En 2023, le réalisateur madrilène Pedro Almodóvar a sorti coup sur coup : El último sueño, recueil de nouvelles et de réflexions autobiographiques, et son moyen-métrage Extraña forma de vida, (en anglais Strange way of life) western revisité avec les deux stars Ethan Hawke et Pedro Pascal.
Espagne + cinéma = ?
Au début, quand j’étais petit, mon rêve était de devenir écrivain, et d’écrire un grand roman. Avec le temps, la réalité m’a montré que ce que j’écrivais finissait par devenir des petits films, d’abord en super 8 et ensuite en longs-métrages qui sortaient au cinéma et qui avaient du succès. J’ai compris que ces textes n‘étaient pas des récits littéraires mais des ébauches de scénarios.
Almodóvar, El último sueño, 2023.
Almodóvar, c’est 22 longs-métrages, c’est le cinéma du sexe, des mères et des fils, du loufoque, c’est l’Espagne des années 80. Après Madres Paralelas, Almodóvar n’est plus seulement l’icône d’une partie de l’Espagne, celle des gays, travestis, trans et celle de Madrid, mais celui du pays tout entier, de l’Espagne endeuillée qui cherche ses aïeux dans les fosses communes depuis la promulgation de loi de la mémoire historique de Zapatero en 2007. Almodóvar n’est plus un cinéaste du privé et de l’identité. C’est un cinéaste historique.
Si on l’a érigé en mythe de son vivant, s’il a autant d’importance aujourd’hui dans son pays et dans le monde, s’il est peut être le seul réalisateur espagnol qui nous vient tout de suite à l’esprit avec Buñuel, a-t-il même le droit de faire des mauvais films ? Après les histoires drolatiques de Matador, Kika, Attache-moi, La piel que habito, après la virtuosité des Talons aiguilles, des Volver, des Parle avec elle, après la tentative (ratée) du naturalisme de Julieta, après les délires de Strange way of life, bref, après toutes sortes de variations, thèmes et autres écarts, peut-on lui donner le droit (et les financements) de creuser le tombeau de ses obsessions ? Ou bien, après avoir accouché d’œuvres testamentaires comme Etreintes brisées mais surtout Douleur et gloire, faut-il tout simplement arrêter le cinéma ? Des artistes bien moins mythiques et bien moins épuisés, comme Xavier Dolan, se retirent, alors pourquoi pas lui ? Les petites biographies ne sont pas là pour être serinées, et de son côté, Almodóvar devrait peut être se centrer sur l’attention qu’il détient désormais. Il est devenu, bon gré mal gré, un acteur public pour la mémoire des victimes du franquisme, le sujet le plus tu et pourtant le plus criant de l’Espagne.
C’est ça d’être un artiste à renommée internationale : on commence à porter le lourd fardeau de la morale de ceux qui vous regardent. C’est ça aussi de faire toujours le même film : une fois qu’on en fait un différent, une fois que l’on passe du personnel à l’universel, on attire près de soi toutes sortes de foules : les fans tristes, les indignés, et ceux qui en demandent encore.
Almodóvar est devenu une sorte de chaman pour l’Espagne, un intercesseur dans un pays qui compte de moins en moins de prêtres qui fassent le lien entre les vivants et les morts, entre les bourreaux et les sépulcres piétinés de la Valle de los Caídos. Tout le monde le connait, personne ne le déteste vraiment, tout le monde attend son prochain film qui sera son prochain oracle. Même les critiques qui ont détruit ses derniers films ne lui ont pas conseillé de faire une pause. Il plaît au-delà des générations, il peut séduire tout le monde ; somme toute, il a un rôle auquel il doit faire attention. Quand l’esthétique ne compte plus pour beaucoup, car on s’est trop habitué à ses rouges pétants, à ses personnages travestis, à ses Antonio Banderas, à ses Penélope Cruz, c’est la morale qui dirige. Et le chaman dans sa tribu a beaucoup d’importance : il peut faire exister n’importe quel dieu.
Une étrange forme de vie
Par de multiples aspects, Strange way of life, sorti à Cannes et en salles en Espagne au mois de mai 2023, est un modèle du moyen métrage –genre par nature bâtard. Le spectateur inavisé rentre dans la narration sans vraiment savoir quand ça commence, ni quand ça se termine. Strange way of life s’achève après trente minutes et on se regarde avec son camarade de moitié de séance avec un air de « ah c’est tout ».
