La pire chose qui puisse arriver à celui qui passe beaucoup de temps, seul c’est de ne pas avoir d’imagination.
Les Conséquences de l’amour
En 2011 en France sort dans la plus grande confidentialité Ils ont tous raison, premier roman de Paolo Sorrentino, primé à Cannes trois ans auparavant. Cinéaste infiniment doué, il ne connaîtra la réelle notoriété qu’au moment de son Oscar obtenu en 2014. Mauvais timing donc pour ce livre qui est absolument inconnu, voilà l’occasion de le remettre dans la lumière.
Qu’on se le tienne pour dit, Sorrentino est le plus grand réalisateur italien vivant. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est Bellochio. Non, certainement pas. Il faut arrêter de donner de l’importance à cet artiste cacochyme, qui n’en finit plus de bégayer son marxisme et son cinéma. On me répondra : et Les poings dans les poches ? Oui, certes. Que voulez-vous que l’on puisse faire contre la chance du débutant ? Enfin, face à ce Bellochio-fossile, plus belle pièce de musée du cinéma italien (c’est à se demander s’il a un jour été actuel), se dresse donc celui qui est le plus absolument moderne : Paolo Sorrentino.
Je rassure d’emblée le lecteur, les pages qui vont suivre ne seront pas consacrées à démontrer le caractère antimoderne de Sorrentino. D’abord, parce que ce serait bien trop rapide : il l’est évidemment. Mais surtout parce que je n’ai aucune envie de vous bassiner avec le bien nommé Les Antimodernes de notre cher Antoine Compagnon. Pour ceux qui ne l’ont pas lu (et franchement je vous comprends, vous aviez sûrement bien mieux à faire) je vous le résume très grossièrement en une phrase : tout changement implique un regret, et ce regret est le fondement d’une certaine race d’écrivains, qui se font découvreurs de formes esthétiques par leur opposition à la modernité. Et cette mélancolie inhérente au rejet de l’époque est évidemment celle de Sorrentino, qui affronte avec un courage de toréro les marques les plus affriolantes de la vulgarité du monde contemporain (ne vous en faites pas, chers lecteurs, on reviendra plus tard et en détail sur les prostituées et la cocaïne). Je glisse tout de même au passage qu’écrire un roman en 2010 quand on est un réalisateur contemporain, jouer le jeu de la critique, des prix littéraires et du grand cirque de l’édition, c’est essayer, rien qu’un peu, d’appartenir à un temps auxquels on aurait aimé participer, celui où l’Écrivain régnait sur le monde des arts et où on ne pouvait pas rêver plus grande consécration que celle de publier. C’est une position absolument antimoderne.
Bref, on ne jouera pas ici la querelle des modernes et des antimodernes. De toute façon, cela ne servirait à rien ; on connait d’avance les vainqueurs. Je ferai juste un petit éloge à ma façon de Paolo Sorrentino, car ma lecture de son roman Ils ont tous raison a confirmé mon opinion que je formulerais en termes enfantins (mais puis-je le formuler autrement ?) : il est super fort. Dieu sait que j’aurais défendu ce roman si je l’avais lu en 2011 au moment de sa sortie en France, et que j’aurais tout fait pour qu’un tel livre ne tombe pas dans l’anonymat le plus complet, celui dans lequel il se trouve désormais. Âgé de onze ans, j’entamais alors une patiente étude de l’œuvre complète de Marx dans le but de trouver un intérêt aux films de Bellochio, et je n’avais pas vraiment la tête à ces farandoles d’overdoses, de filles de joies, et de chansons d’amour italiennes. Mais il aurait peut-être fallu commencer par-là, je serais sûrement devenu plus amusant.
Pour tout argument, l’histoire (évidemment fausse) de Tony Pagoda, chanteur de variété napolitain, largement inspiré de Tony Pisapia, héros du premier film de Sorrentino L’homme en plus, qui après avoir connu mille filles et mille nuits de débauche, se retire pour connaître l’anonymat au cœur du Brésil. Il ne fréquente que des cafards et un Italien étonnant, qui se révèlera mafieux en cavale capable de battre quatorze Brésiliens à la bagarre. Dix-huit années d’exil avant de revenir et de détester ce qu’est devenue la société. Ce n’était pas forcément très reluisant avant, mais au moins il faisait tout mieux (la fête, l’amour, la cuisine…). Voilà une histoire que Sorrentino aurait pu filmer. On y trouve les thèmes structurants de sa filmographie, il y a Naples, le football, des femmes, des recettes de cuisine et puis bien d’autres choses qui nous font dire qu’il y a une parfaite équivalence entre ce roman et n’importe lequel de ses films. Pourquoi alors publier un livre ? Pour se faire, rien qu’une fois, écrivain. Pour affronter et dissiper le fantôme de la littérature qui plane sur son art. Il peut pareillement écrire et réaliser la même histoire, et il le prouve à la face du monde.
