l’autre. J’avais demandé à Truffaut d’être conseiller technique sur mon film mais il m’a répondu : « Je ne veux pas parce que tout le monde me le demande et je refuse systématiquement. » Le lendemain, Claude de Givray [le coscénariste de Baisers volés et de Domicile conjugal, ndlr] s’est proposé d’être mon conseiller technique. Il n’a jamais vu le film, il n’est jamais venu sur le tournage mais ça a été un conseiller technique parfait (rires). Au-delà de tout ça, c’était une très bonne expérience.

    Marelle : J’ai lu que le film avait été boycotté à sa sortie…

    Jean-Max Causse : C’était encore l’époque gaulliste. La Résistance était un sujet tabou et il fallait en parler avec respect. Le film n’est pourtant pas anti-résistant ni même anti-gaulliste. Mais le seul personnage qui soit résistant et militaire se fait descendre… 


    Marelle : Le film dure 1h12. C’était prévu que le film soit aussi court ?

    Jean-Max Causse : On n’a pas pu tourner la fin qu’on avait écrit car il n’y avait plus d’argent, plus de temps… Le personnage de Philippe Léotard devait monter d’un côté de la montagne et l’Allemand de l’autre côté. Ils devaient se canarder et se tuer tous les deux au sommet de la montagne. Il devait y avoir un plan à la Sergio Leone où la caméra montait avec les deux cadavres gisant. On a donc fait une fin qui a plu au public mais pas à nous.

    Marelle : Je voulais vous demander votre opinion sur la cinéphilie actuelle…

    Jean-Max Causse : On fait un boulot de formation. Il y a des habitués qui viennent tous les jours comme il y en avait à l’époque à la Cinémathèque. Ils apprennent. Il y a pleins de personnes, même âgées, qui apprennent le cinéma chez nous. Je pense qu’on est un bon complément de la Cinémathèque. On a aussi 11 ciné-clubs cette année, ce qui est pas mal !

    Marelle :Pour finir, quel film diffusé à la Filmothèque conseillez-vous particulièrement ?

    Jean-Max Causse : On ressort bientôt un mélodrame japonais très rare, remarquable et que je n’avais jamais vu : Rivière de nuit (1956, ndlr) de Kōzaburō Yoshimura. Il y a des couleurs superbes, très tranchées.

    Romain Dupeyras