Catégorie : Numéro 1 – Desplechin

  • Prophétie d’un enfant du siècle

    Boule de souffrances

    de jalousies

    de maladies :

    je n’existe que pour la DÉFLAGRATION !

    La haine triomphe de tout

    et le monde brûlera sous le poids de mon courroux

            La vision 

    Est

    un luxe que je ne peux pas m’offrir

    sans constater l’appendice débile

    de chair putride

         putride et stérile

            qui pend

                 lentement

     doucement

        -presque gentiment-

    Entre mes jambes….

    Tous mes muscles tremblent

    sous l’effet des arcs électriques

    qui secouent mon sang vicié

    Le monde croulera sous la violence

    des secousses

    qui m’habitent :

    Brûlures et séismes

    Percée sismique des volcans

    C’est la dérive des continents !

    Ma chair est INHOSPITALIÈRE

    et le monde mangera ce qu’il a semé

    dans l’antre turpide

    qu’est mon corps…

    Âme : anima → ANIMAL !

    Je serais le violeur de toutes les fillettes

    si les puissances chtoniennes 

    n’en avaient décidé autrement :

    Je violerais par pure méchanceté

    comme le chien rageur

    comme le chien râleur

    aux oreilles rongées par la gale qui

    MORD

    la main qui le nourrit ;

    comme le fou qui

    VOLE

    les couteaux qui lui servent à manger

       pour tendre une embuscade

      – dernier râle de vie –

    aux médecin qui le soignent !

    Je serai de ceux-là qui

    privés de TOUT

    bons à rien

    frappent la putain à ses reins

    Juste comme ça

       pour

          voir

             ce

                qu’il

                   SE

                     passe !

    Je HAIS

    (il n’y a aucun complément)

    La haine est pure

    innocente comme toujours

    (par nature)

    je HAIS je HAIS je HAIS

    le monde et vos temples

    le mors et vos tempes

    la morve qui pend jusqu’à vos jambes

    Fainéants proférant des foutaises

    je vous AURAI

    je tannerai votre peau sous le grand soleil

    (j’en ferai un cuir qui résistera à la pourriture)

    je montrerai votre scalpe aux dieux

    et je monterai jusqu’aux cieux

    pour ouvrir votre carcasse fétide

    et après avoir lu dans vos entrailles

    – car OUI je lis l’avenir ! –

    je jetterai votre cadavre du haut des pyramides

    je ferai pour les pouilleux

    les CHIENS bâtards

    RATS crevés

    amas de CRACHAT

    et LES races INFÉRIEURES

    je ferai de votre cadavre dans un piteux état

    une pitance qui leur suffira pour vaincre la puanteur

    – car OUI je lis l’avenir ! –

    (privé de mes yeux

    les dieux m’ont accordé ce don)

    Et ce que je lis dans vos tripes

    n’est pas beau à voir :

    il s’agit d’horreurs sans noms

          (sans noms ni fertiles îlots)

    de vérités sans lignées

    de figures dévisagées

       de jugulaires tranchées…

    Tu ne croyais tout de même pas que l’avenir serait beau ?

    Non, je te le dis :

    RIEN

    non rien

       ne restera sur mon passage

    l’herbe ne repoussera jamais derrière moi

       ou alors une herbe timide 

    – jaunâtre –

    qui aura l’odeur du pus et de la merde

    et l’aspect léthargique

      des charognes qui cuisent au 

         grand soleil !

    Les confins même de l’ESPACE

    succomberont et tomberont en délires épileptiques sans fins

    Et les fous

    les détraqués

    les foules d’esclaves déchaînées

    les innocents dans les fours

    Ceux que l’on a piétinés

    Ceux que l’on a humiliés

    Ceux à qui l’on a dit qu’ils étaient de TROP

    – OUI ceux-là justement ! –

    les intrus

          les ramassis de pustules

              qui rampent à défaut de pouvoir

    marcher !

    Ceux à qui l’on a ôté les sens et la volonté

    Ceux-là à qui l’on a ôté l’os de la bouche :

    le Nègre, la Femme, le Barbare

    Tous ceux-là se soulèveront

    (et ce ne sera pas joli à voir)

    la Seine sera ROUGE

       et les nuages NOIRS de toutes les têtes qui tomberont sur vos foyers abandonnés

    Pluie sans fin de cervelles écrasées !

             la scène sera vidée 

    ENFIN

           par tous ceux qui maintenant vivront

    Et pulluleront sur le ventre de vos putes distinguées 

    ….

    Clément de Noiset

  • Poèmes

    Tu m’as sortie de ma vie

    Tes lèvres, grandes fenêtres 

    S’ouvrent sur un monde

    Que mes yeux n’ont jamais vu 

    Ni en vrai ni en rêve

    Tu m’as sortie de ma vie

    Quand tu m’as pris la main

    On est allés marcher et c’était presque 

    Comme redevenir un nouveau né

    Ta maison m’accueille

    J’avance les yeux ouverts

    Les odeurs me parviennent

    Les indices de ton histoire m’émerveillent

    Toi,

    Tu n’as rien à découvrir

    Il n’y a que ma peau à sentir 

    Ton mystère à toi au loin s’étend 

    Moi je suis seule, bientôt solvée

    Toi

    Tu ne peux pas dépasser mon corps 

    Quand tu l’auras parcouru

    Ton amour sera repu

    J’aimerais te dire merci

    Tu m’as sortie de ma vie 

    Comme un tour de manège 

    La lecture d’un poème

    Tu m’as faite sans passé 

    Presque cire remodelée 

    Par mes mains ta tendresse 

    Tes chants ma maladresse 

    Par le vent de ta voix

    Et le vent de la mienne.

    Et voilà que nous ouvrons des tombeaux 

    La nuit, la mer disparaît

    J’ai compris pourquoi j’aimais la douleur 

    En plein soleil c’est un outrage

    D’avoir le cœur solide l’esprit agile

    Il faut connaître de l’été la détresse

    La gloire d’un ciel noir en Sicile

    La crainte de la baignade

    D’une mort sous le cagnard

    Et voilà que nous ouvrons des tombeaux 

    La nuit, le monde est une fosse

    Sur la route de la falaise

    J’ai vu les blancs fantômes renaître 

    Portant à leur bras une ombrelle

    Ils ont félicité la larme qui me venait

    Comme un enfant béni dont ils auraient appris 

    La venue sur terre

    L’avenir très céleste

    Dans ma robe couleur d’orage

    Je les ai tous invités à ma table.

    Un jour

    Quand la nuit restera un an sur la ville

    Il faudra bien nous sauver de cette ombre embêtante 

    Quand c’est le matin on mange on joue

    Quand c’est le midi on joue on mange

    Et le soir aussi, on dîne

    Cela s’appelle un jour.

    Il faudra bien s’en souvenir

    Car le même soleil noir assombrira

    La mémoire amputée un peu plus chaque fois. 

    Quand les contours du cœur se dessinent

    Quand je dois respirer à la surface

    Quand j’ai envie de t’embrasser

    Cela s’appelle l’amour

    Il faudra bien s’en souvenir

    Car le grand sommeil bientôt menacera

    Comme un adulte en colère

    Qui ne croit plus en ses rêves

    Un bruyant hélicoptère

    Qui trace au-dessus des rues des grands cercles.

    Tu es tendre, mon homme, bien plus tendre que moi 

    De l’arbre la sève coule jusqu’à moi

    Jusqu’aux mots colère

    Et au fond du cœur elle se distille

    Tu es beau, mon homme, bien plus beau que moi 

    Quand tu t’allonges, je sais que tu penses 

    Derrière ta chair blanche tes yeux clairs

    Viennent jusqu’à moi météores innocentes

    Au fond de ma terre elles sombrent

    Me creusent comme une pierre lancée

    Sur le sol qui porte le souvenir de la marée

    Tu sais que les os nous font faussement croire

    À la rigidité de notre corps

    Les mots alors remontent à la surface

    Bientôt tu seras sous eux ensevelis

    Mes craintes sous tes paupières, cailloux étoiles poussières 

    Je te rends malade délabré comme une antique ruine.

    Tu te lèveras un jour, montagne dressée

    Et tu enlèveras de tes épaules

    Le manteau de fumée que j’ai sur toi craché

    Je ne sais pas si tu franchiras le seuil

    La lumière au coin de l’œil

    Ou si tu resteras, que tu me gronderas

    D’avoir tout envahi avec mes peurs idiotes 

    On fera le ménage, peut-être

    On passera le balai sur toi sur moi

    On dira, quel bazar ! Puis,

    Mes excuses je fais tout le temps ça 

    Déverser tout ce qu’il y a de noir

    Sur ceux qui s’approchent, voilà.

    Au début l’amour me gêne comme un cailloux dans une chaussure 

    Je ne sais pas encore que tu es la perle dans la coquille

    Sous la plante dans la panique la parfaite rondeur

    M’est inconnue.

    Toujours je fais confiance à la plante grimpante l’herbe mauvaise 

    Jamais à la fleur épanouie I don’t believe in blessings.

    J’admets l’arme en main que tu as tout d’un ange 

    Rien du chardon des champs

    C’est moi qui suis à craindre peut-être

    Avec tout au dedans mes haines

    Pour d’autres retenues.

    Mes mots sans soleils dans le corps cimetière. 

    Ce n’est pas du mépris, c’est de la maladresse.

