Catégorie : Littérature

  • Entretien avec Clément Camar-Mercier, écrivain baroque

    Après un premier entretien autour du Roman de Jeanne et Nathan, (Actes Sud, 2023) dans un dossier consacré (numéro 3), Marelle a de nouveau rencontré Clément Camar-Mercier à l’occasion de la parution de La Tentation artificielle en septembre.

    Marelle : Le Roman de Jeanne et Nathan était votre première tentative romanesque, quelles sont les différences au moment d’aborder le second ?

    Clément Camar-Mercier : J’avais déjà les prémices de La Tentation artificielle (plans, recherche) avant de publier mon premier roman, puisque j’ai mis deux ans à trouver un éditeur. Après la sortie du premier, je me suis remis à écrire celui-ci. Le second roman est synonyme d’une part d’une grande libération, puisqu’on n’est pas hanté par la peur que personne ne voudra du livre : on a un patron, on a l’impression de faire un travail normal. On est reconnu comme un écrivain de métier. En revanche, le second roman, ce sont aussi des critiques, des libraires, et un public qui vous attendent au tournant, ce qui ôte la liberté totale du premier, et qui fait qu’on devient forcément plus commercial, en tout cas on pense à ce qu’il faut ou ne faut pas écrire. Le deuxième roman est un endroit spécial. C’est la confirmation que le premier n’était pas qu’un coup d’un soir. Et enfin, il faut préparer le troisième. Je n’ai pas eu la tentation de faire l’opposé de ce que j’avais fait dans Le Roman de Jeanne et Nathan, car je pense que c’est davantage le lieu du troisième roman.

    M. : Comme Le Roman de Jeanne et Nathan, La Tentation artificielle est un roman avant tout construit sur des personnages, et de grandes scènes. Comment avez-vous écrit ces grandes scènes, qui sont à la fois des pivots de la narration et des élans stylistiques ? (la longue litanie des images d’horreur du nettoyeur du web, la scène où Jérémie imagine les anciens métiers des personnes du monastère, la scène où Jérémie tue sa mère). Sont-elles venues en premier ? Avez-vous construit autour ? Ou sont-ce des morceaux de bravoure stylistiques ?

    C.C.M. : Je travaille d’abord un thème, des personnages, et enfin des lieux. J’invente les personnages, puis le lieu fermé, et ce qui découle de cette expérience d’enfermement. Cette structure me plaît. Pour l’instant, je m’y tiens. Ensuite viennent les personnages secondaires, et j’invente aussi beaucoup de choses qui n’apparaissent pas dans le livre. Je fonctionne par synopsis, même si je dérive ensuite de cette base. Dans ce cas-ci, j’ai fait des recherches sur des algorithmes, et pour la vie en monastère, j’y suis allé, deux fois trois semaines. Après, je ne sais pas à l’avance comment je vais écrire les scènes. Je sais les actions factuelles du personnage : il scrolle, il a un rendez-vous Tinder, il tue un moine… Pour le reste, c’est l’inconnu : je change de style, avec des passages directs, comiques, violents. 

    M. : On pourrait dire que le contenu influence la forme.

    C.C.M. : C’est la phrase qu’on attribue, je pense à tort, à Victor Hugo : la forme, c’est le contenu qui remonte à la surface.

    M. : Pour autant, traiter un sujet ne vous intéresse pas. 

    C.C.M. : Car la fiction doit dépasser le sujet.

    M. : Vous revendiquez justement un style baroque ; cet attachement, vous le répétez souvent, vient de votre goût pour Shakespeare, dont les œuvres sont hétéroclites, parfois boursouflées, faisant coexister différents genres et registres, parfois antagonistes.

    Comment avez-vous appliqué cela dans La Tentation ? Pensez-vous ce pari réussi ?

    C. C. M. : J’ai besoin de Shakespeare. Peut-être que quand je m’éloignerai de lui, mon écriture changera. Shakespeare est mon seul grand repère baroque, car il va loin dans le mélange des genres. On ne sait jamais s’il fait une comédie ou une tragédie, si c’est tendre ou violent. Ce sont d’ailleurs les plaintes que j’ai reçues à propos de mon livre. Les gens ont peur du baroque aujourd’hui ; cela me met en contrepoint. Je me demande si je ne devrais pas faire un livre plus crédible, plus concret, mais même ainsi, je n’arriverai pas à changer mon style. Je ne pense pas être un écrivain baroque, je le suis. Comme je vois que mon livre clive, j’estime qu’il est réussi. La littérature doit brusquer, quitte à ce qu’un certain public ne comprenne pas.

    M. : Le choc de lecture doit être littéraire, pas moral. Bertrand Bonello nous avait parlé de l’enfermement, c’est un cinéaste baroque. On a pensé à La Bête en vous lisant. Pourquoi le choix de la science-fiction et du baroque ?

    C.C.M. : Concrètement, c’est parce qu’on m’avait commandé une pièce pour adolescents sur les applications de rencontre. Je suis allé farfouiller dans Tinder et j’ai découvert son algorithme. Les algorithmes en général d’ailleurs. Cela m’a inspiré un personnage qui penserait des algorithmes de ce genre : c’est une pensée très baroque, que de concevoir une sélection et une hiérarchie de gens. Puis je me suis dit qu’il irait dans une abbaye. L’idée originelle était cette confrontation entre un codeur informatique, un concepteur du monde à venir, et les derniers lieux du monde ancien. Le sacré et le profane. 

    M. : Et le genre est venu se greffer…

    C.C.M. : La science-fiction et le genre m’intéressent car ils me permettent de ne pas écrire comme on l’exige, d’écrire à contre-courant, comme le font en mise en scène Hitchcock, et Shyamalan dans ses grands jours. Ils trouvent toujours une manière de filmer la séquence d’une manière surprenante. 

    M. : Le livre est tellement amoral qu’il a une morale.

    C.C.M. : J’ai conçu mon roman en trois parties : l’immoralité, la moralité et l’amoralité. C’est un livre sur la morale. La première partie sur les applications de rencontre est l’immoralité, puis les moines incarnent une certaine idée de la moralité, et enfin l’IA Eliza dépasse l’idée de moralité en résolvant des problèmes de façon efficace et rapide, et seulement ça.

    M. : Comme chez Bret Easton Ellis, que ce soit dans American Psycho ou Lunar Park, il y a ce même cynisme et cet aspect protéiforme.

    C.C.M. : Lunar Park est mon livre préféré de cet écrivain. Et dans American Psycho, les analyses de CD, les litanies de marques, les scènes de sexe crues et les scènes violentes en font une œuvre protéiforme, baroque elle aussi. C’est le livre qui, adolescent, m’a donné envie de faire de la littérature car je ne savais pas qu’elle pouvait provoquer à la fois l’excitation sexuelle, le dégoût, l’ennui…les sentiments les plus extrêmes, alors qu’apparemment le cinéma en serait bien plus capable. C’est de la littérature sensorielle que je veux faire. Jamais pour faire subir quelque chose, mais parce qu’on aime ça aussi. Comme le lecteur qui prend plaisir à lire le livre, le personnage de trader d’American Psycho prend du plaisir en tuant. La finalité d’Elisa n’est pas la même en revanche. On nous reproche une littérature à sensations fortes, alors que les gens voient des films d’horeur et font des tours de grands 8. Mais ce n’est pas le même public, c’est vrai.

    M. : Vous avez un souffle anglophone.

    C.C.M. : Si j’étais un auteur américain, je suis sûr que mes deux livres seraient des best-sellers. 

    M. : Est-ce dû au complexe de la littérature blanche ? Si vous faisiez un film, vous n’auriez pas de mal à faire du cinéma de genre, projeté en séance de minuit. 

    C.C.M. : Peut-être. Ou pas. Le dernier film de Paul Thomas Anderson, Une Bataille après l’autre, c’est mon humour, un univers absurde que je partage, et populaire. Au cinéma, ce genre d’objet fonctionne. 

    M. : Vous nous aviez dit que dans l’idéal vous confierez l’adaptation cinématographique du Roman de Jeanne et Nathan à Gaspard Noé? Qu’en serait-il de la Tentation artificielle ?

    C.C.M. : A James Cameron ! Non, plus sérieusement, à Scorsese. Parce qu’il le comprendrait, et il filmerait les moines avec amour.

    M. : Vous avez relu Huysmans pour écrire ce livre ?

    C.C.M. : Cette rencontre s’est faite à l’abbaye, où il a résidé lui aussi. Huysmans était davantage un souvenir, une lecture ancienne de fac. Quand j’ai appris qu’il s’était rendu à Solesmes, ça m’a fait bizarre. Pour autant, je n’ai pas voulu le relire pendant l’écriture.

    M. : Personnellement, croyez-vous au péché originel ?

    C.C.M. : Croire n’est pas la question. Jamais. Pour autant, qu’est-ce que cela nous raconte de l’humanité ? Quand Adam et Eve mangent du fruit défendu, la sanction immédiate est la mortalité, et le fait qu’on puisse choisir entre faire le bien et le mal au cours de notre vie. La vie est nourrie de ce choix. Je crois que le choix moral est une chose qui nous rend humain, et donc vivant. Les courriers de lecteurs que je reçois viennent beaucoup de chrétiens, qui me remercient d’avoir représenté sans caricature ou moquerie, leur religion. La souffrance chez les Juifs est intellectuelle, chez les chrétiens, elle est physique. Je n’ai répondu à la question du salut dans le livre, mais je parle de la quête de l’immortalité. Pour Eliza, il s’agit plutôt de la survie de l’intelligence. Woody Allen dit cette phrase dans un de ses films : personne ne veut devenir juif car il n’y a pas de vie après la mort. C’est pas faux, et j’aime cet amour de la vie.

    M. : Vous nous aviez dit dans notre précédent entretien vouloir atteindre par l’écriture une mise en scène cinématographique. Il y a dans l’écriture par séquences (qui au passage est le même procédé que chez Nicolas Mathieu), la permanence d’une écriture du visuel, et des petites afféteries ( le titre au bout de vingt pages, comme un titre de film) plus qu’une écriture, un regard spécifiquement cinématographique dont vous avez déjà parlé. Mais ne serait-ce pas un aboutissement possible dans votre œuvre que de passer, ou de tenter, le cinéma? (comme Houellebecq, Dugain, Carrère…)

    C.C.M. : Oui, je pourrais mais je ne sais pas si je chercherai à le faire, je préférerais qu’on me le propose. Je n’ai pas assez exploré ce que j’ai à dire en littérature. 

    M. : Et comme continuation esthétique ?

    C.C.M. : Non, parce que je ne veux pas faire de cinéma littérature, comme Duras. Alors ce ne sera pas une continuité mais une nouvelle vie artistique. En plus, au cinéma j’ai des goûts très pratiques. J’aimerais bien faire un blockbuster français. Si je fais un film, il sera américain.

    M. : Vous nous disiez avoir commencé à vous intéresser à la littérature contemporaine au moment de la sortie du Roman de Jeanne et Nathan. Est-ce que la découverte de tendances actuelles, de modes d’écriture, ont influencé votre travail (en embrassant des tendances ou au contraire en étant contre) ? 

    C.C.M. : Je lutte pour ce genre un peu mineur que l’on appelle le roman contre la dictature de l’autofiction, même s’il y a de très belles littératures de la réalité. Au Salon du Livre, les gens passent et demandent : c’est d’après une histoire vraie ? Je réponds non et ils s’en vont. Je ne sais pas qui a créé cette demande. Les Américains, eux, continuent à faire du roman. En France, le Goncourt a été donné à quelqu’un qui fait de la littérature, même s’il y a un appui réel, et c’est une bonne chose. Personne n’écrirait un polar comme il l’a fait dans Histoires de la nuit

    M. : Qui fait du romanesque aujourd’hui ?

    C.C.M. : Pour n’en citer que quelques- uns : Michel Houellebecq, Victor Jestin, Olivier Adam, Jean-Baptiste del Amo. Chacun à leur manière.

    M. : Le dernier grand roman français ?

    C.C.M. : Monsieur Amérique, de Nicolas Chemla, auteur inconnu du Cherche-midi. C’est le biopic d’un bodybuilder californien et un livre d’une grande ambition. Cette rentrée, j’ai bien aimé Le Fou de Bourdieu, de Fabrice Pliskin, également publié au Cherche-midi, c’est un livre génial sur bijoutier braqué qui tue et qui découvre Bourdieu en prison, en devient fanatique et se met à embrasser la cause des dominés. Ce livre est politiquement incorrect et très drôle. Pour moi, le plus grand roman du XXIe c’est Les Bienveillantes de Jonathan Littell, qui est un livre français. 

    M. : Et au cinéma ? Desplechin semble garder le cap du romanesque.

    C.C.M. : Bruno Dumont aussi, car il a une ambition baroque et romanesque, François Ozon, Cédric Klapisch, pour qui j’ai une affinité un peu nulle car son dernier film est un geste osé. Il reste le cinéma américain. Sorrentino aussi est un des grands cinéastes actuels même s’il me touche moins.

    M. : Bertrand Bonello nous a confié qu’il se sent seul dans ce qu’il fait, et vous ?

    C.C.M. : Il a une grande carrière alors il peut se permettre de dire ça ! Quant à moi, honnêtement, je suis terriblement esseulé. Ça me fait me poser des questions artistiques. Il faut que je fasse attention à ce que ça n’influence pas trop ce que j’ai envie de faire. Mais même dans la contrainte, on peut trouver de grandes beautés artistiques. Par exemple, j’aimerais bien qu’on me commande un livre. Cela m’amènerait autre part, et me ferait me sentir un peu moins seul.

    Mélusine O’Connor, Wandrille Teisser et Louis Pelletier Doisy

  • Entretien avec Philippe Lançon 

    Marelle : Vous avez établi un rapprochement dans un article de 2015 pour Libération entre Infinite Jest de David Foster Wallace et 2666 de Roberto Bolaño, deux œuvres malades, deux œuvres mondes. C’est un parallèle que je souhaite établir pour des recherches et que j’aimerais creuser. Est-ce que cette intuition part d’un rapport chronologique, la fin du XXe siècle, l’époque des romans-mondes ?


    Philippe Lançon : Je ne suis pas universitaire ; une grande différence entre la critique de presse et universitaire c’est le sens, et la méthode Il y a quelque chose d’intuitif et superficiel dans la critique de presse et de l’ordre de l’enquête avec les preuves dans la critique universitaire ; elle tourne en rond autour de son sujet et sédimente les analyses et les preuves avec un sens de la répétition, alors que l’article doit aller vite, être bref. L’auteur peut avoir des intuitions qu’il ne va pas étayer. Malgré la différence de logiciel, il y a des ponts, on peut avoir le même type d’intuition. C’est donc d’abord  une conjonction assez personnelle, car j’ai lu les deux à peu près en même temps. Et c’est un peu le hasard éditorial aussi. Le patron des Editions de l’Olivier qui avait traduit David Foster Wallace a fini par récupérer Bolaño. Il a fini par revendiquer qu’il avait trouvé ceux qui ont posé les bases d’un nouveau type de roman. J’ai mis du temps à comprendre à quel point Bolaño était important. Quand un auteur qui crée une atmosphère voire une langue, les lecteurs et les critiques à l’affût de la nouveauté, sont très enthousiastes. Moi je suis assez conservateur, il me faut du temps. J’ai toujours tendance à vouvoyer les gens très longtemps. Il me faut un certain temps pour apprivoiser les auteurs qui créent un univers qui est neuf pour moi. Quand j’ai lu La Littérature nazie en Amérique, ca m’a plu mais, réaction typique du conservteur, j’ai commencé par me dire que Borges avait déjà fait ca. Je n’ai pas lu tout de suite Les Détectives sauvages, j’ai commencé par les formes courtes, Nocturne du Chili et Etoile distante, où il développe des vies, une vie qu’il n’avait pas écrite, qu’il a agrandie ensuite. Sur ce, j’ai décidé d’aller le rencontrer à Barcelone, car il vivait à Blanès à cette époque-là. Je l’ai rencontré très peu de temps avant sa mort. Son éditeur à Anagrama qui ensuite est devenu le mien. C’était le jour où il venait de déposer le manuscrit de 2666 avec l’idée de publier les parties progressivement pour assurer des fonds à ses héritiers. Je le vois encore me dire qu’il ne savait pas vers quoi ça allait, se demander si c’était inachevé ou pas. Le lecteur a le sentiment que ça l’est. J’ai lu 2666 en espagnol quand il est sorti. Je me souviens que sa lecture a arrêté toute possibilité de lire autre chose. Entre le moment où j’ai rencontré Bolaño, ce qu’il m’a dit et cette idée qu’il ne s’était pas passé grand chose dans la langue espagnole entre le Siècle d’Or et Borges, 2666, et après aussi Appels téléphoniques, ont commencé à prendre de l’ampleur pour moi. Bolaño est un maître de la forme courte et de la poésie. Comme beaucoup de véritables écrivains, il est toujours dans son atelier, et La poésie fait partie de son atelier. Ses récits sont nés de la poésie. Toutes ses formes sont des affluents qui créent un grand fleuve qui est son œuvre et qui débouche sur sa mort et 2666. Il la pressentait. Son œuvre, dans sa construction, ressemble à sa vie, une vie expérimentale. Sa vie ne tournait pas à la répétition. En permanence ça a bougé et l’œuvre a bougé avec. Cette œuvre plonge ses racines dans les années 90. 

