Catégorie : Essais

  • La guerre qui vient, Krasznahorkai et nous

    1.

    Quand nous étions enfants, nous jouions à la guerre. Dans la cour de récréation, nous étions des soldats américains débarquant sur les plages de Normandie, des robots du futur colonisant une planète sauvage, plus rarement des Romains et des Gaulois. Je me souviens d’été entiers passés dans le parc qui entoure la maison de mes grands-parents, à bâtir des fortins avec des morceaux de bois morts, à courir dans les prés avec des bâtons, toujours battu par mes cousins plus grands que moi, jamais lassé.

    Je regarde une vieille photo de moi, prise là-bas. J’ai quatre ou cinq ans, les yeux très sombres et les cheveux encore blonds (bientôt ils seront châtains). Je suis vêtu d’une cuirasse ; à ma gauche, ma sœur, habillée en princesse, me tient le bras ; elle est aussi grande que moi, et ses yeux sont fermés. Au bout de l’autre bras, ma main tient une épée.

    Dans le même carton où je conserve la photo, je retrouve mes vieux dessins d’enfant. Il y a une quantité invraisemblable de batailles, d’escarmouches, de monstres plein de dents dévorant de pauvres bonhommes bâtons. Ce qui retient le plus mon attention, ce ne sont pas des dessins à proprement parler, mais des cartes. Je trouve une collection entière de mondes inventés, pays fantastiques, planètes exotiques, avec leurs continents soigneusement représentés, des chaînes montagneuses figurées par des myriades de petits triangles, des fleuves et des frontières en rouge. Sur certaines, j’ai dessiné des flèches, vestiges de plans d’invasions minutieusement étudiés par des généraux imaginaires.

    2. 

    Quelques années plus tôt, vers la fin des années 90, Gyorgi Korim, le héros de Guerre et guerre de László Krasznahorkai, quitte sa Hongrie natale à bord d’un avion, pour atterrir à New York. Pour seul bagage, il emporte un mystérieux manuscrit volé dans des archives nationales. Que contient ce manuscrit ? Le lecteur met du temps à le savoir. Mais il semblerait qu’il relate le voyage de quatre anges à travers l’histoire de l’Europe… 

    Sans ordre chronologique aucun, les quatre anges se rendent sur le chantier de la cathédrale de Cologne, au milieu du XIXe siècle, sur les pierres du mur d’Hadrien, dans la Venise pacifiste du doge Tommaso Mocenigo. Chaque fois, ils croient trouver un havre de paix durable – chaque fois, pourtant, la guerre revient. Ainsi, Guerre et guerre, c’est tout l’inverse du Rivage des Syrtes : chez Gracq, on attend interminablement une guerre qui ne vient pas ; chez Krasznahorkai, on sait que la guerre revient tout le temps.

    3. 

    Dans ma famille, il y avait eu beaucoup de militaires, et la guerre était chose naturelle. Mon grand-père, colonel à la retraite, avait comme de nombreux jeunes gens de sa génération combattu en Algérie. J’ai gardé un manuscrit (encore un) où il raconte son expérience là-bas, ses missions, et quelques combats auxquels il a pris part dans le désert. On y trouve le récit d’une embuscade au cours de laquelle il raconte avoir abattu un Fellaga. Ensuite, la guerre, finie, il a vécu la vie que vivent les militaires en temps de paix, d’affectation en affectation, de Berlin encore sous occupation tripartite à Saint-Germain-en-Laye, du Maroc à la Dordogne, où bien des années plus tard je devais, dans le parc où il passait la tondeuse une fois par semaine, jouer au chevalier avec mes bâtons.

    Son père avant lui avait été officier. Lors de la guerre de 14, deux de ses oncles, les frères de son père, sont morts. Ils s’appelaient Jean et Charles ; en mémoire de leurs deux oncles, mon grand-père fut appelé Jean, et son frère Charles. C’est une banalité : les vivants prennent la place des morts – et, prenant leur place, ils prennent aussi leur nom. Une question que je me suis souvent posée, cependant : prennent-ils aussi leur destin ? 

    4. 

    Korim recopie le manuscrit sur un site internet. Chaque soir, il met en ligne le produit de son travail, pour que l’humanité reçoive son message. Et chaque soir, une fois sa journée finie, dans la cuisine commune, il raconte l’histoire qu’il vient d’écrire à sa logeuse. Chez Korim, nulle tristesse, nul désenchantement – au contraire, une sorte d’enthousiasme mystique, la fièvre allumée, entretenue jour après jour, de l’approche d’une vérité. Mais laquelle ?

    Celle-ci. À chaque étape de leur parcours, les anges rencontrent une figure diabolique : Mastemann. Il reparaît chaque fois sous des atours différents, mais c’est toujours avec lui que la guerre et la violence reprennent. C’est lui qui, par la bouche d’un cocher qu’il a ensorcelé, exprime la vérité du roman :

    « L’ESPRIT DE LA GUERRE DOMINE LA VIE HUMAINE, car ici le cocher se lança dans un éloge de la guerre, the glorification of war, expliquant que les actes d’héroïsme élevaient l’homme, que l’homme aspirait à la grandeur, que celle-ci ne découlait pas simplement de la capacité à accomplir un acte héroïque, mais de l’acte en lui-même, qui ne pouvait se concevoir, s’exprimer, s’accomplir que dans la mise en danger, au paroxysme du danger, fit le cocher en utilisant des mots qui de toute évidence n’étaient pas de lui, lorsque la vie était durablement menacée, autrement dit dans la guerre : LA VERITÉ RÉSIDE DANS LA VICTOIRE. »

    On n’échappe pas à la guerre – plus encore : la paix n’est jamais une paix pleine et entière, elle n’est qu’un répit, la reprise de son soufflé, une trêve entre deux périodes de guerres. Et c’est dans la guerre que l’espèce humaine trouve l’accomplissement de son destin.

    5.

    Un été, je devais avoir sept ou huit ans, nous avions réuni tous mes cousins, et autour de la maison, faisant de tout le village notre champ de bataille, nous avons joué à la guerre toute une journée. Je me souviens très bien. Il y avait deux camps : d’un côté les plus grands, de l’autre les plus petits. Les plus grands avaient de vrais fusils, trouvés dans des armoires, ou bien des armes en bois tellement bien imitées que nous les croyions vraies. Les plus petits, dont je faisais partie, devaient se contenter de bâtons (moi, cela ne me dérangeait pas, car je les avais depuis toujours transformés en armes vraies par ma simple imagination), de boucliers découpés dans des cartons, et d’armures grossièrement improvisées. 

    L’enjeu fut, je crois, la conquête de la butte sur laquelle était construite une chapelle. Cette butte dominait tout le village, on la voyait de partout, et d’elle on voyait tout. Je ne sais quelle fièvre nous pris tout l’après-midi, mais il advint que nous combattîmes avec la dernière énergie pour le contrôle de cette place, nous accordant des trêves, de temps en temps, pour retourner boire de l’eau, ou fourbir de nouveaux plans. L’issue de la bataille, je ne m’en souviens plus. Mais il me reste des images vives d’enfants qui jouaient à la guerre, et qui y jouaient si bien qu’ils en oubliaient la vraie vie, leurs liens de parenté – le rêve que nous vivions nous dévorait tout entier de sa logique infernale.

    6.