    Tu es silencieux mon homme, plus silencieux que moi 

    Mon silence crie toujours, toi il te berce comme un enfant 

    Tu as la douceur, je n’ai que la rancoeur,

    La violence qui n’attend

    Que l’excuse pour frapper, que la faiblesse pour régner.

    Tu es tendre mon homme, bien plus tendre que moi.

    Martha Tehora

  • Fragments

    Le message de Jésus 

     Le message de Jésus est que Dieu donne ses attributs à celui qui accepte pleinement d’être son fils – avec tout ce que cela implique. 

    La question est : Que signifie être un bon fils ? Relancer la balle, transformer l’effort entrepris, faire de son existence l’affirmation de tout ce qui l’a amenée à être. 

    La pensée annihilée

    La pensée n’est que réaction. Même construite, elle apparaît toujours par réaction à des états spécifiques, et des comportements qu’on se détermine à avoir. Elle ne fait jamais que classer causalement les actes (on peut penser autrement, mais on parle alors là d’un type de pensée qui s’apparente plus à une technique qu’à la pensée créative, celle en lien avec les sens).

    Quand elle est laissée en charge d’elle-même, elle cherche constamment à se justifier, créer une Histoire qui la dissocie de l’acteur en tant qu’être soumis à cette même simulation, elle-même conditionnée par le réel, etc.

    Elle est la plus haute quand elle sait se convaincre elle-même (mais peut-on même alors l’appeler pensée, en cela que la pensée paraît toujours naître d’un conflit, d’une obstination pour ce qui est incertain), qu’elle a éliminé la lourdeur du doute (doute des valeurs, et donc de sa propre légitimité), en fait n’est pas soumise à la peur d’un éventuel retournement de ses valeurs, d’une négation de sa direction, parce qu’elle ne cherche plus de mesure extérieure, qu’elle a intégré le rythme du monde en elle – ou plutôt qu’elle s’est accommodée à elle-même. Elle ne se présente alors plus à elle-même ou au monde comme un instrument, un objet au cœur d’une relation tyrannique, mais comme une nécessité, un écoulement naturel au rythme continu et imperturbable. Ce naturel n’est pas ce qu’on appelle une harmonie, ou un équilibre — qui sont le plus souvent la couverture d’un compromis douloureux — puisque ne coexistent plus la multiplicité des personnages qui parasitent la pensée habituellement. Ces personnages, désormais au second plan, à la périphérie de mon regard, se fondent avec le monde extérieur et ses manifestations : l’œil se préoccupe de ce qui est neuf, parce que c’est tout ce qui est.

    A ce moment-là, la pensée se regarde forcément elle-même, parce qu’il n’y a que ça à faire. Les objets apparaissent alors comme ce qu’on pourrait appeler une fiction ; mais c’est justement parce que l’esprit est loin de cette tyrannie du vrai que cette préoccupation, et le conflit qui lui est sous-jacent, lui paraissent absurdes et contre-nature, contre lui-même en fait, contre l’expérience directe de son présent, la seule valeur juste, sensée.

     Le hors-texte

    Il faut que j’adapte mon écriture à mon public le plus proche. Ne plus écrire pour ceux qui sauraient le lire sans moi-même vivre dans leur monde car cela produira forcément une pensée désaxée, toxique pour soi et pour les autres.

    J’ai toujours écrit pour le « public » que je lisais, ou plutôt dans le but d’adapter ma pensée à une conceptualisation similaire. L’écriture s’est vite imposée pour moi comme un moyen d’affirmer ma différence, de l’utiliser comme justification d’une personnalité pleine, garantissant face aux autres la présence d’un égo, établissant son territoire loin de leur monde. Ainsi, mes écrits, d’apparence ingénieux et surprenants, n’était que le reflet d’une tentative désespérée de mettre en ordre un monde qui ne pouvait s’accorder avec eux, en fait de m’approprier mon égo comme instrument que je peux tordre sans me voir corrompu par lui. Mes productions suivaient ainsi le rythme de ma lutte face mon propre égo : parfois élevées car inspirées par un personnage qui s’est conquis lui-même, mais souvent décadentes, mortifères, me voyant dépossédé par ces choses séduisantes, mais malicieuses pour ceux qui s’oublient en elles, vers lesquelles on tend quand on est faible ; une écriture soumise à son propre diktat, attachée aux vieux concepts, ceux qui justifient le réel, dirigent le réel plutôt qu’en faire une célébration et admettre que les mots lui sont soumis. Dans ce cas, il faut s’affirmer face à l’égo et non avec l’égo ; sa présence est essentiellement toxique, et il désigne simplement une structure rassurante, fictive, qui amoindrit et désaxe notre rapport au réel. Celui qui l’a conquis se trouve en fait très loin de lui, et l’égo ne devient alors qu’un amusement frivole, ou bien souvent une menace à tout épanouissement du réel en nous. L’écriture, chemin initiatique profondément intime, confronte l’homme à sa pensée, et on la verra évoluer à mesure que l’homme se réévalue.

    Un chemin est celui de l’affirmation du destin comme toile infiniment reconstructible, l’autre celui de l’acceptation du réel comme forme sans fond (ou fond sans forme), comme flot au rythme continu et imperturbable.

    L’affirmation, c’est d’abord l’attachement – l’unité fondamentale de la civilisation occidentale – et donc la plus grande adversité face à ce qui est. Mais affirmer implique de se mettre à distance pour choisir : cette mise à distance face au monde, est en fait aussi la distance face à moi-même, le monde étant en fait la fiction qui nourrit mon moi duel. Cette voie s’apparente à la théologie d’un « dieu » transcendant qui n’est pas toujours bienveillant, et donc proscrit, si l’on a pour ambition de suivre sa voie, de ne s’écouter que quand notre état est favorable à sa « magnification », quand on peut soi-même agir en attribut de dieu c’est-à-dire en dieu lui-même, en sa forme physique. Dans ce monde, bien sûr, Satan existe, et c’est l’égo lui-même. Cette aptitude à valoriser une esthétique plutôt qu’une autre se mesure ainsi :

    Ce qui différencie le fort du faible quand l’égo s’est emparé de l’homme, c’est le « taux de rafraîchissement » face à soi-même, la capacité à se mettre au défi face à notre propre menace. Cette dernière se voit nourrie par la superstition, la croyance en un potentiel miracle (ou déluge), qui limite nécessairement la pensée aux confins de ce qui n’est pas encore miraculeux — la construire comme confirmation du profane plutôt qu’exploration du sacré.

    L’acceptation n’est pas vraiment un chemin puisqu’il n’est pas tracé : c’est le let go du Zen, l’acceptation de ce qui est comme réalité nécessaire et affirmation d’un « dieu » immanent, inhérent à tout ce que j’expérimente, non local (s’exprime en fait dans le devenir). C’est la mise à mort de tout ce qui apparaît comme construit, élaboré par la culture ­— et donc par soi — comme piège. Mais entourée de comportements pathologiques, elle doit à tout prix se méfier de ce qui est dit « naturel », ce qu’on appelle nature des choses étant en fait précisément ce qu’on ne peut articuler à leur propos : le concept de nature traîne donc toujours avec elle l’ombre de son inverse, la volonté. Pour « l’illuminé », la nature n’a pas d’inverse, et si elle désigne quelque chose, il n’y a rien qu’elle n’est pas.

    Une question s’impose : ces deux chemins sont-ils si distincts l’un de l’autre ? 

    En affirmant absolument une trajectoire, j’élimine toutes les autres : non pas qu’elles ne sont plus, mais elles ne m’influencent plus — ce qui revient au même. Ainsi, l’assurance est ici une véritable absence de doutes, et donc une foi en ce qui avance. Même si le rapport au temps de celui qui affirme est modifié volontairement, et qu’il semble se reporter à un être distinct du devenir, qu’on peut donc y voir un aspect arbitraire, négatif, et incomplet puisqu’en apparence insatisfait (je tends vers une chose parce que je ne l’ai pas), il n’y a qu’une vérité fondamentale pour lui : celui qui apparaît, et disparaît, pour m’indiquer l’heure et m’empresse d’être moi-même, est comme un ennemi ; mais le bon ennemi, celui que l’on sait tenir loin de nous et en dehors duquel on peut construire, duquel on peut faire abstraction. 

    Ainsi, la différence énorme entre ces deux personnages, entre l’archétype du guerrier absolument noble et celui du moine absolument tiède, ne l’est en fait qu’aux yeux des autres. Leur monde est en fait plus similaire l’un et l’autre que l’un ou l’autre est similaire au monde dans lequel vivent la plupart des personnages, du fait de leur éloignement extrême à tout ce qui est vieux, partagé, « offert » par les autres. 

     Tragédie sans rien ni personne

    La free party paraît d’emblée être une célébration de la vie comme pure économie, la valeur centrale, assumée, qui fédère ses participants, étant la drogue. Cette dernière paraît nécessaire à l’établissement d’un but commun. Ce que j’appelle drogue, c’est l’objet pris dans un rapport parfaitement individualiste, cynique, qui efface temporairement le poids de la tyrannie du groupe. Ainsi, la drogue devient un dogme qui prend autant de formes qu’il y a d’individus, une résolution confortable de la nécessité d’un compromis, un rapport nourricier à l’inconscient qui illustre un rapport aux valeurs absolument relatif, qui permet à tous d’avancer médiatement vers le choix, et donc d’accepter sa condition. Mais pour que la cérémonie puisse s’accomplir, la drogue doit être le premier temps nécessaire à l’accomplissement d’une volonté commune. Ainsi, la transe collective que l’on vit face au son est en même temps le spectacle de la plus grande individualité. Du nihilisme éclot, parfaitement innocemment, un nouvel ordre qui s’incarne entre la musique et la danse, dans la symbiose entre une foule qui, lassée de se regarder elle-même, se voit ouvrir les portes du paradis, et un dj qui joue à interpréter Dieu ; caché dans les coulisses, il s’efforce de produire la gratuité qui permet aux ravers d’entrevoir le sacré.

