L’ange 2.0

J’aimerais qu’un jour, par pur hasard, on massacre des anges. Ce qui sera vu dans leur cadavre sera capital. Pour qui ?

Nous le savons bien. Nous le savons bien, le divin étant délogé du ciel, les affaires terrestres sont le terreau fertile d’aventures encore inconcevables, pas enseignables. Du spirituel dans l’orgie, de la manie dans le hasard, du détachement le plus rigoureux dans le malheur jusqu’à l’absence totale de scrupules, l’homme a vécu quelques rajouts. Il est au centre de toutes les greffes. Chose dite depuis fort longtemps par des êtres fort sérieux, fort veineux, très spirituels. Je les trouve même très scientifiques. Qui pousse le souci du travail bien fait jusqu’à fendre, ouvrir, contempler son propre crâne ? Il n’est pourtant pas prouvé qu’on y trouve un éden – le champ de bataille doit être somptueux ! Logiquement, pratiquement, par pure curiosité ou bien poussé par l’envie de rire un large coup, que peut-on bien trouver dans un ange, en fait d’expérience intérieure ? Si l’on souhaite les rejoindre, ce qu’ont fait toutes les grandes natures – Bach ou Bataille – il est urgent d’en disséquer nombre, et de tout décrire exhaustivement.

Il n’y a pas de hasard. On en a délogé un : saisi, ouvert, puis scruté. Il le fallait ! Les masses volaient jusqu’au musée pour voir l’angélique putréfaction. Et toutes furent étonnées. De quoi ? Du déjà-vu.

La sueur d’un front, le sec de gorge, la fièvre auditive venaient de ce qui ne fut pas : une vie d’ange était possible.

Le lendemain, on s’étripait devant l’hôtel de ville pour vérifier l’intérieur du voisin.

Les soupçons, la peau n’était plus sûre, vérifions !

Vérifions,

Vérifions, pour en finir avec les ailes des anges,

Pour en finir avec le châtrage physique.

Dans tous les arts,

Pour en finir avec les obstacles insidieusement placés,

dans toutes les vies.

Pour que les anges ne soient plus des sujets solides, mais des gargouilles hystériques, des moules à casser pour prendre leur place – nos modèles. Je ne vois plus de différences, et l’on ne verra plus de différences, entre les anges de Rublev et les homo-foutrissures de Bosch. Je ne vois même plus les théorèmes physiques : plus de chute, plus de gravité, mais une main souple et élancée, partant arracher en elle et dans l’Histoire et dans les hommes et dans les cieux ce qui doit chanter sa survie. Quelle joie d’avoir massacré nos enfants ! Désormais, la mort peut surgir partout, de derrière l’extase ou l’attente. Il faudra être le plus disponible à l’aléatoire – il n’a pas de hasard ! – afin de s’y dissoudre, se décentrer, s’augmenter d’expériences divines. L’ange ne s’augmente pas, il se fige de perfection ; l’homme peut, et doit être, homme et ange, et plus ange qu’ange. L’homme n’est plus, il arrive. Il sera plusieurs, plusieurs minéraux, plusieurs lits, plusieurs vents.

Divinement, l’angélique saute de sacrifices en sacrifices – la pitié, l’intelligence, la piété, la prévention, l’altruisme,

divinement, va et vient dans et sous la perfection,

divinement, oubli par oubli, à pas légers, dans la perfection, va.

Si tant de peintres accrochent des anges à leur toile, c’est par la rassurante exaltation d’avoir trouvé un frère. Et je ne parle pas par métaphore ou par référence.

Je veux dire qu’il est capital de s’enfanter sans cesse autant qu’il chie du ciel une myriade de ces blonds ailés. Et de savoir rester son propre père et son propre fils. Un arbre pousse, de là où est entré le père dans le fils, là où l’inavouable acte arriva. Et il fallait qu’il arrive. Et, désormais, les feuilles de cet arbre offrent de l’ombre aux enfants du père et du fils, cette ombre qui repose et fait jouir. Ces racines qui lacèrent toutes les mauvaises herbes. Que notre flore interne soit un usinage d’identités multiples ! – nous aurions pu être des anges ?

