Entretien avec Eric Neuhoff

Marelle : Nous voudrions surtout vous interroger sur votre travail de critique.

Eric Neuhoff : Mais est-ce un travail ?

Marelle : On va le voir justement. Pourquoi faire de la critique quand on est en même temps écrivain ?

Eric Neuhoff : Je ne suis pas passé à la critique, puisque j’ai commencé par elle. A 16 ans, j’ai acheté un recueil de critiques de Jean-Louis Bory qui était publié dans la collection 10/18, et j’ai trouvé ça formidable. Puis j’ai écouté Le Masque et la Plume le dimanche soir, et je me suis dit : c’est ça que je veux faire plus tard.

Marelle : Quand vous est venue l’envie d’écrire ?

Eric Neuhoff : Un an après, à la lecture du roman de Patrick Besson Les petits maux d’amour, j’ai vu que l’auteur avait mon âge, et je me suis dit : ça ne doit pas être si sorcier que ça. Et comme Jean-Louis Bory écrivait des critiques en même temps que des romans et qu’il avait eu le Goncourt, j’ai pensé qu’il fallait faire les deux.

Marelle : Votre écriture de critique a-t-elle influencé votre écriture de romancier ?

Eric Neuhoff : Non, c’est la même encre qui coule. Certains écrivent par bivoltage, mais pour moi, je n’ai pas l’impression que ça fonctionne ainsi. Le souci, c’est que lorsqu’on a écrit des articles, on n’a pas envie d’écrire pour soi ensuite. J’ai la flemme. Mais c’est une bonne gymnastique. Et ce qui sert pour écrire des livres, c’est de voir des films : découvrir des choses, une façon de raconter. Il n’y a pas besoin de faire des descriptions à n’en plus finir.

Marelle : Vous avez évoqué Bory tout à l’heure : quels autres critiques vous ont influencé ? Vous parlez parfois dans vos articles de Georges Charensol.

Eric Neuhoff : Oui, au Masque… J’aimais beaucoup les articles de Bory. Ce qui m’a rendu triste, ce sont ses romans, je ne les ai pas trouvés fameux, j’ai eu du mal à les finir. Ses articles étaient fabuleux, même si en les relisant, je m’aperçois qu’il avait un goût calamiteux. Il éreintait le Parrain, il encensait la moindre ânerie qui venait du Moyen-Orient… il avait un dégoût très sûr. Mais c’est pas grave, ce qui importe c’est que l’article soit bien écrit, informatif, quel que soit le sujet. Et Bory, le pauvre, s’est suicidé le jour où John Wayne est mort… Il le détestait, c’était un réac, alors que Bory c’était l’intellectuel de gauche pur et dur, presque une caricature. Comme quoi, il y a un dieu qui veille au destin des uns et des autres. Après, ce sont les papiers de Bernard Frank et ses romans qui m’avaient secoué.

Marelle : Si critique n’est pas pour vous un métier, comment considérez-vous votre rôle ? 

Eric Neuhoff : Je partage ce que j’aime. Si le film a peu d’intérêt, il faut au moins que l’article en ait un. C’est un exercice de style à chaque fois. C’est aussi une façon de se rappeler des films, car j’ai tendance à tout oublier. Quand on me dit : tu as lu tel livre, tu as même écrit un article dessus, j’ai du mal à m’en souvenir. Mais j’aime bien l’idée du désir qui carbonise ce qu’on a aimé. C’est aussi qu’il y a trop de films : au début ça allait, il y en avait sept ou huit par semaine, maintenant c’est quinze ou vingt. Faut avoir un estomac d’autruche. 

Marelle : Mais devant un telle quantité d’œuvres, est-ce facile de prendre du recul ? Ou bien l’indigestion rend-elle le jugement plus difficile à poser ?