    John Difool

  • D’un poème résolument moderne

    La Complainte du mangeur solitaire, Julien Syrac

    Pris d’une soudaine envie d’hyperconsommation je suis allé, ce matin, dépenser une trentaine de deniers chez le libraire en bas de chez moi. Rentré dans ma mansarde, les bras chargés de livres achetés un peu au hasard, se trouvait la Complainte du mangeur solitaire de Julien Syrac dans la Collection blanche. En lisant ce long poème de plus de deux-cent-cinquante tercets d’hexasyllabe rimés, j’ai eu le sentiment assez vif de me trouver face à quelque chose de résolument moderne. On y découvre le mangeur solitaire, d’abord un « moi », « un poisson naufragé / dans la merde des gares ; » ayant pour devise : ‘’inutile’’. Il cherche désespérément dans ceux qui l’entourent des apôtres avec qui communier. Pas de chance, on est forcément seul entre midi et deux dans une métropole : « manger seul c’est manger » ! Commence alors la communion, chacun dans son coin, le « moi » laisse place au mangeur solitaire, le mangeur solitaire, celui en chacun des convives de cette cène banale et pourtant si violente, entre le craquement des os du poulet frit et le miroir en face de l’urinoir. Si ce dernier se prend à rêver de ne plus être seul, à rêver d’avoir une amante à inviter à dîner pour manger du homard, c’est toujours pour être déçu, il ne peut être que le mangeur solitaire.

    Face à ce mangeur que chacun de nous au gré des contingences peut-être, on ne peut être qu’ému. En effet il n’est pas courant de voir ce personnage traité dans la poésie contemporaine. Contrairement à un certain lyrisme à la mode dans la poésie contemporaine, comme chez Jacques Roubaud, Jean- Michel Maulpoix, feu Bonnefoy, feu Jaccottet -pour lesquels j’ai beaucoup d’affection par ailleurs- , il ne sera pas question de L’Absente, de La Nature, de paysages, etc. Il n’est question que de bouibouis, de buffet-snack, « terre promise : poulet/ frit, soda, sauce, pain » … Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire ou de thèmes. Roubaud dans un poème extrêmement émouvant de Quelque chose noir ne parle-t-il pas lui aussi de sa marque de café soluble un tiers moins chère que les autres sur le marché mais bien plus qu’un tiers plus mauvais ? Et puis après tout Hugo bien avant l’auteur de la Complainte du mangeur solitaire disait « nez » plutôt que « narine ». Non, il ne s’agit pas de cela, bien que Julien Syrac se fasse un véritable peintre de la vie moderne en faisant voir ce monde anonyme qui grouille dans les troquets et qu’avec sans doute autant de talent que le Houellebecq du Sens du combat il montre la vie triste du consommateur moyen dépossédé des plaisirs simples et pas assez riches pour profiter des luxes du monde moderne. Le motif phagique n’est jamais un prétexte, le poème parle de cela, si le mangeur chante son malheur c’est qu’il mange mal, qu’il bouffe, sur le pouce toujours, qu’en retard il n’y a plus de dessert pour lui, son café est froid et le plat du jour lui est imposé. S’il souhaite ne plus manger seul ce n’est pas tant par amour que pour dire « garçon » au serveur et qu’on l’appelle « monsieur » ; « tu commandes : ‘’champagne !’’ ». Mais même s’il est rafraîchissant de voir ce quotidien de celui pour qui la mer est ce « que tu n’as jamais vu, / ou si peu, de si loin » et qui quand on évoque l’amour ne peut que « faire celui qui sait / (…) et feindre d’ignorer / qu’on n’a jamais rien su » ( bien qu’il n’y ait que les tristes de l’art officiel qui pense que la poésie n’est pas concerné par la vie matérielle, Saint-Amant ne comparait-il pas déjà le dormeur « à un lièvre sans os qui git dans son pâté » tandis que Malherbe et Boileau glosaient sur ce qui ne saurait se dire en vers ? ) la modernité de ce poème ne m’a pas semblé être située dans ses thèmes.

    Ce qui m’a frappé c’est le patronage de Rousseau sous lequel la Complainte du mangeur solitaire est placée. Je m’explique : je ne parle pas de l’auteur des Rêveries du promeneur solitaire auquel le titre de Syrac fait sans doute référence, mais de celui de l’Essai sur l’origine des langues. Rousseau moderne ? En 1761 sans doute mais aujourd’hui ? Dans cet essai, il écrit qu’on ne comprendra jamais ce que pouvait être pour un Grec la poésie d’Homère, parce que celle-ci a été chanté avant d’être écrite, que l’écriture ne pouvait qu’affadir une langue parce qu’elle en efface les accents, les forces expressives qui traversent le langage que l’on parle pour les remplacer par les notions communes, abstraites que l’on se fait sur chaque mot. Et si l’on n’agit pas le langage que l’on parlera sera celui qu’on écrit, c’est-à-dire une langue fade, raisonnable, en bref. C’est ce qui est radicalement moderne chez Rousseau, face à sa pensée l’on est confronté à un devoir de chercher et à la réalité rugueuse à étreindre.

    Heureusement, notre Genevois s’est trompé : il existe une langue vernaculaire, de ceux qui ne lisent pas ou plus exactement de ceux qui ne parlent pas « comme s’ils lisaient », nous lui pardonnons, le génie a des privilèges que l’on ne saurait abolir. Et ce poème de Julien Syrac m’a semblé être un surgissement de la langue vernaculaire à l’intérieur de la langue écrite et c’est en ça qu’il m’a semblé moderne. La prosodie aide, paradoxalement à ce que l’on pourrait penser, à faire surgir ce que la grammaire, l’ortho-graphe aplanissent. L’hexasyllabe rend le rythme du texte haletant, vif, saccadé privilégiant la phrase courte, nominale – peut-on vraiment parler de phrases, s’il n’y a pas de ponctuation forte et juste des propositions, des groupes nominaux qui s’enchainent encore et encore ? – ainsi que la parataxe, comme il est de rigueur dans la langue vernaculaire. Les connecteurs logiques sont des poids morts lorsque l’on n’a que six pieds devant soi avant d’être réduit au silence. Aucune règle n’empêchera la langue vernaculaire de se faire télégraphique comme l’est celle de Syrac. Toute charge inutile est délestée quand on parle, il n’y a que le souffle court du mangeur solitaire qui compte, l’hexasyllabe l’impose. La rime n’est pas une contrainte d’intellectuel de salon, on ne rime pas pour l’œil et il ne semble pas problématique de faire rimer « provisoire » et « rare » pourvu que cela mette en tension le texte, faire en sorte qu’il se crache, et que, comme dirait notre cher Jean-Jacques, la mélodie du texte ne puisse être appliquée à aucun autre. Quant au schéma de rime, il est plus souple, les tercets sont traditionnellement rimés sous la forme ABA BCB CDC etc. etc. mais à quoi bon suivre un schéma à la lettre si l’on n’en comprend pas l’esprit et que le résultat est plat. Autrement que par la musicalité, c’est par la sémantique que la langue vernaculaire surgit, aux images, métaphores et comparaisons associés à la poésie sont substitués les dictons – fondés souvent sur des paronomases et des parallélisme syntaxiques : « qui a faim tend l’assiette, / qui mange fait des miettes, / qui parle risque trop » – et s’il y a des images c’est pour tourner en dérision ce procédé : « ah, que de paysages, / mangeur, à exhumer / dans le fond d’un potage ! // falaises en bifteck, / montagnes de purée, / saharas de pain sec ! ». L’image ne semble pas avoir sa place car le mot signifie déjà assez par lui-même, cela semble un luxe de personnes dans leurs tours d’ivoire de tisser un réseau métaphorique complexe, et puis les petits êtres qui se pressent sur le papier ou sur les langues de chacun sont si charmants par eux-mêmes, pourquoi les mettre sous le joug de l’adjectif fade et de la comparaison maigre. La voix aussi n’est pas épargnée car la distance établie par un style indirect entre l’auteur-narrateur et ce qu’il raconte est abolie par un style direct plus tranchant et ce, tout en évitant l’écueil du pseudo « effet de réel » produit par les longues paroles rapportées, six pieds raccourcissent les phrases, nécessairement : « ça parle : l’un dit ‘’hé !’’ / une serveuse tique, /et l’autre : ‘’bien parlé !’’ »

    C’est cet étonnant surgissement d’une langue parlée, de la langue que je parle, que mes amis parlent, de ma langue à moi, de la langue des enfants du siècle, qui m’a surpris et qui m’a fait me dire à moi- même que ce poème est résolument moderne. Il n’est pas révolutionnaire et cela serait malhonnête de l’affirmer, depuis que l’on parle français des poètes ont essayé de mettre en tension l’écriture poétique – François Villon et Rutebeuf en tête, auxquels l’auteur fait plus sûrement référence qu’à Rousseau-, de lui faire sentir toutes les secousses du souffle coupé du vagabond, et ce grâce à des outils proprement poétiques. Il n’est pas révolutionnaire mais il est moderne et abouti ce qui est déjà beaucoup et assez rare pour qu’on puisse le souligner : la Complainte du mangeur solitaire mérite vraiment d’être lu.