    David Foster Wallace, c’est autre chose, sa construction mentale, son hypermnésie, sa capacité à restituer les scènes par un détail qui n’en finit plus, tout cela est lié à sa maladie. J’ai écrit un article hier sur Louis Wolfson, qui a été très célèbre dans les années 70, pour le Schizo et les langues, il y a des scènes incroyables quand il va voir des prostituées à New York, il est à la fois dans le monde et hors du monde, il décrit tout. Ça m’a rappelé Foster Wallace, qui a en plus un appareillage intellectuel fort. Franzen lui a rendu un superbe hommage, publié en France. Franzen est un monstre de la construction. C’est la même génération. Ce qui m’a intéressé chez les deux, c’est comment des auteurs de cette trempe ont la sensation profonde qu’on ne peut plus écrire des romans comme avant (avec le modernisme) et en même temps ils veulent vraiment faire du récit. Ils veulent raconter des histoires mais ils se posent des questions sur la forme. Ils ne veulent pas que la forme tue le récit. C’est une question qui a été posée théoriquement. Mais eux la posent à l’intérieur même de leurs créations. Leur problème c’est d’être des chercheurs qui trouvent. Même si cela leur coûte des lecteurs.

    Marelle : S’ils sont si importants, comment expliquer un succès modéré de ces œuvres  ? 

    Philippe Lançon : On dit qu’il y a la catégorie des écrivains pour écrivains. Ce sont des auteurs qui exigent de la part du lecteur une certaine culture de lecteur. Le lecteur doit bosser, d’une certaine façon, au premier et au second degré. Bolaño, il y a toujours du second degré. Au début de 2666, la description du premier universitaire, Jean-Claude Pelletier, amène un jeu de références, et une manière de se moquer du travail universitaire dans ce qu’il a de méticuleux et d’un peu cuistre, et son côté obsessionnel. C’est un type de lecteur à qui parle ce genre de livre. Par ailleurs, ça se lit aussi totalement premier degré et c’est rare. Ce jeu entre les deux niveaux qui coupe beaucoup de lecteurs qui veulent qu’on leur raconte une bonne histoire. Moi je suis assez bon public, j’ai envie d’éprouver des choses que j’ai éprouvées quand j’ai lu Guerre et Paix, des grands romans que j’aime. Finalement, d’une autre façon, Bolaño m’a donné ça. Les Détectives sauvages, les personnages de certaines de ses nouvelles me donnent des émotions semblables. 

    Marelle : En tant que journaliste et témoin de cette génération-là, est-ce qu’en France vous pensez qu’on a mal lu Bolaño et Foster Wallace ?

    Philippe Lançon : Je pense que le travail critique a été fait, et universitaire. Je pense que David Foster Wallace, qui est un américain, donc est prépondérant, c’est lié au fait que c’est une littérature exigeante. La littérature latino-américaine en France, on rame. 

    Marelle : Bolaño est-il un auteur pour Latino-américains ? 

    Philippe Lançon : Oui, même si bizarrement il a fait entrer des tas de références françaises mais c’est toujours des auteurs qui ne sont pas  lus par le grand public, il aime un certain type de littérature. Un jour aura-t-il la destinée de Borges, je ne sais pas. Je pense qu’il y a des textes de lui qui en font un classique, son classement dans Télérama. Une amie m’a écrit pour m’en féliciter, j’étais très surpris de voir que mon livre y était aussi. Le jury est exigeant et les œuvres sont exigeantes. C’est tous des livres d’auteurs qui ont lu et qui ne le cachent pas. par exemple, Les Années d’Ernaux à mon avis y figure à juste titre, c’est un de ses livres les plus exigeants, avec une ambition et un travail sur le temps, dans le collectif et l’individuel. On sent qu’elle s’est posé des problèmes formels. Je me suis aperçu en lisant ses livres (Passion simple) que ce sont des livres très élaborés. Des livres faussement simples. Elle aussi est une grande lectrice. Je pense que pour Bolaño, c’est une barrière d’ordre géographique. J’ai fait un article en hommage à Vargas Llosa, et je trouve que sa mort est un événement fondamental car il était devenu rédhibitoire pour la gauche mais ce n’est pas pour ça qu’il n’a pas écrit des romans fondamentaux. Quand un homme meurt, il ne faut pas perdre la boussole, il ne faut pas occulter ses bêtises, mais il ne faut pas oublier non plus que c’est un écrivain, et qu’il faut parler de ses meilleures œuvres.

    Marelle : Malgré une réception relative de ces auteurs, dans la liste de Télérama, il y a deux héritiers de Bolaño et Foster Wallace,  Mbougar Sarr (La plus secrète mémoire des hommes, une citation de Bolaño) et Danielewski, (House of Leaves). Est-ce qu’alors il existe une réception de ces deux monstres ?

    Philippe Lançon : En littérature, il faut être patient. Le temps sédimente les choses. Bolaño est un classique, et d’une manière ou d’une autre, il sera lu. Il est rentré à l’université, certains de ses textes, les nouvelles, seront lus au lycée… C’est comme ça qu’on forme un classique. C’est déjà un classique. David Foster Wallace, c’est plus difficile aussi a cause de la forme qu’implique la maladie mentale. Avec le temps il y aura des auteurs comme ça. Des auteurs pas populaires de leur vivant le sont devenus après. La littérature sédimente, leur place est acquise.

    Marelle : Pourquoi le rapprochement entre Borges et Bolaño ?

    Philippe Lançon : Parce que Borges a écrit des vies imaginaires, surtout l’’Histoire de l’infamie. Et Bolaño les avait lues, avec La Littérature nazie en Amérique, des gens qui ont un rapport avec le mal, cela fait écho à l’Histoire de l’infamie. Sachant que Borges lui-même avait lu Schwob. L’idée de Borges de jouer avec des références et des clichés et de tourner autour d’un phénomène humain fondamental chez Bolaño, le mal. Une nouvelle incroyable “El secreto del Mal”. C’est une fin extraordinairement ouverte.Se sont autorisés dans l’ordre du mal tout ce que l’imagination leur propose. La fameuse histoire dans la génération du boom ou chacun devait écrire une nouvelle de dictateur. Un jeu qui a débouché sur une forme.

    Marelle : Vous avez lu à ce propos le roman de Drieu La Rochelle sur un dictateur latino-américain dont l’argument est de Borges, L’Homme à cheval ?

    Philippe Lançon : J’avais recommencé à le lire, je trouve que ça a vieilli. Je suis pas très politique au sens ou ca me gene pas qu’un écrivain soit de droite ou de gauche mais j’aime pas quand ça date. C’est cette espèce de sens de la formule. J’écrivais comme ça. C’est une littérature qui m’a beaucoup marquée. A gauche c’est pareil dans un autre genre, le flux, le discours, la volonté de démontrer. 

    Marelle : D’où vient votre goût et connaissance de la littérature hispanophone ?

    Philippe Lançon : Ma première femme était cubaine, donc je suis allé à Cuba en 1993 comme reporter et c’est là que je l’ai rencontrée. Assez vite la vie intime s’est mélangée à la vie professionnelle, et j’ai appris l’espagnol, et ma manière de l’apprendre a été de passer beaucoup par la poésie, pour apprendre des nouveaux mots. J”ai lu de la poésie cubaine, et aussi Carpentier. A partir des années 1990, comme je commençais à en être familier, Libération m’a proposé d’aller voir des auteurs, Cabrera Infante en 1997. J’allais très souvent en Espagne, j’allais la voir, aller en librairie et rencontrer des auteurs.

    J’étais allé voir Sanchez Ferlosio, Juan Marsé, après il y a eu des auteurs latino-américains, j’ai rencontré Padura, qui est un ami. Tout ça est passé par le travail. L’amour m’a amené à ce travail et ce travail a enrichi ma connaissance de certaines sociétés et certains mondes. Je reste très familier de tout ça, Castellanos Moya, Carla Suarez. Pendant 20 ans ces auteurs me connaissent aussi.

    Marelle : Quid de la réception du Lambeau en Espagne ?

    Philippe Lançon : Il a été traduit par Anagrama, le titre en espagnol c’est “el colgajo”, c’est le terme technique mais n’a pas la porosité du français. Quand je suis allé à Barcelone il avait été traduit parallèlement en catalan : “el tros de carns”, le morceau de chair. J’étais avec Guadalupe Nettel, une écrivaine mexicaine qui est une amie. La sphère hispanophone et allemande sont celles qui m’ont le mieux accueilli. Aux Etats-Unis, c’est un monde difficile à pénétrer en tant qu’auteur étranger. 

    Marelle : Le Lambeau adopte une porosité entre essai et fiction, pourrait être une forme ensayo, et a été publié comme récit chez Gallimard.

    Philippe Lançon : Oui, un récit par définition, c’est une forme à l’intérieur de laquelle on peut s’autoriser des pas de côtés et digressions. Celui qui en est le maître, en France c’est Carrère. Je suis en train de lire le prochain, Coup de foudre, où il raconte l’histoire de sa famille, ses lectures, on a le droit à tout, Nabokov, la russie. Il arrive à retomber sur ses pieds. Cela permet de relier des choses et de créer un récit qui progresse dans la littérature anglo-saxonne, ce rythme circulaire. Il ne faut pas ennuyer son lecteur non plus. Je trouve que ça correspond beaucoup à l’ordre de la conversation, on revient sur une chose, etc. Dans le classique roman américain, tout doit être compris pour être efficace. Il y a plein d’autres façons d’inventer des histoires. J’aime bien que ça progresse, j’aime qu’on me raconte une histoire et je n’aime pas qu’on me prenne pour un con. 

    Marelle : Dans quelle tradition vous placez-vous ?

    Philippe Lançon : Quand j’ai écrit le livre je ne me suis pas posé cette question. En tant qu’écrivain on a déjà assez de problèmes pour trouver la forme pour dire ce qu’on veut dire. Tout n’est jamais dit. Les grands cinéastes travaillent souvent avec le hors-champ, comme Lubitsch. Le hors-champ, signifie la proportion entre ce qu’on raconte et ce qu’on ne raconte pas.

    Marelle : Vous auriez pu choisir de justement ne pas tout mettre en hors-champ, il y a des effets de focale bien marqués dans Le Lambeau

    Philippe Lançon : Je n’y ai pas tout mis, j’ai deux textes de la NRF, avec une anecdote qui dans le parcours est fondamentale mais n’est pas dedans. J’ai la réponse. Il y a des choses qui dans la vie sont essentielles qui ne rentrent pas dans le récit. Ça veut dire que le récit n’est pas la réalité. J’ai toujours eu du mal à faire la différence entre fiction et non fiction. Pour le reste, la non-fiction est une fiction, à partir d’éléments réels, il y a des choses qu’on raconte et d’autres qu’on ne raconte pas. 

    Marelle : Est-ce une tradition française ? ça vient surtout des Américains.

    Philippe Lançon : Je pense que ce sont des formes qui existent depuis longtemps et qui fleurissent parce qu’on prend conscience de cette forme et assez vite elle est théorisée, elle se met à exister comme une forme autonome. La non fiction existe depuis que la fiction existe mais devient quelque chose qu’on appelle la non fiction, et devient consciente. 

    Marelle : Est ce que vous considérez que vous êtes un franc-tireur dans ce que vous avez fait ou est-ce que vous reconnaissez d’autres de vos contemporains ? 

    Philippe Lançon : C’est une œuvre dont la forme correspondait exactement à ce que je voulais relater. C’est difficile d’analyser la forme qu’elle emprunte à des choses que j’ai lues. A la fois j’étais parfaitement conscient de ce que je faisais et je savais où ça allait, comment je trouvais que la langue devait évoluer avec les étapes du patient mais je ne voulais pas que ce soit artificiel. Il me fallait me remettre dans l’état du patient car mon état a évolué. 

    Marelle : Le travail du corps et du texte n’étaient pas simultanés.

    Philippe Lançon : Il y a eu deux ans entre l’expérience et l’écriture. Si je l’écrivais aujourd’hui, ce serait un autre texte car d’autres choses seraient apparues. Par rapport à ce que je voulais faire, c’était la bonne distance, j’étais sorti de la violence de l’expérience. C’était le moment où je n’ étais plus en état de subir en permanence de nouvelles opérations, je commençais à avoir de la distance pour évoquer l’expérience, les personnages… Le livre a été écrit en Italie, pas en France.

    Marelle : Comment appréhendez-vous la présence du livre dans le classement Télérama ? Comment le comprenez-vous ?

    Philippe Lançon : C’est un livre dont visiblement à un certain moment, ce qu’il racontait et la forme a trouvé un écho profond dans une grande partie de la société. Plein de choses ont fait cela : mon rôle périphérique à Charlie, ce qui m’a donné de la distance aussi. C’est devenu plus qu’un témoignage. 

    Marelle : Le livre m’a moins marqué historiquement que formellement, même si l’Histoire y est très prenante. Je parle très peu des circonstances quand je le recommande autour de moi. Le voir dans le classement, le voyez-vous comme un hommage ou pensez-vous que c’est lui reconnaître une forme originale ? 

    Philippe Lançon : En tout cas, c’est un travail d’écrivain. Cela me rappelle la phrase brutale d’Angot, qui dit, je n’ai pas écrit une merde de témoignage. Je vois très bien ce qu’elle voulait dire. le témoignage pur ne se pose pas la question de la forme. Pour rendre compte d’une vie, ce qui est la raison d’être du roman et du récit, la distance est fondamentale. La merde, ça flotte. L’écriture est un travail qui relève toujours du bricolage. Quand j’ai écrit la scène de l’attentat et ce qui a suivi le départ des tueurs, il fallait que ce soit parfait car il y avait de la dignité. Un passage dont je suis fier est celui du départ des tueurs, où j’ouvre l’œil et je vois la cervelle de Bernard Maris. J’ai atteint le maximum de ce que je pouvais faire pour être au plus près et au plus digne de cette scène. Il y a une dignité de la forme qui donne une force à l’évènement. Dès lors, le texte ne m’appartient plus. Quand je suis allé dans un lycée à Tours il y a quinze jours, (je fais des conférences surtout pour les scolaires et les soignants), quand je lis, j’ai l’impression qu’il a été écrit par un autre. C’est une affaire de forme, pas de sujet. Les articles de presse, c’est différent, quand j’ai une raison de les relire je suis horrifié. Un article c’est éphémère et même si j’essaye de les travailler et d’être vraiment au plus juste, très souvent ce que je vois en relisant ce sont des adjectifs inutiles, des répétitions, des banalités. Je relis le moins possible. J’ai toujours l’impression de ne pas avoir été assez simple. En plus les articles mémorables sur les livres sont écrits par des écrivains.

    Marelle : C’est nouveau, le côté périssable des articles ?

    Philippe Lançon : Non, mais avant, c’était beaucoup plus un monde de l’écrit par rapport à maintenant et les journalistes avaient plus de place et plus de culture. Les gens lisaient quand ils n’avaient rien d’autre à faire. Adolescent, je lisais et j’écoutais des disques, de la classique et du jazz. Je m’intoxiquais à la littérature. 

    Mélusine O’Connor et Wandrille Teissier

  • François Bégaudeau : moraliste de gauche

    Donc Bégaudeau, nouvelle fournée : Psychologies – non, vous n’êtes pas dans les pages Santé du Figaro ; il ne faut jamais s’arrêter aux titres. 

    Pas Figaro (et encore moins Santé) mais tout de même un peu journaliste dans la vingtaine de textes rassemblés dans ce livre où la première impression du lecteur est : Bégaudeau me parle comme un éditorialiste – style oral, lâche (mais lui écrit un peu moins pompeusement : « un style charriant l’ambivalence de jouir du désastre, de se repaître de l’analyse de ce qui blesse, de nommer son bourreau ») ; sujets médiatiques du moment (les agriculteurs, les manifs, Quotidien, Pascal Praud et MeToo), petits instants de vie cuisinés en leçon politique. Y’a un peu plus de gauche, je vous le mets quand même ?

    Mais tout comme il ne faut pas s’en tenir au titre, il ne faut pas non plus se fier aux premières impressions. 

    Car à la page 118, Bégaudeau crache le morceau : « Moraliste, je décris les mœurs. » Et dans une société où c’est la bourgeoisie (petite, moyenne ou grande) qui fait les mœurs, autopsier la bourgeoisie c’est faire œuvre de moraliste. 

    Comment ? s’écrie alors l’attentif lecteur du Figaro que tu es, ayant dressé une oreille méfiante. Moraliste, Bégaudeau ? Vous voulez dire : comme Pascal (pas Praud, Blaise), La Bruyère, comme La Rochefoucauld, comme Cioran ? Le lecteur du Figaro que tu es et que tu n’as jamais cessé d’être connaît cette tradition d’auteurs illustres – le nouveau spectacle de Luchini t’as renseigné sur le dernier. 