    Que signifiait pour nous jouer à la guerre ? Cherchions-nous, comme Mastemann, à nous prouver que nous étions des héros ? Que signifiait pour mon grand-père, faire la guerre, quand il la faisait pour de vrai ? Il est vrai que la guerre est le lieu du courage : on y prouve sa bravoure, on y noue des liens de solidarité avec ses camarades d’une force incomparable. Il y a, dans la guerre, ainsi que le disait Hegel, une sorte d’absolu éthique où, la vie étant en jeu, on atteint au sommet de la morale : l’héroïsme. Mais dans le manuscrit de mon grand-père, je n’ai pas lu d’actions d’éclats ; s’il a la bonne conscience d’un homme qui trouve que son travail et juste, et se félicite de l’accomplir jusqu’au bout (y compris quand cela implique de tuer), il n’y a dans sa représentation de lui-même aucune gloire en excès. Il n’est pas un héros ; un simple fonctionnaire du devoir.

    L’historien Christian Ingrao raconte qu’après la guerre de 14, la guerre dans laquelle sont morts les deux frères Jean et Charles, où sont morts, comme eux, plus d’un million de soldats français, les soldats Allemands démobilisés rapportèrent leurs armes chez eux. L’Etat allemand, alors en crise, n’avait pas les moyens de les récupérer. Pendant plusieurs années, les armes dormirent dans des combles, des armoires, des caves, avant qu’une nouvelle génération, qui n’avait pas connu la guerre, grandisse et les ressorte de leur oubli dans ses jeux d’enfant. La guerre dormait elle aussi, et un jour, vers la fin de l’année 1939, elle se réveilla.

    Mon grand-père avait six ans, et il passa toute sa guerre au Maroc, où ses parents vivaient, relativement à l’abri en comparaison des Français de métropole. Dans son manuscrit, il raconte que ces années furent les plus belles de toute sa vie ; et quand il eut l’occasion, plus tard, d’y repasser du temps, je crois qu’il fut très heureux. Souvent, je me demande à quoi il passait ses journées. Jouait-il à la guerre ? Probablement. Y jouait-il comme moi, quand, presque soixante-dix plus tard, je jouais à la guerre dans sa propriété tranquille du Périgord ? Probablement pas. Son enfance avait poussé sur un terreau belliqueux. La mienne sur un continent en paix depuis plusieurs décennies.

    Pourtant, je ne peux pas voir entre lui et moi, entre un homme qui a tué et pour qui il eût été honorable de mourir pour la France, et moi, un petit garçon élevé dans un pays en paix depuis près de quatre-vingt ans, de rupture nette. Les périodes de l’histoire ne sont pas des cloisons étanches qui retiennent les évènements séparés les uns des autres. Il y a, dans la nuit des rêves que nos aïeux nourrirent, un peu du vacarme qui secoue nos propres nuits. La mémoire vit. 

    7. 

    Quand je m’imagine Krasznahorkai – je veux dire, quand je passe ce nom dans ma tête, et que je me laisse aller à la rêverie – je me figure des paysages désolés d’âpres montagnes, parsemés d’installations usées, comme ceux de Damnation, de son ami Béla Tarr. Je pense encore au Berlin des Ailes du désir, dont Peter Handke, un Autrichien, a écrit le scénario. Pour un Français comme moi, c’est-à-dire un extrême-occidental uniquement renseigné par ses lectures et ses visionnages de films, tout le paysage de ce que Kundera appelle « l’Europe centrale » est un paysage de villes ruinées, couvertes d’un voile en noir et blanc. Partout, on y a le sentiment que le monde est mort. Allemands, Hongrois, Autrichiens, Tchèques, Polonais, tous pour différentes raisons payèrent au XXe siècle le prix fort de la guerre et de l’occupation. Beaucoup d’entre eux vécurent pendant une quarantaine d’années à l’ombre du rideau de fer, dans ce qui nous semblait bêtement – à nous européens libéraux – l’Enfer réalisé sur Terre. 

    D’ailleurs, cette vue d’extrême-occidental n’est pas complètement injustifiée – elle n’est pas un cliché à 100% : Krasznahorkai ouvre son roman sur un immense paysage ferroviaire. Korim, sur un pont qui enjambe des voies, contemple les lignes et les trains, alors que le soleil décline. Partout de l’acier, du verre, le bruit des machines et le fracas des wagons. Une immense friche industrielle qui porte la marque de l’homme et de son industrie, mais qui, paradoxalement, renvoie aussi à la froideur, à l’homme en tant qu’il est absent, remplacé par les machines. Comble de cette désolation : Korim est encerclé par un groupe de jeunes gens qui veulent le détrousser, qui hésitent même, quelques instant, à le poignarder. Extrême solitude de l’humanité européenne qui n’en finit pas de sortir de son après-guerre.

    8. 

    Le roman est une science – il prétend nous apprendre quelque chose. Guerre et guerre ressemble à l’intérieur d’une église plongée dans le noir. Ses parties iréniques sont comme autant de vitraux lumineux et détaillés, qui alternent avec des murs sombres, lisses, sans relief, tristes comme une guerre. Si le roman m’a amené à quelque chose, c’est à cela : la conscience de l’essentielle continuité, inaccessible à un enfant naïf, qui existe entre les fils dont est tissée l’Histoire. Guerre et paix n’alternent pas comme les deux cases d’un jeu de l’oie, où l’on a la chance ou la malchance de tomber au gré du hasard. L’un et l’autre sont continus, quand on croit sortir de l’un en entrant dans l’autre, on ne le quitte jamais vraiment. Mais quelle est la marque de cette continuité ? Pourquoi la paix n’est-elle qu’une annexe de la paix ? Cela aussi, je crois que je l’ai compris : c’est l’imagination qui construit des ponts. Les images qui se gravèrent sur la rétine de nos pères, de nos mères, ils nous les ont transmises comme un patrimoine.

    Des morts on prend la place, le nom, le destin, peut-être ; mais plus encore, les cauchemars qu’ils vécurent éveillés.

    Louis Doisy

  • Et si les crabes étaient des anges ?

    Dans l’étrange clair-obscur d’un soir d’été, un crabe traîne sur le rivage. Ses pinces claquent en cadence comme les aiguilles d’une horloge oubliée. Il avance de côté, furtif, presque insolent, et sous la lune défigurée, il semble danser une valse absurde avec les vagues. 

    Chaque mouvement semble être une prière silencieuse, un chant sans mot pour un Dieu qu’il ne peut comprendre. Et si ce crabe était un ange ? Un ange fatigué, déchu ou pire, recyclé par un Dieu qui aurait un faible pour les expériences grotesques ? C’est à cette idée qu’il faut s’arrêter. Pas pour y croire, non, mais pour se demander : pourquoi pas ?

    Les anges sont des constructions humaines. Des créatures de marbre et de lumière. Trop parfaits pour nos vies ébréchées. Leur peau brille, leurs ailes déploient une promesse de rédemption, et pourtant, leur regard est vide. Vous en avez déjà vu un, vous ? Non ? Par contre, un crabe, vous en avez croisé. Toujours au bord de quelque chose—une plage, une crevasse, votre assiette. Toujours entre deux mondes, comme s’ils savaient quelque chose que nous ignorons. Leur carapace est leur ciel, et leurs pinces sont des paraboles d’équilibre : une pour saisir, une pour couper, telle la balance de la justice. Un ange qui peut démembrer et juger. Là, il y a une vérité qui nous échappe.