    Clément de Noiset

  • Anéantir : la littérature à contre-courant

    NB: Le présent article a été rédigé une semaine après la parution d’Anéantir, et donc bien avant l’intervention de Michel Houellebecq dans un numéro hors série de la revue Front populaire. Cette intervention va précisément à l’encontre de l’image de l’auteur que j’ai voulu défendre dans mon article, et marque sans doute la limite au-delà de laquelle le littérateur engage sa responsabilité et sort des bornes du roman réaliste…

    La parution du dernier roman de Michel Houellebecq en janvier a eu pour premier mérite de mettre en évidence la bêtise des médias dits « généralistes » à l’égard de la littérature contemporaine. France Culture, dans un podcast sobrement intitulé « Faut-il lire Anéantir de Michel Houellebecq ? » (car, comme chacun sait, il y a des livres qu’il faut lire, et d’autres qu’il ne faut pas ; ce tri moral est la mission des radios publiques), regrette un « livre d’éditorialiste », un « roman décliniste » et y déplore « la banalisation de l’extrême droite ». Les Echos salivent à l’idée de voir l’auteur « se réconcilier avec le libéralisme », dans un livre dont le but est évidemment de montrer son amour pour les grands groupes, les balances commerciales et les filiales à succès. Les Inrockuptibles, quant à eux, notent avec sérieux qu’il s’agit du livre « le plus politique » de l’auteur.

    Quelle est donc cette manie qui pousse à chercher le politique partout et à l’inventer où il n’est pas ? Les fous de l’engagement finiront-ils par accorder à l’œuvre de Michel Houellebecq l’attention qu’elle mérite – une attention littéraire ?

    Si Houellebecq est indéniablement une personnalité publique qui n’hésite pas à exprimer des positions politiques assez univoques, ces dernières prennent plus la forme de convictions localisées et éparses que d’une idéologie. La trame typique du roman houellebecquien consiste en un progressif désengagement du personnage d’avec la société. Anti-sartriens par excellence, ses romans n’évoquent une forme d’engagement avec le réel que sous la forme, soit d’un ailleurs possible, soit de l’anéantissement. Anéantir est un roman désengagé.

    Roman du désengagement

    « C’est vrai que mes personnages sont tous politiquement nihilistes. Je suis obligé de me rendre compte que la société dans laquelle je vis avance vers des buts qui ne sont pas les miens. »

    Il est évident que le rôle politique que tient Paul, personnage principal et bras droit du ministre de l’économie français dans Anéantir, ne laisse en rien préjuger de ses convictions réelles. L’omniprésence d’un cadre politique et l’abandon progressif de l’intrigue présidentielle servent précisément à montrer un paradoxe étonnant : dans un monde où le politique régit toute la vie des individus jusque dans leurs moindres détails (« la tournure générale que les choses avaient prises, avec cette ambiance pseudo-ludique, mais en réalité d’une normativité quasi fasciste, qui avait peu à peu infecté les moindres recoins de la vie quotidienne »), l’appareil étatique ne conçoit son travail que sur le plan purement technique. La carrière de Paul est essentiellement pour lui un moyen de fuir sa femme et, de manière générale, l’ennui profond qui caractérise toute sa personne.

    Un certain scrupule oblige le lecteur à trouver tout engagement politique bouffon. Aucun modèle politique, aussi parfait soit-il, ne peut attaquer le problème à sa racine, c’est-à-dire l’homme en sa condition. Les convictions de Houellebecq les plus fortes concernent un domaine restreint du débat public : la bioéthique : opposition à la PMA, à l’euthanasie ; enthousiasme pour le transhumanisme, le clonage. L’auteur rapportait en 2003 au Figaro que « la vie des hommes se déroule dans un environnement biologique, technique et sentimental (c’est-à-dire très accessoirement politique) ». Paul lui-même se refuse à voter pour le candidat pour lequel il travaille ; il est pris de panique devant l’urne et prend la fuite. L’auteur en vient donc à progressivement élever le malaise de ses personnages au-dessus des contingences politiques de leur époque pour en faire un réel ouvrage, osons-le mot, existentiel.

    J’en veux enfin pour preuve la manière très caractéristique qu’a Houellebecq de finir ses romans. Tous s’achèvent sans exception par ce qu’il appelle une walking ghost phase : le personnage est un fantôme qui marche dans un monde désert, sans enjeu. Les deux cents dernières pages d’Anéantir sont une préparation à cette walking ghost phase : le rapport entre les personnages et le monde environnant finit par totalement disparaître, pour se replier sur l’individu ou, en l’occurrence, le couple. Ces fins de roman constituent toujours une fuite vers la partie poétique de l’œuvre de l’auteur, une forme de transition générique appelant le réconfort des poèmes.

    « Peut-être qu’en définitive le monde était dans le vrai, se dit Paul, peut-être qu’ils n’avaient aucune place dans une réalité qu’ils n’avaient fait que traverser avec une incompréhension effrayée. »

    Un nouveau départ

    Anéantir se fait, dans l’économie générale de l’œuvre romanesque de Michel Houellebecq, une place spéciale. Le malaise existentiel des personnages houellebecquiens les a jusqu’ici poussés vers trois solutions : 1°) la fuite géographique vers des zones recluses ou insulaires, en marge de la société (la maison dans le Loiret dans La carte et le territoire, les îles du sud-est asiatiques dans Plateforme, Lanzarote dans La possibilité d’une île, Israël dans Soumission), 2°) la fuite temporelle (la formation des néo-humains dans Les particules élémentaires, et à nouveau dans La possibilité d’une île) ou 3°) la fuite spirituelle (la secte des Elohimites dans La possibilité d’une île, tentative de conversion au catholicisme dans Soumission). Sérotonine constituait déjà une avancée majeure. Cette fois-ci le personnage ne parvenait pas à fuir, même les espaces alternatifs lui étaient hostiles : les chambres d’hôtel bannissent les fumeurs, les fermes deviennent économiquement intenables, les maisons de campagnes sont à moitié en ruines. Le monde avait atteint un nouveau degré de perversité : non seulement il était inhabitable, mais il œuvrait activement à empêcher toute perspective d’amélioration.

    À ce stade, on était en droit de s’attendre à un roman quasi suicidaire (pour peu qu’on puisse faire, dans le genre, mieux que Sérotonine). Et pourtant, dans Anéantir, Houellebecq trouve une solution originale : au lieu de proposer une fuite vers l’avant, l’auteur se replie sur la possibilité d’une fuite vers l’arrière. Il n’est plus question d’améliorer l’humanité par le progrès technologique, mais au contraire de régresser à un stade primaire de l’espèce, avant même l’apparition de toute forme de civilisation. En un mot, retourner au néant. D’où la place prédominante que prennent dans le roman les thèses de John Zerzan, anarcho-primitiviste pour qui l’homme a commencé à s’aliéner à partir de la fin du modèle paléolithique des chasseurs-cueilleurs. Autant dire il y a un moment.

    Il serait évidemment idiot de prêter à l’auteur les intentions de Zerzan, et encore moins de ceux qui, se revendiquant de sa pensée, commettent tout au long du livre des attentats, plus ou moins violents, sur fond de malthusianisme écolo (ces sympathiques terroristes sont, notons-le, les seuls personnages engagés du livre, les seuls idéologues). C’est pourtant l’idée qui permet à Paul de continuer à vivre : l’humanité n’est pas mauvaise en soi, elle a juste emprunté une mauvaise voie, la voie de la civilisation, dans laquelle elle a échoué – rien n’empêche qu’elle l’anéantisse pour recommencer. Thèse assez rousseauiste, et qui consiste à dire que l’homme, sans être mauvais en soi, n’est que perverti par la société. Houellebecq ne croit cependant pas que toute société soit mauvaise : ce n’est pas parce que la nôtre l’est que toutes doivent l’être. En somme, l’humanité a raté son premier essai. Il suffirait de revenir en arrière, et de réessayer. Il suffirait peut-être d’écouter Netchaïev, mis en épigraphe d’un des chapitres, et qui revendiquait la destruction pour elle-même, la destruction de tout car ce qui existerait ensuite ne pourrait de toute façon pas être pire.

    « Le pire était que si l’objectif des terroristes était d’anéantir le monde tel qu’il le connaissait, d’anéantir le monde moderne, il ne pouvait pas leur donner tout à fait tort. »

    Funérailles

    C’est avec résignation que Paul, lorsqu’il apprend l’apparition chez lui d’un cancer ORL, refuse l’opération et décide, plutôt que de se reposer sur les chances infimes d’être soigné, de faire son deuil. C’est sans doute avec cette même résignation que la société qui entoure Paul a abdiqué : si aucune perspective d’amélioration n’est plus possible pour elle, il n’est pas trop tard pour qu’elle commence son deuil, bref, qu’elle se prépare à mourir dignement – ce qui, soit dit en passant, n’est pas rien, et est même le plus important.