    Moraliste, Bégaudeau en a tous les codes stylistiques : les maximes, les leçons ramassées au présent de vérité générale (« La citoyenneté est le nerf des jugements de tous sur tous : ce sentiment de solidarité organique est le plus sûr ferment de haine. »), l’analyse des sentiments, la description de caractères (son camarade Charles le cassos), le portrait (Pascal Praud) … Autant de traits qui rattachent notre auteur à une prestigieuse lignée, qu’on ne saurait pas vraiment ranger à gauche.

    En fait de moraliste, Bégaudeau est moins Pascal ou Cioran que Léon Bloy, qui, à la fin du XIXème siècle, écrivait en préface de son Exégèse des lieux communs : « Le vrai Bourgeois est l’homme qui ne faut aucun usage de sa faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité un seul jour par le besoin de comprendre quoi que ce soit. » Le Bourgeois c’est l’incarnation sociale de la Bêtise, longue leçon dont la méditation commence avec Flaubert, se poursuivra avec Bloy, Sartre – puis Bégaudeau (auteur lui-même d’Histoire de ta bêtise).

    Car le Bourgeois ne pense pas et c’est là le scandale autant que le comique. Des affects qui traversent son corps en même temps que le corps social il ne filtre rien et les transforme en lieux communs, si fier d’avoir personnellement accouché d’une idée qui a déjà traîné sur toutes les langues. Françéon Blogaudeau (appelons désormais ainsi notre Léon Bloy gauchisé) n’est jamais aussi fin que dans la traque de ces lieux. C’est une seconde nature, chez lui, une sorte d’ironie congénitale qui le rend sensible aux bêtises, aux habitudes de la langue qui traversent les gens avec leurs significations, sans qu’une conscience individuelle se donne la peine de les penser. Le plus exemplaire, dans Psychologies : « Olala, y’a rien qui va là », un lieu commun d’époque qui s’offusque de la façon dont sont dites les choses plutôt que des choses elles-mêmes. Une ringardisation esthétique et de bonne conscience où la vertu se drape des linges de sainteté – « non moi je ne parle pas comme cela des femmes je suis donc vertueux ». 

    Ou encore cette phrase que l’on entend partout dans la sphère publique, le « je parle sous votre contrôle », armé d’entente hypocrite et télévisuelle (pardon, pléonasme). 

    Au fond chez Blogaudeau il n’y a pas de cible privilégiée, parce que ses camarades de gauche en prennent autant pour leur grade que ceux de l’autre camp. En fait, « ça » parle ; le langage circule de bouche en bouche, de corps en corps – n’en déplaise à Aristote, en société nous sommes moins sujets parlants que sujets parlés. Nos paroles parlent de nous plus que ce que nous croyons « vouloir dire ». Donc ce que peut capturer le moraliste, en définitive, ce sont des habitudes, de penser et d’agir, prises dans des corps, prises dans des classes, et, puisque Blogaudeau est marxiste, dans des conflits de classe.

    En fait, ce qui distingue le moralisme blogaudien, c’est que sa psychologie est sociale, non pas individuelle – nous sommes des esprits incarnés et des corps socialisés –, donc « Je » pense toujours avec / par / comme / contre les autres. Le moraliste, niché dans les plus du discours (car il ne contemple pas la société depuis un promontoire abstrait, il s’y trouve en situation), le moraliste met au jour les affects sous-jacents qui commandent intégralement à nos pensées, à nos « réactions » (le mot est de l’époque). Et son regard est aiguisé.

    Françéon Blogaudeau, moraliste, est donc en même temps médecin et psychologue. La consultation coûte 17€ (éditions Amsterdam, 2025). Un peu cher ? Toujours moins qu’un vrai psy. Et combien plus précieux.

    Louis Doisy

  • Entretien avec François Bégaudeau

    Marelle : Nous voudrions commencer avec une citation de Bloy : “Le vrai bourgeois c’est l’homme qui ne fait aucun usage de sa faculté de penser et qui vit sans avoir été sollicité un seul jour par le besoin de comprendre quoi que ce soit.” (Exégèse des lieux communs)

    François Bégaudeau : Je n’ai lu les écrits de Bloy sur la bourgeoisie qu’après avoir publié Histoire de ta bêtise. Je retrouvai des intuitions de mon livre tout en étant moins tonitruant que lui, notamment sur l’idée suivante : la condition du bourgeois provoque un empêchement de penser. Au fond, il y a deux formes de condamnation de la bourgeoisie. L’une politique, marxiste, où l’on n’en veut pas aux bourgeois en tant que bourgeois, mais comme dominants, comme ceux qui possèdent les moyens de production et exploitent la force de travail. La critique de Bloy, qui n’est pas marxiste, est morale et métaphysique. Je suis moins à l’aise avec ça. Pour lui, c’est une classe spirituellement, esthétiquement empêchée. Pour ma part, tant que tu es accaparé par le fait marchand, tu n’as structurellement pas le temps de penser, car tu as une vision exclusivement comptable du réel. La pensée est un acte gratuit sans rentabilité propre, si ce n’est elle-même. Elle est faite de divagations qui ne vont servir à rien, inutiles. Bloy, Bernanos, sont des grands théologiens anarchistes qui ensuite “montent” en métaphysique, et considèrent cette classe perdue pour l’esprit. Eux, ils ont vendu leur âme au commerce. 

    Il fut un temps où pas mal de bourgeois étaient un peu pris entre les deux, ils allaient à l’église le dimanche. La bourgeoisie catholique, le dimanche, ne pensait pas aux affaires. Aujourd’hui, elle s’est complètement déchristianisée. Les start-upers, les néo-capitalistes, je ne les vois pas avoir du temps pour autre chose que pour marchandiser. La bourgeoisie est définitivement perdue pour l’art, pour Dieu.

    Marelle : Malgré tout, vous avez en commun avec Bloy, avec Flaubert, le souci de cueillir la bourgeoisie dans son rapport à la langue. Exégèse des lieux communs, Le Dictionnaire des idées reçues, sont des textes où la non-pensée de la bourgeoisie est exposée par le recours aux banalités, aux sens commun. Ce que vous faites vous-même dans votre œuvre essayistique (Psychologies, Boniments) ou bien romanesque (L’enlèvement).

    Bégaudeau : Bourdieu a une belle expression pour cela : “Prêt-à-penser”. Les bourgeois n’ont pas besoin comme Descartes de repartir de zéro, ils ont des idées prêtes à penser ; de même qu’ils n’ont pas besoin de coudre leurs manteaux ou leurs robes, ils ont du prêt-à-porter. Et comme dans le vêtement, il y a des effets de mode : qu’est-ce qui est vendeur en ce moment ? C’est le tote-bag “je suis féministe” porté en ce moment par la bourgeoisie libérale “de gauche”. C’est terrible, cette marketisation d’un juste combat politique. Je l’ai souvent vue à l’œuvre dans le milieu de l’art, dans le cinéma. 

    Marelle : Dans Psychologies, page 118, vous écrivez de votre travail : “Moraliste, je décris les mœurs.” Qu’est-ce que pour vous un moraliste ? Quelle tradition visez-vous à travers l’usage de ce mot ?

    Bégaudeau : Un été, enfant, il m’est arrivé un truc bizarre. En seconde, je me suis mis à rattraper toute la littérature classique. J’ai rattrapé La Bruyère, La Rochefoucauld, Pascal, dans les bouquins scolaires de mes parents profs. J’ai un coup de foudre : l’impression de tout comprendre aux Provinciales, aux débats entre jésuites et jansénistes (je suis d’ailleurs hyper janséniste). J’ai contracté un amour pour cette langue et pour ce pli de l’esprit. Trois ou quatre ans plus tard, pour un mémoire de lettres, je voulais travailler sur les moralistes du XVIIème ou du XVIIIème : je lisais Nietzsche à l’époque, et je voulais démontrer que ces gens n’étaient pas des moralisateurs, mais des gens foncièrement “amoraux”, au sens où ils vont nous montrer la condition humaine comme guidée par l’intérêt, non par la morale. Mon directeur m’a finalement envoyé vers Cioran, un autre moraliste, mais du XXème. Marrant, un peu douteux, mais on fait vite le tour. Lisant de plus en plus Nietzsche, j’ai poursuivi dans cette voie, avec Montaigne, avec Spinoza.

    Marelle : Il est frappant de voir que votre moralisme n’est pas moralisant non plus. Notamment, vous refusez le bon mot, l’aphorisme, autant de formes qui véhiculent une leçon, un contenu moral. D’ailleurs, dans Comme une mule, vous parlez du mot d’auteur comme “une figure du ressentiment”. 

    Bégaudeau : La formule a la prétention d’enfermer le réel dans une phrase. Le Réel court après le Verbe. Alors que pour moi, la littérature c’est l’inverse : le Verbe court en permanence après le Réel, et celui-ci ne se laisse jamais attraper. C’est pour cela que j’aime Beckett : le texte court après la vie, et on sait qu’il n’y arrivera jamais. 

    Marelle : C’est le reproche esthétique que vous faites à Despentes, d’ailleurs.

    Bégaudeau : Il y a dans l’aphorisme la jouissance de la mise en ordre du réel. Mais ce que je ne supporte pas, c’est le bon mot à la Audiard. Esthétiquement, Despentes tient plus de lui que de La Rochefoucauld. Les bons mots ne se posent jamais le problème de la justesse, qui est pour moi capital. Il y a une phrase d’Audiard : “Les impôts, c’est comme les conneries, ça finit toujours par se payer.” C’est juste faux, et pour les impôts, et pour les conneries. Chez La Rochefoucauld, bien sûr, on cherche à briller, mais il y a dans le classicisme un souci éminent pour la vérité. 

    Marelle : Vos personnages, pourtant, sont friands de “bons mots”. Dans En guerre, par exemple, Romain et Louisa ne dialoguent presque que par mots d’esprit. La différence, en effet, c’est qu’on n’entend pas l’auteur, mais que ces phrases sont médiées par les personnages. De même, dans La blessure la vraie : “Les filles jacassent, je ne sais pas quand ça a commencé, mais Eve ne faisait pas ça.”

    Bégaudeau : C’est vrai, mais j’appelle plutôt cela un trait d’humour. De plus, le mot d’Audiard est structuré, et sa structure en parallèle enferme une idée avec la réalité qu’elle désigne. Dans La blessure la vraie, je ne statue pas sur le sujet, la phrase se délite et laisse un trouble. Les femmes jacassent ou pas ? On ne sait plus, de même que chez Beckett : plus on avance, plus on recule. Dans ce livre d’ailleurs, j’ai regretté d’avoir pris le point de vue du père, alors que j’aurais pu faire un roman plus objectif. Comme dans L’amour, où je suis tout le temps avec tout le monde. C’est un roman presque chrétien : je les aime et je leur pardonne. Je me donne bonne conscience en me disant que, dans la vie, les bourgeois sont tellement dominants que j’ai le droit de les charger un peu.

    Marelle : A propos de gentillesse et de méchanceté : vous commencez Psychologies avec une réflexion sur l’agacement, dont vous dites que c’est la première émotion sociale. Les autres nous agacent d’abord. Ensuite, vous dépliez au long du livre une gamme d’affects dérivés : la gêne, la jubilation méchante, l’amertume, etc. Mais vous ne faites jamais place à la colère. Pour quelle raison ? 

    Bégaudeau : Lordon, à propos de Spinoza, dit que la colère est la plus belle des passions tristes. Il y a des vertus de la colère, dont le contraire est la passivité : c’est un moteur à la contestation. Mais il faut ensuite que vienne l’outillage analytique. Ça veut dire penser collectivement, penser en situation. Je fais une hypothèse : la gauche, c’est la colère refroidie. Par ailleurs, par tempérament, je suis rarement en colère. C’est peut-être familial, peut-être régional, peut-être mon côté bourgeois. On écrit toujours après la bataille. Je ne suis pas Céline, il n’y a pas de point d’exclamation de toute mon œuvre. L’écriture est pour moi un exercice joyeux, et il serait mensonger d’écrire des phrases coléreuses. Quand je faisais du punk sur scène, je ne me mettais jamais en colère, alors que c’est un lieu qui peut y inviter. Passons un bon moment, dansons ensemble, buvons de la bière : c’est la joie qui nous rassemble. 

    Lorsque j’ai une colère, j’ai recours, sur le papier, plus tard, à la “politesse de l’analyse structurelle”. Je situe les gens socialement, dans une mode, ce qui écarte le règlement de compte. Je me demande : n’ai-je pas affaire à un nouveau sociotype ? Je pense que ça énerve davantage les gens que si je les insultais. En faisant cela, je ne leur laisse aucune porte de sortie. Après Histoire de ta bêtise, j’ai eu une déferlante de haine, parce que je mettais mes adversaires à nu, calmement, bien plus que si j’avais écrit un pamphlet. 

    Marelle : Vous avez un usage de l’ironie assez redoutable, autant dans vos essais que dans vos romans. Par ailleurs, vous dites aussi de l’ironie qu’elle a des “casseroles bourgeoises”, parce qu’elle s’abstrait du monde et le prend de haut. Comment conciliez-vous les deux ?

    Bégaudeau : La question me travaille depuis longtemps. Quand j’écrivais du punk, j’y avais déjà recours. On dit qu’on ironise assez peu quand on a les pieds dans la situation. Sauf à pratiquer le flegme anglais. Peut-être que je ne suis pas dans une zone claire avec l’ironie, mais si je veux sauver l’ironie de son passif bourgeois, je dirais que l’art est intrinsèquement ironique. Chez Manet, par exemple, je sens toujours une ironie, une distance qui regarde les mortels comme fondamentalement fragiles, alors qu’il n’y a rien de spécifiquement drôle dans trois bourgeois plantés sur un balcon. On retrouve dans le cinéma ce que j’appellerais une “ironie tendre”, chez Manoel de Oliveira, chez Rohmer. Un memento mori assez chrétien.

    Enfin, je m’accommode assez de l’ironie quand je m’attaque aux dominants. Je ne surplombe pas la DRH d’En Guerre, car c’est elle qui a gagné, c’est elle qui a dessiné le monde dans lequel je vis (je n’ai pas réussi à socialiser les moyens de production, on s’y est mis, mais ça a raté). Ça peut être la belle ironie caustique du peuple, comme Hara-Kiri ou Charlie Hebdo du temps de leur splendeur. L’ironie est l’arme de la plèbe contre le dominant.

    Marelle : En définissant l’art comme essentiellement ironique, vous rejoignez assez Kundera, que Marelle aime beaucoup. 

    Bégaudeau : Je l’ai assez peu lu : seulement La Plaisanterie, et L’Insoutenable légèreté de l’être, il y a trente ans. Mais je me suis tout de même dit : il a l’ontologie du littéraire, c’est-à-dire. C’est un sceptique fondamental. Il rend les humains à ce que Lordon a appelé “la condition anarchique”, et c’est pour moi la fonction de la littérature. Le scepticisme littéraire est radical : “Nous ne saurons jamais !” Et lorsque j’ai lu Kundera, j’ai pensé : il est de cette famille.

    Marelle : Dans Sous les pavés la droite, Alexandre de Vitry fait l’hypothèse que la littérature de droite est caractérisée par le doute. Les écrivains de droite n’ont jamais de certitude et cherchent toujours la nuance. 

    Bégaudeau : Je travaille la question dans Comme une mule. C’est une vieille affaire : les écrivains de droite seraient sceptiques et n’écriraient pas pour une cause. A l’inverse, la littérature à message serait de gauche. Vincent Berthelier a assez éclairé le débat avec le Style réactionnaire. J’adore Bernanos, on le sait, mais c’est un écrivain extrêmement assertif, surtout dans ses essais. On voudrait lui dire : arrête d’asséner. Moi, mes essais sont sinueux, beaucoup moins assertifs, au point que parfois on se demande ce que je voudrais démontrer. Montaigne est pour moi le seigneur absolu : il essayait, sans savoir où aller. 

    Quand je lis les hussards, Laurent, Aymé, Blondin, Nimier, ce sont des gens qui n’arrêtent pas d’asséner plein de trucs, sous couvert de héros dandys et dégagés. C’est pareil pour Houellebecq : je l’aime beaucoup, il me fait rire, mais ses romans sont des machines de guerre idéologiques. Pendant ce temps-là, devant mes romans, les gens sont circonspects. Entre les murs a divisé les pédagogues de droite comme de gauche, qui en tiraient des interprétations contradictoires. Eric Chauvier, Nathalie Quintane, Eric Chevillard, sont des auteurs de gauche intrinsèquement sceptiques. Quand je relis Chien blanc, de Gary, tout est idéologique. Monsieur le consul nous dit ce qu’il faut penser des gauchistes, des combats pour les noirs. C’est pétri de certitudes. 

    Les cinéastes de droite sont plus incertains : Rohmer, Bresson par exemple. Le cinéma le permet mieux, parce qu’il n’y a pas d’énonciation.

    Marelle : Dans Psychologies, vous dites de Nicolas Mathieu qu’il a du “talent”. Qu’entendez-vous par ce mot ?

    Bégaudeau : Le talent de Nicolas Mathieu réside dans la description, dans la saisie du monde. Dans Connemara, le portrait de la fille est fort, de même qu’il évite la lourdeur balzacienne dans la description du consulting. Il a l’artisanat de base d’un bon romancier, comme Maÿlis de Kerangal : ce sont des gens qui arrivent à nommer des choses simples, des sensations, des effets de réel. Dans l’offre littéraire contemporaine, il est dans le haut du panier.