    Et puis, les crabes sont des survivants. Ils sont là depuis des millions d’années, traversant des cataclysmes que même les anges des écritures ne sauraient contenir. Sous leur carapace, il y a une forme de grâce brute, une aptitude à endurer. Peut-être que les anges n’ont jamais été destinés à être immaculés. Peut-être qu’ils étaient censés être comme des crabes—endurants, imparfaits et étrangement majestueux.

    Imaginez un instant que Dieu, fatigué des symétries clichées et des figures d’épinal, ait voulu créer des anges qui ne tombent pas dans les conventions. Des anges qui rampent, qui mordent, qui résistent. Les crabes, dans leur absurdité magnifique, sont peut-être le plus grand pied de nez du divin. Regardez-les : leurs pattes fines comme des doigts maladroits, leur démarche oblique qui défie la logique. Ils sont l’antithèse de la majesté prévisible des anges. Ils sont le chaos dans un monde qui cherche à tout ordonner.

    Les anges des écritures apparaissent souvent avec une aura d’effroi. On les imagine puissants, inaccessibles, terrifiants dans leur splendeur. Mais si nous avons mal interprété leur nature ? Les anciens textes disent qu’ils protègent et punissent. N’est-ce pas exactement ce que fait un crabe ? Il garde jalousement son territoire, sa grotte ou son bout de sable, et il n’hésite pas à pincer si vous vous approchez trop près. Les anges n’étaient peut-être jamais censés être beaux ; ils étaient simplement censés être efficaces.

    Regardez leurs yeux perchés sur de longues tiges : deux phares étranges qui balayent l’horizon comme pour surveiller un royaume invisible. Chaque crabe, dans sa singularité maladroite, porte la marque d’une fonction divine—veiller, guetter, résister. Leur carapace, à la fois armure et cercueil, les ancre dans un rôle paradoxal : préserver la vie tout en acceptant l’inévitable. Ils naviguent à la frontière du sable et de l’eau, à mi-chemin entre la sécurité de la terre et l’étrangeté insondable de l’océan. Cette position liminaire en fait des êtres à part, des messagers silencieux entre deux dimensions. N’est-ce pas là le rôle des anges ? Traverser les royaumes, porter des nouvelles, des avertissements, des épreuves. Peut-être que dans leur déplacement latéral, les crabes nous montrent que la ligne droite n’est pas toujours la meilleure route. Et si leur lente progression étrange était un rappel à ralentir, à contempler, à embrasser la vie ?

    Et alors, en contemplant ce crabe, ce prétendu ange déchu, il me vient une question obsédante : et si la grâce n’était pas un vol majestueux dans le ciel, mais un lent ballet de chutes et de reprises, de répliques sur la terre ferme ? Un crabe qui avance, qui se détourne et qui recommence encore. Si les anges avaient ce rythme—d’un œil sur le ciel, l’autre sur la mer—peut-être nous offriraient-ils plus de sagesse que de peur. Mais je n’ai pas de réponse. Et peut-être qu’il n’y en a pas. Parce que parfois, un crabe est juste un crabe. Un ange, juste un ange. Et le monde, un foutu mélange de sel et de sable où on se débat. Pas de rédemption, juste des gestes. Pas d’illumination, juste des repas.

    Alors voilà, pour ceux qui, comme moi, se trouvent à chercher des réponses dans la chair et la mer, voici une recette de Crab-angel mayo, un plat qui, d’une certaine façon, vous dit tout ce que vous avez besoin de savoir : le sacré et le profane, la douceur et l’amertume, la vie et la mort, dans une bouchée.

    La recette du Crab-Angel Mayo : 

    Ingrédients :

    – 500g de chair de crabe fraîche (ou en conserve si vous êtes pressé, mais ne vous mentons pas, c’est mieux frais).

    – 1 avocat mûr (pour cette touche céleste, douce et gracieuse).

    – 2 cuillères à soupe de mayonnaise maison (ou de bonne mayonnaise du commerce, si vous êtes fatigué de jouer au chef).

    – 1 cuillère à soupe de moutarde de Dijon (pour le piquant de la vérité).

    – Le jus d’un citron (pour couper la lourdeur de l’existence).

    – 1 petite échalote, hachée finement (ça fait de l’ombre au soleil de l’illusion).

    – Quelques brins de ciboulette (pour ajouter un peu d’innocence).

    • Sel et poivre au goût (la vie n’est jamais complète sans un peu d’ironie).
    • Un verre de Chablis (et c’est là que tout prend son sens – pour l’accompagnement, ou la consolation, ou les deux, à choisir).

    Préparation :

    1. Commencez par libérer la chair du crabe. Ne la pressez pas, laissez-la respirer un instant, comme un artiste qui prend le temps de contempler sa toile avant de la toucher. Si vous choisissez un crabe en conserve, déversez son âme, mais assurez-vous de l’égoutter. Un crabe doit être vibrant de vie, pas noyé dans son propre liquide.
    1. L’avocat, ce fruit divin, écrasez-le avec soin. Ne cherchez pas la perfection. La beauté est dans les imperfections – des morceaux d’avocat qui flottent comme des souvenirs dans une mer tranquille.
    1. Mélangez la mayonnaise, la moutarde et le jus de citron. Ce n’est pas une simple sauce, mais un contraste de douceur et de vérité. Le tout doit être onctueux, mais avec un peu de caractère – comme une caresse suivie d’un éclat de lumière.
    2. Ajoutez l’échalote finement hachée, et la ciboulette pour une touche d’innocence fragile. Salez, poivrez selon votre humeur, mais souvenez-vous que l’assaisonnement est une métaphore du cœur : il faut parfois le relever, parfois le rendre plus doux.
    1. Mélangez délicatement, en veillant à ne pas détruire la beauté des morceaux de crabe. Laissez-les s’imprégner de la préparation, mais ne les soumettez pas à une transformation totale. Des morceaux de ciel sont faits pour rester intacts, même quand ils tombent dans la mer.
    1. Présentez ce mélange divin sur des crackers légers, du pain grillé doré, ou laissez-le simplement reposer sur une cuillère, en attendant que la mer vous parle. Et pendant que vous dégustez, versez un verre de Chablis bien frais, ce vin qui accompagne l’instant d’une conversation silencieuse entre la terre et la mer. Il effleure votre âme, tout comme cette recette effleure l’imaginaire.
    1. Prenez une gorgée, puis une bouchée, et laissez les saveurs fusionner comme des rêves partagés. La mayonnaise est douce, mais le crabe est plus qu’une simple chair – c’est un appel à l’infini. Un voyage sensoriel, à savourer lentement, avec chaque gorgée de Chablis pour marquer l’instant.

    Le plat est un peu comme un crabe—difficile à apprivoiser mais en même temps, en chaque bouchée, une révélation silencieuse. Parfois, la vérité n’est pas dans les grandes déclarations. Elle est dans le moindre petit détail : la saveur du crabe, le croquant de l’échalote, la douceur de l’avocat.Et si vous en avez assez de tout ça, juste souvenez-vous : un crabe est toujours là, à regarder la mer, sans se soucier de ce qu’il est censé être et peut être est-il un ange.

    Victor Cabras

  • L’ange 2.0

    J’aimerais qu’un jour, par pur hasard, on massacre des anges. Ce qui sera vu dans leur cadavre sera capital. Pour qui ?

