La vie des morts : gloire aux personnages libérés !

« Ici, c’est la famille des morts »

La vie des morts est le premier film d’Arnaud Desplechin, seul moyen-métrage du réalisateur, mais peut-être le plus grave de toute sa filmographie : une réunion de famille dans l’attente des nouvelles de la vie ou de la mort du suicidé Patrick. Une famille un peu particulière, aux noms irlandais, et une journée interminable de 50 minutes. « Les morts » de Joyce dans le Roubaix profond.

Un film qui assoit d’ores et déjà les obsessions du réalisateur : la crise de famille, que l’on retrouve dans Un conte de Noël, ou les dynamiques amoureuses dans les groupes de jeunes gens dans Comment je me suis disputé et Trois souvenirs de ma jeunesse.

Il annonce aussi déjà certains personnages qui hantent la filmographie de Desplechin : Esther, la petite amie peu cultivée mais qui brille par sa force de vie, Yvan, le cousin dépressif, ou Paul, le mouton noir. Il mobilise déjà les acteurs qui formeront la “troupe” de Desplechin.

Mais avant tout, ce moyen-métrage offre une illustration des idées de Desplechin,  notamment ce que doit être selon lui un personnage de fiction. Dans l’entretien, Arnaud Desplechin nous a parlé de son “Front de Libération des Personnages” : l’idée selon laquelle les personnages en savent plus que leur créateur. Ils ne sont pas que des coques vides, ou des allégories. Pour Desplechin, et dans ses films, les personnages doivent en savoir plus que l’auteur sur leur condition, les raisons de leur existence et leur rôle dans le film. L’auteur doit se faire modeste derrière ces êtres plus intelligents que nature. On peut alors comparer le comportement des héros du FDLDP avec la résignation des héros antiques du théâtre racinien, ces personnages conscients de leur chute prochaine et en pleine acceptation de leur destin. Ce sont souvent des personnages nobles, semi-divins, et aux qualités supérieures.

De fait, dans La vie des morts, les origines irlandaises ancrent la famille dans un temps quasi mythique sans réelle toile de fond spatiale ou temporelle : ce pourrait être n’importe quelle famille, ou « tribu », c’est-à-dire n’importe quel groupe hétéroclite de personnes de tous âges lié par le sang. C’est avec l’attente avant la crise, en huis-clos, que le film prend une ampleur tragique. Nous comprenons que nous allons tout droit à la mort du personnage à l’hôpital, dans un hors-scène que nous n’aurons pas besoin de voir, par respect de quelque bienséance et unité de lieu. La seule indication temporelle qui scande les heures est le leitmotiv musical au piano, qui nous indique que le glas va bientôt sonner quand il retentira pour la dernière fois.

Au milieu du chaos implacable, un élément unique résonne : les personnages à la conscience extra-lucide. Ils sont des gens qui savent. Leur intelligence ne se mesure pas aux références qu’il mobilisent, mais plutôt à leur attitude mi-résignée mi-stoïcienne devant la situation à laquelle ils sont confrontés.

Pascale (Marianne Denicourt) par exemple, dit en se moquant de Freud : 

«  Personne ne sait pourquoi on se tue. Si l’on se tue c’est à cause de sa mère, parce qu’on déteste sa mère. »

En disant cela, elle montre qu’elle a lu Freud, qu’elle n’y croit pas totalement, mais surtout elle fait part de sa sérénité, de son stoïcisme devant la mort. Elle assume totalement sa propre mort en tant que vivante et assume la vie des morts à venir. Elle ne pose pas de vérité, mais manifeste sa condition de personnage de papier condamné aux décisions du scénario. 

Il en va de même pour les longues scènes délibératives sur les conditions physiques de Patrick et son coup de pistolet dans la tempe : les personnages, loin d’être dupes,  n’ont pas spécialement l’espoir que Patrick survive. Ils sont pleinement conscients de leurs appréhensions et de leur état d’entre-deux, ils savent qu’ils n’émettent que des hypothèses scientifiques.

Ces personnages, dignes des héros des tragédies de Racine, mobilisent des références, comme Marianne Denicourt, proclamée Pénélope par un de ses cousins, lorsqu’elle se convertit en épouse fidèle et en mère du foyer, dans la scène où elle transporte les draps de la maison pour accueillir sa famille. Elle remplace la figure de la mère en s’occupant de la maisonnée et en reformant le couple de parents stables avec le père lorsqu’arrive, au petit matin, l’annonce de la mort de Patrick. Personnage du FDLDP, elle se regarde elle-même et commente son attitude de personnage, en lançant un clin d’œil au spectateur déconcerté. 

La vie des morts devient alors aussi un film sur la passation de pouvoir des parents et l’avènement d’une nouvelle génération : de nouveaux couples de parents apparaissent, au milieu de ceux qui ont été accusés, blâmés, « fusillés » contre le mur blanc de la salle à manger. Ce sont peut-être eux, finalement, ces morts, cette génération  remplacée par une autre. « Une nouvelle génération grandit parmi nous, une génération mue par de nouvelles idées et de nouveaux principes ». (Joyce, « Les morts »). 

Mélusine O’Connor

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