    Houellebecq, dans un article de 2020, dressait un parallèle étonnant entre notre société et Sparte : « Sparte se targuait d’efficacité et, pour cette raison, disparut sans laisser de traces. Notre société, elle aussi, aime à se vanter de son efficacité ; elle disparaîtra, comme Sparte, et il risque bien de n’en rester que l’incertain souvenir d’une honte, l’ombre d’un dégoût. » Voilà peut-être ce qu’est le véritable anéantissement : une société qui, sous couvert de fonctionnalité, refuse de préparer sa postérité, un legs quelconque, bref, continuer à exister dans les mémoires. Cet oubli menace le père de Paul : il n’aura transmis à son fils aucune passion, aucune lecture ; un patrimoine économique seulement ; il ne restera bientôt plus rien de lui. En va-t-il de même pour sa société en déshérence ? Sans doute.

    Si Anéantir, se déroulant en 2027, est un « roman d’anticipation », c’est avant tout pour nous rappeler la stagnation temporelle dans laquelle s’est engouffré l’Occident. L’anticipation révèle essentiellement que rien ne change, ou plutôt que si tout change constamment, c’est sur le mode du retour au même. Plus qu’une stagnation, c’est d’une mort lente et (presque) indolore dont il s’agit ici. Après avoir pris le pouls de sa société – de sa civilisation – sept romans durant, après l’avoir passé au crible impitoyable de son scalpel romanesque, Houellebecq fait enfin son ordonnance : il ne vous reste qu’x mois à vivre, préparez les obsèques.

    Volonté et représentation

    Michel Houellebecq s’est déjà fait, dans En présence de Schopenhauer, un exégète de la pensée d’un de ses maîtres. Un détour par ce dernier ne sera pas de trop. Pour Schopenhauer, il existe trois situations tragiques : celle où l’environnement est exceptionnellement cruel ; celle où un individu est exceptionnellement cruel ; celle où rien n’est exceptionnel, mais où « la tragédie est produite par la simple existence des choses ». Ce que j’appellerais le tragique houellebecquien se situe précisément dans ce troisième état. Dans cette situation, le malheur de l’homme provient de ce qu’il désire sans cesse des choses qui, aussitôt satisfaites, l’ennuient.

    Pour s’en libérer, l’homme est appelé à annihiler le désir par la contemplation : « c’est une forme de grâce liée au fait d’échapper au monde, la contemplation alors est heureuse ». Cette position du spectateur désengagé de toute perspective pratique avec le monde est précisément celle que parvient à atteindre le père de Paul. Une attaque cérébrale le plonge dans un état « végétatif ». Or si la société et l’univers médical le considèrent comme un à-peine-homme, un demi-mort, il semble accéder à une forme de vie humaine beaucoup plus accomplie que les autres personnages. Réduit aux seules fonctions de voir et penser, il accomplit le pas de côté qui le dégage du flux publicitaire-informationnel. En un mot, il atteint le modèle de vie ataraxique antique et schopenhauerien. Il a même une femme qui l’aime, qui lui fait la lecture ; tout autre ajout serait une nuisance.

    Les instants de bonheur sont simples à reconnaître pour Houellebecq : « toute parole y est impossible ». Ainsi des scènes où Paul passe du temps avec son père : il reste à ses côtés, sans rien dire ; il est présent ; il contemple : « Ils contemplaient le paysage qui était à présent, dans les rayons du soleil couchant, d’une beauté surnaturelle. (…) -ça s’est passé comment avec ton père ? – Je ne lui ai rien dit. »

    Mais pour l’auteur même, la contemplation n’a qu’un temps. C’est le luxe que peuvent se permettre ses personnages, sûrement pas lui. La voix narrative veut pouvoir non seulement voir mais aussi parler, malgré son cancer ORL. La disparition progressive de la parole mène donc peu à peu à la fin organique du roman. L’opération de Paul causerait des dommages à sa langue qui l’empêcheraient de parler : la lecture symbolique est évidente. Mourir plutôt que de se voir dans l’impossibilité de communiquer. Anéantissement du livre dans la disparition progressive de toute parole possible : et si on ne peut plus l’écrire, alors le roman prend fin.

    ***

    Anéantir a décidément une place de premier plan dans l’œuvre romanesque de Houellebecq. Non seulement il prend le contre-pied de la plupart des schémas habituels (cette fois-ci, le couple Paul/Prudence est d’abord caractérisé par une absence totale de relations sexuelles, de relations tout court, et va progressivement reconstruire un amour réciproque), mais il prend aussi des allures de testament. Toute l’histoire occidentale semble pour Houellebecq consister en un dégoût progressif pour l’apparat mortuaire, un désir croissant de cacher la mort de nos sociétés, de s’avouer vaincu. Les rites de passation, la mémoire, la postérité ne peuvent pourtant avoir de sens que si l’on accepte que chaque élément d’une société est appelé à disparaître. Le scandale Orpea, qui succède de quelques mois à la parution d’Anéantir, confirme à nouveau les vertus sismographiques du roman houellebecquien – et le peu de considération accordée par notre société aux légateurs. « Personne ne savait de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions », note Balzac : or c’est toute la question.

    Quoiqu’elle ne soit pas engagée, et politique pas beaucoup plus, la littérature de Houellebecq est morale. Et sa leçon est claire : une première fois suppose aussi, hélas, une dernière fois.

    En nous rappelant qu’aucune société ne peut échapper à ce jour à cette donnée simple, qui est que ses membres sont mortels, l’auteur accomplit une mission morale de tout premier plan : l’homme a le droit de savoir qu’il va mourir, et il n’est pas juste de le lui cacher. Il faut même le lui rappeler. Et l’aider à mourir dignement. Trente ans après Rester vivant : méthode, il semblerait que Houellebecq nous propose un Comment mourir : méthode.

    Yann de Vaugiraud

  • A la recherche du héros : La Grande Idée, Anton Beraber

    Si le roman moderne était revenu à l’épopée ? Si les héros médiocres d’aujourd’hui ne se prenaient pas aux jeux des dieux ?

    La grande idée : la guerre n’a pas lieu

    Deux héros. Un jeune thésard dont on ne connaît pas le nom, narrateur et personnage principal, en Grèce dans les années 70, à la recherche des traces d’un mystérieux personnage local. Saul Kaloyannis, soldat inconnu grec, traître ou héros, les années 20, et une guerre inconnue ou presque, le conflit gréco-turque de 1919-1922.

     Cela ne nous évoque à peu près rien, sauf la caractéristique principale de cet événement : une guerre désuète, impossible, mâtinée de désir de reconquête de l’antique empire. C’est de cet imaginaire hellénistique dont s’imprègne l’écrivain Anton Beraber, agrégé de lettres classiques, familier des langues anciennes et d’égyptologie. Ses rares données biographiques nous laissent penser à une sorte d’orientaliste moderne, polyglotte voyageur, et un intellectuel reclus à la Louis Poirier, alias Julien Gracq. Oui, la Grande Idée aurait quelque chose à voir avec l’un des livres les plus connus de ce dernier : Le rivage des Syrtes. Car même si Beraber place son récit dans un temps et un espace définis, la guerre dont il s’agit paraît être (dit-il lui-même) une guerre comme toutes les autres. Et en particulier une guerre qui sans cesse va poindre, une guerre de lointains échos, tandis que « les hommes jouent au football » et que les femmes croient être à l’abri.  Le livre est constitué  presque entièrement de nombreux témoignages, papiers et paperasses retrouvés, à la mémoire du héros Saul Kaloyannis. Un livre de médias donc, ceux du bouche à oreille, de l’ouïe-dire, ni vrais ni faux, sélection subjective, qui rendent plus universel un conflit décidément peu étudié. Mais ces petits fragments mettent en avant une « grande idée », presque aussi démesurée et noble que celle qui a animé les Grecs dans les années 20 ; remettre l’épopée au goût du jour dans un XXIe siècle dit fossoyeur du roman. 

    L’Odyssée contre le reste du monde 

    Dans cette époque où l’on entend beaucoup déplorer la lente mort du roman moderne, critiques désabusées voire réactionnaires, se plaindre du manque, de l’absence de style des publications contemporaines, Beraber laisse résonner « le souvenir d’époques lointaines, antérieures à la nôtre » , celles de l’Odyssée, citée en accroche du livre : 

    « Tandis qu’en restant là, regarde ! Tu régnerais à mes côtés sur ce palais et tu n’aurais plus qu’à mourir. ». La tentation de Calypso dont il s’agit à ce chant V, c’est celle non seulement de rejeter la patrie pour rester en terre étrangère et l’adopter, mais c’est aussi la tentation de rester dans l’oubli de l’île d’ Ogygie. 

     Retour aux origines marqué notamment par le désir de héros de l’auteur. Beraber nous confie une histoire, celle des péripéties de Saul Kaloyannis en terre grecque, américaine, un long exil rapproché maintes fois de celui d’Ulysse, et celui de son chercheur, un double de l’auteur, avide de savoir et surtout friand d’anecdotes quelconques sur la vie et la mort de ce soldat disparu.

    La Grande Idée est donc aussi le récit de cette déception devant l’absence, la banalité des héros qu’on s’était figurés demi-dieux. Dans un monde sans héros où nous vivons, un monde où sans cesse nous cherchons des personnages illustres à qui nous identifier, nous réclamons nos héros de papier, ceux qui satisferont ce désir, là où les politiques, influenceurs, footballeurs, charlatans, et autres montreurs d’ours n’en sont pas capables. Notre époque est en manque de héros antiques, de sang divin et de rang noble, dont les exemples de vertu et les défauts humains en font des créatures à la fois supérieures et égales à nous-mêmes.