    Marelle : L’adaptation en film de Leurs enfants après eux est assez intéressante : le parti-pris est de montrer une adolescence, un peu comme dans Licorice Pizza, à travers la B-O. C’est très loin de l’adaptation par Kechiche de votre roman, La Blessure la vraie.

    Bégaudeau : C’est amusant de voir des romans de la France profonde qui sont américanisés au cinéma, un peu à la Scorsese. Les réalisateurs doivent avoir eu une enfance médiée par la culture américaine, bien plus que les gens de ma génération. L’Amour ouf est pour moi le même genre de film. Dans La Blessure la vraie, j’aimais beaucoup la scène dans laquelle les jeunes se réunissaient autour de la statue du poilu, en écoutant du reggae. Ces enfants vendéens de la France profonde s’habillaient en Bob Marley. 

    Marelle : Pour conclure : vous vous exprimez beaucoup, partout et sur tous les sujets : cinéma, littérature, sport, politique. Vous êtes identifiés comme l’intellectuel de gauche qui parle comme un prof en s’aidant de ses mains. Pourquoi vous exprimez-vous autant, et quelle valeur accordez-vous à chacune de vos interventions ?

    Bégaudeau : Quand sort Jouer juste, mon premier roman, il a un peu de succès [2003]. Je ne connaissais pas la sociabilité littéraire, le service après-vente. Pour moi, c’était : tu écris, tu publies, ensuite tu vends ou tu ne vends pas. Il fallait aller sur France Inter, j’étais intimidé. Puis je découvre les rencontres publiques, dans les librairies, des moments où je suis invité à parler une heure et demi. Très vite, je vais prendre la parole orale comme un moment de clarification des choses, comme un moment de pédagogie populaire. C’est un bel exercice. Et à l’époque, mon rapport à l’oral, ce n’est pas plus que ça.

    Dès le début, j’ai détesté aller à la télé parler cinq minutes seulement : poireauter deux heures sur un plateau, sous les lumières… Il fallait aller chez Ruquier. Une fois j’ai refusé : la gueule de l’attaché de presse. C’est au moment d’Entre les murs que je fais beaucoup de télé et où naît l’image de moi comme intellectuel de gauche. C’est une parole orale courte, découpée, que je déteste. C’est la raison pour laquelle j’ai quitté Le Cercle, une émission de cinéma sur Canal+.

    Youtube explose ensuite vers 2014/2015, où, à ce moment, toutes les rencontres en librairies, toutes les interventions deviennent filmées. Au moment d’Histoire de ta bêtise, les gens sont très clients de mes interventions : Bégaudeau bousille des journalistes en direct. Un livre qui a du succès, tu en vends 10 000. N’importe quelle vidéo fait facilement 200 000 vues, voire plus. Fatalement je suis beaucoup plus connu pour mes interventions que pour mes livres. Même quand je vends L’amour à 85 000, deux heures de débat politique font beaucoup plus parler. 

    Louis Doisy et Wandrille Teissier

  • Entretien avec Antônio Xerxenesky – écrire après Bolaño

    Mélusine O’Connor : Vous commencez votre nouvelle « La brève histoire de Charles Mankuviac » avec cette phrase : Charles Mankuviac. Brésilien, malgré son nom. Un écrivain contemporain de grand retentissement mondial, malgré le fait qu’il soit brésilien. Quel est le plus grand complexe d’un écrivain brésilien ?

    Antônio Xerxenesky : Je traduis, j’édite… Maintenant ça va, mais j’ai presque 40 ans, et j’ai passé 38 ans à gagner très peu d’argent, c’est un complexe économique avant tout. Le chemin d’un écrivain brésilien ou latinoaméricain est vraiment difficile. Et j’ai fait d’autres choses comme de la co-traduction, j’ai été aussi ghost-writer de célébrités, j’ai écrit des fictions pour d’autres personnes, sans signer de mon nom. On fait de tout au Brésil. Je pense que le vrai défi du Brésil et de l’Amérique Latine, c’est qu’il n’y a pas de bourses d’écriture, c’est l’anti-Scandinavie. Pour avoir un espace à soi pour écrire, qui soit décent, il faut faire mille autres choses en même temps.

    Bruno Anselmi Mantagrano : Mais tu es bien traduit, quand même. En français,en arabe, en espagnol, et tu vas être publié l’année prochaine en anglais et en russe. Donc tu rencontres quand même un succès international, c’est rare.

    X. : Tu parles de moi comme si j’étais Paulo Coelho, ce n’est pas ça ! J’aime ma maison d’édition en France, mais c’est une maison composée de deux personnes, c’est tout petit et il n’y a pas d’argent. On pense que je gagne des milliers d’euros, pas du tout ! Je pense que si on écoutait votre présentation, on croirait que je suis une célébrité internationale. Pas du tout, ce sont des petites maisons, et chaque lecteur est un cadeau pour moi. Mais il faut se battre pour chacun d’entre eux.

    B. : Tu as remporté des prix !

    X.  : Mais ça me fait bizarre, c’est très soudain pour moi. J’ai gagné un prix très prestigieux et gagné beaucoup d’argent, et je vais travailler pour une plus grande maison d’édition, mais c’est très récent. J’avais tellement de dettes, que quand j’ai gagné le prix, la première chose que j’ai faite, c’est de rembourser ces dettes. Tout à changé très rapidement et je n’y étais pas habitué.

     [rires]

    B. : J’aimerais profiter de la question de Mélusine pour parler de la brésilianité de tes œuvres.

    X. : Ou de la non-brésilienité.

    B. : Oui. Tes livres sont assez globalisés, il y a de nombreuses références dont on parlera plus tard. Tu as choisi divers lieux comme contexte pour tes œuvres. Avaler du sable se passe au Mexique. F, c’est à mi-chemin entre la France, le Brésil et les Etats-Unis, Tristesse infinie se passe en Suisse, avec un protagoniste français. Il n’y a que Malgré tout la nuit tombe qui se passe complètement au Brésil, dans la ville de São Paulo, où tu vis depuis des années. Comment expliques-tu cette multiplicité d’espaces et de cultures, et d’un autre côté, qu’est-ce que tu considères comme intrinsèquement brésilien dans ton écriture? 

    X. : J’aime cette question, [rires] si tant est que je la comprenne. Le Brésil maintenant, c’est comme la France, c’est un pays ou les écrivains sont obsédés par les autofictions. Mais moi je suis un homme blanc, de classe moyenne… ça ne m’intéresse pas de lire un livre qui parle de mon expérience. Ma vie n’est pas celle de Roberto Bolaño, qui a été emprisonné, qui a travaillé comme vendeur à la sauvette, une vie pleine d’aventures. Ma vie est banale, donc pour écrire, je dois utiliser l’imagination, même si elle n’est pas très côté en bourse. C’est pour cette raison que j’imagine, par exemple, F, qui se passe à Los Angeles. Je ne suis jamais allé à Los Angeles, mais j’ai vu beaucoup de films qui se passent à Los Angeles, je peux décrire la lumière orange de Los Angeles parce que j’ai vu des films qui la désignaient. Et j’aime aussi sortir de moi-même, quand j’écris, et c‘est pour cette raison peut-être que j’ai créé deux protagonistes femmes. Ce sont des exercices de sortie de moi, pour penser d’un autre point de vue. Mais oui, il y a quelque chose d’intrinsèquement brésilien, qui est que la médiation par les films et les livres. Mon Los Angeles n’est pas le vrai Los Angeles. C’est un Los Angeles mythique, artificiel. Mais j’aime beaucoup l’artifice. Je n’aime pas le réalisme. Et la même chose dans Avaler du sable, je n’ai jamais été au Mexique. Après avoir écrit le livre, j’y suis allé. J’aime le filtre de l’artifice parce qu’il y a une médiation critique, on n’est pas en adoration, ce n’est pas neutre et ce n’est pas seulement un hommage. C’est un regard critique sur l’artifice. Et j’aime les jeux.

    B. : Quand on était en train de lire ce roman avec les étudiants de l’ENS pour le cours de culture lusophone, on a fait une sorte de jeu : on n’avait lu que trois chapitres, et j’ai demandé aux étudiants, sans avoir rien dit sur le livre, vers quel genre littéraire il se dirigeait. Je n’avais pas dit que c’était du surnaturel. Et les étudiants ont pensé que c’était de la science-fiction.[rires]. Parce que ça se passe à São Paulo, c’est une ville de 22 millions d’habitants, et donc, par exemple, Lyon pour nous, c’est une petite ville. São Paulo, c’est un monde à part. Et la sécurité – et l’insécurité – jouent un rôle très important dans notre quotidien. Dès le premier chapitre,  la protagoniste décrit sa routine. C’est une routine très minutieux : elle va dans une entreprise; elle doit passer par un code digital pour s’identifier dans l’entreprise…Il y a des caméras partout. C’est très encadré, c’est un système très informatisé. Et les étudiants ont pensé: c’est de la science-fiction. 

    X. : Pourtant, c’est le moment le plus réaliste que j’aie jamais écrit !  [rires] 

    M: Je vais rebondir sur la référence que vous avez faite à Bolaño, l’auteur sur lequel vous avez fait votre thèse. Et ça m’a fait penser à La plus secrète mémoire des hommes de Mohammed Mbougar Sarr  et d’autre part à Mariana  Enriquez. Vous écrivez dans dans votre livre :” c’était la mode de détester Bolaño et j’ai fait une défense passionnée de étoile distante avec lequel ils tombèrent d’accord” ? Est-ce que c’est possible d’écrire après Bolaño ? Est-il possible de tuer Bolaño ?

    X. : Non, après ma thèse j’étais saturé de lui mais il y a deux ans j’ai lu à nouveau 2666 et c’est parfait ! Même pendant la thèse, je ne m’étais pas aperçu de certains détails. C’est infini de signes. Nous n’avons jamais fini de revenir à Bolaño, nous avons beaucoup à apprendre de lui. Beaucoup de questions qu’il a posées n’ont pas encore de réponses. Une des questions, c’est la relation entre éthique et esthétique et pourquoi des grands artistes sont souvent des personnes horribles, comme Céline en France. Bolaño est obsédé par ces figures. L’histoire de la littérature est une histoire de monstres…

    M. : Et par rapport à l’écriture ? 

    X. : Je pense que les écrivains qui ont essayé de faire comme lui ont fait de mauvais travaux comme le pire roman de Alejandro Zambra (Poetas chilenos). Ils y arrivent quand ils n’y pensent pas, comme Patricio Pron… J’aime beaucoup Nicole Krauss, mais pire roman (By Night in Chile) s’est inspiré de lui.

    B. : J’aimerais parler à présent de tes inspirations et références, qui, sont assez variées, que ce soit du point de vue linguistique, mais aussi géographique. Toute ton œuvre se construite en dialogue avec des œuvres d’autres écrivains, cinéastes, philosophes, musiciens. Que ce soit par citation directe, ou par suggestion, il y a toujours tout un panel de références qui augmentent le plaisir de lecture et les possibilités d’interprétation.  Tu pourrais commenter un peu ces dialogues et comment tu perçois les références ? Elles sont très spontanées, des clins d’oeils au lecteur au moment de l’écriture, ou tu pars de ce dialogue comme dans F, pour construire quelque chose de nouveau ? Enfin, dans quelle mesure ton travail comme éditeur, chercheur et traducteur affecte ou non ta manière de travailler avec ces références ?

    X. : A chaque fois que je commence à écrire un livre, je me dis que je ne mettrai pas de références et que ce sera un livre pur (rires). Je ne veux pas ressembler à David Foster Wallace. Mais si tu regardes le passé de la littérature, Les Frères Karamazov, c’est plein de notes de bas de page pour tout expliquer au lecteur contemporain. Mon roman doit fonctionner sans que le lecteur ait besoin de ces références pour comprendre, mais s’il veut les chercher, tant mieux. Il y a aussi les références indirectes : F et Malgré tout la nuit tombe sont influencés par Traumnovelle, de Schnitzler, adapté en Eyes Wide Shut. C’est un film qui m’a touché profondément, et c’est une référence fantasmagorique. Et Là-bas, c’est le roman de ma vie. Je suis passionné par Huysmans, et en tant qu’éditeur de classiques, j’ai commissionné la traduction de ses trois romans.. Avaler du sable est aussi influencé par les jeux vidéos de mon enfance, comme Alone in the dark. Mais j’ai le virus de la cinéphilie qui ne m’a pas quitté : Malgré tout la nuit tombe est un livre hanté par Suspiria de Dario Argento, à la fin l’éditrice a même inclus la nouvelle dont le film est adapté. 

    B. : Justement, pour sortir un peu des références du monde hispanique, j’aimerais parler un peu plus de Malgré tout la nuit tombe, que tu sembles construire comme une réponse à Là-Bas transposé à notre époque. Huysmans est un auteur décadent de la fin du XIXe siècle ton livre y fait écho sans jamais le mentionner. 

    X. :  C’était absolument mon intention.

    B. : Comment tu as construit ce miroir brésilien du XXIe siècle du Paris de Huysmans du XIXe siècle ?

    X. : C’est la même décadence. Huysmans se convertit et devient oblat à la cathédrale de Chartres, et il demande à purifier mon âme. Cette phrase m’a marqué. Là-bas c’est le reflet de ce chemin, même si mon livre n’est pas un livre de conversion. Le personnage passe par un voyage de l’athéisme absolu jusqu’au mystère, au doute. Je ne m’intéresse pas à ce sujet mais c’est étrange, tous mes livres semblent très loins de ma vie mais il y a toujours une inspiration intime. Un de mes grands amis a été tué dans un accident de voiture en traversant la rue. J’ai été élevé sans religion. (comme le frère de la protagoniste). Mes parents avaient un lien avec la religion mais ne l’ont pas transmis. Dans ces cas-là, c’est difficile de faire la paix avec le deuil. Mais la protagoniste est consciente qu’elle ne cherche la spiritualité que comme une consolation. Elle cherche l’occultisme, qui est une des formes de spiritualité. Elle est ouverte au mystère. Et je pense que le voyage du livre est géographique mais aussi intérieur. Le livre est divisé entre le jour et la nuit ; le jour est écrit à la troisième personne et la nuit à la première personne. 

    B. : Comment tu expliques la dualité entre religiosité et scientificisme ? Que ce soit à Paris au XIXe ou à São Paulo au XXIe, le débat entre science et religion fait partie du quotidien. C’est le dilemme de Alina, protagoniste de Malgré tout la nuit tombe, mais aussi le thème central de ses nouvelles “En séquestrant Cervantes” ou “Constellations”.

    X. : Le Brésil est vraiment très religieux, ais tous les écrivains sont magiquement athéistes. Ce serait tabou de ne pas parler de religion au Brésil. j’aime ce sujet, qui n’est pas du tout résolu. Les discussions autour du désenchantement du monde, des Lumières, toutes ces questions sont réprimées dans la société brésilienne. Dans mes recherches, j’ai beaucoup étudié Benjamin, sa thèse sur le concept d’histoire. En simplifiant énormément, il dit que le marxisme ne sera pas possible sans une théologie et retourne à la mystique juive pour chercher une forme de socialisme religieux. 

    B. :  Tu veux toucher une blessure d’une manière vraiment provocatrice. 

    M. : Vous citez beaucoup de films dans vos textes (un d’eux commence même par une citation de l’Heure du loup, film de genre de Bergman). Avaler du sable présente quelque pages sous la forme d’un scénario et l’histoire de F tourne autour de l’hypothétique assassinat d’un cinéaste célèbre. Vous diriez que les films sont une source essentielle de nos jours pour un écrivain, et que la littérature est obligée de s’aventurer dans les chemins inexplorés du cinéma ? Que pensez-vous des films d’horreur ? 

    X. : Je commence par la fin. J’aime les films d’horreur car je pense que les films d’auteur colombien, argentins, imitent tous les cinéma français. Mais dans les films d’horreur, vous êtes au plus près de la culture de ce pays. Le film d’horreur explore la possibilité de montrer l’angoisse d’une époque. Même pour comprendre le capitalisme, il faut voir des films d’horreur. C’est l’idée d’un mal que l’on arrive pas à reconnaître mais dont on ne ressent que les symptômes. L’histoire de Dracula, c’est la question de la propriété, par exemple.  Je pense que les films d’horreur trouvent une vérité qui échappe aux films d’auteur. Par exemple, mon film préféré c’est Suspiria et c’est sur le désenchantement du monde. La première scène est l’arrivée à l’aéroport : la porte s’ouvre mécaniquement et les lumières changent comme si la protagoniste franchissait un seuil. Toutes les sorcières appartiennent à ce monde désenchanté. Beaucoup d’angoisses viennent de là : le body horror de Cronenberg, comme dans Crimes of the future, qui’est un film sur le capitalisme qui détruit l’écologie, c’est plus marquant qu’un film sur l’environnement.

