Après un premier entretien autour du Roman de Jeanne et Nathan, (Actes Sud, 2023) dans un dossier consacré (numéro 3), Marelle a de nouveau rencontré Clément Camar-Mercier à l’occasion de la parution de La Tentation artificielle en septembre.
Marelle : Le Roman de Jeanne et Nathan était votre première tentative romanesque, quelles sont les différences au moment d’aborder le second ?
Clément Camar-Mercier : J’avais déjà les prémices de La Tentation artificielle (plans, recherche) avant de publier mon premier roman, puisque j’ai mis deux ans à trouver un éditeur. Après la sortie du premier, je me suis remis à écrire celui-ci. Le second roman est synonyme d’une part d’une grande libération, puisqu’on n’est pas hanté par la peur que personne ne voudra du livre : on a un patron, on a l’impression de faire un travail normal. On est reconnu comme un écrivain de métier. En revanche, le second roman, ce sont aussi des critiques, des libraires, et un public qui vous attendent au tournant, ce qui ôte la liberté totale du premier, et qui fait qu’on devient forcément plus commercial, en tout cas on pense à ce qu’il faut ou ne faut pas écrire. Le deuxième roman est un endroit spécial. C’est la confirmation que le premier n’était pas qu’un coup d’un soir. Et enfin, il faut préparer le troisième. Je n’ai pas eu la tentation de faire l’opposé de ce que j’avais fait dans Le Roman de Jeanne et Nathan, car je pense que c’est davantage le lieu du troisième roman.
M. : Comme Le Roman de Jeanne et Nathan, La Tentation artificielle est un roman avant tout construit sur des personnages, et de grandes scènes. Comment avez-vous écrit ces grandes scènes, qui sont à la fois des pivots de la narration et des élans stylistiques ? (la longue litanie des images d’horreur du nettoyeur du web, la scène où Jérémie imagine les anciens métiers des personnes du monastère, la scène où Jérémie tue sa mère). Sont-elles venues en premier ? Avez-vous construit autour ? Ou sont-ce des morceaux de bravoure stylistiques ?
C.C.M. : Je travaille d’abord un thème, des personnages, et enfin des lieux. J’invente les personnages, puis le lieu fermé, et ce qui découle de cette expérience d’enfermement. Cette structure me plaît. Pour l’instant, je m’y tiens. Ensuite viennent les personnages secondaires, et j’invente aussi beaucoup de choses qui n’apparaissent pas dans le livre. Je fonctionne par synopsis, même si je dérive ensuite de cette base. Dans ce cas-ci, j’ai fait des recherches sur des algorithmes, et pour la vie en monastère, j’y suis allé, deux fois trois semaines. Après, je ne sais pas à l’avance comment je vais écrire les scènes. Je sais les actions factuelles du personnage : il scrolle, il a un rendez-vous Tinder, il tue un moine… Pour le reste, c’est l’inconnu : je change de style, avec des passages directs, comiques, violents.
M. : On pourrait dire que le contenu influence la forme.
C.C.M. : C’est la phrase qu’on attribue, je pense à tort, à Victor Hugo : la forme, c’est le contenu qui remonte à la surface.
M. : Pour autant, traiter un sujet ne vous intéresse pas.
C.C.M. : Car la fiction doit dépasser le sujet.
M. : Vous revendiquez justement un style baroque ; cet attachement, vous le répétez souvent, vient de votre goût pour Shakespeare, dont les œuvres sont hétéroclites, parfois boursouflées, faisant coexister différents genres et registres, parfois antagonistes.
Comment avez-vous appliqué cela dans La Tentation ? Pensez-vous ce pari réussi ?
C. C. M. : J’ai besoin de Shakespeare. Peut-être que quand je m’éloignerai de lui, mon écriture changera. Shakespeare est mon seul grand repère baroque, car il va loin dans le mélange des genres. On ne sait jamais s’il fait une comédie ou une tragédie, si c’est tendre ou violent. Ce sont d’ailleurs les plaintes que j’ai reçues à propos de mon livre. Les gens ont peur du baroque aujourd’hui ; cela me met en contrepoint. Je me demande si je ne devrais pas faire un livre plus crédible, plus concret, mais même ainsi, je n’arriverai pas à changer mon style. Je ne pense pas être un écrivain baroque, je le suis. Comme je vois que mon livre clive, j’estime qu’il est réussi. La littérature doit brusquer, quitte à ce qu’un certain public ne comprenne pas.
M. : Le choc de lecture doit être littéraire, pas moral. Bertrand Bonello nous avait parlé de l’enfermement, c’est un cinéaste baroque. On a pensé à La Bête en vous lisant. Pourquoi le choix de la science-fiction et du baroque ?