Eric Neuhoff : En voyant tellement de choses inutiles ou ratées, on a tendance à placer la barre trop bas. Et en voyant quelque chose de potable, on le juge trop bien. Les gens ont la chance de ne voir que la partie émergée de l’iceberg. C’est vrai que par moments ça me décourage… je me dis qu’il faut arrêter, que ce n’est pas possible… Et après on découvre un film qui relance la machine. Je me souviens, ça m’était arrivé il y a longtemps, un matin j’ai failli tout envoyer balader, et à 13h je suis allé voir un film de John Boorman, sur son enfance pendant la guerre. Je me suis dit : heureusement que tu n’as pas arrêté, parce que c’était reparti.

Marelle : Vous écrivez mais vous ne réalisez pas de film …

Eric Neuhoff : Oui, Alexandre Astruc, que je ne connaissais pas, m’avait proposé une fois, mais j’ai vite vu que ce n’était pas pour moi, les aventures collectives. Quand on écrit, on est tout seul avec son stylo. On écrit ses scènes sans avoir de producteur qui nous tape sur l’épaule. Et puis, je ne saurais pas faire du cinéma sans que ça perde sa magie, parce que je ne sais pas comment ça se fait. Je ne saurais pas où poser ma caméra, faire un gros plan ou un dialogue… Moi ce que j’aime au cinéma c’est des gens comme Desplechin, comme Godard au début, pour lesquels la caméra est le prolongement de leur main, de leur cerveau : ils n’auraient pas pu raconter les mêmes choses sur une feuille de papier.

Quand je critique un livre, je me dis : je n’écrirais jamais cette phrase, par exemple. Dans un film ce qui me plaît c’est l’histoire ; dans un roman, c’est le style. Depuis dix ou quinze ans, j’ai la chance de ne plus écrire que sur des romans étrangers. Il y a dans la littérature française le même phénomène que dans le cinéma : trop de livres et trop de romans. 

Marelle : De bons romans étrangers à conseiller en ce moment ? 

Eric Neuhoff : Le dernier Bret Easton Ellis, qui est un monument énorme. Il a retrouvé la forme, le gars. Dans les jeunes, je ne vois pas. William Boyd, Don de Lillo… Quelques espagnols : Javier Cercas… C’est le privilège d’être critique : on gagne sa vie en faisant ce qui fait le loisir des autres gens. C’est une façon d’être. Ma règle au cinéma : ce qui se passe sur l’écran doit être plus intéressant que ce qui se serait passé chez moi si je n’y étais pas allé. Souvent je me dis que j’aurais dû aller au restaurant avec un copain.

Marelle : Avez-vous conscience de jouer un personnage ?

Eric Neuhoff : A la radio, oui, Le Masque et la Plume est un théâtre, c’est du jeu de rôle. Ça dépend aussi de l’ordre de parole. A la limite je serais prêt à changer d’avis si je parlais le dernier pour répondre aux autres ! 

Mais ce n’est pas l’important. Le sujet, c’est que l’art est en train de déguerpir du cinéma. Les grands et les beaux films se comptent sur les doigts d’une main. Mon malheur, c’est d’avoir grandi dans les années 70 où les chefs-d’œuvre pleuvaient tous les mois. Je me suis amusé à voir ce qui est sorti en 1972, c’est effrayant de qualité : Le Parrain, Nous ne vieillirons pas ensemble, César et Rosalie, La Maman et la putain, Cabaret, Délivrance, Le dernier tango à Paris… C’est incroyable.

Marelle : Avez-vous des exemples de chefs-d’œuvre que vous auriez raté, que vous auriez égratignés, et dont vous vous êtes rendu compte bien des années plus tard de la qualité ?

Eric Neuhoff : C’est plutôt le contraire. Orange mécanique, j’avais adoré ça à sa sortie. Maintenant, je ne peux plus le voir, c’est lourd, bête… C’est comme les livres de Boris Vian, il faut se les faire étant adolescent. Quand on est adolescent, les films nous racontent ce qui va nous arriver dans la vie : j’ai eu la chance de voir les Contes Moraux à leur sortie, tout comme Baisers volés, je me disais que je serais Antoine Doinel… Ce sera ça la vie : se marier, divorcer, écrire des livres… Mais oui, il faut les revoir, les films : ils changent et nous aussi. 