    M. : Et pourquoi reproduire une forme scénario dans les films? 

    X. : Dans mon premier roman, j’avais 23 ans, je voulais expérimenter. 

    M. : Par contre vous avez continué à accompagner les livres d’une playlist.

    X. : J’aime les playlist. Je travaille beaucoup avec la musique. J’ai découvert un sous genre, la musique électronique avec des références à l’occultisme. Je suis très influencé par les chansons. 

    M. : Vous avez écrit : « la littérature du futur est déjà évidemment reléguée au livres dédiés au passé. “ Qu’est ce que la littérature du futur ? Vous avez un conseil pour les personnes qui veulent écrire mais qui sont aussi dans le monde académique ou doctorants ?

    X. : Avaler du sable est très inspiré par Pynchon.  C’est un livre de zombies, la limite entre fiction et réalité se chevauche. On dit que les zombies sont le passé qui se refuse à être oublié. 

    M. : Pourquoi Thomas Pynchon devrait être un nouvel auteur assassiné, cette espèce de Quichotte du conte de Borges du Pierre Ménard, c’est-à-dire un auteur auquel on vole tout ? Est-ce né, comme vous écrivez, d’une pure obsession ? Car le conte qui m’a le plus marqué des Pages assombries par les fantômes, était en effet “ce maudit accent russe”, sur l’enquête de l’assassine et écrivaine fantôme de Pynchon.

    X. : Comme Bolaño, c’est un des auteurs qui m’a le plus inspiré. Je n’oublierai jamais une critique qu’on m’a faite : on m’a dit que j’étais un Thomas Pynchon raté. Mes premiers livres sont assez influencés par lui, maintenant j’ai trouvé mon style. 

    M. : Et sur les auteurs, vous avez écrit  dans La page hantée par les fantômes : “Borges ou Cortázar? La question sonnait comme “pour quelle équipe de foot êtes-vous, l’Internacional ou le Gremio, ou dans ce cas-là, Boca ou River, rivales mortelles. De toute façon, la réponse serait automatique : Cortázar, bien sûr, Borges, hahaha, Borges m’ennuie à mourir.” Alors, Borges ou Cortázar ?

    X. : J’aime beaucoup Borges, c’est un monstre. Bolaño était obsédé par lui, mais Borges aimait beaucoup Pinochet. La veuve de Pinochet a dit que Borges n’a pas gagné le Nobel à cause de son amitié avec Pinochet. Pour un brésilien, il y a seulement ces deux auteurs en Argentine. Cortázar c’est une passion de jeunesse, mais après 30 ans c’est Borges. Beatriz Sarlo dit que tout le monde lit Cortázar à l’université. 

    M. : Votre premier livre, aujourd’hui indisponible à la vente, est un recueil de nouvelles, comme votre troisième livre, publiés respectivement en 2006 et 2012. Depuis, vous avez publié plusieurs romans. En ce qui concerne la forme, vous diriez que vous avez une préférence entre les nouvelles et les romans ?

    X. : Un conte c’est une idée originale. Pour un recueil de dix nouvelles,  il faut avoir dix idées originales. Personne ne s’intéresse aux contes au Brésil.

    Entretien réalisé par Mélusine O’Connor et Bruno Anselmi Mantagrano. Traduction par Zélie Fuyet.

  • Bolaño et la question de la poésie

    En 1999, dans le cadre de la Foire du livre de Santiago du Chili, le linguiste et journaliste Cristian Warnken a demandé à Roberto Bolaño : « Qu’est-ce que la poésie ? Bolaño a répondu : « Je ne sais pas ce qu’est la poésie… Je sais qui sont ceux qui ont touché du doigt le phénomène poétique. Pour moi, Rimbaud et Lautréamont restent les poètes par excellence. Le chemin de Rimbaud et de Lautréamont est le chemin de la poésie et, en ce sens, la poésie  pour moi, est un acte… plus qu’un acte, c’est un geste d’adolescent, d’adolescent fragile, sans défense, qui mise le peu qu’il a sur quelque chose dont il ne sait pas très bien ce que c’est, et qu’il perd en général ». (Claudio Sanhueza, 2016 ; 6:45 – 7:50). Bien que la réponse de Bolaño ne réponde pas à la question initiale, elle nous donne un indice pour y répondre. Bolaño ne nous parle pas de la poésie en tant que telle, mais du poète, de cet être qui fait de la poésie. Cependant, cette fabrication s’accompagne d’une perte ; ce qui est fait, dans un certain sens, ne se fait pas. La réponse de la poésie, dans sa déviation, nous met face à une contradiction apparente. Il est évident que le poète fait de la poésie, réussit à composer un poème, une composition de signes qui, en tant que tels, nous parlent de ce qu’ils signifient. Et pourtant, son compositeur, bien qu’il compose, échoue. Cela nous amène à nous interroger sur la manière particulière de l’acte de création/fabrication du poète et, en comprenant cette manière de faire, nous espérons entrevoir l’essence de la poésie.

    Je me pencherai sur la figure du poète et son œuvre à travers ce que Bolaño présente dans Los detectives salvajes, un roman dont l’un des thèmes centraux est la poésie, et qui a été publié peu de temps avant l’entretien que je mentionne ci-dessus. Le roman raconte l’histoire de Juan García Madero, un jeune étudiant en droit de l’université nationale autonome de Mexico qui abandonne ses études pour devenir un jeune poète à Mexico ; il parle d’Arturo Belano et d’Ulises Lima, les leaders d’un mouvement de poésie d’avant-garde qui se nomme « realvisceralism » ; il parle de la recherche que ces trois jeunes hommes entreprennent pour découvrir où se trouve Césarea Tinajero, la poétesse qu’ils considèrent comme l’inspiratrice de leur propre mouvement ; Ce roman raconte la vie d’Arturo Belano et d’Ulises Lima après la recherche de Césarea Tinajero, après le Mexique, après leurs rêves d’avant-garde ; et il évoque ceux qui suivent les pas des deux jeunes avant-gardistes, à travers ceux qui les ont connus, et qui nous laisse donc, nous lecteurs, suivre la trace de la poésie. Je mènerai l’enquête proposée à travers l’analyse de deux moments du roman. Le premier se réfère aux aventures d’Ulises Lima, le second à celles d’Arturo Belano.

    Deux exemples de poésie 

    Parmi les deux moments du roman sur lesquels je voudrais centrer cette enquête, le premier est raconté par Norman Bolzman, étudiant en philosophie à Tel Aviv. Bolzman raconte la visite d’Ulysse Lima à Claudia, la petite amie de Bolzman, et par extension à lui et Daniel, qui vivent également dans l’appartement. On ne sait pas ce qu’Ulysse espère gagner à Tel Aviv mais, à travers la narration de Bolzman, le lecteur comprend vite qu’Ulysse est amoureux de Claudia : « Le deuxième jour de son séjour chez nous, un matin, alors que Claudia se brossait les dents, Ulysse lui dit qu’il l’aimait » (p. 368). Claudia répond qu’elle le savait déjà et qu’Ulysse aurait pu lui écrire une lettre (p. 368). Le séjour d’Ulysse à Tel Aviv est caractérisé par le contraste entre le fantasme qu’Ulysse cherche à vivre, dans lequel il est proche de Claudia, et la distance qui existe entre ce fantasme et sa réalité possible. Bolzman présente ce contraste en racontant comment Claudia voulait que Lima trouve un emploi lors de son séjour avec eux afin qu’il puisse contribuer à l’économie du ménage et son échec à en trouver un. Un soir, Bolzman raconte comment Lima a souri après que Claudia lui a redemandé s’il avait trouvé un emploi, « comme si Claudia était sa femme, une femme exigeante, une femme qui tient à ce que son mari travaille, et il aimait cela » (p. 372). Malgré ces fantasmes, Bolzman raconte qu’Ulysse pleure la nuit (p. 369). Bolzman relate également l’indifférence que Claudia manifeste à l’égard de ces attitudes d’Ulysse, même si elle l’estime quelque peu, car l’une des fois où Ulysse est parti, elle « a versé quelques larmes et s’est ensuite enfermée dans la salle de bains pendant un long moment » (p. 374).

    Le deuxième moment que je voudrais aborder concerne le duel auquel Arturo Belano défie le critique littéraire Iñaki Echevarne parce qu’il s’attend à une mauvaise critique de sa prochaine publication. Cette séquence d’événements est racontée par trois voix : Susana Puig, qui a été l’amante de Belano et à qui il demande d’être au bon endroit pour assister au duel de loin sans lui dire au préalable qu’il lui demande d’assister au duel, Guillem Piña, que Belano invite à être son parrain, et Jaume Planells, qui est à son tour invité à être le parrain d’Echevarne. C’est Susana Puig qui, à travers l’enchaînement des récits du roman, suggère pour la première fois le duel au lecteur. Elle raconte comment elle aperçoit de loin Arturo et un autre homme qu’elle ne reconnaît pas sur la plage : « Ils ont alors levé ce qu’ils tenaient dans leurs mains et l’ont fait s’entrechoquer. À première vue, il me semblait que c’étaient des bâtons et je riais, car je comprenais que ce qu’Arthur voulait me faire voir n’était que cela, une clownerie, une clownerie avec un air étrange… Mais alors un doute m’a traversé l’esprit… Et si c’étaient des épées ? » (p. 604). Le duel est suivi de près par Planells, qui en raconte les péripéties et déclare à un moment donné que « cette scène était l’aboutissement logique de nos vies absurdes » (p. 620). Le duel est décrit par Planells plus comme un jeu que comme une tentative sérieuse de tuer l’autre. Au début, Iñaki « reculait, il reculait toujours, je ne sais pas si c’était par peur ou parce qu’il l’étudiait », tandis que « [l]es deux hommes sont en train de se battre ». A un moment donné, Belano « lui a donné une poussée… C’est alors qu'[Iñaki] a semblé se réveiller du rêve absurde dans lequel il se trouvait et entrer brusquement dans un autre rêve où le danger était certain. A partir de ce moment, ses pas devinrent beaucoup plus agiles » (p. 620). Cependant, malgré ce début, le duel continue et Planells remarque qu’il se rend compte qu’« ils pourraient rester ainsi pendant des heures, jusqu’à ce que les épées soient lourdes dans leurs mains… » (p. 620). Finalement, Belano et Echevarne « plus que de croiser le fer, ne faisait que bouger et s’étudier » (p. 621), jusqu’à ce que, dans un moment d’inattention de la part d’Iñaki, Belano tende son épée jusqu’à la pointe de son cœur puis la retire ; Iñaki, effrayé, « déboucha un plat dans son épaule » (p. 621). Après cela, Belano et Iñaki continuent « dale que te pego, dale que te pego, comme deux enfants idiots » (p. 622).

    La fabrication poétique 

    Ces deux épisodes présentent une similitude que j’aimerais souligner dans le cadre de l’exploration de la figure du poète. Ulises Lima se rend à Tel Aviv pour déclarer son amour à Claudia, ou peut-être simplement pour être proche d’elle, malgré sa relation avec Bolzman. Il se contente de petits moments où il peut feindre une proximité plus grande que celle qu’il peut réellement atteindre et, peut-être plus important encore, à aucun moment il ne se laisse tromper sur le fait d’être trompé. Le signe en est qu’il pleure la nuit. Ulises Lima, lorsqu’il se rend en Israël, vit un fantasme conscient du fait qu’il fantasme et, malgré cela, il fantasme. Arturo Belano fait quelque chose qui va au-delà du simple fantasme ; il participe réellement à un duel au point de recevoir une blessure. Cependant, le duel est caractérisé comme un acte ludique plutôt que comme un moyen de réparer un dommage ou de défendre l’honneur. Le duel finit par être le but pour lequel Arturo Belano et Iñaki Echevarne participent au duel ; son but pourrait même être supposé être le dépassement de l’absence de but par l’acte de l’engendrer : la création d’un but à partir de l’absence de but. Ulises Lima et Arturo Belano agissent tous deux de manière à ce qu’il n’y ait pas de but au-delà de l’acte. Mais cette manière d’être des deux poètes est également montrée comme celle qui ne trouve pas d’existence au-delà des poètes eux-mêmes et qui, aux yeux des narrateurs, est étrangère à toute existence indépendante et durable, à cette chose concrète dans laquelle vivent leurs narrateurs.

    Ces deux moments de Los detectives salvajes m’intéressent parce qu’ils me semblent éclairer ce que Bolaño nous dit du poète dans l’entretien avec Warnken. Bolaño caractérise le poète comme le jeune homme qui, sans avoir de grandes ambitions pour se défendre ou se battre, mise tout sur quelque chose qu’il ne connaît pas, et perd généralement son pari. Ulises Lima et Arturo Belano, comme j’ai essayé de le suggérer, accomplissent tous deux leur acte sans but au-delà d’eux-mêmes. En tant que tels, ces actes ne parviennent pas à engendrer quoi que ce soit dans le monde, et les deux poètes vivent donc dans leurs tentatives de manifester quelque chose. Plus qu’Arturo Belano, Ulises Lima montre les conséquences de cette façon de vivre. Il y a une douleur dans la vie qui se sait fantaisie, dans cette satisfaction qui résulte d’instants qui ne peuvent que dissimuler leur manque d’actualité dans l’autre.

    Mais Ulises Lima souligne également que ce pour quoi on vit n’est pas nécessairement ce pour quoi on ne devrait pas vivre. Dans son cas, Claudia est cette finalité de ses actions qui reste une finalité même si ses actions ne se manifestent pas comme une actualisation en elle. Ulysse devient celui par qui Claudia peut être ce pour quoi on agit, même si Claudia y reste indifférente. Mais, ce faisant, Ulysse devient celui par qui s’actualise ce que l’autre a comme possibilité de lui-même. L’acte poétique d’Ulysse permet une possibilité ; dans le cas particulier de Claudia, en permettant une possibilité en elle, le fait même d’être une finalité. Ainsi, Ulysse, par sa façon de vivre, tout en restant effondré en lui-même, manifeste une potentialité dans ce qui est autre pour lui mais qu’il ne parvient pas à actualiser. Dans le cas de Belano, on pourrait dire que cette potentialité est celle qui parvient à s’actualiser, le deuil. Cependant, ce que le deuil actualise, c’est le fait même d’être possible ; le deuil est montré comme ce qui est d’abord une potentialité d’être et qui demande à être actualisé. Dans les deux cas, cette potentialité, ne trouvant pas son actualisation dans quelque chose d’étranger à elle-même, dans ce qui transcende le poète, se montre impérissable, elle perd son existence. Cependant, il ne faut pas penser que cela est dû à un manque d’être, mais à une forme donnée de formes d’être en tant qu’actualité, c’est-à-dire à une actualité qui a caché sa potentialité.

    Le poète est donc celui qui, dans son pari, postule une potentialité sur l’actualité et qui, comme le souligne Bolaño, ne voit généralement pas cette potentialité s’actualiser. Nous nous demandons alors quelle vérification cela peut avoir dans la poésie en général. Nous pouvons postuler que le poème est celui qui propose une manière d’être de ce qui est dans le monde, ou qui propose une observation des phénomènes du monde qui nous permet d’en faire l’expérience d’une manière différente. Cependant, cette manière d’être de ce qui est dans le monde, dans la vie quotidienne, est vécue d’une manière où ses potentialités d’être sont cachées, notamment par la manière dont nous nous référons à ces entités dans l’usage économique du langage. Cependant, le poème, tout en montrant ce qui est possible en vertu de l’entité elle-même, montre également ce qui n’est pas nécessaire à l’entité ou au phénomène. Cette non-nécessité, qui est la possibilité montrée dans le poème, est opposée à ce qui résulte du quotidien, à ce qui parvient à s’actualiser. En tant que tel, le poème est montré comme ce qui n’est pas réalisé du point de vue de ce qui est réel, de ce qui a atteint une existence réactualisée au fil du temps.

    La décision poétique

    Malgré ce résultat qui propose l’activité du poète comme non réalisée dans l’actualité, il me semble qu’il nous parle aussi de ce que la poésie ne cesse d’accomplir. Plus précisément, il nous montre ce qu’il y a de primordial dans notre manière d’être au monde. Ce qui s’actualise ne finit pas par être la seule possibilité. Mais que faire alors de la non-nécessité de la poésie, et comment comprendre ce qui parvient à s’actualiser ? Je ne prétends pas donner une réponse exhaustive à ce problème, mais il me semble qu’à l’intérieur des principales leçons des Détectives Sauvages s’ouvre une voie de compréhension. Je soumets à la réflexion du lecteur l’interprétation suivante du roman de Bolaño comme l’une des conclusions possibles sur la poésie. Je pense à la séquence de la Foire du livre de Madrid où plusieurs critiques commencent une phrase : « Tout ce qui commence comme une comédie finit immanquablement comme… ». Chacun offre une possibilité différente : tragédie, tragi-comédie, comédie, exercice cryptographique, film d’horreur, marche triomphale, mystère, réponse dans le vide, (pp. 623-639). Toutes ces possibilités offertes par ces voix dans le roman peuvent être comprises comme celles qui servent de conclusions à la rencontre que les trois poètes, Arturo Belano, Ulises Lima et Juan García Madero ont avec Cesárea Tinajero. On ne sait pas trop quoi penser de cette fin, tout comme, au début, on ne sait pas trop quoi penser des derniers dessins de García Madero. Mais c’est précisément à cette série d’interprétations possibles que le roman nous invite, et chacune de ces décisions est indissociable de la décision que le poète prend sur le monde. L’acte poétique est l’affirmation même du monde face à une série de ses possibilités, et, comme le suggère le roman, ces possibilités ne sont pas prioritaires les unes par rapport aux autres. Ce qui se réalise est aussi une interprétation, une façon de comprendre, que le poète remet en question en montrant qu’il y a plus, qu’il y a d’autres façons d’approcher ce qui nous entoure.

