« Il y a dans le monde, et même dans le monde des artistes, des gens qui vont au musée du Louvre, passent rapidement, sans leur accorder un regard, devant une foule de tableaux très intéressants, puis sortent satisfaits, plus d’un se disant : “Je connais mon musée”. Il existe aussi des gens qui, ayant lu jadis Bossuet et Racine, croient posséder l’histoire de la littérature.» »
Baudelaire, Écrits sur l’art
On en veut toujours aux gens —nos amis, au café, notre famille, au repas, nos critiques, sur internet ou sur papier— de ne pas parler assez longtemps des sujets qui nous tiennent à cœur. C’est ce que fait la critique : elle nous fait tomber en désaccord et on se réjouit alors d’un texte bien écrit, d’une punchline bien lancée, du bon mot pour lui-même. Je regarde Vidéoclub, je regarde Brut, j’ai regardé Calmos, et je me dis qu’ils ont raison, que j’aurais plus de public si je faisais comme eux. J’ai parfois mis sur pause en me disant que c’était un peu bête ; mais je n’ai pas arrêté de regarder. En revanche, j’ai commencé à écrire.
Promenade au cimetière
« Un sombre ressentiment dressait les petits-fils contre les grands-pères, les fils contre les pères. Il s’était créé des espèces de clubs, d’associations, de sectes, dominées par une haine sauvage envers les vieilles générations, comme si celles-ci étaient responsables de leur mécontentement, de leur mélancolie, de leur désillusion, de leur malheur qui sont le propre de la jeunesse depuis que le monde est monde. »
Dino Buzzati, « Chasseurs de vieux », Le K.
Si la critique française existe par une cinquantaine de revues, il est bien entendu que cinq ou six seulement méritent de retenir l’attention des lecteurs et des cinéphiles. On trouve, entre autres, deux types de revues. Les revues des jeunes étudiants, qui peuvent être des gens cultivés, certes, mais que (cela soit dit entre nous) personne ne lit à part d’autres étudiants de lettres, celles qui parlent d’auteurs obscurs dans un format dissert’ et qui servent, dans le meilleur des cas, à décorer les appartements branchés des youtubeurs les plus “niches”. Et puis il y a les revues de vieux, ceux qui lisent vraiment les revues, dans les avions, au café et dans les salles d’attente. Ces vieux qui écrivent pour ces mêmes vieux. Ceux, enfin, « qui écrivent bien des sornettes, que je lis », nous disait Arnaud Desplechin. Alors voilà : ni les critiques, ni les lecteurs ne rajeunissent. À croire qu’un critique est toujours un vieil homme ; un peu l’image que vous avez de votre psy avant de le rencontrer. Ou bien, être critique rendrait vieux ? Voyez, même moi je radote, je commence à me plaindre. Bref, s’est érigé avec les années un grand caveau public du monde de la critique, où, prenant des cafés, les morts et les grabataires débattent. Nous autres lecteurs, nous pouvons choisir entre des exemplaires de médiocrité et d’élitisme faussement chic, entre faire nos courses au Monoprix décrépissant ou au G20. Pourquoi la tendance n’est plus aux revues ? Que veulent consommer les jeunes qui veulent lire ? Est-ce qu’ils critiquent vraiment en likant ou en s’abonnant ? Leurs questions sont-elles pertinentes ?
Le Masque et la Plume, par exemple —et nous aimons le Masque—, émission de radio, donc écoutée par des vieux, a chaque dimanche soir 700 000 auditeurs, entendants ou malentendants. Malgré un public à la fois nombreux et éclectique, qu’en est-il 1. De la sélection des critiques, qui omettent de grandes sorties et publications ? 2. Des goûts de ceux-ci, en général plutôt à gauche, plutôt politiquement corrects, plutôt (pour le cinéma) anti grosses productions américaines pseudo-hollywoodiennes (Babylon) pour en favoriser d’autres qui font plus « auteur » sans l’être (The Fabelmans) ? Positif ou les Cahiers du cinéma, revues mythiques du cinéma français. Un comité dont la moitié est composée de personnes de plus de 35 ans, qui ont plus vu que les jeunes, d’accord, qui accordent du prix à leurs avis, sans pour autant leur donner facilement la parole dans leurs colonnes… On y lit des opinions souvent similaires, les lecteurs épargnés d’Alzheimer éprouvent une sensation de déjà-vu—et les articles de fond ont, une fois sur deux, un relent de poissonnerie un peu trop éloignée de la côte, une marchandise sortie arbitrairement des étalages. On y lit aussi des interviews qui témoignent parfois d’un manque de recherche, d’un style plat, des journalistes, des reporters, qui se plaisent à rester superficiels. Il y a tant de questions à poser, tant de choses à dire, pourquoi se centrer sur des détails, pourquoi ne faire des rapports lorsqu’il s’agit d’écrire ? La critique est devenue le rapport tiède de l’actualité trop abondante de la “culture”. Le Guide Michelin n’a quand même pas baissé en valeur, sinon les morts d’intoxications alimentaires dépasseraient en masse les accidents de la circulation.