Il y a un moment où les artistes vieillissent. Bertolucci après 1900, ça a basculé. Il s’est mis à faire des gros puddings comme Le dernier empereur. Tout comme Polanski après Chinatown, ça pourrait être un type tiré de la télévision avec de gros moyens. C’est comme Cronenberg, tout le monde s’extasie, mais ce n’est pas génial non plus. Ça n’arrive pas en littérature apparemment. Et maintenant, Carax, Noé, tous ces gens-là sont trop référentiels. À l’époque du Nouvel Hollywood, ça pouvait se comprendre, mais maintenant…

Marelle : Nous faisons à l’égard de la critique un constat sur la pauvreté de la langue et de l’expression. Les qualités littéraires des articles de cinéma en France s’effondrent. Même Les Cahiers sous la direction d’Antoine de Baecque, sans chercher plus loin, ça se tenait. Pourquoi les plumes ont déserté la critique ? Pourquoi a-t-on des “journalistes” de cinéma : c’est toujours très descriptif…

Eric Neuhoff : Oui c’est vrai. Godard écrivait bien, Truffaut n’en parlons pas. Il n’y a pas de plume, mais en plus les choix sont accablants (regardez Les Cahiers). Truffaut disait que les nouveaux critiques seront des gens qui n’auront pas vu l’Aurore de Murnau, aujourd’hui les critiques ont le Grand bleu pour Citizen Kane

Marelle : Ce qui est intéressant c’est que, comme critique, vous vous démarquez de vos confrères. Vous vous fondez sur un goût subjectif, que vous revendiquez. Dans le meilleur des cas, aujourd’hui, la critique se veut objective, et flirte même avec l’universitaire. Il n’y a plus de figure de goût.

Eric Neuhoff : Ce que je leur reproche, c’est d’être trop prévisibles. Je sais ce que Les Cahiers vont penser de Carax, de Téchiné, c’est pareil pour Libé. Mais c’est un bon baromètre : s’il y a une double-page sur un film, je sais que je ne serai jamais d’accord. 


Marelle : Et les critiques ont toujours eu tendance à rendre sérieuses leurs positions, notamment à partir de Serge Daney. Maintenant, nous avons des méta-critiques qui se pensent eux-mêmes avant de penser aux films.

Eric Neuhoff : On a l’impression qu’ils souffrent eux-mêmes en écrivant ! Daney a été un fossoyeur de la critique. Aujourd’hui avec Libération on a l’impression d’un sketch des Inconnus écrit sur papier…

Marelle : Vous diriez qu’il y a un affaiblissement de la culture cinématographique en France ?

Eric Neuhoff : Oui, ce qui est terrible, c’est que les gens ne vont plus au cinéma. Ils ont été noyés par la quantité des films qu’on leur a proposé. Je les comprends, quand il faut payer 13 euros… 

Au moins, Netflix raconte des histoires.

Quand j’étais étudiant, dans le quartier Saint-Séverin, il y avait une vingtaine de salles. J’allais voir cinq films par semaine. Il y avait une salle, Le Styx, consacrée aux films d’horreur. Les fauteuils du fond étaient des cercueils. Chaque salle avait sa particularité… on entendait la bande son de la salle voisine. La Pagode est toujours en travaux, mais à l’époque j’y avais vu Salo de Pasolini… Il y avait une queue énorme, c’était la seule salle qui le passait. Alain Rioux raconte qu’un jour, arrivé à vélo, le directeur lui dit : “si c’est pour Woody Allen, il n’y a plus de place, si c’est pour le film de Bernard-Henri Lévy, vous pouvez rentrer même avec votre vélo”. Il reste le Champo, avec la petite salle où le projecteur est dans le plafond… C’est miraculeux que ça existe toujours.

Souvent les salles se sont transformées en magasins Picard. Je ne sais pas pourquoi. Un méta-critique y trouverait un symbole. 