    José Roberto Gonzalez

  • Décadentisme et fascisme chez Roberto Bolaño

    « It’s the end of the world as we know it… and I feel fine » 

    R.E.M.

    Qu’est-ce que Roberto Bolaño nous a laissé, à nous Européens ? Longtemps, il semble que la littérature française notamment, ses tourments et ses revirements, ses ismes incessants, ont fasciné l’autre côté de l’Atlantique, des siècles durant. Il semblerait qu’à présent, ce soit à nous de méditer sur ce que Bolaño en particulier a à nous apprendre, et ce qu’il a fait de la littérature terminus de la fin du XXe siècle. Apparemment,  c’est la fin de la littérature et tout va bien. Que reste-il de ces pages, de Amuleto, les Détectives sauvages, de Etoile distante, de La Littérature nazie en Amérique

    La littérature du mal en Amérique : le continent des excès 

    « The evil is always lurking down the street » 

    Après avoir vu Inland Empire, film essentiellement gothique sur un tournage d’un film maudit, avec tous les acteurs fétiches de Lynch, Harry Dean Stanton, Laura Dern, Justin Theroux et même Jeremy Irons, j’ai compris que chez Lynch, comme chez Bolaño, le mal est toujours en en train de rôder, et est toujours interne, soit à un environnement fermé, la maison, la petite ville ou le quartier pavillonnaire. Le mal est atmosphérique. Il est toujours là, visible ou invisible, au coin du diner (Mulholland Drive) ou au sein du foyer (Twin Peaks). Pourquoi l’Amérique est-elle le continent des excès ? Même si Bolaño est à replacer dans le continent général que forme l’Amérique, je me garde bien de dire qu’il fait partie d’une génération : il n’a jamais voulu appartenir à un brat pack. Je me risque à le comparer à d’autres écrivains qui l’ont été, qui ont tout vu trop tôt et trop vite mais cependant : « no se ha llegado al punto de comparar a Bolaño como Roth, Barthelme y los Amis ingleses (padre e hijo). Sus allegados, haciendo caso omiso de los límites del personalismo y de las salidas del autor, lo comparan a Philip K. Dick ».  J’ose le comparer à quelqu’un comme Bret Easton Ellis, notamment dans Rules of Attraction, ou David Foster Wallace. Et il a évidemment influencé des auteurs de générations postérieures comme Andrés Neuman ou même plus tard, et plus loin, Mohamed Mbougar Sarr. Toute une génération qui se revendique de lui comme d’un maître. Comment expliquer cette incidence, ce legs si puissant et dans le même temps, si décourageant à dépasser ? Ce qu’il nous a enseigné, c’est que le mal, indubitablement, se situe en Amérique.

    L’horreur comme esthétique et l’assassinat considéré comme l’un des beaux arts 

    Il faut bien comprendre la posture de Bolaño face au texte de Quincey « Murder as one of the fine arts ». Evidemment, ce n’est pas celle d’un admirateur complet, comme l’est en revanche le personnage de Carlos Wieder. Ce n’est pas simplement celle du geste de l’assassinat de Raskolnikov, qui donne lieu à un roman, qui est la porte d’entrée vers le geste romanesque, non, c’est la violence comme forme suprême de preuve esthétique. « Car la finalité du meurtre, considéré comme un art, est précisément la même que celle de la tragédie, telle que la conçoit Aristote, à savoir « purifier le cœur par la pitié et la terreur. Il peut y avoir de la terreur, certes, mais comment peut-on avoir de la pitié pour un tigre détruit par un autre tigre ? ». Le meurtre est le summum du dandysme, et le dandysme, par son élégance et son décadentisme, rime avec fascisme. Le meurtre, comme c’est l’acte qu’on ne commet jamais, et que Carlos le commet sans cesse, toujours accompagné d’un nouveau poème, alors c’est aussi l’idéal de l’oeuvre parfaitement réalisée. C’est cette nausée-là que veut dire Bolaño, le fait que l’humain peut penser à la perfection une œuvre d’art, sous la forme d’un crime, là où il aurait dû demeurer sous la forme d’un idéal. Bolano ne représente d’ailleurs jamais la mort à l’ouvrage mais toujours comme résultat : on retrouve un cadavre, on retrouve un corps ou au contraire quelqu’un disparaît, la mort apparaît toujours comme résultat et produit. Ce texte théorique peut être lu comme une extension du Fragment sur le sublime de Schiller, seulement 30 ans après, l’idée est de pousser la théorie jusqu’au bout : ce qui impressionne, ce qui fait peur poussé à l’extrême, poussé à une impression esthétique sur le récepteur.

    L’arrière-garde de l’avant-garde

    J’en viens à mon sujet. Le point de départ en est la théorie que je sais très française qui est celle d’Antoine Compagnon dans Les Anti-modernes, où ce dernier essaye de montrer que la révolution française a été une forme d’apostasie historique qui a mené à scinder non seulement la population française en deux mais aussi à catégoriser les écrivains de droite et de gauche. C’est-à-dire, comme le formule par la suite Alexandre de Vitry dans Sous les pavés la droite, les réactionnaires, suiveurs de Joseph de Maistre, les stylistes qui regardent de loin les événements, et de l’autre côté, ceux qui profèrent, les pamphlétaires, les engagés, bref, en quelque sorte, d’une part, le verbe pour le verbe et le verbe pour les actions. Comme toute théorie, on peut l’étendre, comme un vêtement, ou la faire rétrécir. On peut dès lors considérer du moins en France que les anti-modernes sont majoritairement des écrivains de droite ou du moins réactionnaires, ce qui ne leur ôte pas leur modernité, justement. Ce sont ceux qui même ne prennent pas position. Lorsque ces théories arrivent en Amérique latine, la balance s’inverse avec le contrepoint suivant : pourquoi, tournant le dos à une certaine manière d’écrire la modernité, Bolaño redevient classique ? C’est la définition que donne Compagnon via la lecture de Roland Barthes par Roland Barthes : « l’anti-modernité, c’est l’affinité carnavalesque du fragment et de la dictée ». Les anti-modernes sont à l’arrière garde, de l’avant garde, en retrait et par là même très en avance de leurs pairs. C’est pour ca que Bolaño peut être considéré, partiellement, comme un anti-moderne, refusant de voir complètement une nouveauté dans l’histoire, se basant sur des mécanismes et des situations bien souvent désuètes de poètes oisifs (nous y reviendrons) mais au fond, constatant durement les répétitions inlassables et sempiternelles de l’histoire, se retournant sur elle même et marquant une espèce de closure, de sentiment de terminus, à la fin du XXe. Bolaño voit les cercles d’art comme le lieu du risque de décadentisme sexuel, moral le plus profond et parfois même la cause des violences et atrocités. Ce qui soulève le risque de l’art, le fait qu’on peut, effectivement, considérer jusqu’a l’assassinat comme une oeuvre d’art, selon la théorie de de Quincey citée dans Etoile distante: « la mort c’est l’épuration ».

    Décadentisme, rime avec fascisme ?

    Après avoir vu Novecento, de Bertolucci, (et vous allez dire que je m’égare), une chose, peut-être cachée, m’a frappée, une fois pour toutes : dans le film historique et épique du réalisateur italien sur la période de la montée simultanée du communisme et du fascisme, la violence proférée, en quelque sorte, par le fascisme, est une violence non seulement politique mais aussi morale, et donc, esthétique. Je m’explique. La violence est une sorte d’état d’être, où l’excès est roi. Donald Sutherland, dans le film, incarne un être gris, d’ailleurs toujours dépeint avec une image de Storaro désaturée, quasiment « flat », mais qui commet les pires excès moraux : viol d’un enfant avec sa compagne, excès d’ingurgitation, excès de tueries et de violences, excès de boisson. Tout est bon pour montrer que le fascisme n’est pas juste une position politique mais surtout une mentalité, une forme d’éthique de l’inhumain et de l’hubris, du constant dépassement des limites. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que le décadentisme veut dire par rapport au fascisme premier de l’Italie des années 30. Et je crois que c’est cette forme de décadence du siècle que souhaite dénoncer Bolaño, en filigrane dans ses œuvres, et que c’est pour cette raison qu’il est mal lu. On interprète biens souvent ses livres comme des testaments d’une lost generation, à la nostalgie amère des avant-gardes des années 20, des groupes de poètes oisifs et mélancoliques : Richards también critica el cliché del poeta siempre alternativo e inadaptado que abunda en la ficción del novelista:  Son itinerantes, roban libros, caminan por la ciudad en la noche, leen en la ducha, ellos fornican y fruncen el ceño y beben y pelean y cogen sarna de antros baratos. Rara vez sabemos lo que en verdad escriben o piensan acerca de la poesía, más allá de sus peroratas contra enemigos previsibles como Octavio Paz y Pablo Neruda. C’est une continuation de la bohème parisienne mais exilée de Cortazar dans Marelle, mais bien plus que ça. C’est la dénonciation subtile, non pas proférée, comme un écrivain engagée, mais vue avec dépit et tristesse et silence, du soldat qui se regarde dans la miroir dans les toilettes de l’université de Mexico au moment des répressions des manifestations étudiantes de la ville après la crise française de mai 68 : « les deux faces d’une monnaie, de l’Histoire», les deux revers d’une histoire sur le point de changer, mais qui ne changera pas. Oui, il y a fascination pour le mal, mais il ne faut pas l’entendre comme quelque chose de malsain. Dans La Littérature nazie en Amérique, ce n’est définitivement pas une fascination qui s’exerce pour la littérature du mal, et c’est ce qu’il me semble qu’il est souvent difficile à comprendre quand des écrivains s’attachent à dépeindre le mal, de même que quand Bret Easton Ellis avait été accusé de lancer une vague de psychopathie après la publication de American Psycho. Dans la littérature nazie en Amérique, c’est un panorama fictif de ce qu’a été la littérature d’Amérique latine et du nord, et souvent, au contraire,  le narrateur qui les a connu se place en apôtre, en détective, en chercheur et en témoin « l’année 1968 est venue à moi » témoin jamais complètement oculaire, mais présent, de même que dans les détectives sauvages. C’est ce que constate Arturo Belano ou Belanito, de Amuleto, de Estrella, de Detectives ou de Amuleto, Bolaño lui-même. L’histoire dans les oeuvres de Bolaño est à la fois ce cercle effrayant et répétitif des violences, exactions (on pense à octobre 68 au Mexique dans Amuleto) mais aussi un point de bascule insignifiant : « un silence que même les dictionnaires de musique ou les dictionnaires philosophiques ne répertorient pas », « le portique de la littérature latino-américaine ». Un point de bascule certes faux, puisque tout se répète toujours, puisque de toute façon on ne peut rien changer, et parce qu’à à mort en 2003, Bolaño, cet espèce de Cassandre incompris sur la fin d’une époque et sur la continuation de la violence, qui comme tout martyr, n’est jamais pris au sérieux que jusqu’au dernier moment, il a relevé que l’histoire des souffrances et des dictatures ne lui appartenait pas et devait encore être faite. C’était les mots de Andrés : c’est à la génération des petits-enfants, après le silence, de se charger de mettre des mots sur les faits. Car à l’époque où les faits sont arrivés, il est impossible de les dire : « Todos esperaban de alguna marean que él abriera la boca y contara las últimas noticias del Horror  pero él se mantenía en silencio como si lo que esperaban los demás se hubiera transmutado en un lenguaje incomprensible y que le importara un carajo » (p.69). Cette histoire ser aune histoire d’horreur » mais les mots ne suffisent pas.

    Et bien souvent d’ailleurs, comme Soto dans Estrella distante, tous les semi-héros d’une époque meurent d’une fin tragique avant de pouvoir raconter quoi que ce soit. Comme dans Novencento,  « en théorie il n’avait rien à se reprocher » ; les protagonistes ou témoins des faits n’ont, en théorie, rien à se reprocher. Comme dans Novecento, généralement, Wieder, non seulement prouve que l’assistant est une œuvre d’art, en tirant la corde de de Quincey. El rey dans Amuleto couche avec qui il veut. C’est le roi. Et les noms d’ailleurs,  comme dirait Proust : nom de personne, le nom : Bolaño s’attache à comprendre le nom des mauvais de ce monde : el adverbial Wieder y la proposition de accusative wider se distinguian ortograficmenete para diferenciar mejor su significado. Wider, en antiguo aleman widar o widari, significa contra o frente a, a veces para con. Y lanzaba ejemplos al aire: widerchrist, anticristo, widerhacken, gancho, garfio….

    Pourquoi les auteurs qui écrivent sur le mal sont aussi des grands linguistes ? Cela me fait penser à Nabokov, ou même à Cortazar : il y a quelque chose dans le mal qui attire une réflexion sur le langage et sur la porosité, l’arbitraire du langage ou au contraire sa puissance de signification. Les mots ont souvent deux sens, et cela rend la lecture opaque, hermétique. C’est pour cette raison que c’est très facile de mal lire Bolaño, voire de le lire comme un nostalgique, un passéiste, un écrivain désuet, de comprendre ses mots comme des références à un passé littéraire archaïque et peu moderne. Il est facile aussi de le voir comme non un prophète, mais un désabusé, c’est le revers de la médaille. On peut facilement mélanger la fascination avec l’intérêt.

    Anti-modernes et postmodernes

    « Je ne suis bien nulle part » 

    Le héros de Bolaño ne se sent bien nulle part. D’ailleurs il fuit pour ne jamais revenir. Ils fuient toujours la poésie et la vie de bohème qu’ils ont une fois rêvée. Celle-ci n’est décrite –car elle est décrite, certes, cette vie d’alcool, de fêtes et de fastes–que sur le prisme de l’échec, une fois que la littérature est abandonnée.

    Bolaño aurait détesté Emilia Perez, assurément, puisque certes elle se métamorphose et fait une transition mais son changement est bien trop brutal. C’est pour ca que ce n’est pas un écrivain de droite, il aurait reconnu qu’il faut représenter les disparus quand on s’attaque, nous français, à l’histoire du Mexique.

    Est ce que, reprenant la théorie de Compagnon, Bolaño est un anti-moderne ? En étant antimoderne, il est résolument moderne, c’est la fin de la dialectique de Compagnon. En étant anti moderne, Bolaño est résolument moderne et il en a souffert. Il n’a pas choisi le suicide comme David Foster Wallace, mais, tel un précurseur et adversaire des lumieres, il savait exactement que la littérature se déroulerait au gré de la mémoire des méfaits des dictatures et de la littérature qui cultive ce genre de violence, alors il les a thématisée directement dans ses livres, d’où leur possible inaccessibilité. Il l’a dit à un moment où c’était trop tôt pour le dire. Ce qui les rend très déprimant, c’est cette conscience du futur et d’une Histoire qui se répète. En écrivant pour lui, Bolaño a beaucoup donné au monde et à la littérature, des années plus tard. On a mal lu Bolaño car on croyait que c’était la modernité de forme, la modernité esthétique, alors que c’était de la modernité éthique qui était en jeu. Par la violence de la modernité, Bolaño la fuit et revient en arrière quitte à faire simplement disparaître ses personnages dans le cosmos, ils ne reviennent jamais au point de départ mais fuient de la surface du récit. Certes, comme beaucoup de récits postmodernes ou modernes, les personnages reviennent d’un livre à l‘autre. Mais la caractéristique de l’anti-moderne, c’est qu’il a peur de la violence du monde moderne. On a peur de dire ou de ne pas dire. Il fait rimer culture avec folie. L’anti-moderne c’est à la fois le très ancien et le très moderne, l’inclassable vitupérateur, « l’extraterrestre mérovingien », d’où le fait qu’il puisse être, simultanément, anti moderne et post moderne.

    Mélusine O’Connor

  • Interview with Hannah Sullivan

    Marelle : Firstly, why did you accept this interview? 

    Hannah Sullivan : Because you were French, and as an English language poet, it is incredibly difficult to get any sort of circulation of your work outside of the UK. The book has not been translated into very many languages. There were a number of editions that were kind of on the cards for the first book. There was a Greek one, but the publishing house, I think, went bust. There was a Spanish one, the translator fell out with the publisher. So I think neither of this has come out, but both are hoping to come out at some point. There have been a couple of other translations that were done, but the French one is really the only one that came up properly and got any kind of press. I suppose I’m partly interested in who would be interested in France, in poetry written in another language. I think it is quite difficult to translate it into French. One of the main difficulties, which interested me, actually was the difficulty of pronouns. So for example « You very young in New York » in French doesn’t have the same pronoun that means simultaneously, anybody, me, you particularly and you plural.