    Malgré l’aspect très épars et mal rangé du récit, témoignages directs, interviews,  amoncellement de paperasse administrative sur un bureau, le jeune protagoniste essaye de se rassasier d’un désir d’héroïsme, tout comme le lecteur, qui cherche désespérément à dessiner le portrait de Saul, difficilement.

    Ulysse sans visage

    « Je m’appelle Saul Kaloyannis. Je suis né à la fin du dernier siècle, dans un de ces villages dont on n’entend le nom qu’une seule fois,  et puis on l’oublie presque avec plaisir »

    Je m’appelle Saul Kaloyannis. J’habite aux Glycines, à Vraia, dans une banlieue de Jannina. C’est une bel résidence, avec un gardien. 

    Bonjour Monsieur, je m’appelle Saul-Costandis Kaloyannis, mais les copains m’appellent Costas parce que Saul, ça fait bizarre. »

    Saul est un Ulysse aux mille visages, qui finalement, n’en a plus aucun ; l’accumulation de ces témoignages dignes des apôtres païens, qui l’ont connu de près ou de loin, finit par déshéroiser ce personnage mythique.

    « J’habite les pages blanches de l’immense récit, les interstices de la parole des autres ; on m’a laissé de vide-là pour être, cette solitude de l’entre-les-lignes où vous pouvez crier à loisir puisque personne, pas même vous, n’en gardera trace . »

    Ce désir de héros, que certains romanciers arrivent à combler, avec des personnages peu décrits,  dans un style behaviouriste, incarnés par leurs actions (les exploits guerriers), est ici noyé dans un flou total que déplore le narrateur en quête de réponses. Un désir de héros constamment bafoué, interchangé, démenti : 

    « Quand on m’explique que Kaloyannis est le glorieux représentant du peuple grec, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre ces enfants de la Grèce et lui. Quand on m’explique que Kaloyannis est le héros du vingtième siècle, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre le vingtième siècle et lui. Kaloyannis ne représentait que lui-même, quoi qu’on en pense, et personne ne saura jamais de quel siècle il était le contemporain. » Saul Kaloyannis, par son absence, refuse de devenir un mythe, et frustre ce désir. Il est justement héros dans toute sa négation, héros parce qu’il n’est pas, il est tout ceux qui ne rentrent pas dans les annales de l’histoire. 

    « Je n’ai pas la photographie de SK. Seulement l’image d’un groupe de soldats sur le quai d’une gare et l’un d’eux est peut-être lui. ; J’ai interrogé ce nom et d’abord je n’ai rien trouvé »

    L’identité du héros se déraille dans l’imagination de notre narrateur, le héros se présente à nous dans un déferlement de personnalités, ce qu’il aurait pu être. Et nous voulons obtenir un portrait qui finalement n’est qu’une grande et vague idée d’un personnage qu’on se figure : 

    « Kaloyannis, Kaloyannis, vous êtes venu pour écrire votre mythe et vous vous dites que, demain, on l’apprendra dans les écoles, on donnera son nom à des rues, -si vous faites correctement votre travail. Cependant la nature profonde du mythe vous échappe : un mythe, ça ne prétend pas à la clarté, ça se contredit, ça s’oublie parfois dans des détails qui n’ont rien à voir. Ça ment, aussi, comme tout. »

    Kaloyannis devient un mythe, celui du héros désiré, que tout le monde attend alors qu’il est peut-être enterré comme tout le monde, et que les histoires sur lui ne sont que des sornettes. Mais l’auteur comme le lecteur en a besoin, il a envie de croire. Non pas à la vérité de faits, mais à la possibilité d’existence d’un tel héros. 

    Prose, paperasse, érudition et vulgarité 

    « Elle l’avait enterré, la garce, comme un hamster. » Une des dernières phrases du livre, qui clôt abruptement la recherche effrénée avec un rythme ternaire brut de décoffrage.

    Un style confondant que celui de Beraber, entre le Ve siècle avant JC et 2022, entre vulgarité et érudition. 

    Plus précisément : dans ce récit aux apparences mythiques, la plume de Beraber oscille gracieusement entre morceaux de bravoure du Verbe, de la parole sacrée, et dialogues du réel, vulgaires et communs, singeant les accents et les manières de parler de chacun. Ce qui aide à la lecture, puisque les personnages, au bout du compte, ne sont que des voix.

    « J’accrois la densité des mots les plus simples, comme un coutelier pliant et repliant un acier de Damas. Seul au monde, je dis, comme Dieu a pu le faire jadis, et le monde aussitôt se recrée, s’adapte. N’est ce pas que mes verbes à moi sont des gouttes d’action pure qui jettent des éclats brutaux sur l’impassibilité des phrases ? N’est ce pas que mes pronoms dépassent en force le nom qu’ils représentent ? » On trouve ainsi dans le roman des moments arrêtés, réflexions linguistiques sur la puissance énonciatrice du verbe et sa capacité créatrice. Car oui, le roman n’est qu’une longue investigation, un espoir que les mots, les dires, soient vrais. Beraber nous surprend en insérant du dialogue cru, très lapidaire, des récits enchâssés, des bouts de souvenirs racontés dans la voix éraillée et le vocabulaire peu châtié de certains personnages, mais y ajoute des passages de flux, de poésie en prose. Cela donne au livre un rythme particulier, entre action et pause, récit et poésie, ce qui nous ramène à l’épopée classique, qui suit certes une action mais en déroulant son avancement le long des sentiers formés par les vers.

    Un avenir de l’épopée ?

    Avec ce livre, qui étrangement nous propulse dans une modernité, celle du quotidien du jeune professeur et en parallèle celle de la guerre lointaine et obscure, Beraber semble ouvrir la boîte de Pandore d’un genre longtemps oublié, relégué aux chercheurs, épuisé par les écrivains, l’épopée. A une époque où le roman, genre lui-même concurrencé par l’essai, l’écriture de soi, l’autofiction, -toutes sortes de mots-valises- semble en voie de disparition, Beraber lui redonne ses antiques oripeaux en puisant dans un passé lointain, et en y ajoutant une dose d’histoire contemporaine. Un retour aux mythes qui pourrait très bien redonner foi en la fiction des années 2020. 

    Mélusine O’Connor

  • Tromperie, ou le cinéma d’Arnaud Desplechin sous les  projecteurs de Philip Roth

    La récente adaptation par Arnaud Desplechin du court roman de Philip Roth, Tromperie, a jeté une lumière nouvelle sur l’influence que le romancier américain a exercée par ses romans sur l’œuvre du cinéaste natif de Roubaix. Nous voudrions en éclairer la dimension qui nous a paru la plus importante, le rapport de l’auteur à son œuvre.

    Si Arnaud Desplechin confie avoir lu Roth sur le tard (son snobisme l’a longtemps tenu loin de la lecture d’un auteur à succès), il ne s’est jamais caché de l’inspiration qu’il a trouvée ensuite dans ses livres. Les références à Roth abondent chez Desplechin, sous différentes formes, de l’intérêt pour le judaïsme, à l’emprunt de noms pour des personnages (Faunia d’Un conte de Noël vient probablement de la Faunia de La Tache, amante de Coleman Silk) en passant par l’obsession pour l’hôpital, lieu de la dégénérescence et de la mort. Mais plus marquante encore, c’est la façon qu’ont les deux auteurs de se servir de leur expérience personnelle pour alimenter leur fiction. Desplechin, natif de Roubaix, y  installe nombre de ses intrigues (dans la maison de famille d’Un conte de Noël, ou de Trois souvenirs de ma jeunesse), tout comme Newark est le cadre des grands romans de Roth (pour ne citer que les plus célèbres : Le Complot contre l’Amérique et Némésis). De la même façon, Roth s’introduit dans ses propres œuvres à travers ses successifs alter ego, l’obsédé Alexander Portnoy (Portnoy et son complexe), le vieux professeur David Kepesh (Professeur de Désir, par exemple), ou l’écrivain (tout aussi obsédé) Nathan Zuckerman (La Contrevie, La Tache).  

    Comme l’écrit Roth dans La Contrevie, cet ancrage personnel, géographique et temporel, est une façon pour lui de « s’utiliser comme matériel » de son œuvre, parce qu’il est « invraisemblablement commun » ; Desplechin reprend à son compte cette citation dans un entretien accordé à l’ENS en 2021. Dans ses films, les souvenirs personnels habillent la fiction, et le destin individuel de Paul Dédalus (délégation de Desplechin dans ses films) croise l’histoire commune. De même que la libération sexuelle des années 60 fait passer Alexander Portnoy à l’âge adulte, de même, regardant la chute du mur de Berlin à la télévision en 1989 dans Trois souvenirs de ma jeunesse, Paul Dédalus avoue : « Je suis triste (…). Je regarde la fin de mon enfance.»  Desplechin, Dédalus, la jeunesse de la fin des années 80, le particulier et le général, le personnel et le collectif, tout coïncide dans un moment vécu et raconté à l’écran.

    Roth a souvent fait l’objet d’accusations de sexisme (notamment à cause du portrait qu’il fait de Maureen Tarnopol dans Ma vie d’homme), d’antisémitisme (voir le portrait de la mère juive castratrice dans Portnoy et son complexe, ou la scène dans laquelle Hitler est déguisé en rabbin dans La Tache), étant ainsi confondu avec son narrateur et ses personnages. En somme, on lui reproche d’être ce qu’il raconte, et de raconter ce qu’il vit. Une telle imbrication de la biographie et de la fiction n’est donc pas sans tensions, et Tromperie, dans sa version romanesque comme cinématographique, est peut-être l’œuvre qui produit la réflexion la plus profonde à ce sujet.