Almodóvar, pour une fois, traite de l’homosexualité non du point de vue des femmes, mais plutôt du côté de la virilité exagérée, de la masculinité “toxique”, soit du monde du Far West. Ethan Hawke et Pedro Pascal interprètent des anciens amants, le fils de Silva (Pedro Pascal) a commis un délit et Jake (Ethan Hawke), bon shérif alcoolique de la ville paumée, doit rétablir la justice, et enseigner les bonnes moeurs au spectateur en demande de catharsis. Sauf qu’il est gay et romantique, ses seuls défaut et faiblesse. Le film, après des passages d’orgie entre vin et prostituées et des passages obligés du western, donne une nouvelle morale. Pedro Pascal finit par : « que peuvent faire deux hommes seuls dans un ranch ? S’aimer ». Le film est un modèle de narration, un exemple de narration tenue en trente minutes : situation initiale brève du point de vue du shérif, élément déclencheur (Pedro Pascal alias Silva arrive en ville) péripéties grâce au duel revisité entre les deux cowboys et le fils hors-la-loi, flashback dionysiaques mêlés, puis résolution par la morale finale.
Ethan Hawke (à gauche), Pedro Almodóvar (au centre) et Pedro Pascal (à droite) sur le tournage de Extraña forma de vida.
Malheureusement, le pari scénaristique paye le prix de phrases niaises et de situations collées auxquelles on ne croit pas. L’idée était bonne ; sa réalisation est difficilement authentique et sincère, et sans beaucoup de tension, comme si Almodóvar s’était amusé avec un délire personnel, à une petite réflexion kitsch sur la virilité dans l’Ouest. Le réalisateur espagnol a beau détester la mutation des genres, ici il fait peut-être pire : coller deux genres de films différents, le western et le film d’amour, et espérer que la mixture soit homogène. Les dialogues sont trop explicites, ou trop capricieux, et les personnages trop faussement profonds, entre le passé sombre du shérif droit et juste et le cowboy romantique qu’est Silva. Parce que le problème du privé est trop développé. Le fait qu’ils soient homosexuels ne change pas la donne, cela change simplement leur façon de vivre. Le film est comme un conte : une morale finale et un happy end suffisent à faire croire qu’après l’histoire de nos personnages, le monde est meilleur. Mais ce n’est pas vrai. Personne ne veut croire à une histoire aussi bête que celle d’un homme blessé qui se rend compte qu’il ne peut pas vivre sans son amant, et qui en est convaincu par une phrase et quelques coups de fusils.
Même si on voit peut-être plus de sang que dans n’importe quel autre de ses films, Strange way of life n’est pas violent, il ne réveille rien : pas les violences du mari dans Volver qui encourage le personnage de Penelope Cruz à le tuer, pas les violences des prêtres racontées dans la Mauvaise éducation ou même à petite échelle de la nouvelle « La visita ». La violence est celle que le shérif s’impose à lui-même, car au fond tout le monde se fiche qu’il soit homosexuel, et qu’une seconde à la fin suffise pour que sa vie change du jour au lendemain.
Le problème de la narration
« Il y a un moment où l’histoire est ce qu’elle est et on ne doit pas la changer de nature ou de genre. Je dis ça, mais moi je mélange tout. Je suis très friand du mélange, mais pas de la mutation. Je l’ai appris de Kika, où la mutation a tout fait rater. »
Le véritable problème de Almodóvar est celui de la narration. Dans son nouveau livre El último sueño, et plus précisément dans l’essai-nouvelle « Una mala novela », il se plaint des films qui transforment leur genre au fur et à mesure, qui font leur mue, partent d’une situation et terminent en film… de genre. Mais ses propres narrations sont souvent décousues ou miscellanées. Ce qui explique ses succès : de nombreux personnages principaux et secondaires auxquels s’intéresser, des intrigues multiples et des dialogues simples. Ce qui explique aussi pourquoi l’icône espagnole présente son livre, El último sueño (en hommage à Mon dernier soupir, l’autobiographie de Buñuel) comme une succession de fragments et d’impressions, ne se jugeant pas capable d’écrire.
On y retrouve comme d’habitude des histoires qui font penser à presque chacun de ses films ; « la visita » est une réécriture de La Mauvaise éducation, où le trauma du viol par les prêtres est abordé d’abord avec humour, « El último sueño » est un énième hommage à sa mère, comme dans Tout sur ma mère ou dans Volver avec le vieux fantôme qui ne veut pas mourir. La dispute entre l’acteur et le réalisateur de Douleur et gloire est reproduite dans « Trop de changements de genre », dont la première scène de transformation physique peut faire penser aux métamorphoses chirurgicales de La piel que habito. L’auteur-réalisateur y mêle récits, embryons de films, mais aussi pensées et réflexions : « El último sueño », « Memoria de un día vacío » et « Una mala novela » sont tous trois des récits autobiographiques. Nous découvrons des anecdotes : Almodóvar adore Leïla Slimani, mais il ne croit pas être un créateur solitaire comme elle.