    Marelle : Do you give any feedback to your translator after his first version? Do you feel your special rhythm is respected or do you consider the purpose of the poetry translator to recreate or be inspired by the original text and therefore provide a new sound scape ? I think Patrick Hersant put a lot of effort into reenacting a rhythm and musicality.

    Hannah Sullivan : We had more discussions about the second book, and I haven’t seen the final version yet, but in the second book, there are a lot of lines, basically in pentameter. And in some places, the reasonable regularity of the rhyming, especially the final section of « Tenants » is very close to the form of a sonnet. It has 14 lines. And has a pretty similar rhyming pattern. I think it’s sufficiently close to being a sonnet, which obviously is a very well established and old French form as well as an English form. It would have been a mistake, as he originally did, to translate it into free verse. So I think in the second book, because some of the rhythmical patterns were perhaps more subtle and more traditional, you have more difficulty in apprehending them and seeing that. That was part of my intention, to have this very kind of classical kind of coal. I thought it was also more respectful to the material in the case of « Tenants ». It was really fun to work with him, especially on the rhymes. He was very keen to try to retain that. But obviously, rhyming in French and English are pretty different. My rhymes were more difficult to achieve, and therefore more bizarre, to do that in French. There are a few things which came out quite oddly. I was able to suggest, with the help of a former retired colleague at New College, Jefferson, who’s translated a lot of French. She took a look at it as well from the perspective of a native English speaker. The word « Lecky » is very colloquial in northern English, for electric blanket.

    Marelle : Why did you choose to write poetry?  Why not short stories? I think especially about You very young in New York or Tenants. Your verses, when they’re not free verse, are very long, and your poems are often long or in prose especially in your last collection.

    Hannah Sullivan : I do want to get on to the question of prose and verse. I do think there are quite a lot of misapprehensions about which parts are in prose and which parts. There is no prose in my mind in Three Poems. In « Tenants », the whole of the middle section is in prose. And I do not regard that as being apart, being a memoir in prose. I think I, or the other obviously, had laws, life studies, with the central section in prose. I also don’t think that in the other parts of « Tenants » that there is any prose. So I wouldn’t say that I have ever written a prose poem that at least I’ve included in one of my books. And I do get frustrated sometimes when people will say that the poem about New York is kind of very prosaic. Maybe it’s novelistic, or has a lot of objects and kind of clutter and detail. It’s more narrative, but it’s not prose. The tension between those contrived and artful was what I was trying to do and I think it’s more lineated in a regular way than most poetry that is further from free verse. As for the material, I would love to write prose. When I was younger, I dreamt of writing prose. I wrote a novel when I was 21 and it was quite derivative. My life would be very different if I wrote prose. Writing poetry is an activity that I do from time to time. 

    Marelle : Was poetry an outlet for self expression that you weren’t finding fully in your academic research?

    Hannah Sullivan : Because it’s the opposite, because it’s another means of expression, another outlet, outlet for self expression and lyricism, or I do think it does complement it very well. At the moment, I’ve been working on some translations of Horace, which are metrical translations, and I’ve just begun also writing some odes in the meters of Horace. So I was in a class, and students in undergraduate haven’t done very many yet, and a lot of really difficult questions about how you represent spondes in English, like you will have to use a troche. But so I think I’m learning quite a lot about me too from doing that. I haven’t been active as an academic researcher for a long time. So I would say more in reality, the time I’ve given to poetry, which is not just to writing it, but to being part of a sort of poetry community, to judging prizes, to going and giving readings, to reviewing other people’s books, has really just taken away the time that I would perhaps should have spent on academic research. I always see myself as somebody who does a lot of teaching and lecturing, a little bit of academic research, and then as much poetry as is possible.

    Marelle : Diving into your verse, in what way would you say T S Eliot has inspired you whether it be in your academic research or in your collections? Why him? For instance it struck me in « but the two meter gap is too long for your arms, so you panic, the mask riding into your teeth like a thong. Sorry. Then the time left to come and the time that has gone will be placed in the pans of the scale and find balance. Sorry. » Of course made me think of the interruption verse that studies the poem  « Hurry up please it’s time » in The Wasteland or religious chorus in Ash Wednesday.

    Hannah Sullivan : It’s interesting. I didn’t think of Eliot being an influence at all. I feel like there’s already an influence on the kind of prophecies that you get in Shakespeare plays or 17th century writing. But it may be that, in that sense, both Elliot and I were influenced by the same sort of fools prophecy in King Lear or by something in the more remote past, and have created some similarity. I mean, there’s a massive influence on the poems I wrote, I didn’t feel that he has been such an influence on more recently. There have been, in terms of writing free verse while retaining some kind of musicality. But mostly I was impressed by the number of different types of things that he got into his poems. By the range and the scope of available items, they have different parts of the world. I think that’s much more true of the early poems. It’s a very desiccated, you know, rather consciously impoverished sort of sensory landscape. But the writing opportunity, especially the wasteland, and which I think also last year, because it was a centenary, I was involved with a lot of events, and I performed it twice with other poets. So it was a poem that was in the air, sort of in everybody’s mind.

    Marelle : Talking about the exchange of literary currencies between the US and England, why choose the subject of  « a young woman in NY »? Is it some kind of mythical theme from your biographical life?

    Hannah Sullivan : Joan Didion, in Goodbye to all that, of course. You have to understand what that essay means, particularly in America. Around the time that I was writing that poem, there was a collection of people’s prose writer’s responses to that essay. So I think it was very late in 2000. It was a very popular form for young women to write about in prose, about their experiences, mostly leaving New York, but of being in New York. This was also the time of, you know, programs like Gossip Girls finishing on TV. Or The Sex and the City had been much earlier. And those things were not influences on me, but on the particular way that womanhood and sexuality were treated by New York, or might be a part of culture in New York. I think that I was living in America when I wrote this poem. So it was more a response to prose tradition. I would say the other influence on that poem was much more clear in the first drafts as Whitman, not just in the long line, but in the original version, there was an I, which eventually kind of got rid of. So the I was much more clearly calling out to the you, sort of across the passage of time, saying, sort of in a Whitmanian way, I am you, and I’m not you. I’m one with you, not one with you.

    I think the poem improved when I got rid of the I speaker, but the sort of hospitality and non judgmental access of the poem, whether I wasn’t what the character was doing was approved of, but it also wasn’t disapproved of. It was sort of laid out quite flatly. I felt that came very strongly from the Leaves of Grass, from the sort of panoplies of experience the suicide, the pavement blabber, the horse, the man having sparkling his knife on the wheel that the things that he litanizes.

    Marelle : Your poetry is very much rhythmic, but is also very visual. There are some images which are very striking « All summer you have been eating peaches from the green market » « now you are meeting them for Pisco sours at The peruvian dive bar » (You, very young in New York)

    Hannah Sullivan : No, I wouldn’t say that at all. Actually, I enjoy film, but I would feel I was doing something very wrong if I was influenced by film and I was writing films. Adrianne Rich wrote a series of poems in the 70s, I think about it was certainly about films. A lot of them about old films. These sorts of things make me very unrequited about film. Like poets describing things that they have seen on the screen make me feel very uncomfortable as as it seems so derivative to and so the two dimensionality of it. I think that there may be some filmic or narrative tropes, like the trope of the of the cabs going by. I could see how you might think that is filming, but in terms of the individual images, it really has come from things that I’ve seen when, and I would say also, to a much greater degree than than film, from photographs. Photography has quite a big influence on rewriting. On the hardback of the first edition of my book, the front page had a photograph of me as a child on the cover. A lot of people mistook what genre of book it really was, and, actually discovered the book. There are more photos such as the Catholic church that I was interested in, the motorway, the garage in Charlie Cross Hospital. I had inherited my father’s photograph space, which is quite a keen amateur photography. I grew up in the north And I was living when I was writing that book in Shepherd Bishop, which is about five miles east. So during the there wasn’t much review. I would find myself taking my kids kind of to some of the places, because it’s more rural that I went to as a child, to the park that I went to today for me, the sort of open air space, or sort of hill.. So there’s this kind of superposition of right now and then that’s interesting. 

    Marelle : And especially the photo of the Grenfell tower, that was one of my questions, because I think your poetry has a lot of contemporary references,

    What’s your take on the use of contemporary references in your poetry, the Grenfell tower fire in 2017, references to apps, brands, dates, places, books? I’m particularly interested in this topic because I want to work in contemporary literature for my thesis (PHD) and I’m always curious about an author or poet’s reason to insert very casual and modern references.

    Hannah Sullivan : I think insert is not the right word, because I’m not inserting them purposefully. Of course, they’re part of everyday life, and it’s more that to not include them, I would have to purposefully remove them, to produce something, I suppose, more classical or more enduring or more consciously poetic. But that feels very artificial. When I read the literature of the past, and most of the writing that I teach is from sort of 1780 to about 1930, I love those details. They’re the best way of doing history, knowing when you’re reading a Gaskell novel, or a George Eliot novel, the little details of the things that they eat, the types of products use, the kind of clocks that they have… And that’s true with Elliot’s work as well. I enjoy the drying rubber overshoes like I can imagine what those might be like. These duck shoes, that old fashioned Americans thing, the pills and the wasteland. I take pleasure from those details in other people’s work. The habit became most extreme in the final Poem of the second collection. I was very strongly influenced by James Schuyler’s poem « A Few Days » and if you know the poem, he is describing going back to his parents house. When he’s sitting on the train, he tells you exactly what he is eating and drinking. He’s drinking a fresca. I found that very fascinating, because I had been in America recently enough, I think it’s been discontinued, not to know exactly what that color of that bottle was like, and to me, the fact he was having a ham sandwich in a fresca is just so much richer than if you been having a ham sandwich and an olive lemonade.. If I’d never seen the bottle, maybe it would not have been not rich. 

    Marelle : So maybe they’re a vector of certain images rhythm as well. Because if you put, for example, M&S into a poem. It already creates a different rhythm, a pause. 

    Hannah Sullivan : In that case, it wasn’t, there was a poem that was sort of being finished during lockdown, but it was written. It was a sort of odd thing. It was written really just before COVID, like in February of 2020, we had a strangely locked in feeling, being a stay at home parent with kids and not being able to go out of the house. So it’s sort of important to have the Amazon, you know, m&s delivered straight to your door, rather than things I’ve acquired by wandering abroad in the world. But, my editor did not like the fact I had both Amazon and m&s within a couple of lines of each other to remove them. For the majority of people who live in England, they know exactly what I mean by this particular M&S slippers. They’re incredibly practical to have this sort of rubber heel. You can go out into the garden, or you can go outside, you know, to collect the post if it’s wet. They’re not delicate. They’re comfortable and padded like proper little shoes. But they are ugly, and very few people under the age of about 40 or maybe 50, would choose to buy them. Either they’re made of a sort of pink or navy blue, kind of fake velvet. So I think definitely you get a much clearer idea if you don’t. I do think that much is lost by it. 

    Marelle : It’s true that your poems are already very dense, but I think it conveys even more density to have those little references for a  contemporary audience.

    Hannah Sullivan : I know a lot of people don’t like it. It has been something that has been repeated. There were a few cases people thought that the purpose of it is more just for purely formal effect. So in the New York poem, I was very happy when I realized that I could rhyme. « I’m the star promen » with « Tonkotsu Misu ramen », just incongruity of the words, for these two totally separate languages. There’s no etymological connection. The ramen rhyme I found very funny and so weird, and it seemed to speak to the nature of eating in New York, where you really do bring things from many cultures into a kind of fusion. I imagine in the future that my writing will probably be a bit less of that kind of specificity. I think it is a younger person’s habit, and in some way, I don’t feel as exposed as I  was to particular products.

    Marelle : Talking about the your last collection, especially the last poem, « Happy Birthday », made me realize that your poetry is very much filled of the idea of the feminine writing, because you do have a lot of moments when you choose to write about a feminine experience, sex, maternity here, menopause especially. Do you feel like those topics belong only to women’s literature?

    Do you feel like taking part in a feminine literary lineage, that has endeavored to explore the feminine voice such as Anne Sexton, Emily Dickinson, Julia Kristeva, (In Stabat Mater, that’s what it made me think of) Sylvia Plath, and more recently, authors like Joan Didion or Kate Braverman, and Adrian Rich Anna Kavan that I discovered recently?

    Hannah Sullivan : Yes, I do. I do feel that I’m part of a tradition, although I wouldn’t put, for example, Emily Dickinson in that tradition, not because I don’t love her poetry, but the tradition would be women writing quite straightforwardly and candidly about the forms of experience that they have had to do with sex and pregnancy that have happened to them specifically because they’re women. But it is quite interesting that so many female poets are women who were gay or unmarried or did not have children. Dickinson will be an example of one of those poets, but Marianne Ward or Elizabeth Bishop. A lot of the best known female poets do not have these experiences and Bishop most certainly did. But she died when her children were tiny, and long before menopause. So Adrienne Rich certainly wrote about all of those things, but I think she’s a much less normally sophisticated and interesting part than the others that we’ve mentioned. And I would say despite having children and younger ones, they’re very cerebral. They’re not really interested in writing  particularities of female experience, but I’m very interested in medicine, in science in some ways, and the body like how the body functions in general. So I’m sure that I would be writing perhaps if I were a man that was also quite drawn to the narration of particular forms of bodily experiences. But these are the ones that I had. In « Happy birthday », I did find the writing about menopause was actually not that it was particularly challenging for me, but other people seem more unhappy about it than they did about most of the other writing about women’s bodies that I’d done so, particularly the metaphors of peacock with its broken tail, People seem very uncomfortable whenever I read that out, you know, tap tapping the ground, like this sort of leftover gaudy dress. Audio from the peacock minor peacocks have their tail that’s entirely from for mating, that it should be left it doesn’t really they don’t really need it actually probably an encumbrance to heading around so they can live for a long time when they don’t really have a proper train anymore, which seemed like the outcome of women’s lives. I think this is also related to plotting in some ways, in the western we’ll see a lot of male poets who have had quite tempestuous lives. That’s the majority of them with, very often multiple marriages, or, you know, like Yeats or Elliot remarriages in very, very late in their lives, so that they are essentially able to remind or potentially re-mine. I mean, Elliot didn’t really have the plastic material of lyric approach, like the young man’s material of a man being loved and a beautiful young woman. 

    Marelle : I reread both the Collections and whereas you have this lyrical subject that is talking about her sexuality her masturbation embodies actually her own body and then you have the last poem which is kind of surprising for the shift just after the autobiographical narrative of “Was it for this” and then you have this so it kind of feels like it gives some kind of expectation for the rest for poems that would be a bit more grave in a way. 

    Hannah Sullivan : I think I would like but I do have a bit of a problem of sort of stating my age caught up to the age that is appeared to be I mean in other words I was a middle aged person you could see when I read it out to be looking back on my ears anyway so it wasn’t really old tiny child I was gone through the metaphors that feature I don’t uncomfortable about this tendency which I think is rule fixation of energy which is definitely create another speaker in a primary things I write who’s older than the speaker in Happy Birthday when he’s not really funny people yeah the question actually avoids of speaking voice was become increasingly difficult to me I think I have four men into our habit between rising the last Pro and three bones about pregnancy and the last year of being very attracted by one of Elliot statements in his Blake essay the unpleasantness of great poetry as it was creating these I was also very influenced I think by the Victorian dramatic monologue but increasingly nasty speakers or speakers who had Edge tube I think that was also response to what sometimes seems to be the political complacency of contemporary English language to say the disabled people are treated horribly or racism terrible thing these things that obviously true but writing from perspectively anxious time to adopt a slightly more and these dramatic of course And so the anecdotic way of telling Withers something that for example would left first because in his poems in pros he literally like takes details from what he’s seen and what he seen ya during his his walks his work version Paris and talk about in poems but then I’d say I say also because you have he’s very materialistic but he worked about in lupati Pedro shoes he worked about the very material way that word can imitate life so you have this like this sense of rhythm and of yeah imitating the you know reality but in a political way because he was part of the movement so it’s I mean it’s very radical I wouldn’t say it’s really it fits but there are some similarities and then it’s true 

    Marelle : I had a question about reading it out loud because in « Tenants » you have two columns. How would you read that out loud? In a polyphonic way with two people reading? It made me think of Sarah Kane’s monologue where she has polyphonic actresses standing and saying the verse at the same time.

    Hannah Sullivan : I would like to I have I’m not really entitled this this turned out I was quite limited because this was so clearly based on a real conversation they are outside London believe that the building had only change very much about that we use phrases  I suppose you’ll know when you hear collection dies or  lives by your ability to reproduce it already you buy the bill because they have been interested in hearing you voice it so it seems that you can’t easily voice sometimes actually in three almost writing lines that were so long to do you really awkward like decided it’s not really good idea for material so I wouldn’t now write something I think I can’t do which is basically all accents I would feel that I need to work properly that’s very interesting yes because I as I told you I discovered is you know hearing it and that’s what I don’t know if what do you know about French literature but as you asked me about the French audience what French authors do you like what do you appreciate hmm well I have to say that I didn’t really like reading in Translation and giving my limited to linguistics because I’ve always had the hope to be the properly read very little French pros I did an influ r an influence I was an alternead Proust, woolf, Laforgue. I’ve always absolutely hated Laforgue’s poetry because I wasn’t reading him properly. 