C.C.M. : Concrètement, c’est parce qu’on m’avait commandé une pièce pour adolescents sur les applications de rencontre. Je suis allé farfouiller dans Tinder et j’ai découvert son algorithme. Les algorithmes en général d’ailleurs. Cela m’a inspiré un personnage qui penserait des algorithmes de ce genre : c’est une pensée très baroque, que de concevoir une sélection et une hiérarchie de gens. Puis je me suis dit qu’il irait dans une abbaye. L’idée originelle était cette confrontation entre un codeur informatique, un concepteur du monde à venir, et les derniers lieux du monde ancien. Le sacré et le profane.
M. : Et le genre est venu se greffer…
C.C.M. : La science-fiction et le genre m’intéressent car ils me permettent de ne pas écrire comme on l’exige, d’écrire à contre-courant, comme le font en mise en scène Hitchcock, et Shyamalan dans ses grands jours. Ils trouvent toujours une manière de filmer la séquence d’une manière surprenante.
M. : Le livre est tellement amoral qu’il a une morale.
C.C.M. : J’ai conçu mon roman en trois parties : l’immoralité, la moralité et l’amoralité. C’est un livre sur la morale. La première partie sur les applications de rencontre est l’immoralité, puis les moines incarnent une certaine idée de la moralité, et enfin l’IA Eliza dépasse l’idée de moralité en résolvant des problèmes de façon efficace et rapide, et seulement ça.
M. : Comme chez Bret Easton Ellis, que ce soit dans American Psycho ou Lunar Park, il y a ce même cynisme et cet aspect protéiforme.
C.C.M. : Lunar Park est mon livre préféré de cet écrivain. Et dans American Psycho, les analyses de CD, les litanies de marques, les scènes de sexe crues et les scènes violentes en font une œuvre protéiforme, baroque elle aussi. C’est le livre qui, adolescent, m’a donné envie de faire de la littérature car je ne savais pas qu’elle pouvait provoquer à la fois l’excitation sexuelle, le dégoût, l’ennui…les sentiments les plus extrêmes, alors qu’apparemment le cinéma en serait bien plus capable. C’est de la littérature sensorielle que je veux faire. Jamais pour faire subir quelque chose, mais parce qu’on aime ça aussi. Comme le lecteur qui prend plaisir à lire le livre, le personnage de trader d’American Psycho prend du plaisir en tuant. La finalité d’Elisa n’est pas la même en revanche. On nous reproche une littérature à sensations fortes, alors que les gens voient des films d’horeur et font des tours de grands 8. Mais ce n’est pas le même public, c’est vrai.
M. : Vous avez un souffle anglophone.
C.C.M. : Si j’étais un auteur américain, je suis sûr que mes deux livres seraient des best-sellers.
M. : Est-ce dû au complexe de la littérature blanche ? Si vous faisiez un film, vous n’auriez pas de mal à faire du cinéma de genre, projeté en séance de minuit.
C.C.M. : Peut-être. Ou pas. Le dernier film de Paul Thomas Anderson, Une Bataille après l’autre, c’est mon humour, un univers absurde que je partage, et populaire. Au cinéma, ce genre d’objet fonctionne.
M. : Vous nous aviez dit que dans l’idéal vous confierez l’adaptation cinématographique du Roman de Jeanne et Nathan à Gaspard Noé? Qu’en serait-il de la Tentation artificielle ?
C.C.M. : A James Cameron ! Non, plus sérieusement, à Scorsese. Parce qu’il le comprendrait, et il filmerait les moines avec amour.
M. : Vous avez relu Huysmans pour écrire ce livre ?
C.C.M. : Cette rencontre s’est faite à l’abbaye, où il a résidé lui aussi. Huysmans était davantage un souvenir, une lecture ancienne de fac. Quand j’ai appris qu’il s’était rendu à Solesmes, ça m’a fait bizarre. Pour autant, je n’ai pas voulu le relire pendant l’écriture.
M. : Personnellement, croyez-vous au péché originel ?
C.C.M. : Croire n’est pas la question. Jamais. Pour autant, qu’est-ce que cela nous raconte de l’humanité ? Quand Adam et Eve mangent du fruit défendu, la sanction immédiate est la mortalité, et le fait qu’on puisse choisir entre faire le bien et le mal au cours de notre vie. La vie est nourrie de ce choix. Je crois que le choix moral est une chose qui nous rend humain, et donc vivant. Les courriers de lecteurs que je reçois viennent beaucoup de chrétiens, qui me remercient d’avoir représenté sans caricature ou moquerie, leur religion. La souffrance chez les Juifs est intellectuelle, chez les chrétiens, elle est physique. Je n’ai répondu à la question du salut dans le livre, mais je parle de la quête de l’immortalité. Pour Eliza, il s’agit plutôt de la survie de l’intelligence. Woody Allen dit cette phrase dans un de ses films : personne ne veut devenir juif car il n’y a pas de vie après la mort. C’est pas faux, et j’aime cet amour de la vie.