    Nous le savons bien. Nous le savons bien, le divin étant délogé du ciel, les affaires terrestres sont le terreau fertile d’aventures encore inconcevables, pas enseignables. Du spirituel dans l’orgie, de la manie dans le hasard, du détachement le plus rigoureux dans le malheur jusqu’à l’absence totale de scrupules, l’homme a vécu quelques rajouts. Il est au centre de toutes les greffes. Chose dite depuis fort longtemps par des êtres fort sérieux, fort veineux, très spirituels. Je les trouve même très scientifiques. Qui pousse le souci du travail bien fait jusqu’à fendre, ouvrir, contempler son propre crâne ? Il n’est pourtant pas prouvé qu’on y trouve un éden – le champ de bataille doit être somptueux ! Logiquement, pratiquement, par pure curiosité ou bien poussé par l’envie de rire un large coup, que peut-on bien trouver dans un ange, en fait d’expérience intérieure ? Si l’on souhaite les rejoindre, ce qu’ont fait toutes les grandes natures – Bach ou Bataille – il est urgent d’en disséquer nombre, et de tout décrire exhaustivement.

    Il n’y a pas de hasard. On en a délogé un : saisi, ouvert, puis scruté. Il le fallait ! Les masses volaient jusqu’au musée pour voir l’angélique putréfaction. Et toutes furent étonnées. De quoi ? Du déjà-vu.

    La sueur d’un front, le sec de gorge, la fièvre auditive venaient de ce qui ne fut pas : une vie d’ange était possible.

    Le lendemain, on s’étripait devant l’hôtel de ville pour vérifier l’intérieur du voisin.

    Les soupçons, la peau n’était plus sûre, vérifions !

    Vérifions,

    Vérifions, pour en finir avec les ailes des anges,

    Pour en finir avec le châtrage physique.

    Dans tous les arts,

    Pour en finir avec les obstacles insidieusement placés,

    dans toutes les vies.

    Pour que les anges ne soient plus des sujets solides, mais des gargouilles hystériques, des moules à casser pour prendre leur place – nos modèles. Je ne vois plus de différences, et l’on ne verra plus de différences, entre les anges de Rublev et les homo-foutrissures de Bosch. Je ne vois même plus les théorèmes physiques : plus de chute, plus de gravité, mais une main souple et élancée, partant arracher en elle et dans l’Histoire et dans les hommes et dans les cieux ce qui doit chanter sa survie. Quelle joie d’avoir massacré nos enfants ! Désormais, la mort peut surgir partout, de derrière l’extase ou l’attente. Il faudra être le plus disponible à l’aléatoire – il n’a pas de hasard ! – afin de s’y dissoudre, se décentrer, s’augmenter d’expériences divines. L’ange ne s’augmente pas, il se fige de perfection ; l’homme peut, et doit être, homme et ange, et plus ange qu’ange. L’homme n’est plus, il arrive. Il sera plusieurs, plusieurs minéraux, plusieurs lits, plusieurs vents.

    Divinement, l’angélique saute de sacrifices en sacrifices – la pitié, l’intelligence, la piété, la prévention, l’altruisme,

    divinement, va et vient dans et sous la perfection,

    divinement, oubli par oubli, à pas légers, dans la perfection, va.

    Si tant de peintres accrochent des anges à leur toile, c’est par la rassurante exaltation d’avoir trouvé un frère. Et je ne parle pas par métaphore ou par référence.

    Je veux dire qu’il est capital de s’enfanter sans cesse autant qu’il chie du ciel une myriade de ces blonds ailés. Et de savoir rester son propre père et son propre fils. Un arbre pousse, de là où est entré le père dans le fils, là où l’inavouable acte arriva. Et il fallait qu’il arrive. Et, désormais, les feuilles de cet arbre offrent de l’ombre aux enfants du père et du fils, cette ombre qui repose et fait jouir. Ces racines qui lacèrent toutes les mauvaises herbes. Que notre flore interne soit un usinage d’identités multiples ! – nous aurions pu être des anges ?

    Un ange est Mozart qui ne meurt pas,

    on doit pouvoir vivre et être et être agencé comme Mozart qui ne meurt pas,

    Un ange est Mozart qui, lui-même, se vampirise, craque son écorce, fait peau neuve et ne meurt pas.

    Et c’est ce sang pas gâché qui abreuve nos lambeaux qui pendent. Tuer l’Ange, ce n’est pas promettre une vie autre, mais des vies croulantes les unes sur les autres.

    Tout homme léger va vers la face angélique de son existence. On peut être profond de légèreté.

    Il manie de larges espaces, des vues acides, et souffle leur souvenir partiel. Le futur sera pour lui son merveilleux passé continuellement creusé.

    Tout va vers un relâchement de sa surface ; un trou et du pue qui en sort. Tout va vers l’écoulement de ses foutrissures coulant dans un jus d’insatiable autorité, ayant le teint singulier de son être, de sa manière de se mouvoir.

    Matière qu’il désigne comme pierre de l’édifice de son désir : ce qui grince, couine et tiraille, ce qu’il faut injecter de désir, et d’un écho de rire, pour se l’approprier, l’accepter, en jouir, jouir de cette légèreté infernale.

    Je me souviens d’Artaud disant « Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer ».

    L’homme léger qui s’est fait Ange écorche ses mains car elles seront de vraies mains, se dénude car son corps sera un vrai corps, et pense entre l’abject et le ridicule ; son regard saura reconnaître alors l’Autre, dans un élan ascétique, se dépouillant de ses biens. Il veut être un Nous sans hiérarchie, chacune de ses branches internes rangées derrière un drapeau blanc. Il pourra habiter le monde par sa pensée, et plus seulement par ses hontes, sa mauvaise conscience qui le font marcher à reculons.

    Le monde spirituellement conçu par soi même est toujours l’enfer, il ne tarît aucune menace, et agit comme un lent contre-pouvoir. Mais c’est l’enfer dans soi, dans une brousse familièrement codifiée, qui rassure l’homme arraché, qui veut mieux souffrir comme peintre dans sa toile, que l’être seul, nu, dans la vie. Blanchot disait : « L’image est bonheur, mais près d’elle le néant séjourne ». On concentre, par l’appel de l’œil, une vie entière dans sa main. L’œuvre est un cadre de concentration. Et plus il est serré, plus il fait jaillir la gerbe qui stagne ; la vie intense est là. Si on sort de l’enfer autour de soi, il se trouvera ici, dans le fleuve, en soi, avec notre visage, s’avançant vers nous comme notre miroir.

    Dire que l’art intensifie la vie ne veut pas dire que l’art la calque, l’accélère, coupe les temps morts, les angles trop obtus. La montée des tripes, la gerbe plastique, les veines de la raison sont aussi intenses, et insensés, qu’ancrées dans les souterrains de la vie. Mais tout ce qui avait une valeur indépendamment du désir n’en a plus : l’énergie créatrice construit son habitat esthétique à partir de la seule impulsion des choses. Qui dort, mange, râle dans cette maison ? La pensée ; soit l’identité atomique et biologique qui, à la fois, vole en éclats, et court chercher les débris de sa belle personne. Motivée à ne pas mourir, à ne pas retomber dans les tripes, jetée horizontalement dans la vie, elle ingère des motifs réels. La seule direction qu’on puisse lui donner est celle qui l’emmène à son expansion, ou du moins sa survie. L’arrivée de l’énergie spirituelle par derrière la réalité n’a donc qu’une visée : la justification de son existence.

