La guerre qui vient, Krasznahorkai et nous

1.

Quand nous étions enfants, nous jouions à la guerre. Dans la cour de récréation, nous étions des soldats américains débarquant sur les plages de Normandie, des robots du futur colonisant une planète sauvage, plus rarement des Romains et des Gaulois. Je me souviens d’été entiers passés dans le parc qui entoure la maison de mes grands-parents, à bâtir des fortins avec des morceaux de bois morts, à courir dans les prés avec des bâtons, toujours battu par mes cousins plus grands que moi, jamais lassé.

Je regarde une vieille photo de moi, prise là-bas. J’ai quatre ou cinq ans, les yeux très sombres et les cheveux encore blonds (bientôt ils seront châtains). Je suis vêtu d’une cuirasse ; à ma gauche, ma sœur, habillée en princesse, me tient le bras ; elle est aussi grande que moi, et ses yeux sont fermés. Au bout de l’autre bras, ma main tient une épée.

Dans le même carton où je conserve la photo, je retrouve mes vieux dessins d’enfant. Il y a une quantité invraisemblable de batailles, d’escarmouches, de monstres plein de dents dévorant de pauvres bonhommes bâtons. Ce qui retient le plus mon attention, ce ne sont pas des dessins à proprement parler, mais des cartes. Je trouve une collection entière de mondes inventés, pays fantastiques, planètes exotiques, avec leurs continents soigneusement représentés, des chaînes montagneuses figurées par des myriades de petits triangles, des fleuves et des frontières en rouge. Sur certaines, j’ai dessiné des flèches, vestiges de plans d’invasions minutieusement étudiés par des généraux imaginaires.

2. 

Quelques années plus tôt, vers la fin des années 90, Gyorgi Korim, le héros de Guerre et guerre de László Krasznahorkai, quitte sa Hongrie natale à bord d’un avion, pour atterrir à New York. Pour seul bagage, il emporte un mystérieux manuscrit volé dans des archives nationales. Que contient ce manuscrit ? Le lecteur met du temps à le savoir. Mais il semblerait qu’il relate le voyage de quatre anges à travers l’histoire de l’Europe… 

Sans ordre chronologique aucun, les quatre anges se rendent sur le chantier de la cathédrale de Cologne, au milieu du XIXe siècle, sur les pierres du mur d’Hadrien, dans la Venise pacifiste du doge Tommaso Mocenigo. Chaque fois, ils croient trouver un havre de paix durable – chaque fois, pourtant, la guerre revient. Ainsi, Guerre et guerre, c’est tout l’inverse du Rivage des Syrtes : chez Gracq, on attend interminablement une guerre qui ne vient pas ; chez Krasznahorkai, on sait que la guerre revient tout le temps.

3. 

Dans ma famille, il y avait eu beaucoup de militaires, et la guerre était chose naturelle. Mon grand-père, colonel à la retraite, avait comme de nombreux jeunes gens de sa génération combattu en Algérie. J’ai gardé un manuscrit (encore un) où il raconte son expérience là-bas, ses missions, et quelques combats auxquels il a pris part dans le désert. On y trouve le récit d’une embuscade au cours de laquelle il raconte avoir abattu un Fellaga. Ensuite, la guerre, finie, il a vécu la vie que vivent les militaires en temps de paix, d’affectation en affectation, de Berlin encore sous occupation tripartite à Saint-Germain-en-Laye, du Maroc à la Dordogne, où bien des années plus tard je devais, dans le parc où il passait la tondeuse une fois par semaine, jouer au chevalier avec mes bâtons.

Son père avant lui avait été officier. Lors de la guerre de 14, deux de ses oncles, les frères de son père, sont morts. Ils s’appelaient Jean et Charles ; en mémoire de leurs deux oncles, mon grand-père fut appelé Jean, et son frère Charles. C’est une banalité : les vivants prennent la place des morts – et, prenant leur place, ils prennent aussi leur nom. Une question que je me suis souvent posée, cependant : prennent-ils aussi leur destin ? 

4. 

Korim recopie le manuscrit sur un site internet. Chaque soir, il met en ligne le produit de son travail, pour que l’humanité reçoive son message. Et chaque soir, une fois sa journée finie, dans la cuisine commune, il raconte l’histoire qu’il vient d’écrire à sa logeuse. Chez Korim, nulle tristesse, nul désenchantement – au contraire, une sorte d’enthousiasme mystique, la fièvre allumée, entretenue jour après jour, de l’approche d’une vérité. Mais laquelle ?

