Le message de Jésus
Le message de Jésus est que Dieu donne ses attributs à celui qui accepte pleinement d’être son fils – avec tout ce que cela implique.
La question est : Que signifie être un bon fils ? Relancer la balle, transformer l’effort entrepris, faire de son existence l’affirmation de tout ce qui l’a amenée à être.
La pensée annihilée
La pensée n’est que réaction. Même construite, elle apparaît toujours par réaction à des états spécifiques, et des comportements qu’on se détermine à avoir. Elle ne fait jamais que classer causalement les actes (on peut penser autrement, mais on parle alors là d’un type de pensée qui s’apparente plus à une technique qu’à la pensée créative, celle en lien avec les sens).
Quand elle est laissée en charge d’elle-même, elle cherche constamment à se justifier, créer une Histoire qui la dissocie de l’acteur en tant qu’être soumis à cette même simulation, elle-même conditionnée par le réel, etc.
Elle est la plus haute quand elle sait se convaincre elle-même (mais peut-on même alors l’appeler pensée, en cela que la pensée paraît toujours naître d’un conflit, d’une obstination pour ce qui est incertain), qu’elle a éliminé la lourdeur du doute (doute des valeurs, et donc de sa propre légitimité), en fait n’est pas soumise à la peur d’un éventuel retournement de ses valeurs, d’une négation de sa direction, parce qu’elle ne cherche plus de mesure extérieure, qu’elle a intégré le rythme du monde en elle – ou plutôt qu’elle s’est accommodée à elle-même. Elle ne se présente alors plus à elle-même ou au monde comme un instrument, un objet au cœur d’une relation tyrannique, mais comme une nécessité, un écoulement naturel au rythme continu et imperturbable. Ce naturel n’est pas ce qu’on appelle une harmonie, ou un équilibre — qui sont le plus souvent la couverture d’un compromis douloureux — puisque ne coexistent plus la multiplicité des personnages qui parasitent la pensée habituellement. Ces personnages, désormais au second plan, à la périphérie de mon regard, se fondent avec le monde extérieur et ses manifestations : l’œil se préoccupe de ce qui est neuf, parce que c’est tout ce qui est.
A ce moment-là, la pensée se regarde forcément elle-même, parce qu’il n’y a que ça à faire. Les objets apparaissent alors comme ce qu’on pourrait appeler une fiction ; mais c’est justement parce que l’esprit est loin de cette tyrannie du vrai que cette préoccupation, et le conflit qui lui est sous-jacent, lui paraissent absurdes et contre-nature, contre lui-même en fait, contre l’expérience directe de son présent, la seule valeur juste, sensée.
Le hors-texte
Il faut que j’adapte mon écriture à mon public le plus proche. Ne plus écrire pour ceux qui sauraient le lire sans moi-même vivre dans leur monde car cela produira forcément une pensée désaxée, toxique pour soi et pour les autres.
J’ai toujours écrit pour le « public » que je lisais, ou plutôt dans le but d’adapter ma pensée à une conceptualisation similaire. L’écriture s’est vite imposée pour moi comme un moyen d’affirmer ma différence, de l’utiliser comme justification d’une personnalité pleine, garantissant face aux autres la présence d’un égo, établissant son territoire loin de leur monde. Ainsi, mes écrits, d’apparence ingénieux et surprenants, n’était que le reflet d’une tentative désespérée de mettre en ordre un monde qui ne pouvait s’accorder avec eux, en fait de m’approprier mon égo comme instrument que je peux tordre sans me voir corrompu par lui. Mes productions suivaient ainsi le rythme de ma lutte face mon propre égo : parfois élevées car inspirées par un personnage qui s’est conquis lui-même, mais souvent décadentes, mortifères, me voyant dépossédé par ces choses séduisantes, mais malicieuses pour ceux qui s’oublient en elles, vers lesquelles on tend quand on est faible ; une écriture soumise à son propre diktat, attachée aux vieux concepts, ceux qui justifient le réel, dirigent le réel plutôt qu’en faire une célébration et admettre que les mots lui sont soumis. Dans ce cas, il faut s’affirmer face à l’égo et non avec l’égo ; sa présence est essentiellement toxique, et il désigne simplement une structure rassurante, fictive, qui amoindrit et désaxe notre rapport au réel. Celui qui l’a conquis se trouve en fait très loin de lui, et l’égo ne devient alors qu’un amusement frivole, ou bien souvent une menace à tout épanouissement du réel en nous. L’écriture, chemin initiatique profondément intime, confronte l’homme à sa pensée, et on la verra évoluer à mesure que l’homme se réévalue.
Un chemin est celui de l’affirmation du destin comme toile infiniment reconstructible, l’autre celui de l’acceptation du réel comme forme sans fond (ou fond sans forme), comme flot au rythme continu et imperturbable.