    Tromperie est un roman sans narrateur, constitué uniquement de dialogues entre, d’un côté, Philip (Roth joue sur l’ambiguïté du prénom) et, de l’autre, tour à tour, son amante Anglaise, son ex-amante américaine, sa femme et ses amis tchèques. Dans ces conversations, Philip, qui se dit « audiophile », pose les questions, se livre très peu, et écoute ses interlocutrices lui raconter leur vie. De ces récits, Philip tire la matière de ses romans – et du livre-même que nous lisons. A trois moments dans le livre, ces rôles s’inversent, Philip est questionné, lui-même soumis à un interrogatoire et sommé de se justifier :  par son ami tchèque, qui l’accuse d’une liaison avec sa femme Olenna, par sa propre femme, qui l’accuse d’une liaison avec l’Anglaise (liaison qu’il nie et dit avoir seulement inventée pour nourrir un roman), et par un tribunal de femmes, qui l’accuse de misogynie. Les trois accusations se ramènent à un même problème : Philip doit à chaque fois s’expliquer sur la même chose, le lien entre lui-même et ses livres, entre sa vie et ses fictions. Sa femme, lisant un manuscrit où un certain Philip entretient une liaison avec une Anglaise, l’accuse d’avoir vraiment vécu cette relation. Le tribunal, lisant dans Ma vie d’homme le portrait d’une affreuse mégère, l’accuse d’être vraiment misogyne. Pour sa défense, Philip maintient devant ses accusateurs cette distinction essentielle entre sa propre vie et celle des personnages de ses fictions. Mais il entretient aussi volontairement l’ambiguïté : il refuse de nommer le personnage qui entretient la liaison avec l’Anglaise « Nathan », à la demande de sa femme, et lui conserve le nom de « Philip » ;  il avoue même que dans ses brouillons, il a « besoin de se souiller », de vivre avec ses personnages dans une fiction, pour écrire un bon roman.

    On retrouve, à un moindre degré peut-être, de semblables ambiguïtés dans le cinéma d’Arnaud Desplechin. Nous l’avons vu, les traces biographiques et les souvenirs sont très présents dans son œuvre, lui qui va jusqu’à mettre en scène sa propre famille, dans un documentaire, L’Aimée, ou en faisant jouer son propre frère Fabrice (La sentinelle, Comment je me suis disputé, Esther Kahn). Inspiré peut-être du Nathan Zuckerman de Roth, écrivain qui ridiculise sa famille en la caricaturant dans ses livres, le personnage d’Ismaël, réalisateur fatigué (joué par Mathieu Amalric) dans Les fantômes d’Ismaël, réécrit lui aussi l’histoire de sa propre famille dans ses films. Son frère Ivan, qui le hait, rappelle combien Ismaël lui fait honte en souillant ainsi cette mémoire, tandis que son frère prépare un film sur lui. Encore, dans Frère et sœur, le personnage de Louis (Melvil Poupaud) est accusé par Alice (Marion Cotillard) d’avoir mis en scène sa famille de manière affreuse dans ses romans, faute qui lui fait concevoir une effroyable haine. Ce thème commun avec Roth de la vie et de la fiction de l’auteur est donc omniprésent chez Desplechin (et on peut rappeler brièvement l’accusation lancée par son ex-compagne Marianne Denicourt, dans un roman à clé, Mauvais génie, d’avoir réutilisé des éléments intimes touchant à sa vie pour réaliser Roi et reine). 

    Tromperie apporte justement une solution à cette tension en apparence insoluble : jusqu’où un auteur peut-il utiliser sa vie, et surtout celle des autres, dans son œuvre ? Et son œuvre est-elle même un reflet de sa vie ? En somme, où tracer la limite précise entre la vie et la fiction ? 

    Le salut arrive par Kafka. Dans un dîner avec une ancienne étudiante, Philip rappelle une thèse défendue par la toute jeune femme une dizaine d’années plus tôt : contre l’analyse psychanalytique de l’œuvre de l’écrivain tchèque, la Lettre au père expliquant biographiquement l’univers obscur et cruel de La Métamorphose, il faudrait plutôt voir une précédence de la fiction sur l’expérience personnelle : « Le temps qu’un romancier de talent atteigne trente-six ans, il a renoncé a traduire l’expérience en fiction – il impose sa fiction à l’expérience. » Ce discret passage dans le roman est beaucoup plus souligné dans l’adaptation qu’en donne Desplechin, par l’omniprésence de Kafka à l’image. Son portrait est visible, pendu au mur dans le studio de Philip, et regardant son bureau d’écriture. Dans une scène, Philip (joué par Denis Podalydès) raconte à l’Anglaise (Léa Seydoux) une anecdote qui lui est arrivée lors d’un voyage à Prague, dans laquelle, sommé par la police politique de se rendre au commissariat, il hurle en anglais dans la rue, les yeux exorbités, « Je suis un citoyen américain ! On veut m’enlever ! Je veux qu’on me conduise à l’ambassade ! », changeant la tragédie de l’arrestation en scène burlesque. Denis Podalydès est filmé en contre-plongée depuis le point de vue de Léa Seydoux, assise par terre. A l’arrière-plan, flou, on distingue le portrait de Kafka qui regarde Philip, puis, par un léger mouvement de caméra, la perspective bouge et le portrait disparaît derrière la tête de Philip. C’est alors comme si c’était Kafka lui-même qui parlait par la bouche de Philip. À ce moment, on ne peut pas ignorer la référence implicite au début du Procès, où au sortir de son lit, Joseph K. est sommé de suivre deux agents de police, accusé comme dans une mauvaise blague d’un crime qu’il ignore. Philip, dans cette scène, raconte à la fois une anecdote vécue, et une scène de fiction ou le comique l’emporte sur le tragique de l’arrestation. L’imagination de l’auteur a déjà transformé l’événement vécu en matière à un récit. 

    Ainsi donc, l’auteur, Philip Roth comme Arnaud Desplechin, fabrique sa fiction, construit son univers, puis passe son expérience dans ce tamis. Peu importe donc la connaissance de la vie de l’auteur, les analyses beuviennes, la psychanalyse et tutti quanti, seuls les mauvais artistes se livrent entiers dans leurs productions. Un grand auteur porte en lui un monde tel qu’il devient capable d’y vivre : il est alors effectivement la matière de son œuvre, non comme personne biographique, mais comme personnage romanesque


    Louis Doisy

  • Souffrir qu’il y ait un monde : le travail du philosophe dans Comment  je me suis disputé… (ma vie sexuelle)

    Comment  je me suis disputé… (ma vie sexuelle) est le deuxième long-métrage d’Arnaud Desplechin (1996). Dans l’interview, celui-ci nous a confié vouloir faire un film sur un groupe de jeunes gens, d’abord des médecins. Puis il a préféré traiter d’enseignants-chercheurs, anciens élèves de l’Ecole Normale Supérieure. Une façon pour lui de créer une troupe, mais aussi d’explorer les dynamiques de groupe, comme il l’avait commencé dans La Vie des morts et La Sentinelle. C’est aussi là où Arnaud Desplechin forme notamment Mathieu Amalric, Marianne Denicourt, et Jeanne Balibar, qui s’ajoutent aux acteurs avec qui il avait déjà tourné dans ses premiers films. Mathieu Amalric y incarne un thésard en philosophie, avec la même fille depuis dix ans, appartenant à un groupe de jeunes professeurs quelque peu désoeuvrés, et qui se retrouve perdu au moment où son ancien camarade et rival, Eric Rabier, refait une glorieuse entrée dans le monde universitaire. 

    Le film s’ouvre, assez originalement, sur Paul Dédalus (Mathieu Amalric) à sa table de travail, sur une voix-off d’Arnaud Desplechin lui-même, présentant le personnage à la façon d’un narrateur omniscient.

    Dès les premières minutes de Comment je me suis disputé, au hasard des incursions impudentes de la caméra dans le bureau de Paul Dedalus, doctorant et chargé de TD à l’université, encore endormi après une nuit de travail, le spectateur découvre une note, à demi-suspendue, sur laquelle il peut lire : « Probabilitas est gradus possibitatis », « le probable est un degré du possible ». Que vient faire là cette citation de Leibniz ? Est-ce un détail réaliste disposé savamment par souci de représenter le travail du philosophe ? Une épigraphe ? Un indice qui annonce le sort du récit ? Une chose est certaine : le problème du philosophe, et donc de Paul Dédalus, c’est celui de l’articulation de la pensée et du monde. 

    Pour le philosophe, le monde ne se réduit pas à ce qu’il nous montre en fait, mais s’élargit à ce dont la pensée peut, en droit, concevoir et c’est seulement à partir des états de choses effectifs qu’il peut accéder au domaine de la possibilité. Le philosophe se place en face du monde. Il considère que le monde est à sa charge et qu’il doit le traduire en mots (ou concepts) : telle est sa règle de vie. Pour autant, ses efforts de pensée, sa volonté de rendre raison des choses, ne coïncident pas toujours avec le monde tel qu’il paraît, tel que les autres le voient. Et dans cet écart naît l’inconfort du philosophe, privé d’assise stable, privé d’un chez-soi. Dedalus pourrait faire siens ces mots de Claudel : « Je suis intrus dans l’inhabitable ; j’ai perdu ma proportion, je voyage au travers de l’Indifférent ». 