La génération Konbini-Brut-Tiktok vous parle
On nous a attribué, comme à beaucoup de groupes dont les représentants sont des charlatans, des chefs de files, des gens à suivre, des émissions et des programmes à regarder et qui, soit disant, nous rassemblent. Konbini : média déjà ancien maintenant, paru pendant l’explosion de Facebook, en 2008. La forme d’une des émissions rend hommage aux vidéoclubs de notre enfance. Le contenu est souvent intéressant, les réalisateurs viennent se promener dans les rayons de leur mémoire, de leurs bons souvenirs de cinéma. Au milieu de questions people, presque sans faire exprès, les tout jeunes journalistes derrière la caméra font jaillir des anecdotes intéressantes : Lelouche assistant réalisateur par hasard sur Quand passent les cigognes, le premier plan à la grue qui l’obsèdera plus tard ; l’héritage insoupçonné de Lynch chez Blier pour la mise en scène, « qu’est ce qu’il ferait ce con de Lynch ? » et Kubrick dans Shining pour le premier plan des Valseuses, « qu’est ce qu’il ferait ce con de Kubrick ? » ; la passion de Bong Joon Ho pour Clouzot. Enfin, l’aveux touchant de Thomas Vintenberg à propos de sa fille, en parlant de Ne vous retournez pas, et en évoquant la scène de sexe entre Julie Christie et Donald Sutherland, —montage à l’anglaise, très haché, mais découpé par dépit parce que la scène aurait tourné au porno en raison d’une grande alchimie entre les deux acteurs. Le couple de parents fait l’amour par désespoir d’avoir perdu un enfant, et le réalisateur danois nous confie qu’il a également perdu sa fille. Donnée biographique, certes, mais qui passe par un hommage au 7e art, par une foi incontestable dans la vie du cinéma.
Melty (1999) présentait déjà les artistes comme des joueurs de foot. Brut (2016) est un supermarché de l’information. Tiktok (2022) est le royaume du j’aime ou du j’aime pas et de considérations de moins en moins esthétiques, avec des formats trop courts. Youtube propose encore quelques chaînes personnelles qui tentent de représenter un lectorat ou un public. Conclusion : tout n’est pas fun fact : l’art lui-même n’est pas toujours fun. Aux autres jeunes qui n’ont pas envie d’écrire, et à vous, nos prédécesseurs : il ne faut pas tous nous prendre pour des vulgaires admirateurs du fun. Vous aussi, plus que nous, aimez ce qui est ludique, vous aussi êtes des enfants, vous qui nous contemplez du haut de vos bibliothèques ou de vos Instagram.
Il faudrait opter pour une critique qui dise les choses dans une certaine mesure, qui adopte une nouvelle tendance : il faudrait faire appel aux jeunes, avoir quelque chose à dire de constructif, sans besoin d’être spécialiste ni anecdotique. Car ce qu’on veut lire, en critique, ce sont des avis cinglants, dithyrambiques, de gens passionnés. On ne se laisse plus le temps : Greta Gerwig a trente secondes pour expliquer chaque film qui l’a influencée pour Barbie, de peur d’ennuyer, alors évidemment, elle a l’air bête, même si elle s’est inspirée du Magicien d’Oz et des Chaussons rouges.
Comment faire la synthèse entre une critique du populaire et un devoir d’exigence ? Entre une prétention à la rareté et l’originalité et un désir de parler avec n’importe qui d’art, par le biais de références communes ? Comment ne pas céder à la vulgarité du format ? La critique n’est pas un magazine people. Tout le monde peut être critique, mais alors il faut ou dire pourquoi, ou charmer. Il faut parler de son temps, tout en choisissant de quoi l’on parle. Vous ne trouverez pas, dans cette revue, de flatterie sur Xavier Dolan, vous ne trouverez pas d’éloge de la médiocrité. Alors voilà, nous sommes déjà vieux, et à part un Giannoli, un Carax qui nous décevra, ou un Hamaguchi, (et pas de cinéma étasunien par pitié) nous n’attendons pas les films de notre génération. Nous sommes donc, nous aussi, quelque part, des vieux critiques.