Celle-ci. À chaque étape de leur parcours, les anges rencontrent une figure diabolique : Mastemann. Il reparaît chaque fois sous des atours différents, mais c’est toujours avec lui que la guerre et la violence reprennent. C’est lui qui, par la bouche d’un cocher qu’il a ensorcelé, exprime la vérité du roman :

« L’ESPRIT DE LA GUERRE DOMINE LA VIE HUMAINE, car ici le cocher se lança dans un éloge de la guerre, the glorification of war, expliquant que les actes d’héroïsme élevaient l’homme, que l’homme aspirait à la grandeur, que celle-ci ne découlait pas simplement de la capacité à accomplir un acte héroïque, mais de l’acte en lui-même, qui ne pouvait se concevoir, s’exprimer, s’accomplir que dans la mise en danger, au paroxysme du danger, fit le cocher en utilisant des mots qui de toute évidence n’étaient pas de lui, lorsque la vie était durablement menacée, autrement dit dans la guerre : LA VERITÉ RÉSIDE DANS LA VICTOIRE. »

On n’échappe pas à la guerre – plus encore : la paix n’est jamais une paix pleine et entière, elle n’est qu’un répit, la reprise de son soufflé, une trêve entre deux périodes de guerres. Et c’est dans la guerre que l’espèce humaine trouve l’accomplissement de son destin.

5.

Un été, je devais avoir sept ou huit ans, nous avions réuni tous mes cousins, et autour de la maison, faisant de tout le village notre champ de bataille, nous avons joué à la guerre toute une journée. Je me souviens très bien. Il y avait deux camps : d’un côté les plus grands, de l’autre les plus petits. Les plus grands avaient de vrais fusils, trouvés dans des armoires, ou bien des armes en bois tellement bien imitées que nous les croyions vraies. Les plus petits, dont je faisais partie, devaient se contenter de bâtons (moi, cela ne me dérangeait pas, car je les avais depuis toujours transformés en armes vraies par ma simple imagination), de boucliers découpés dans des cartons, et d’armures grossièrement improvisées. 

L’enjeu fut, je crois, la conquête de la butte sur laquelle était construite une chapelle. Cette butte dominait tout le village, on la voyait de partout, et d’elle on voyait tout. Je ne sais quelle fièvre nous pris tout l’après-midi, mais il advint que nous combattîmes avec la dernière énergie pour le contrôle de cette place, nous accordant des trêves, de temps en temps, pour retourner boire de l’eau, ou fourbir de nouveaux plans. L’issue de la bataille, je ne m’en souviens plus. Mais il me reste des images vives d’enfants qui jouaient à la guerre, et qui y jouaient si bien qu’ils en oubliaient la vraie vie, leurs liens de parenté – le rêve que nous vivions nous dévorait tout entier de sa logique infernale.

6.

Que signifiait pour nous jouer à la guerre ? Cherchions-nous, comme Mastemann, à nous prouver que nous étions des héros ? Que signifiait pour mon grand-père, faire la guerre, quand il la faisait pour de vrai ? Il est vrai que la guerre est le lieu du courage : on y prouve sa bravoure, on y noue des liens de solidarité avec ses camarades d’une force incomparable. Il y a, dans la guerre, ainsi que le disait Hegel, une sorte d’absolu éthique où, la vie étant en jeu, on atteint au sommet de la morale : l’héroïsme. Mais dans le manuscrit de mon grand-père, je n’ai pas lu d’actions d’éclats ; s’il a la bonne conscience d’un homme qui trouve que son travail et juste, et se félicite de l’accomplir jusqu’au bout (y compris quand cela implique de tuer), il n’y a dans sa représentation de lui-même aucune gloire en excès. Il n’est pas un héros ; un simple fonctionnaire du devoir.

L’historien Christian Ingrao raconte qu’après la guerre de 14, la guerre dans laquelle sont morts les deux frères Jean et Charles, où sont morts, comme eux, plus d’un million de soldats français, les soldats Allemands démobilisés rapportèrent leurs armes chez eux. L’Etat allemand, alors en crise, n’avait pas les moyens de les récupérer. Pendant plusieurs années, les armes dormirent dans des combles, des armoires, des caves, avant qu’une nouvelle génération, qui n’avait pas connu la guerre, grandisse et les ressorte de leur oubli dans ses jeux d’enfant. La guerre dormait elle aussi, et un jour, vers la fin de l’année 1939, elle se réveilla.