Malgré tout, Almodóvar ne cherche pas à se réinventer : il cultive son œuvre et son propre mythe, il érige avec ses propres pierres un piédestal à son nom. « Vie et mort de Miguel » est le thème qu’on lui aurait volé pour faire Benjamin Button, une histoire qui fonctionne en nouvelle par la force des ellipses et donc de la régression de la vieillesse à la naissance — soit la mort. L’Espagnol décide d’en faire une nouvelle, mais serait-ce par peur d’en faire un roman ? Le bon film, c’est le mauvais roman, donc la bonne nouvelle, c’est peut-être le film médiocre. De fait, ses films sont comme des mauvais romans : ils ont des narrations multiples, des règles arbitraires — soit des plot twists soit des fins attendues.
Car Almodóvar déteste le film « trans » tout en le défendant : il refuse une mue du film en plein milieu. Les narrations sont souvent pleines de surprises, de retournements : les deux histoires mêlées de Parle avec elle montrent que ça peut bien marcher, comme dans Madres paralelas. Cela expliquerait aussi pourquoi la petite histoire d’amour de Strange way of life est boiteuse, parce qu’il n’y en a qu’une et qu’Almodóvar aime la profusion et le désordre. Voilà pourquoi ces films sont aussi divertissants, sans être compliqués ou prétentieux : parce que leur désordre est celui de la vie, d’un personnage qui ressurgit (Arturo, le père dans Madres Paralelas), des souvenirs qui font surface (Becky retrouve sa fille Rebecca dans Talons aiguilles)…
Pedro Almodóvar présentant son dernier livre, El último sueño.
Le dernier rêve
« Personne n’est aussi bête au point de croire que parce que tu as écrit un bon scénario tu es fait pour écrire un bon roman, encore moins un grand roman. »
« J’ai toujours rêvé d’écrire un mauvais roman ». Almodóvar se considère, ou aime à se considérer, comme un écrivain raté. Jusqu’ici, ce n’est pas une posture médiatique très originale. Mais pour lui, un film est en quelque sorte un roman raté, une pièce moins noble, un embryon. Ne serait-ce que par l’apparence du scénario de cinéma, sorte de brouillon organisé de roman, mais aussi par la narration cinématographique : un film peut moins raconter qu’un livre, car on a moins de temps, on fait moins d’ellipse, on couvre moins une vie qu’un morceau de vie. Devant l’incapacité d’écrire des livres, Almodóvar opte pour des récits, mot qu’il utilise à la fois pour le cinéma et pour la littérature. Mais alors, qu’est ce qu’un mauvais film ? Un roman très raté ? « Je ne sais pas combien de films il me reste à faire, je sens que le temps passe ». Le temps passe et les thèmes ne changent pas, à peu de choses près. Une fois que l’univers est créé et qu’on peut se mouvoir dedans à son gré, faut-il inventer autre chose ou bien s’arrêter ? Madres Paralelas en ce sens donnait de l’espoir : en ressassant ses thèmes de famille brisée, de bissexualité et de couples qui se retrouvent et se mélangent, mais tout cela dans un contexte historique particulier, Almodóvar avait montré qu’il était capable d’allier ses obsessions avec de nouveaux sujets.
Mais va-t-il retourner au cinéma du privé (en se faisant plaisir, comme sur Strange way of life) et simplement radoter ? C’est ce que semble indiquer la fin de El último sueño : « Puisque je ne peux pas, et que j’ai la flemme de faire des recherches sur la guerre turque, sur le crime de Fonk et de Goethe, je chercherai d’autres sujets et personnages plus proches. Par exemple, cette phrase pourrait être un bon début : « Je suis né au début des années 50, une mauvaise époque pour les Espagnols, mais une très bonne pour la mode et le cinéma. » ».
Est-ce alors vraiment nécessaire de faire une nouvelle fois son autobiographie, après Douleur et gloire, mais en roman cette fois-ci, qui plus est en « mauvais roman » ? La conclusion de ce livre, c’est que le réalisateur madrilène n’est peut-être pas fait, après tout, pour écrire. Et ce livre, ces pensées soit écrites au fur et à mesure des années, soit saisies au vol, en sont l’honnête témoignage. Le réalisateur est bien confiné, selon lui, à son rôle de faiseur d’images. Et nous lisons son livre parce que c’est un des plus grands réalisateurs vivants. Pas pour une autre raison.
Il ne faut pas se méprendre, nous sommes tous charmés par le cinéma d’Almodóvar, auquel nous sommes tellement habitués que nous n’y prêtons peut-être plus attention. Mais comme pour un ami cher, on ne veut pas le voir rater. Note à tout réalisateur en devenir, note à moi-même aussi : ne pas tenter de refaire la même chose en moins bien.
Mélusine O’Connor
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