    Voilà Artaud, voilà Ernst, voilà Céline ; voilà des êtres et des œuvres qui n’ont pas à se justifier devant nous. La raison même d’un goût de l’existence, d’un style de crachat est leur survie. D’où ce mouvement incessant depuis la matière, de toiles en toiles, qui saute de raison d’être en raison d’être singulières.

    Anges vides de terre, nous, chants de terre, mélodies de cailloux; Seul intérêt de l’art : scruter les trous que l’on laisse dans la terre, notre trace.

    Thibaut Davenel

  • Récit d’une masterclasse ratée

    Sorrentino à Paris ! Une aubaine pour une bande de jeunes fascinés par le cinéma. Sorrentino, diraient-il avec prétention entre deux cigarettes, cet homme qui a réussi le tour de magie de se vendre à Netflix (La Main de Dieu) tout en gardant son âme. Celui dont le livre nous a tant plu (cf Marelle n.2. Tu ne l’as pas lu ? Quel dommage). Le réalisateur de tant de films connus (La grande belleza, Il Divo) ou moins connus (Les conséquences de l’amour, Loro), et de The Young Pope. Par un fan de The Cure (This Must Be The Place). L’occasion rêvée pour partir à la rencontre de l’Italien et obtenir une interview exclusive.

    Prologue

    L’histoire commence dans un amphi bondé des salles du Louvre à l’occasion de l’exposition « Naples à Paris ». Nous devons passer les épreuves de mille QR codes et dix ouvreurs chics pour voir Sorrentino, égal à lui-même, en jean, face à un vieux corbeau italien, le noble critique Antonio Monda (qui ça ?), une sorte de notaire peu affable. Nous enfilons nos casques de l’ONU branchés sur nos sièges et nous écoutons, amusés, la traduction instantanée d’une interprète. Parfois, j’ôte mon casque pour écouter Paolo répéter : « non lo so » d’un air fatigué. Car oui, nous sommes dans notre bulle, les non italophones. Mais les deux hommes assis en face de nous sont aussi dans leur cocon. 

    On avait payé pour une masterclass. Or, à chaque fois, le corbeau vole à côté. Déjà, il se croit au café avec son ami, mais en plus, il ne pose pas les bonnes questions : on nous parle de l’intériorité dans Il Divo, reflétée par des mouvements de caméras agiles, mais l’oiseau de malheur ne pense pas à demander pourquoi Sorrentino a choisi de mettre en bande-son la Pavane de Fauré à 100 décibels. Paolo parle de son rapport particulier avec Rome : une ville où on se noie avec plaisir, nostalgie fellinienne. Mais le notaire italien ne pense pas à poser la question : y a-t-il des villes sont plus filmables que d’autres ? On revient même sur les interrogations les plus clichés : la passion de filmer la mafia, la nécessité de filmer la légèreté. Mais rien sur ce qui a l’air de tarauder le cinéaste cinquantenaire tout du long de l’entretien, et qui le plonge dans un doute perpétuel : son prochain film. Qui a l’air de tant l’obséder et d’affadir toutes les projections ridicules de ses accomplissements. 

    Ensuite, véritable masterclass de la maîtrise informatique : le corbeau Monda montre des montages pixelisés de DVD, et, mauvais augure, fait capoter le format d’écran : on se retrouve avec un 4/3 compressé et un Toni Servillo un peu maigrichon. Puis, c’est le comble du foutage de gueule dans un des plus luxueux monuments de la pompe parisienne : on nous projette la bande-annonce Netflix de La Main de Dieu, sur laquelle évidemment Paolo n’a rien à ajouter. Il a quand même parlé de Scorsese et de la tension du film qu’il a héritée de lui, tout ça pour présenter un trailer qui ressemble à tous les films. C’est Sorrentino qui est absolument amorphe. Même du haut de ses 81 ans, le cinéaste new-yorkais aurait été plus vif que lui.

    A la fin, nulle question pour le public français : les sbires attendent, tapis dans l’ombre, pour récupérer Paolo et l’extraire de la foule de franco-italiens en délire. Nous nous avançons, entre le corbeau et Isabella Rossellini, pour essayer de glisser Marelle rouge entre les mains du napolitain vanné. C’est alors que se rejoue une scène tirée de La grande belleza ou de Silvio et les autres : une masse de jeunes filles italiennes au ongles et aux cils plus longs que les bras, des Sofia, des Carla, des Chiara (pardon à elles) se ruent sur le pauvre cinquantenaire en réclamant des selfies et en espérant se blottir l’espace d’une seconde dans le creux de son épaule. En bref, avec cette jeunesse décadente et superficielle, c’est une scène inédite de ses films qui se joue devant nos yeux. On lui parle français, anglais, il ne réagit pas. Le vieux corbeau essaye de calmer la foule et exhorte son ami à partir. Nous arrivons à lui glisser Marelle, qu’il prend d’abord pour un bout de papier où mettre son autographe. Puis il comprend que c’est pour lui et qu’un article à l’intérieur est dédié à son bouquin que personne ne connaît. Je lui propose une interview au milieu des “Paolo, Paolo” qui retentissent. Mais il s’enfonce dans l’ombre.

    Moralité

    Ainsi s’achève l’histoire de la masterclass ratée. Dieu sait où est Marelle à présent, oublié dans un Uber, ou abandonné dans un hôtel au loisir de deux escorts comme surface pour tracer des rails de coke. Au moins, on aura essayé. On ne peut s’empêcher de se dire qu’on aurait fait mieux. Alors, on se contente d’écrire avec le venin de la satire, et de s’imaginer dans le fauteuil du corbeau en espérant qu’on ne se métamorphose pas, nous aussi, un jour, en volatile. 

    Mélusine O’Connor

  • Une certaine tendance de la critique française

    « Il y a dans le monde, et même dans le monde des artistes, des gens qui vont au musée du Louvre, passent rapidement, sans leur accorder un regard, devant une foule de tableaux très intéressants, puis sortent satisfaits, plus d’un se disant : “Je connais mon musée”. Il existe aussi des gens qui, ayant lu jadis Bossuet et Racine, croient posséder l’histoire de la littérature.» »

    Baudelaire, Écrits sur l’art

    On en veut toujours aux gens —nos amis, au café, notre famille, au repas, nos critiques, sur internet ou sur papier— de ne pas parler assez longtemps des sujets qui nous tiennent à cœur. C’est ce que fait la critique : elle nous fait tomber en désaccord et on se réjouit alors d’un texte bien écrit, d’une punchline bien lancée, du bon mot pour lui-même. Je regarde Vidéoclub, je regarde Brut, j’ai regardé Calmos, et je me dis qu’ils ont raison, que j’aurais plus de public si je faisais comme eux. J’ai parfois mis sur pause en me disant que c’était un peu bête ; mais je n’ai pas arrêté de regarder. En revanche, j’ai commencé à écrire.

    Promenade au cimetière

    « Un sombre ressentiment dressait les petits-fils contre les grands-pères, les fils contre les pères. Il s’était créé des espèces de clubs, d’associations, de sectes, dominées par une haine sauvage envers les vieilles générations, comme si celles-ci étaient responsables de leur mécontentement, de leur mélancolie, de leur désillusion, de leur malheur qui sont le propre de la jeunesse depuis que le monde est monde. »

    Dino Buzzati, « Chasseurs de vieux », Le K.