    And I also feel it would resonate with an audience that also reads novels in the UK. I always feel it is a perjury reading that it is a success if someone buys it who is not a poet? Poetry can be very self-referential.You have the same thing in France: creative writing forces really half the people who come to reading poetry and who usually read novels exactly.

    Mélusine O’Connor

  • J’ai tiré sur un pot de fleurs fanées : manifeste

    Aux États-Unis, on trouve des indices notables du surréalisme contemporain, particulièrement dans les habitudes alimentaires. Les exemples abondent, tels que les chips aux marshmallows fondus, les glaces au cheddar, ou encore le plat favori du président Nixon, le cottage cheese agrémenté de ketchup. Ces combinaisons alimentaires, par leur nature même, transcendent la banalité et atteignent une forme d’expression poétique, voire surréaliste.

    Ces plats, par leur juxtaposition incongrue de saveurs, textures et couleurs, rappellent les collages de Max Ernst. Ils défient la logique, bousculent les attentes et célèbrent l’inattendu, s’inscrivant ainsi dans la tradition surréaliste. Chaque repas, malgré un goût souvent jugé peu raffiné voire dégoûtant, casse les codes de la réalité.

    Le surréalisme ne se limite pas à un mouvement artistique ; il représente une philosophie, une manière de percevoir le monde et une culture de l’étrangeté. 

    Le post-surréalisme contemporain émerge de la nécessité de renouveler cette vision, ouvrant de nouvelles perspectives au-delà des conventions établies par André Breton, Salvador Dalí et René Magritte.

    Les artistes et penseurs de ce courant revendiquent la continuité d’un mouvement qui refuse les limites, explore les profondeurs de l’inconscient et réinvente les dimensions du rêve pour redéfinir une certaine réalité contemporaine. Le post-surréalisme se distingue par son exploration des nouvelles technologies, des sciences contemporaines et des défis sociétaux actuels.

    Le post-surréalisme contemporain aspire à un réveil perpétuel, où rêve et réalité se confondent, se superposent et se transforment mutuellement. Les œuvres créées sont des passerelles entre ces mondes, invitant chacun à voyager au-delà du visible, à percevoir l’invisible et à interroger l’ineffable. Ce mouvement est un acte de rébellion contre la tyrannie du pragmatisme et de la logique, prônant la liberté totale de l’esprit et la libération des conventions morales et esthétiques sans aucune forme de censure.

    À l’intersection des arts et des sciences, le post-surréalisme utilise la poésie, la peinture et la musique pour révéler les mystères de l’univers à l’ère de la réalité virtuelle et des biotechnologies. Il prône un monde où l’imagination est une arme contre la conformité, où chaque acte créatif est un acte de résistance.

    Le surréalisme a toujours cherché à transcender les limites de la réalité perceptible pour plonger dans les profondeurs de l’esprit humain. Les fantômes et les esprits, symboles des mondes invisibles et des réalités parallèles, occupent une place centrale dans cette quête. Ils sont les messagers d’une réalité autre, celle qui échappe aux sens ordinaires et qui se manifeste dans les rêves, les visions et les intuitions.

    Le post-surréalisme contemporain est une invitation à l’émerveillement perpétuel et à la quête infinie de ce qui dépasse l’entendement, un territoire sans carte où la créativité règne en maître.

    J’ai tiré sur un pot 

    de fleurs 

    f

    a n

    é e

    s ! …

    I
    I

    I

    Le post-surréalisme, c’est une forêt de rêves mécaniques où chaque arbre est une illusion figée dans le temps, un mirage tactile. Imaginez planter un arbre en métal poli, aux racines d’acier, et voir ses branches donner naissance à des fleurs de néon noir, qui n’ont ni parfum ni douceur. Pourtant, ces fleurs abritent des pétales jaunes cachés sous la surface, prêts à fleurir.

    Dans cette quête de l’irrationnel, il suffit de fermer les yeux pour mieux voir. Le post-surréalisme ne se contente pas de caresser les contours du surnaturel, il les sculpte dans le béton des certitudes, et les éclate en mille éclats de verre, chacun reflétant un fragment de ce que nous appelons la réalité.

    Le futurisme, avec son amour pour la vitesse et la mécanique, s’invite dans ce jardin intérieur. 

    Les objets du quotidien se détachent de leur fonction première, se métamorphosent en symboles, en portails vers des mondes invisibles. Un téléphone n’est plus un outil de communication, mais un appel au vide, une voix sans son qui résonne dans l’infini des possibles.

    C’est cela, l’essence du post-surréalisme : un champ de possibles où la réalité se déconstruit et se reconstruit sans cesse, guidée par le souffle du rêve et l’impulsion du futur. Un espace où l’esprit est libre de voyager, de se perdre, de se retrouver, en quête d’une poésie nouvelle, une poésie où chaque mot, chaque image, chaque idée, est une passerelle vers l’inconnu, vers l’inconscient et vers l’impulsivité ! 

    Dans ce maelström de créations inattendues et de rêves matérialisés, se dessine la silhouette de ceux qui ont pavé la voie de cette évasion perpétuelle de l’esprit. Si le post-surréalisme d’aujourd’hui explore de nouvelles dimensions, c’est à ses ancêtres qu’il doit la fronde initiale contre la tyrannie du réel. Parmi eux, André Breton, figure emblématique, dont la quête d’absolu l’entraîna bien au-delà des frontières de l’imaginaire, jusqu’au tribunal (du réel cadre juridique). Ainsi, une confrontation surréaliste et judiciaire prend forme, illustrant les tensions entre l’art, la norme, et le geste créateur absolu : l’impulsivité. 

    Breton et Mammouth une brève histoire du surréalisme. 

    En 1953, André Breton se retrouva devant le Tribunal correctionnel de Cahors, accusé de détérioration d’une peinture rupestre représentant la trompe d’un mammouth dans la grotte de Pech-Merle. Cet incident survint après son installation à Saint-Cirq Lapopie en 1951, où il trouva un enchantement immuable, selon ses propres mots.

    L’altercation survenue en juillet 1952 entre Breton et Monsieur Bessac, député et gérant de la grotte, attira l’attention des gendarmes locaux. Breton, accompagné de sa femme, de son ami Adrien Dax, ainsi que de l’épouse et de la fille de ce dernier, visita les grottes sous la conduite de Monsieur Bessac. Un désaccord éclata lorsque Breton toucha un dessin rupestre, provoquant l’effacement partiel de celui-ci et une altercation violente entre les deux hommes.

    L’affaire prit une ampleur médiatique considérable, avec des écrivains et intellectuels tentant d’intervenir en faveur de Breton, sans succès. Le procès eut lieu le 13 novembre 1953, où les arguments de l’accusation, dépeignant Breton comme un poète en quête de notoriété, furent contrés par une défense plaidant la légèreté de l’acte et la complexité de l’environnement touristique des grottes.

    Le verdict condamna Breton à une amende de 25 002 francs, incluant des frais pour la commune, l’État, une amende pénale et des dommages-intérêts. Cette confrontation entre la réalité juridique et le monde surréaliste laisse une trace singulière dans l’histoire, laissant en suspens la question de l’acquittement de l’amende par Breton… 

    Ainsi, tout acte surréaliste naît de l’impulsivité de son auteur. Aujourd’hui, le post-surréalisme, s’empare des restes du surréalisme classique pour les transcender, les enflammer d’une essence nouvelle. 

    Cet acte de toucher la peinture millénaire devient alors une déclaration de guerre contre le statu quo, une affirmation que l’art, même millénaire, doit être vivant, doit interagir, doit provoquer.

    En tirant sur ce pot de fleurs fanées, il ne faut pas détruire mais raviver, faire éclore des pétales de néon là où l’on n’attendait que poussière. Les objets du quotidien, les gestes banals, les saveurs incongrues sont autant de portails vers une dimension autre, où le banal devient extraordinaire, où chaque instant est une invitation à l’émerveillement. 

    Victor Cabras

  • Surréalismes de l’étrange, surréalismes étrangers

    Le surréalisme : produit international

    Au moment où j’écris cet article, je vois qu’un critique de The Guardian fait la louange de la surréaliste (si tant est qu’elle s’en revendiquait) britannique Leonora Carrington, peintre et nouvelliste émigrée au Mexique jusqu’à la fin de sa vie en 2011. L’article vante le talent de l’artiste à l’occasion de son exposition-hommage à Pelforth. Même chose à Paris et Bruxelles, où l’on pourra contempler cette année les nombreuses toiles, sculptures, objets et textes des survoltés des années 20 avec l’exposition Surréalisme. Car cette année, le 15 octobre, le surréalisme aura un siècle, et pourtant, ce n’est pas de l’anniversaire d’un revenant dont il s’agit : le surréalisme n’est pas mort avec Breton, ni avec Reverdy, ni Soupault. Le surréalisme est né en France, certes, mais il a, à l’image d’un poulpe géant, gagné et étendu ses nombreuses tentacules, dans tous les pays et à toutes les époques. Le surréalisme est là, loin, très loin de là où il est né, au Japon, en Egypte, en Amérique latine, au cinéma, en musique et même dans les cases des bandes dessinées. Marelle s’échinera à proposer un panel vaste et tentaculaire, de ce mouvement bien trop souvent réduit à des sortes de mots-valises dévoyés tels que « le rêve », « l’inconscient » ou « le désir ». 

    Mais alors, vieux d’un siècle, le surréalisme a adopté de nombreux masques et visages. On se dit surréaliste, on veut vivre la vie au pur hasard, on se réclame de cette esthétique, on prend la posture tendrement mélancolique du poète, et on se laisse aller à l’écriture automatique. On est peut-être alors bien loin de la satanée « rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » comme l’appelait Lautréamont, et loin des « les noces des contraires », (Reverdy) ou, plus détestable encore, cet « automatisme psychique pur », dans la définition despotique du dictionnaire donnée par Breton, toujours lui.

    Leonora Carrington, Figures fantastiques à cheval, 2011.

    Les obsédés de l’écriture automatique

    Quels sont les critères aujourd’hui du surréalisme, si on peut parler de critères ? Le surréalisme est difficile à appréhender, en cela qu’il appartenait à une liberté de pensée, mais tout en restant sous l’égide de Breton, une forme d’idéologie auxquels seuls les initiés avaient accès. C’est pourquoi on ne devrait pas parler, en réalité, de surréalisme, mais d’écriture surréalisante, comme l’avait écrit Octavio Paz, pour bien montrer qu’après la mort du mouvement, les héritiers ne sont pas des véritables initiés, mais des joueurs de feu qui reprennent le flambeau d’une étiquette voire d’une marque (même si Breton aurait détesté cela) esthétique et littéraire. C’est presque prétentieux de parler de surréalisme, car au fond pas grand monde ne sait à quoi cela correspond. Au fond, le surréalisme n’est pas qu’une posture mais bel et bien une pratique. Alors oui, on pourrait parler de caractéristiques, comme l’échappée de la réalité, la fantaisie, le rêve et l’inconscient, et autres critères qui lui font frôler et confondre aujourd’hui avec le réalisme magique latino-américain, ou bien le genre fantastique, en vogue de nos jours. Un des rares artistes français qui pratique le surréalisme pour ainsi dire est Arthur Teboul, avec non seulement ses paroles pour son groupe de musique Feu Chatterton!, mais aussi ses publications de livres de poésie qu’il a écrits dans un atelier de l’imaginaire, échoppe à mi-chemin entre un cabinet de voyante, un salon de psy et un pop-up store bretonien appelé le Déversoir. De ce Déversoir (écho à l’Urinoir, sans doute) sont nés des poèmes minute, jolie intention mais peut-être pas faite du même bois que la rencontre entre le parapluie et la machine à coudre. En tout cas, le résultat est là : un beau produit de papier à offrir à ses amis les plus intellos, à une vingtaine de balles chez votre libraire intra-muros, et surtout, une pensée pour les surréalistes, les vrais.

    Genshi-gari, à la recherche des poèmes magiques : Death Sentences (Imprécations de mort), Chiaki Kawamata.

    Il semblerait que le surréalisme soit un motif d’obsession chez certains, ou en tout cas un atelier fécond aux divers déversoirs d’expérience de réécriture. Au Japon, Chiaki Kawamata en 2012 reprend l’histoire de la création du mouvement surréaliste en intégrant dans l’histoire un personnage fictif. Who May est un jeune poète japonais talentueux qui aurait fait du poème une arme, exactement comme le poète Alberto Ruiz Tagle dans Étoile distante de Bolaño. Il suit religieusement les pas de la théorie de Thomas de Quincey De l’assassinat considéré comme une oeuvre d’art, mais à la sauce dictature militaire. Grâce à cette fausse ingérence historique, assez cocasse, l’auteur se permet des anachronismes et fausses erreurs qui vont jusqu’à l’invention d’un nouveau surréalisme comme nouveau courant pouvant arrêter le temps, sorte d’imagisme et, in extenso, de drogue que prendraient les lecteurs de poésie pour atteindre la vie éternelle et astrale. Cette histoire complètement loufoque montre que le surréalisme peut rimer avec science-fiction, et étendre ses nombreuses tentacules au service d’autres esthétiques, comme le dessinerait Hokusai s’il avait connu Breton, dans le système d’abolition du temps dément de Kawamata. 

    Poème circulaire de Who May : 

    « Un autre monde 

    Dobadé. 

    Miroir 

    Regarde ! Ton oeil, tes yeux, tes deux pupilles, 

    Fixent ton oeil, tes yeux, tes deux pupilles, 

    Regarde !

    Ils le fixent. Ton oeil, tes yeux, tes deux pupilles…»

    Le poème est un cercle infernal qui n’en finit pas de se répéter et de hanter les protagonistes, ce qui fait de l’objet-poème une drogue aux effets psychotropes rares et que tout le monde tente de s’arracher. Le poème devient la marchandise du trip, possibilité de l’imaginaire, y compris de la science-fiction (je vous laisse découvrir mais les personnages retrouvent Carl Schmitt sur la planète Mars…)

    Bora Chung, Lapin maudit

    Et vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Moi, aussi, quand j’ai ouvert le livre de cette autrice coréenne, j’ai d’abord cru à des contes et fantaisies d’horreur, des récits magiques, parfois de science-fiction. Mais ceux-ci tiennent beaucoup plus du conte, du songe et de la malédiction : de tout un cocktail que pouvait utiliser David Lynch dans ses films mais aussi ses toiles. Ce qui est frappant, c’est que dans ces nouvelles que beaucoup qualifient de surréalistes, c’est la tradition orale du récit et du conte qui prime, dans un mélange déroutant de (ce n’est pas une blague) tradition et modernité. On retrouve dès le premier conte (La tête) l’histoire sordide d’une tête formée à partir des excréments de la protagoniste, qui vient la hanter tous les jours de sa vie, ressouvenir hideux de la vieillesse de la protagoniste et memento mori du temps qui passe, qui finit par… Ou bien d’autres contes, comme le récit éponyme d’un lapin maudit, figure à la fois issue du kitsch sud-asiatique des poupées et autres gadgets en plastique, petite lampe horrible qui marque la hantise de toute une famille de riches entrepreneurs coréens après la guerre. Le lapin maudit marque cet entre-deux de deux rivages : la tradition séculaire et l’ère de la toute puissante mondialisation, des crises immobilières et des faillites. Car l’enseignement est celui d’un vieil aphorisme japonais : « Maudire les autres mène à un double tombeau », ou autrement dit, celui qui maudit sera lui-même maudit par deux fois. La maxime agit comme un moteur narratif puisque le lecteur attend, non pas surpris, la double peine tomber sur la famille des sorciers imprécateurs. Et c’est ainsi avec tous les contes de Bora Chung: nulle surprise horrifiée, puisqu’elle est dite tout de suite, elle est confrontée, incomprise. Mais elle est là, elle rôde depuis des siècles et des siècles, dans le sang d’or d’un renard (Piège), dans les blessures (Cicatrices) d’un enfant soumis à un monstre-corbeau, qui traverse, comme dans La Route, un monde post-apocalyptique et immémorial, un monde où l’esclavage existe encore. La vengeance est un plat qui se mange froid. Et ce sont des récits très froids, que ceux de la vengeance : racontés avec beaucoup de délicatesse et de simplicité, la princesse qui se venge de son mari aveugle en rendant un poisson à l’eau du désert pour récupérer sa liberté, ce sont autant de preuves d’un surréalisme développé qui se structure non pas dans un cadavre exquis, ou dans une histoire anachronique, mais dans des contes. 

    « Je connais une sortie au palais. Mais une fois que tu en sors que tu trouves ton chemin vers le navire d’or, tu seras seule. (…)

    Quand les pluies descendront sur le désert, lâche un poisson dans la mer. Alors la malédiction sera levée ».

    Alors oui, il y a un surréalisme aujourd’hui, au-delà des mers et des océans, un surréalisme, même si c’est un mot dévoyé, qui a franchi les limites du réel et de l’irréel pour se frotter à la littérature de genre : historique, fantastique. On ne sait plus vraiment si c’est surréaliste à la lettre, ou si c’est un clin d’œil amusé aux créateurs du mouvement, mais en tout cas, ce sont des œuvres d’imagination remarquables et hors du commun.

    Mélusine O’Connor