Avant d’ouvrir le livre de Sorrentino, on peut avoir peur. Peur d’entendre très clairement la voix de quelqu’un qui n’a jamais fait qu’illustrer (oui, le cinéma narratif est un art d’illustration, c’est une évidence. La démonstration sur pellicule est une exclusivité de Bellochio, ou presque). Et de fait on est pris de panique à la lecture de la préface d ‘Ils ont tous raison, cette kyrielle rabelaisienne des détestations de Sorrentino. Pour résumer il n’aime rien, sauf une chose : la nuance (oui, oui, en italique, il a osé). Autant vous dire que c’est le sommet du conformisme pour ceux qui se veulent anticonformistes, c’est la version la plus bon marché d’un cynisme fabriqué en Asie du Sud-est. Chers lecteurs, je dois vous confesser que j’ai failli être déçu pour de bon par cet homme dont j’écoutais pour la première fois ce qu’il avait à dire, et que ça ressemblait fortement à du Raphaël Enthoven. Mais dans la vie, on peut tous avoir des périodes où l’on a un coup de moins bien ; un manque de magnésium ou le décès d’un animal domestique vous fait perdre un peu le moral, et vous rend moins performant au boulot, moins présent avec votre conjoint, et surtout moins lucide pour écrire des préfaces. On excusera donc Sorrentino pour ce moment d’égarement comme on le priera de nous excuser de l’avoir collectivement (et oui, chers lecteurs, si vous avez souri nous sommes dans le même bateau) comparé à Raphaël Enthoven. Paolo, tout ça est déjà oublié.
Après sa préface, Sorrentino se met à écrire, vraiment. Et comme il sait rester cinéaste, il ne se confond jamais avec le personnage (à l’inverse de Nanni Moretti, qu’heureusement personne n’oserait considérer comme le plus grand réalisateur italien vivant). Tony Pagoda est un fantasme, un égo expérimental qui traverse une vie que Sorrentino aurait adoré vivre. C’est Pagoda qui parle, toujours. Il n’y a pas d’intervention d’un narrateur-auteur qui viendrait nous casser les pieds avec ses démonstrations sur la nuance. Sorrentino est super fort justement parce qu’il sait s’effacer, parce qu’il est un grand conteur, et parce qu’il ne parle pas en son nom propre. Tony Pagoda, comme tous les personnages sorrentiniens (à l’acception du Fabietto de sa sublime autobiographie filmique La main de Dieu) essaye de convaincre tout le monde, à commencer par lui-même, qu’il ne souffre pas, et surtout qu’il s’aime. Chez Sorrentino les personnages principaux s’aiment tous eux-mêmes (qu’ils soient moralement dégueulasses (L’ami de la famille) ou bien pape), et ils croient fanatiquement en leur ethos. Tony Pagoda est donc dans cette lignée, et cela suffit à faire de lui un formidable personnage de roman. Le cœur du livre, c’est la cosmogonie intérieure d’un être intelligent qui doit en permanence justifier ses excès les plus bas. Sa vie : baiser, boire, sniffer, chanter, ou plutôt dans l’autre sens. Il est tellement pris dans ses auto-justifications que seule l’ascèse au Brésil peut, provisoirement, le sauver. Ce roman est bon parce qu’il se construit sur une dynamique romanesque forte, et croyez-moi, pas même 10% de la littérature contemporaine française ne se construit aussi solidement. Sorrentino ne joue pas à l’écrivain, il l’est. Et il l’est bien plus que moult de nos plumitifs actuels (je peux donner quelques noms, pour cela n’hésitez pas à m’écrire au courrier des lecteurs ; il faut rendre cette revue un peu interactive).
Et puis Sorrentino est un écrivain parce qu’il sait écrire (et ça aussi, on aurait tendance à l’oublier de nos jours si l’on regarde nos plumitifs bien aimés). Ils ont tous raison est un roman écrit. Et pas dans le sens de la démonstration d’un savoir sur l’écriture, avec des phrases compassées et un ronflement de l’accumulation de virgules. Sorrentino connaît vraiment la littérature, alors il s’est cherché un style. Et il n’a pas eu besoin d’aller très loin. Il est parti voir du côté de ses dialogues de cinéma et il en a gardé l’essence. C’est vulgaire, ça frappe, c’est dense, c’est aphoristique à souhait, c’est malin sans trop jouer au malin, ça coule tout seul à la lecture. Mais la grande originalité du roman, ce qui en fait sa poétique singulière, comme diraient les pédants, c’est le dialogue perpétuel entre le vulgaire et l’intellectuel. A cet instant, j’invite tout lecteur à se souvenir du sublime et du grotesque chez Hugo, et après un petit moment, à remettre ce souvenir où il l’a trouvé et à surtout pas ne l’appliquer à Sorrentino. Ce serait un crime de lèse-majesté, ça n’a vraiment, mais alors rien à voir. Je pourrais vous donner des tas de raisons, mais je vous propose plutôt une petite devinette. Auquel des deux auteurs devons-nous ce dialogue entre un homme et une femme autour d’une pizza :
– Elle est comment ?
-Bonne, mais pas autant que toi.