L’affirmation, c’est d’abord l’attachement – l’unité fondamentale de la civilisation occidentale – et donc la plus grande adversité face à ce qui est. Mais affirmer implique de se mettre à distance pour choisir : cette mise à distance face au monde, est en fait aussi la distance face à moi-même, le monde étant en fait la fiction qui nourrit mon moi duel. Cette voie s’apparente à la théologie d’un « dieu » transcendant qui n’est pas toujours bienveillant, et donc proscrit, si l’on a pour ambition de suivre sa voie, de ne s’écouter que quand notre état est favorable à sa « magnification », quand on peut soi-même agir en attribut de dieu c’est-à-dire en dieu lui-même, en sa forme physique. Dans ce monde, bien sûr, Satan existe, et c’est l’égo lui-même. Cette aptitude à valoriser une esthétique plutôt qu’une autre se mesure ainsi :
Ce qui différencie le fort du faible quand l’égo s’est emparé de l’homme, c’est le « taux de rafraîchissement » face à soi-même, la capacité à se mettre au défi face à notre propre menace. Cette dernière se voit nourrie par la superstition, la croyance en un potentiel miracle (ou déluge), qui limite nécessairement la pensée aux confins de ce qui n’est pas encore miraculeux — la construire comme confirmation du profane plutôt qu’exploration du sacré.
L’acceptation n’est pas vraiment un chemin puisqu’il n’est pas tracé : c’est le let go du Zen, l’acceptation de ce qui est comme réalité nécessaire et affirmation d’un « dieu » immanent, inhérent à tout ce que j’expérimente, non local (s’exprime en fait dans le devenir). C’est la mise à mort de tout ce qui apparaît comme construit, élaboré par la culture — et donc par soi — comme piège. Mais entourée de comportements pathologiques, elle doit à tout prix se méfier de ce qui est dit « naturel », ce qu’on appelle nature des choses étant en fait précisément ce qu’on ne peut articuler à leur propos : le concept de nature traîne donc toujours avec elle l’ombre de son inverse, la volonté. Pour « l’illuminé », la nature n’a pas d’inverse, et si elle désigne quelque chose, il n’y a rien qu’elle n’est pas.
Une question s’impose : ces deux chemins sont-ils si distincts l’un de l’autre ?
En affirmant absolument une trajectoire, j’élimine toutes les autres : non pas qu’elles ne sont plus, mais elles ne m’influencent plus — ce qui revient au même. Ainsi, l’assurance est ici une véritable absence de doutes, et donc une foi en ce qui avance. Même si le rapport au temps de celui qui affirme est modifié volontairement, et qu’il semble se reporter à un être distinct du devenir, qu’on peut donc y voir un aspect arbitraire, négatif, et incomplet puisqu’en apparence insatisfait (je tends vers une chose parce que je ne l’ai pas), il n’y a qu’une vérité fondamentale pour lui : celui qui apparaît, et disparaît, pour m’indiquer l’heure et m’empresse d’être moi-même, est comme un ennemi ; mais le bon ennemi, celui que l’on sait tenir loin de nous et en dehors duquel on peut construire, duquel on peut faire abstraction.
Ainsi, la différence énorme entre ces deux personnages, entre l’archétype du guerrier absolument noble et celui du moine absolument tiède, ne l’est en fait qu’aux yeux des autres. Leur monde est en fait plus similaire l’un et l’autre que l’un ou l’autre est similaire au monde dans lequel vivent la plupart des personnages, du fait de leur éloignement extrême à tout ce qui est vieux, partagé, « offert » par les autres.
Tragédie sans rien ni personne
La free party paraît d’emblée être une célébration de la vie comme pure économie, la valeur centrale, assumée, qui fédère ses participants, étant la drogue. Cette dernière paraît nécessaire à l’établissement d’un but commun. Ce que j’appelle drogue, c’est l’objet pris dans un rapport parfaitement individualiste, cynique, qui efface temporairement le poids de la tyrannie du groupe. Ainsi, la drogue devient un dogme qui prend autant de formes qu’il y a d’individus, une résolution confortable de la nécessité d’un compromis, un rapport nourricier à l’inconscient qui illustre un rapport aux valeurs absolument relatif, qui permet à tous d’avancer médiatement vers le choix, et donc d’accepter sa condition. Mais pour que la cérémonie puisse s’accomplir, la drogue doit être le premier temps nécessaire à l’accomplissement d’une volonté commune. Ainsi, la transe collective que l’on vit face au son est en même temps le spectacle de la plus grande individualité. Du nihilisme éclot, parfaitement innocemment, un nouvel ordre qui s’incarne entre la musique et la danse, dans la symbiose entre une foule qui, lassée de se regarder elle-même, se voit ouvrir les portes du paradis, et un dj qui joue à interpréter Dieu ; caché dans les coulisses, il s’efforce de produire la gratuité qui permet aux ravers d’entrevoir le sacré.
John Difool
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