    Si la critique française existe par une cinquantaine de revues, il est bien entendu que cinq ou six seulement méritent de retenir l’attention des lecteurs et des cinéphiles. On trouve, entre autres, deux types de revues. Les revues des jeunes étudiants, qui peuvent être des gens cultivés, certes, mais que (cela soit dit entre nous) personne ne lit à part d’autres étudiants de lettres, celles qui parlent d’auteurs obscurs dans un format dissert’ et qui servent, dans le meilleur des cas, à décorer les appartements branchés des youtubeurs les plus “niches”. Et puis il y a les revues de vieux, ceux qui lisent vraiment les revues, dans les avions, au café et dans les salles d’attente. Ces vieux qui écrivent pour ces mêmes vieux. Ceux, enfin, « qui écrivent bien des sornettes, que je lis », nous disait Arnaud Desplechin. Alors voilà : ni les critiques, ni les lecteurs ne rajeunissent. À croire qu’un critique est toujours un vieil homme ; un peu l’image que vous avez de votre psy avant de le rencontrer. Ou bien, être critique rendrait vieux ? Voyez, même moi je radote, je commence à me plaindre. Bref, s’est érigé avec les années un grand caveau public du monde de la critique, où, prenant des cafés, les morts et les grabataires débattent. Nous autres lecteurs, nous pouvons choisir entre des exemplaires de médiocrité et d’élitisme faussement chic, entre faire nos courses au Monoprix décrépissant ou au G20. Pourquoi la tendance n’est plus aux revues ? Que veulent consommer les jeunes qui veulent lire ? Est-ce qu’ils critiquent vraiment en likant ou en s’abonnant ? Leurs questions sont-elles pertinentes ?

    Le Masque et la Plume, par exemple —et nous aimons le Masque—, émission de radio, donc écoutée par des vieux, a chaque dimanche soir 700 000 auditeurs, entendants ou malentendants. Malgré un public à la fois nombreux et éclectique, qu’en est-il 1. De la sélection des critiques, qui omettent de grandes sorties et publications ? 2. Des goûts de ceux-ci, en général plutôt à gauche, plutôt politiquement corrects, plutôt (pour le cinéma) anti grosses productions américaines pseudo-hollywoodiennes (Babylon) pour en favoriser d’autres qui font plus « auteur » sans l’être (The Fabelmans) ? Positif ou les Cahiers du cinéma, revues mythiques du cinéma français. Un comité dont la moitié est composée de personnes de plus de 35 ans, qui ont plus vu que les jeunes, d’accord, qui accordent du prix à leurs avis, sans pour autant leur donner facilement la parole dans leurs colonnes… On y lit des opinions souvent similaires, les lecteurs épargnés d’Alzheimer éprouvent une sensation de déjà-vu—et les articles de fond ont, une fois sur deux, un relent de poissonnerie un peu trop éloignée de la côte, une marchandise sortie arbitrairement des étalages. On y lit aussi des interviews qui témoignent parfois d’un manque de recherche, d’un style plat, des journalistes, des reporters, qui se plaisent à rester superficiels. Il y a tant de questions à poser, tant de choses à dire, pourquoi se centrer sur des détails, pourquoi ne faire des rapports lorsqu’il s’agit d’écrire ? La critique est devenue le rapport tiède de l’actualité trop abondante de la “culture”. Le Guide Michelin n’a quand même pas baissé en valeur, sinon les morts d’intoxications alimentaires dépasseraient en masse les accidents de la circulation.

    La génération Konbini-Brut-Tiktok vous parle

    On nous a attribué, comme à beaucoup de groupes dont les représentants sont des charlatans, des chefs de files, des gens à suivre, des émissions et des programmes à regarder et qui, soit disant, nous rassemblent. Konbini : média déjà ancien maintenant, paru pendant l’explosion de Facebook, en 2008. La forme d’une des émissions rend hommage aux vidéoclubs de notre enfance. Le contenu est souvent intéressant, les réalisateurs viennent se promener dans les rayons de leur mémoire, de leurs bons souvenirs de cinéma. Au milieu de questions people, presque sans faire exprès, les tout jeunes journalistes derrière la caméra font jaillir des anecdotes intéressantes : Lelouche assistant réalisateur par hasard sur Quand passent les cigognes, le premier plan à la grue qui l’obsèdera plus tard ; l’héritage insoupçonné de Lynch chez Blier pour la mise en scène, « qu’est ce qu’il ferait ce con de Lynch ? » et Kubrick dans Shining pour le premier plan des Valseuses, « qu’est ce qu’il ferait ce con de Kubrick ? » ; la passion de Bong Joon Ho pour Clouzot. Enfin, l’aveux touchant de Thomas Vintenberg à propos de sa fille, en parlant de Ne vous retournez pas, et en évoquant la scène de sexe entre Julie Christie et Donald Sutherland, —montage à l’anglaise, très haché, mais découpé par dépit parce que la scène aurait tourné au porno en raison d’une grande alchimie entre les deux acteurs. Le couple de parents fait l’amour par désespoir d’avoir perdu un enfant, et le réalisateur danois nous confie qu’il a également perdu sa fille. Donnée biographique, certes, mais qui passe par un hommage au 7e art, par une foi incontestable dans la vie du cinéma. 

    Melty (1999) présentait déjà les artistes comme des joueurs de foot. Brut (2016) est un supermarché de l’information. Tiktok (2022) est le royaume du j’aime ou du j’aime pas et de considérations de moins en moins esthétiques, avec des formats trop courts. Youtube propose encore quelques chaînes personnelles qui tentent de représenter un lectorat ou un public. Conclusion : tout n’est pas fun fact : l’art lui-même n’est pas toujours fun. Aux autres jeunes qui n’ont pas envie d’écrire, et à vous, nos prédécesseurs : il ne faut pas tous nous prendre pour des vulgaires admirateurs du fun. Vous aussi, plus que nous, aimez ce qui est ludique, vous aussi êtes des enfants, vous qui nous contemplez du haut de vos bibliothèques ou de vos Instagram.

    Il faudrait opter pour une critique qui dise les choses dans une certaine mesure, qui adopte une nouvelle tendance : il faudrait faire appel aux jeunes, avoir quelque chose à dire de constructif, sans besoin d’être spécialiste ni anecdotique. Car ce qu’on veut lire, en critique, ce sont des avis cinglants, dithyrambiques, de gens passionnés. On ne se laisse plus le temps : Greta Gerwig a trente secondes pour expliquer chaque film qui l’a influencée pour Barbie, de peur d’ennuyer, alors évidemment, elle a l’air bête, même si elle s’est inspirée du Magicien d’Oz et des Chaussons rouges.

    Comment faire la synthèse entre une critique du populaire et un devoir d’exigence ? Entre une prétention à la rareté et l’originalité et un désir de parler avec n’importe qui d’art, par le biais  de références communes ? Comment ne pas céder à la vulgarité du format ? La critique n’est pas un magazine people. Tout le monde peut être critique, mais alors il faut ou dire pourquoi, ou charmer. Il faut parler de son temps, tout en choisissant de quoi l’on parle. Vous ne trouverez pas, dans cette revue, de flatterie sur Xavier Dolan, vous ne trouverez pas d’éloge de la médiocrité. Alors voilà, nous sommes déjà vieux, et à part un Giannoli, un Carax qui nous décevra, ou un Hamaguchi, (et pas de cinéma étasunien par pitié) nous n’attendons pas les films de notre génération. Nous sommes donc, nous aussi, quelque part, des vieux critiques.