Bien joué ! Ce n’est pas Hugo. Ce n’est pas non plus lui qui a continué ce dialogue en donnant au lecteur un petit manuel de séduction proposant des analyses grammaticales complexes (une agrégation de grammaire est recommandée pour être sûr de tout bien suivre) pour trouver les bonnes formules afin de mettre une femme mariée dans son lit. Chez Sorrentino, et encore plus dans ce livre, on n’est jamais loin des prostituées et de la haute culture bourgeoise, de Céline et de Berlusconi, de Moravia et de Paolo Maldini. Car c’est le seul moyen d’explorer le monde, de l’expliquer ou du moins d’y survivre. Les mots pour penser, le corps pour vivre. Même les ecclésiastiques le font. Bien vivre, c’est donc lire et faire la fête, et c’est, à terme, réussir sa déchéance. Et de rendre cette dernière immortelle par ses mots, par ses sarcasmes, c’est devenir un personnage qui sait ce qui lui arrive mais qui persévère, car la seule chose qu’il sait faire c’est d’être lui-même.
Et puis, quand on a vraiment quelque chose de sérieux à dire, de grave, par exemple l’amour (Les conséquences de l’amour, son deuxième film, ne se finit pas pour rien par la mort du personnage), on ne peut le faire que grâce à cette forme entre le vulgaire et le savant, à savoir la chanson populaire. « La béatitude c’est des pages de romans à l’eau de rose pendant des millénaires », voilà la croyance qui guide Pagoda et Sorrentino. Il faut passer parce qu’il y a de plus dégoulinant, de plus vulgaire dans l’expression, pour atteindre la vérité. Et c’est pour cela que son personnage est un chanteur de chansons populaires et qu’on retrouve en exergue de chaque chapitre les paroles les plus kitsch qui existent dans la chanson italienne des années 1980, le fond du fond. Le kitsch chez Sorrentino (et n’en déplaise à Kundera) il n’y a que cela de vrai, car ce ridicule particulier permet de passer outre la médiocrité crasse des uns et le cynisme des autres. Toute la poésie du monde est dans ces chansons, car elles ne mentent jamais.
Jamais un artiste n’avait fait cohabiter aussi bien décadentisme littéraire et forme populaire. Sorrentino les laisse cohabiter sans les opposer. L’évidence se fait pour le spectateur qui apprivoise au fur et à mesure de l’œuvre un dispositif simple, qu’il est en droit de trouver grossier et vulgaire au premier abord (l’auteur de ses lignes avoue être également passé par là), et qu’il finira par apprécier quand il comprendra que tout cela se fait sans jugement et par amour de l’expression de la vérité d’une expérience humaine.
Enfin voilà. Sorrentino est super fort. C’est un artiste parfaitement ambidextre capable de jouer aussi bien de ses deux arts tout en restant parfaitement original. Une image simple montre cette aisance absolue. Dans le documentaire hagiographique qui lui est consacré, Le monde de Paolo Sorrentino, le réalisateur-écrivain est assis sur sa terrasse, en tongs, fumant un grand cigare, et explique qu’il écrit ce qui lui passe par la tête, qu’ensuite il essaye de l’illustrer à l’écran, et qu’il y arrive toujours. Il est arrivé au stade ultime de l’artiste contemporain, il fait du cinéma d’auteur de très grande qualité, qu’il réussit toujours peu ou prou à faire financer, et tout le monde lui fout la paix. Car ils peuvent bien crier mollement, les critiques, ça ne le freine même pas. Rien, pas une polémique, pas de promotion gigantesque. Il avance en tongs et en cigare avec un pas de sénateur dans l’histoire de son art. Et cette petite fantaisie qui le prit d’écrire un roman est la confirmation que rien ne le préoccupe plus que de raconter des histoires, et qu’il sait aussi le faire sur papier.
Lire Sorrentino, c’est donc retrouver un ami qui aurait déménagé mais qui n’aurait pas changé d’un poil. C’est se demander comment serait un roman (original) de lui, et de n’en être pas déçu. C’est constater un niveau de constance inégalable. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il est un aussi bon lecteur que cinéphile, parce qu’il a un amour et une exigence partagés pour ces deux arts. Mais surtout, cela prouve encore une fois que faire de l’art, c’est avoir bon goût et que quand on l’a, c’est difficile de se tromper ensuite. En écrivant ces lignes, je me suis dit que si Sorrentino ne m’a pas déçu, j’aurais des sueurs froides au moment d’ouvrir des romans qu’auraient commis certains réalisateurs. Certains parce que je ne voudrais pas risquer de gâcher la bonne opinion que j’ai d’eux et que je ne conçois pas qu’ils puissent écrire quelque chose de correct (Coppola, Carax). Et d’autres parce que l’idée qu’ils puissent écrire des romans suffit à m’angoisser. Chers lecteurs, ne sentez-vous pas aussi la sueur vous monter au front en imaginant les pages des romans de Steven Spielberg ou de Xavier Dolan ?
Cela va sans dire, j’attends le roman de Bellochio avec impatience…
Wandrille Teissier