Marelle : Truffaut vous a beaucoup marqué. Pourtant, la majorité de notre génération connaît surtout les Doinel, mais pas du tout le reste, ni L’homme qui aimait les femmes, ni Tirez sur le pianiste.

Eric Neuhoff : Doinel est un exemple unique au cinéma, avec un personnage qui vieillit, c’est ça qui est fabuleux. Ça a un peu tué Léaud, et le dernier, L’amour en fuite, est raté. L’osmose Léaud-Truffaut, on la voit bien ; ce sont ses films les plus romanesques. Après c’est devenu plus sage : je n’aime pas les films sérieux, La chambre verte, Adèle H.
Truffaut portait le cinéma à bout de bras, et puis quand il est parti, tout a lâché. Même Godard avec qui il était fâché l’a reconnu. C’étaient des films que tout le monde pouvait voir, les parents aimaient, les enfants y apprenaient la vie… 

Sa correspondance est fabuleuse, il écrivait très bien. Il faut voir toutes les vermines qui lui écrivaient en lui disant : “adaptez mon livre, ça fera un très bon film”.

Marelle : Si aujourd’hui vous deviez conseiller un réalisateur contemporain à quelqu’un qui voudrait découvrir le cinéma…

Eric Neuhoff : C’est vache, je voudrais d’abord le lui faire aimer, le cinéma ! Il est vrai que c’est important de prendre quelqu’un de vivant, pour l’accompagner. C’est pour ça que j’aimais bien la Nouvelle Vague, c’était une bande de copains qui s’aidaient. On sentait ce désir…

Maintenant, évidemment, je conseillerais Desplechin. À l’international, Wes Anderson, James Gray, Sorrentino. Mais c’est ça qui est triste, c’est qu’ils ne sont plus tout jeunes. Un jeune cinéaste devrait avoir 25-30 ans maximum.

Aujourd’hui tout manque de modestie. Le moindre acteur se prend pour Jean Gabin. Le moindre élève de la FEMIS se prend pour Orson Welles. Moi je veux bien écouter le commentaire audio du Parrain par Coppola, mais écouter les cours de types qui ont tourné un film à Censier dans les années 80, ils ne doivent rien fournir d’intéressant. 

Marelle : En parlant de film amateur, Les années super 8 d’Annie Ernaux, vous n’avez pas aimé ? On part caméra à la main, sans moyens et sans producteur…

Eric Neuhoff : J’ai tenu 20 minutes ! Mais comme Ernaux c’ est le ramasse-miettes, et qu’un ongle incarné ça lui fait un bouquin, alors les Super 8 du mari c’est une aubaine. Les films de votre grand-mère sont beaucoup mieux. Et puis le commentaire est tellement bête. 

Elle va se lancer dans les films. Il faudrait que ce soit remboursé par la Sécurité sociale.

Marelle : Pour conclure, pourquoi Desplechin est pour vous ce qui se fait de mieux ?

Eric Neuhoff : C’est le seul cinéaste vraiment littéraire, qui sache tenir une caméra et raconter une histoire à sa façon. Il sait tout faire : écrire, diriger, filmer. Je reconnaitrais une séquence de lui “les yeux fermés”. Les dialogues sont formidables. Même son adaptation de Roth est bien, alors que ce n’est pas du tout un de ses meilleurs romans. Il a une façon de trouver des acteurs et des actrices… Même Marion Cotillard était très bien dans les Fantômes d’Ismaël. C’est le seul dont j’attende les films un peu impatiemment.

Mais il y a aussi Nicole Garcia, Patrice Leconte… Ils ne se prennent pas au sérieux. Ce sont des gens dont c’est la passion dans la vie.

Pour conclure, ça n’existe plus quelqu’un qui dise “je”, ou rarement. Les gens de talent n’ont plus envie de faire du cinéma, ils ont encore moins envie de faire de la critique. Le fin mot de l’histoire, c’est que critique n’est pas un métier, c’est un plaisir qu’on essaie de transmettre aux gens qui lisent les papiers.

Wandrille Teissier et Louis Doisy

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