    Le risque de  l’underground et de l’académisme

    « Nous ne devons pas nous cacher qu’autour de nous la médiocrité devient la règle, que le confusionnisme règne en maître et que nos ennemis, toujours les mêmes, changent souvent leur fusil d’épaule afin de mieux nous tuer. Des tonnes d’eaux ont coulé sous les ponts et les fleuves ont poursuivi leur incessante transformation charriant beaucoup d’ordures, pire, de la médiocrité, mais parfois aussi des diamants. Hélas ! Les ordures surnagent et il faut draguer, avec peine, le fond des fleuves pour trouver les diamants. »

    Ado Kyrou, Le surréalisme au cinéma

    Pour se démarquer, mais cela fait bien des années que l’art n’est qu’une constante “démarcation”, et pour contrer le flot de productions artistiques, il arrive qu’on nous exhorte d’aller voir le film jamais sorti, de lire le livre rare, et pourtant. Cela sert-il vraiment à quelque chose de ne pas pouvoir parler avec quelqu’un au bar, à table, avec des gens plus vieux, n’importe qui ? Il faut trouver l’auteur que personne ne connaît, ou que personne n’a jamais lu, dans une sorte de rêve d’une élite vivant cachée. Là, au contraire, on tombe dans la certaine tendance de… l’underground, celle qui nous pousse des après-midi entiers à « chiner » la revue, à  partir à la recherche de l’auteur inconnu. Il est devenu précieux de déterrer le savoir, là où l’information, pour peu qu’on la cherche, est connue de tous. L’académisme est par conséquent forcément spécifique et ennuyeux. Mais académisme ne rime pas avec expérience. On peut être boulimique —donc un peu toqué— et savoir de quoi on parle. Et puis parfois, quand on déterre le savoir, c’est un fossile, c’est trop brut et pas assez clair. Et ça ne plait pas. L’avant-garde devient célèbre pour une raison : parce qu’elle réussit à plaire, parce qu’après avoir été en avance sur son époque, elle se cache dans l’art le plus populaire. Mais on ne peut pas nier notre présent, on ne peut pas vouloir écrire et ne pas avoir un public qui ait envie de nous serrer la main ou de se battre contre nous pour un avis sur un livre ou un film. On nous parle, à l’université, dans les médias, de films d’auteurs : expression galvaudée. Personne ne nous parle, en revanche, de l’exigence de la qualité. Les gens consomment, mais le bourgeois a l’air de faire plus attention à ce qu’il mange, à son marché bio, qu’à ce qu’il voit et lit. Alors que la critique devrait être un mets délicieux, une expérience gastronomique.

    Pour une nouvelle critique

    On a tous une curiosité malsaine quand on rencontre un artiste connu. On veut lui parler, quand on a l’occasion de lui poser des vraies questions, lui demander ses influences, lui demander pourquoi, lui demander ce qu’il a lu, ce qui lui a plu. Au fond, on veut s’assurer que les artistes sont des gens qui existent, qu’ils ne sont pas tous morts. On veut parfois poser trop de questions. Mais cela vaut-il la peine de demander leurs secrets de famille aux artistes, –des gens finalement ordinaires et qui vivent dans leur œuvre comme nous-mêmes le faisons ? Pourquoi se garder de poser les vraies questions, celles de l’originalité, celle des chemins de traverse, les questions piquantes, et se réfugier à la place derrière des questions qui fâchent faussement ? Il faut oser dire les choses. Arrêter de voir l’auteur comme le diable ou dieu.

    Au bout du compte, de la critique il n’est rien : seulement un déferlement de goûts personnels, sans sens de l’écrit et de l’aphorisme, des bon mots qui sortent de la bouche d’humoristes, avec des goûts soumis à la politique et à l’arrogance des puissants, et qui veulent représenter des générations dont ils ne savent rien. Il faut aller chez Emmaüs une bonne fois pour toute et se débarrasser à la fois des assiettes kitsch de votre grand-mère mais aussi de vos meubles Ikea bouffés par les termites.

    Alors voilà le mot d’ordre : commencer par choisir ce que l’on critique, ne pas tout critiquer : ne pas plaire, c’est déjà un choix. Pourquoi, avec toutes les sorties de nos jours (tant de romans français, tant de films américains sortent chaque année), est-on obligé de parler des plus gros événements ? Certes, il faut se placer, mais on peut aussi se taire et ne pas leur donner notre voix pour dévoiler d’autres choses. Arrêter de se plaindre. Valoriser les films ou les livres qui en ont besoin et qui en valent la peine ; pas de pitié ! Nous avons besoin de retrouver l’équilibre entre la commutation débridée et la valorisation du populaire. Illusions perdues mérite ses prix, c’est un film rassembleur. The Fabelmans ne rassemble personne, il se contente de distribuer des miettes de morale dans des nappes en plastique de Shabbat. Voilà comment nous voulons écrire. 

    En toute humilité.

    Mélusine O’Connor

  • Fragments

    Le message de Jésus 

     Le message de Jésus est que Dieu donne ses attributs à celui qui accepte pleinement d’être son fils – avec tout ce que cela implique. 

    La question est : Que signifie être un bon fils ? Relancer la balle, transformer l’effort entrepris, faire de son existence l’affirmation de tout ce qui l’a amenée à être. 

    La pensée annihilée

    La pensée n’est que réaction. Même construite, elle apparaît toujours par réaction à des états spécifiques, et des comportements qu’on se détermine à avoir. Elle ne fait jamais que classer causalement les actes (on peut penser autrement, mais on parle alors là d’un type de pensée qui s’apparente plus à une technique qu’à la pensée créative, celle en lien avec les sens).

    Quand elle est laissée en charge d’elle-même, elle cherche constamment à se justifier, créer une Histoire qui la dissocie de l’acteur en tant qu’être soumis à cette même simulation, elle-même conditionnée par le réel, etc.

    Elle est la plus haute quand elle sait se convaincre elle-même (mais peut-on même alors l’appeler pensée, en cela que la pensée paraît toujours naître d’un conflit, d’une obstination pour ce qui est incertain), qu’elle a éliminé la lourdeur du doute (doute des valeurs, et donc de sa propre légitimité), en fait n’est pas soumise à la peur d’un éventuel retournement de ses valeurs, d’une négation de sa direction, parce qu’elle ne cherche plus de mesure extérieure, qu’elle a intégré le rythme du monde en elle – ou plutôt qu’elle s’est accommodée à elle-même. Elle ne se présente alors plus à elle-même ou au monde comme un instrument, un objet au cœur d’une relation tyrannique, mais comme une nécessité, un écoulement naturel au rythme continu et imperturbable. Ce naturel n’est pas ce qu’on appelle une harmonie, ou un équilibre — qui sont le plus souvent la couverture d’un compromis douloureux — puisque ne coexistent plus la multiplicité des personnages qui parasitent la pensée habituellement. Ces personnages, désormais au second plan, à la périphérie de mon regard, se fondent avec le monde extérieur et ses manifestations : l’œil se préoccupe de ce qui est neuf, parce que c’est tout ce qui est.