Mon grand-père avait six ans, et il passa toute sa guerre au Maroc, où ses parents vivaient, relativement à l’abri en comparaison des Français de métropole. Dans son manuscrit, il raconte que ces années furent les plus belles de toute sa vie ; et quand il eut l’occasion, plus tard, d’y repasser du temps, je crois qu’il fut très heureux. Souvent, je me demande à quoi il passait ses journées. Jouait-il à la guerre ? Probablement. Y jouait-il comme moi, quand, presque soixante-dix plus tard, je jouais à la guerre dans sa propriété tranquille du Périgord ? Probablement pas. Son enfance avait poussé sur un terreau belliqueux. La mienne sur un continent en paix depuis plusieurs décennies.

Pourtant, je ne peux pas voir entre lui et moi, entre un homme qui a tué et pour qui il eût été honorable de mourir pour la France, et moi, un petit garçon élevé dans un pays en paix depuis près de quatre-vingt ans, de rupture nette. Les périodes de l’histoire ne sont pas des cloisons étanches qui retiennent les évènements séparés les uns des autres. Il y a, dans la nuit des rêves que nos aïeux nourrirent, un peu du vacarme qui secoue nos propres nuits. La mémoire vit. 

7. 

Quand je m’imagine Krasznahorkai – je veux dire, quand je passe ce nom dans ma tête, et que je me laisse aller à la rêverie – je me figure des paysages désolés d’âpres montagnes, parsemés d’installations usées, comme ceux de Damnation, de son ami Béla Tarr. Je pense encore au Berlin des Ailes du désir, dont Peter Handke, un Autrichien, a écrit le scénario. Pour un Français comme moi, c’est-à-dire un extrême-occidental uniquement renseigné par ses lectures et ses visionnages de films, tout le paysage de ce que Kundera appelle « l’Europe centrale » est un paysage de villes ruinées, couvertes d’un voile en noir et blanc. Partout, on y a le sentiment que le monde est mort. Allemands, Hongrois, Autrichiens, Tchèques, Polonais, tous pour différentes raisons payèrent au XXe siècle le prix fort de la guerre et de l’occupation. Beaucoup d’entre eux vécurent pendant une quarantaine d’années à l’ombre du rideau de fer, dans ce qui nous semblait bêtement – à nous européens libéraux – l’Enfer réalisé sur Terre. 

D’ailleurs, cette vue d’extrême-occidental n’est pas complètement injustifiée – elle n’est pas un cliché à 100% : Krasznahorkai ouvre son roman sur un immense paysage ferroviaire. Korim, sur un pont qui enjambe des voies, contemple les lignes et les trains, alors que le soleil décline. Partout de l’acier, du verre, le bruit des machines et le fracas des wagons. Une immense friche industrielle qui porte la marque de l’homme et de son industrie, mais qui, paradoxalement, renvoie aussi à la froideur, à l’homme en tant qu’il est absent, remplacé par les machines. Comble de cette désolation : Korim est encerclé par un groupe de jeunes gens qui veulent le détrousser, qui hésitent même, quelques instant, à le poignarder. Extrême solitude de l’humanité européenne qui n’en finit pas de sortir de son après-guerre.

8. 

Le roman est une science – il prétend nous apprendre quelque chose. Guerre et guerre ressemble à l’intérieur d’une église plongée dans le noir. Ses parties iréniques sont comme autant de vitraux lumineux et détaillés, qui alternent avec des murs sombres, lisses, sans relief, tristes comme une guerre. Si le roman m’a amené à quelque chose, c’est à cela : la conscience de l’essentielle continuité, inaccessible à un enfant naïf, qui existe entre les fils dont est tissée l’Histoire. Guerre et paix n’alternent pas comme les deux cases d’un jeu de l’oie, où l’on a la chance ou la malchance de tomber au gré du hasard. L’un et l’autre sont continus, quand on croit sortir de l’un en entrant dans l’autre, on ne le quitte jamais vraiment. Mais quelle est la marque de cette continuité ? Pourquoi la paix n’est-elle qu’une annexe de la paix ? Cela aussi, je crois que je l’ai compris : c’est l’imagination qui construit des ponts. Les images qui se gravèrent sur la rétine de nos pères, de nos mères, ils nous les ont transmises comme un patrimoine.

Des morts on prend la place, le nom, le destin, peut-être ; mais plus encore, les cauchemars qu’ils vécurent éveillés.

Louis Doisy

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