Le risque de l’underground et de l’académisme
« Nous ne devons pas nous cacher qu’autour de nous la médiocrité devient la règle, que le confusionnisme règne en maître et que nos ennemis, toujours les mêmes, changent souvent leur fusil d’épaule afin de mieux nous tuer. Des tonnes d’eaux ont coulé sous les ponts et les fleuves ont poursuivi leur incessante transformation charriant beaucoup d’ordures, pire, de la médiocrité, mais parfois aussi des diamants. Hélas ! Les ordures surnagent et il faut draguer, avec peine, le fond des fleuves pour trouver les diamants. »
Ado Kyrou, Le surréalisme au cinéma
Pour se démarquer, mais cela fait bien des années que l’art n’est qu’une constante “démarcation”, et pour contrer le flot de productions artistiques, il arrive qu’on nous exhorte d’aller voir le film jamais sorti, de lire le livre rare, et pourtant. Cela sert-il vraiment à quelque chose de ne pas pouvoir parler avec quelqu’un au bar, à table, avec des gens plus vieux, n’importe qui ? Il faut trouver l’auteur que personne ne connaît, ou que personne n’a jamais lu, dans une sorte de rêve d’une élite vivant cachée. Là, au contraire, on tombe dans la certaine tendance de… l’underground, celle qui nous pousse des après-midi entiers à « chiner » la revue, à partir à la recherche de l’auteur inconnu. Il est devenu précieux de déterrer le savoir, là où l’information, pour peu qu’on la cherche, est connue de tous. L’académisme est par conséquent forcément spécifique et ennuyeux. Mais académisme ne rime pas avec expérience. On peut être boulimique —donc un peu toqué— et savoir de quoi on parle. Et puis parfois, quand on déterre le savoir, c’est un fossile, c’est trop brut et pas assez clair. Et ça ne plait pas. L’avant-garde devient célèbre pour une raison : parce qu’elle réussit à plaire, parce qu’après avoir été en avance sur son époque, elle se cache dans l’art le plus populaire. Mais on ne peut pas nier notre présent, on ne peut pas vouloir écrire et ne pas avoir un public qui ait envie de nous serrer la main ou de se battre contre nous pour un avis sur un livre ou un film. On nous parle, à l’université, dans les médias, de films d’auteurs : expression galvaudée. Personne ne nous parle, en revanche, de l’exigence de la qualité. Les gens consomment, mais le bourgeois a l’air de faire plus attention à ce qu’il mange, à son marché bio, qu’à ce qu’il voit et lit. Alors que la critique devrait être un mets délicieux, une expérience gastronomique.
Pour une nouvelle critique
On a tous une curiosité malsaine quand on rencontre un artiste connu. On veut lui parler, quand on a l’occasion de lui poser des vraies questions, lui demander ses influences, lui demander pourquoi, lui demander ce qu’il a lu, ce qui lui a plu. Au fond, on veut s’assurer que les artistes sont des gens qui existent, qu’ils ne sont pas tous morts. On veut parfois poser trop de questions. Mais cela vaut-il la peine de demander leurs secrets de famille aux artistes, –des gens finalement ordinaires et qui vivent dans leur œuvre comme nous-mêmes le faisons ? Pourquoi se garder de poser les vraies questions, celles de l’originalité, celle des chemins de traverse, les questions piquantes, et se réfugier à la place derrière des questions qui fâchent faussement ? Il faut oser dire les choses. Arrêter de voir l’auteur comme le diable ou dieu.
Au bout du compte, de la critique il n’est rien : seulement un déferlement de goûts personnels, sans sens de l’écrit et de l’aphorisme, des bon mots qui sortent de la bouche d’humoristes, avec des goûts soumis à la politique et à l’arrogance des puissants, et qui veulent représenter des générations dont ils ne savent rien. Il faut aller chez Emmaüs une bonne fois pour toute et se débarrasser à la fois des assiettes kitsch de votre grand-mère mais aussi de vos meubles Ikea bouffés par les termites.
Alors voilà le mot d’ordre : commencer par choisir ce que l’on critique, ne pas tout critiquer : ne pas plaire, c’est déjà un choix. Pourquoi, avec toutes les sorties de nos jours (tant de romans français, tant de films américains sortent chaque année), est-on obligé de parler des plus gros événements ? Certes, il faut se placer, mais on peut aussi se taire et ne pas leur donner notre voix pour dévoiler d’autres choses. Arrêter de se plaindre. Valoriser les films ou les livres qui en ont besoin et qui en valent la peine ; pas de pitié ! Nous avons besoin de retrouver l’équilibre entre la commutation débridée et la valorisation du populaire. Illusions perdues mérite ses prix, c’est un film rassembleur. The Fabelmans ne rassemble personne, il se contente de distribuer des miettes de morale dans des nappes en plastique de Shabbat. Voilà comment nous voulons écrire.
En toute humilité.
Mélusine O’Connor
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