M. : Vous nous aviez dit dans notre précédent entretien vouloir atteindre par l’écriture une mise en scène cinématographique. Il y a dans l’écriture par séquences (qui au passage est le même procédé que chez Nicolas Mathieu), la permanence d’une écriture du visuel, et des petites afféteries ( le titre au bout de vingt pages, comme un titre de film) plus qu’une écriture, un regard spécifiquement cinématographique dont vous avez déjà parlé. Mais ne serait-ce pas un aboutissement possible dans votre œuvre que de passer, ou de tenter, le cinéma? (comme Houellebecq, Dugain, Carrère…)
C.C.M. : Oui, je pourrais mais je ne sais pas si je chercherai à le faire, je préférerais qu’on me le propose. Je n’ai pas assez exploré ce que j’ai à dire en littérature.
M. : Et comme continuation esthétique ?
C.C.M. : Non, parce que je ne veux pas faire de cinéma littérature, comme Duras. Alors ce ne sera pas une continuité mais une nouvelle vie artistique. En plus, au cinéma j’ai des goûts très pratiques. J’aimerais bien faire un blockbuster français. Si je fais un film, il sera américain.
M. : Vous nous disiez avoir commencé à vous intéresser à la littérature contemporaine au moment de la sortie du Roman de Jeanne et Nathan. Est-ce que la découverte de tendances actuelles, de modes d’écriture, ont influencé votre travail (en embrassant des tendances ou au contraire en étant contre) ?
C.C.M. : Je lutte pour ce genre un peu mineur que l’on appelle le roman contre la dictature de l’autofiction, même s’il y a de très belles littératures de la réalité. Au Salon du Livre, les gens passent et demandent : c’est d’après une histoire vraie ? Je réponds non et ils s’en vont. Je ne sais pas qui a créé cette demande. Les Américains, eux, continuent à faire du roman. En France, le Goncourt a été donné à quelqu’un qui fait de la littérature, même s’il y a un appui réel, et c’est une bonne chose. Personne n’écrirait un polar comme il l’a fait dans Histoires de la nuit.
M. : Qui fait du romanesque aujourd’hui ?
C.C.M. : Pour n’en citer que quelques- uns : Michel Houellebecq, Victor Jestin, Olivier Adam, Jean-Baptiste del Amo. Chacun à leur manière.
M. : Le dernier grand roman français ?
C.C.M. : Monsieur Amérique, de Nicolas Chemla, auteur inconnu du Cherche-midi. C’est le biopic d’un bodybuilder californien et un livre d’une grande ambition. Cette rentrée, j’ai bien aimé Le Fou de Bourdieu, de Fabrice Pliskin, également publié au Cherche-midi, c’est un livre génial sur bijoutier braqué qui tue et qui découvre Bourdieu en prison, en devient fanatique et se met à embrasser la cause des dominés. Ce livre est politiquement incorrect et très drôle. Pour moi, le plus grand roman du XXIe c’est Les Bienveillantes de Jonathan Littell, qui est un livre français.
M. : Et au cinéma ? Desplechin semble garder le cap du romanesque.
C.C.M. : Bruno Dumont aussi, car il a une ambition baroque et romanesque, François Ozon, Cédric Klapisch, pour qui j’ai une affinité un peu nulle car son dernier film est un geste osé. Il reste le cinéma américain. Sorrentino aussi est un des grands cinéastes actuels même s’il me touche moins.
M. : Bertrand Bonello nous a confié qu’il se sent seul dans ce qu’il fait, et vous ?
C.C.M. : Il a une grande carrière alors il peut se permettre de dire ça ! Quant à moi, honnêtement, je suis terriblement esseulé. Ça me fait me poser des questions artistiques. Il faut que je fasse attention à ce que ça n’influence pas trop ce que j’ai envie de faire. Mais même dans la contrainte, on peut trouver de grandes beautés artistiques. Par exemple, j’aimerais bien qu’on me commande un livre. Cela m’amènerait autre part, et me ferait me sentir un peu moins seul.
Mélusine O’Connor, Wandrille Teisser et Louis Pelletier Doisy
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