Un ange est Mozart qui ne meurt pas,

on doit pouvoir vivre et être et être agencé comme Mozart qui ne meurt pas,

Un ange est Mozart qui, lui-même, se vampirise, craque son écorce, fait peau neuve et ne meurt pas.

Et c’est ce sang pas gâché qui abreuve nos lambeaux qui pendent. Tuer l’Ange, ce n’est pas promettre une vie autre, mais des vies croulantes les unes sur les autres.

Tout homme léger va vers la face angélique de son existence. On peut être profond de légèreté.

Il manie de larges espaces, des vues acides, et souffle leur souvenir partiel. Le futur sera pour lui son merveilleux passé continuellement creusé.

Tout va vers un relâchement de sa surface ; un trou et du pue qui en sort. Tout va vers l’écoulement de ses foutrissures coulant dans un jus d’insatiable autorité, ayant le teint singulier de son être, de sa manière de se mouvoir.

Matière qu’il désigne comme pierre de l’édifice de son désir : ce qui grince, couine et tiraille, ce qu’il faut injecter de désir, et d’un écho de rire, pour se l’approprier, l’accepter, en jouir, jouir de cette légèreté infernale.

Je me souviens d’Artaud disant « Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer ».

L’homme léger qui s’est fait Ange écorche ses mains car elles seront de vraies mains, se dénude car son corps sera un vrai corps, et pense entre l’abject et le ridicule ; son regard saura reconnaître alors l’Autre, dans un élan ascétique, se dépouillant de ses biens. Il veut être un Nous sans hiérarchie, chacune de ses branches internes rangées derrière un drapeau blanc. Il pourra habiter le monde par sa pensée, et plus seulement par ses hontes, sa mauvaise conscience qui le font marcher à reculons.

Le monde spirituellement conçu par soi même est toujours l’enfer, il ne tarît aucune menace, et agit comme un lent contre-pouvoir. Mais c’est l’enfer dans soi, dans une brousse familièrement codifiée, qui rassure l’homme arraché, qui veut mieux souffrir comme peintre dans sa toile, que l’être seul, nu, dans la vie. Blanchot disait : « L’image est bonheur, mais près d’elle le néant séjourne ». On concentre, par l’appel de l’œil, une vie entière dans sa main. L’œuvre est un cadre de concentration. Et plus il est serré, plus il fait jaillir la gerbe qui stagne ; la vie intense est là. Si on sort de l’enfer autour de soi, il se trouvera ici, dans le fleuve, en soi, avec notre visage, s’avançant vers nous comme notre miroir.

Dire que l’art intensifie la vie ne veut pas dire que l’art la calque, l’accélère, coupe les temps morts, les angles trop obtus. La montée des tripes, la gerbe plastique, les veines de la raison sont aussi intenses, et insensés, qu’ancrées dans les souterrains de la vie. Mais tout ce qui avait une valeur indépendamment du désir n’en a plus : l’énergie créatrice construit son habitat esthétique à partir de la seule impulsion des choses. Qui dort, mange, râle dans cette maison ? La pensée ; soit l’identité atomique et biologique qui, à la fois, vole en éclats, et court chercher les débris de sa belle personne. Motivée à ne pas mourir, à ne pas retomber dans les tripes, jetée horizontalement dans la vie, elle ingère des motifs réels. La seule direction qu’on puisse lui donner est celle qui l’emmène à son expansion, ou du moins sa survie. L’arrivée de l’énergie spirituelle par derrière la réalité n’a donc qu’une visée : la justification de son existence.

Voilà Artaud, voilà Ernst, voilà Céline ; voilà des êtres et des œuvres qui n’ont pas à se justifier devant nous. La raison même d’un goût de l’existence, d’un style de crachat est leur survie. D’où ce mouvement incessant depuis la matière, de toiles en toiles, qui saute de raison d’être en raison d’être singulières.

Anges vides de terre, nous, chants de terre, mélodies de cailloux; Seul intérêt de l’art : scruter les trous que l’on laisse dans la terre, notre trace.

Thibaut Davenel

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