    A ce moment-là, la pensée se regarde forcément elle-même, parce qu’il n’y a que ça à faire. Les objets apparaissent alors comme ce qu’on pourrait appeler une fiction ; mais c’est justement parce que l’esprit est loin de cette tyrannie du vrai que cette préoccupation, et le conflit qui lui est sous-jacent, lui paraissent absurdes et contre-nature, contre lui-même en fait, contre l’expérience directe de son présent, la seule valeur juste, sensée.

     Le hors-texte

    Il faut que j’adapte mon écriture à mon public le plus proche. Ne plus écrire pour ceux qui sauraient le lire sans moi-même vivre dans leur monde car cela produira forcément une pensée désaxée, toxique pour soi et pour les autres.

    J’ai toujours écrit pour le « public » que je lisais, ou plutôt dans le but d’adapter ma pensée à une conceptualisation similaire. L’écriture s’est vite imposée pour moi comme un moyen d’affirmer ma différence, de l’utiliser comme justification d’une personnalité pleine, garantissant face aux autres la présence d’un égo, établissant son territoire loin de leur monde. Ainsi, mes écrits, d’apparence ingénieux et surprenants, n’était que le reflet d’une tentative désespérée de mettre en ordre un monde qui ne pouvait s’accorder avec eux, en fait de m’approprier mon égo comme instrument que je peux tordre sans me voir corrompu par lui. Mes productions suivaient ainsi le rythme de ma lutte face mon propre égo : parfois élevées car inspirées par un personnage qui s’est conquis lui-même, mais souvent décadentes, mortifères, me voyant dépossédé par ces choses séduisantes, mais malicieuses pour ceux qui s’oublient en elles, vers lesquelles on tend quand on est faible ; une écriture soumise à son propre diktat, attachée aux vieux concepts, ceux qui justifient le réel, dirigent le réel plutôt qu’en faire une célébration et admettre que les mots lui sont soumis. Dans ce cas, il faut s’affirmer face à l’égo et non avec l’égo ; sa présence est essentiellement toxique, et il désigne simplement une structure rassurante, fictive, qui amoindrit et désaxe notre rapport au réel. Celui qui l’a conquis se trouve en fait très loin de lui, et l’égo ne devient alors qu’un amusement frivole, ou bien souvent une menace à tout épanouissement du réel en nous. L’écriture, chemin initiatique profondément intime, confronte l’homme à sa pensée, et on la verra évoluer à mesure que l’homme se réévalue.

    Un chemin est celui de l’affirmation du destin comme toile infiniment reconstructible, l’autre celui de l’acceptation du réel comme forme sans fond (ou fond sans forme), comme flot au rythme continu et imperturbable.

    L’affirmation, c’est d’abord l’attachement – l’unité fondamentale de la civilisation occidentale – et donc la plus grande adversité face à ce qui est. Mais affirmer implique de se mettre à distance pour choisir : cette mise à distance face au monde, est en fait aussi la distance face à moi-même, le monde étant en fait la fiction qui nourrit mon moi duel. Cette voie s’apparente à la théologie d’un « dieu » transcendant qui n’est pas toujours bienveillant, et donc proscrit, si l’on a pour ambition de suivre sa voie, de ne s’écouter que quand notre état est favorable à sa « magnification », quand on peut soi-même agir en attribut de dieu c’est-à-dire en dieu lui-même, en sa forme physique. Dans ce monde, bien sûr, Satan existe, et c’est l’égo lui-même. Cette aptitude à valoriser une esthétique plutôt qu’une autre se mesure ainsi :

    Ce qui différencie le fort du faible quand l’égo s’est emparé de l’homme, c’est le « taux de rafraîchissement » face à soi-même, la capacité à se mettre au défi face à notre propre menace. Cette dernière se voit nourrie par la superstition, la croyance en un potentiel miracle (ou déluge), qui limite nécessairement la pensée aux confins de ce qui n’est pas encore miraculeux — la construire comme confirmation du profane plutôt qu’exploration du sacré.

    L’acceptation n’est pas vraiment un chemin puisqu’il n’est pas tracé : c’est le let go du Zen, l’acceptation de ce qui est comme réalité nécessaire et affirmation d’un « dieu » immanent, inhérent à tout ce que j’expérimente, non local (s’exprime en fait dans le devenir). C’est la mise à mort de tout ce qui apparaît comme construit, élaboré par la culture ­— et donc par soi — comme piège. Mais entourée de comportements pathologiques, elle doit à tout prix se méfier de ce qui est dit « naturel », ce qu’on appelle nature des choses étant en fait précisément ce qu’on ne peut articuler à leur propos : le concept de nature traîne donc toujours avec elle l’ombre de son inverse, la volonté. Pour « l’illuminé », la nature n’a pas d’inverse, et si elle désigne quelque chose, il n’y a rien qu’elle n’est pas.

    Une question s’impose : ces deux chemins sont-ils si distincts l’un de l’autre ? 

    En affirmant absolument une trajectoire, j’élimine toutes les autres : non pas qu’elles ne sont plus, mais elles ne m’influencent plus — ce qui revient au même. Ainsi, l’assurance est ici une véritable absence de doutes, et donc une foi en ce qui avance. Même si le rapport au temps de celui qui affirme est modifié volontairement, et qu’il semble se reporter à un être distinct du devenir, qu’on peut donc y voir un aspect arbitraire, négatif, et incomplet puisqu’en apparence insatisfait (je tends vers une chose parce que je ne l’ai pas), il n’y a qu’une vérité fondamentale pour lui : celui qui apparaît, et disparaît, pour m’indiquer l’heure et m’empresse d’être moi-même, est comme un ennemi ; mais le bon ennemi, celui que l’on sait tenir loin de nous et en dehors duquel on peut construire, duquel on peut faire abstraction. 

    Ainsi, la différence énorme entre ces deux personnages, entre l’archétype du guerrier absolument noble et celui du moine absolument tiède, ne l’est en fait qu’aux yeux des autres. Leur monde est en fait plus similaire l’un et l’autre que l’un ou l’autre est similaire au monde dans lequel vivent la plupart des personnages, du fait de leur éloignement extrême à tout ce qui est vieux, partagé, « offert » par les autres. 

     Tragédie sans rien ni personne

    La free party paraît d’emblée être une célébration de la vie comme pure économie, la valeur centrale, assumée, qui fédère ses participants, étant la drogue. Cette dernière paraît nécessaire à l’établissement d’un but commun. Ce que j’appelle drogue, c’est l’objet pris dans un rapport parfaitement individualiste, cynique, qui efface temporairement le poids de la tyrannie du groupe. Ainsi, la drogue devient un dogme qui prend autant de formes qu’il y a d’individus, une résolution confortable de la nécessité d’un compromis, un rapport nourricier à l’inconscient qui illustre un rapport aux valeurs absolument relatif, qui permet à tous d’avancer médiatement vers le choix, et donc d’accepter sa condition. Mais pour que la cérémonie puisse s’accomplir, la drogue doit être le premier temps nécessaire à l’accomplissement d’une volonté commune. Ainsi, la transe collective que l’on vit face au son est en même temps le spectacle de la plus grande individualité. Du nihilisme éclot, parfaitement innocemment, un nouvel ordre qui s’incarne entre la musique et la danse, dans la symbiose entre une foule qui, lassée de se regarder elle-même, se voit ouvrir les portes du paradis, et un dj qui joue à interpréter Dieu ; caché dans les coulisses, il s’efforce de produire la gratuité qui permet aux ravers d’entrevoir le sacré.

    John Difool