    Nommons pour notre compte « dispute », cet effort contrarié de rendre compte du monde tout en s’y sentant dans l’inconfort, et tentons de savoir comment nous nous sommes disputés. Paul, le philosophe dans son travail, ne connaît que cela : l’universelle hostilité de l’univers qui lui dispute le privilège de le penser. 

    Mais habiter ce monde qui doit être inhabitable pour être pensé, c’est aussi porter la dispute jusqu’à l’intérieur de soi, jusque dans son propre passé, pour une nouvelle déchirure. Ainsi de cette plaque que Paul découvre sur la porte du bureau en face du sien à l’université, dont la brillance reflète son visage inquiet devant le nom d’un ami revenu du passé, qui se dispute à sa mémoire. Ainsi de cette poignée de main avec l’hôte qui l’accueille, lui et sa « tribu », lors de la soirée du nouvel an, poignée de main interminable et brutale, à laquelle seul Paul est voué. Ainsi, aussi, de ce fébrile champ-contrechamp dans les sous-sols d’un bistrot parisien entre Paul et Sylvia, une ancienne conquête dont il est encore épris, dont les regards se croisent en même temps qu’il lève une main, dans la dilatation du temps, comme pour se défendre d’un souvenir d’amour dont il aimerait encore caresser la chair. Dans ce même café, où il retrouve ses amis avant le repas de la nouvelle année, où il narre le souvenir de cette aliénation à « l’ordre féminin des choses », Paul avoue ne le partager que pour éviter que ses amis ne le découvrent « dans son dos ». Il préfère être « l’agent de sa chute », « calculer où il tombe », car, comme le dit son meilleur ami, « Paul a peur de mal tomber ». Mais il tombe plus d’une fois : dans les couloirs l’université, d’abord, devant des étudiants mutiques, sans qu’aucun d’entre eux ne manifeste le moindre geste à son égard ;  sur le chemin déserté que jouxte une autoroute, ensuite, où il s’effondre, mutique et aphasique, devant l’effroi et l’inquiétude dont le frappent les choses : « Je courais comme un con et je me suis arrêté. Et alors je me suis aperçu que les choses étaient infiniment immémoriales et hostiles comme si on était haï ; et j’avais très peur ». Mais il faut penser pour vivre, et, tout le paradoxe est là : en même temps qu’elle le nourrit, la pensée l’assèche. Et ce cercle maléfique résume le drame de Paul Dédalus.

    En prenant le monde pour objet, le philosophe au travail s’en absente. Il va d’amour en amour, de chose en chose, d’expérience en expérience sans jamais trouver prise sur le mouvement  du monde et sans que le monde n’ait de prise sur lui. Bien sûr, c’est ce divorce inconsommable qui le force à penser, c’est la réalité qui exige son concept, mais son être s’épuise tout entier dans cette déchirure. 

    D’une certaine manière, un philosophe au travail n’a pas de biographie car sa vie se résume abstraitement à la pensée du monde. Comment pourrait-on vivre autrement sauf en renonçant à cette excommunication que demande la pensée ?  Heidegger, à propos d’Aristote, avait saisi cette vacuité constitutive de l’existence laborieuse du philosophe, quand il écrivait que  : « L’intérêt de la personnalité d’un philosophe, c’est seulement ceci : il est né, il a travaillé, il est mort ». Le philosophe est un demi-vivant car il soustrait sa vie du monde qu’il élucide, et cette demi-vie est sans frontière puisqu’elle réunit la pensée à l’infini de ce qui est pensable. La pensée voue le penseur à l’errance sans laquelle il n’y aurait pas de pensée. Mais celui-ci doit bien vivre et imposer une halte à sa noyade infinie. Paul erre en recherche d’un pôle où se greffer et ce pôle est si évident qu’il ne peut le voir – car la profondeur l’obsède –, il croit devoir le bâtir de ses propres forces. Alors qu’il s’est séparé d’Esther, après avoir partagé sa vie pendant dix ans, alors que Paul rencontre à nouveau Sylvia, qu’il dit aimer, à laquelle son meilleur ami demande de préparer l’édition de sa thèse tout juste achevée, Paul fait l’expérience de l’événement décisif. Un fragment de conversation téléphonique, ultime dialogue du long-métrage, frappé du sceau de vérité. Sylvia dit : « Écoute, je vais te donner un truc. T’écoutes bien ? Je t’ai changé. Tu es un petit prétentieux alors tu crois que personne ne peut te changer, que tu es immuable et très malin. Ça va, tu es un peu malin mais seulement un peu. Bon, ça c’est pour ton orgueil. Tu vois ? Avant moi t’étais moins bien, attends tu étais nettement moins bien. Et après on est sorti ensemble et maintenant t’es un peu différent. Voilà. Et c’est vachement bien que tu puisses être changé. – T’es sûr que tu as pu me changer ? – Ouais, ça se voit vachement, tu sais. – T’es gentille de me dire ça. Bon, je vais raccrocher maintenant. Je peux te demander un truc ? – Et moi je t’ai changée ? – Ouais, vachement, mais ça tu le sais déjà. – Non je ne savais pas. Bon, dors bien. – Bonsoir ». Paul, amoureux inconstant, incapable de s’excepter de la répétition vide de cette abstraction d’amour, voit ici son mouvement révélé. Non, il n’est plus cet errant, un vagabond sans domicile, puisqu’il porte la marque d’autrui. Car cette marque l’amarre au port de la mondanité de la vie et lève l’excommunication du penseur exilé hors du monde, elle rend la pensée à l’histoire, le concept au réel et la vérité à son incarnation dans un corps de désir. Le monde n’est plus cette totalité étrangère qu’il faut vêtir du drap transparent des mots et des raisons ; s’il résiste toujours à son élucidation, Paul le sait sien.

    Mais c’est une évidence trop célèbre que celle de l’amour et de la pensée. L’amour ne saurait être le décalque de la vérité. Il n’en est pas la symbolisation sensible ou le vecteur de sa contemplation. L’amour est le salut de la pensée, ce qui la sauve d’elle-même et soigne la déchirure dont elle tire sa subsistance tout en la maintenant doucement ouverte. Mais le rapport de la pensée et de l’amour n’est pas de distinction absolue ou d’identité, il est d’intensification et d’approfondissement. Le travail du philosophe est de se consacrer à l’amour, d’embrasser ce destin inchoisi, pour renaître au monde dont il s’absente. Et, comme les derniers mots du narrateur l’indiquent, Paul, certain de cette certitude remémorée, dont il savait au fond depuis longtemps la vérité sans la dire, ne peut que retrouver Esther, celle qu’il voulait fuir, car il se rend compte alors la vacuité de tout exil, car il comprend qu’Esther est en lui : « Bien sûr qu’il pouvait connaître autrui puisqu’autrui le changeait. Peu importait son aveuglement. Sylvia qu’il n’avait jamais vu qu’une dizaine de fois lors de rendez-vous clandestins, Sylvia que sa discipline adultère le forçait à ignorer à chaque fois qu’il la croisait en compagnie de Nathan, Sylvia avait suffit à le changer. Il se souvenait en effet de quel parfait imbécile il était avant qu’elle ne l’apprivoise. Si un tel miracle avait été possible avec un amour si ténu, c’est donc qu’Esther avait dû le changer du tout au tout. Aujourd’hui il la quittait mais il la portait en lui d’une manière indélébile. Il serait toujours désormais Paul qui fut dix ans avec Esther. Le vieux Paul était mort, il ne vivait donc pas pour rien ». 

    Enzo Dal Fitto

  • La vie des morts : gloire aux personnages libérés !

    « Ici, c’est la famille des morts »

    La vie des morts est le premier film d’Arnaud Desplechin, seul moyen-métrage du réalisateur, mais peut-être le plus grave de toute sa filmographie : une réunion de famille dans l’attente des nouvelles de la vie ou de la mort du suicidé Patrick. Une famille un peu particulière, aux noms irlandais, et une journée interminable de 50 minutes. « Les morts » de Joyce dans le Roubaix profond.

    Un film qui assoit d’ores et déjà les obsessions du réalisateur : la crise de famille, que l’on retrouve dans Un conte de Noël, ou les dynamiques amoureuses dans les groupes de jeunes gens dans Comment je me suis disputé et Trois souvenirs de ma jeunesse.

    Il annonce aussi déjà certains personnages qui hantent la filmographie de Desplechin : Esther, la petite amie peu cultivée mais qui brille par sa force de vie, Yvan, le cousin dépressif, ou Paul, le mouton noir. Il mobilise déjà les acteurs qui formeront la “troupe” de Desplechin.

    Mais avant tout, ce moyen-métrage offre une illustration des idées de Desplechin,  notamment ce que doit être selon lui un personnage de fiction. Dans l’entretien, Arnaud Desplechin nous a parlé de son “Front de Libération des Personnages” : l’idée selon laquelle les personnages en savent plus que leur créateur. Ils ne sont pas que des coques vides, ou des allégories. Pour Desplechin, et dans ses films, les personnages doivent en savoir plus que l’auteur sur leur condition, les raisons de leur existence et leur rôle dans le film. L’auteur doit se faire modeste derrière ces êtres plus intelligents que nature. On peut alors comparer le comportement des héros du FDLDP avec la résignation des héros antiques du théâtre racinien, ces personnages conscients de leur chute prochaine et en pleine acceptation de leur destin. Ce sont souvent des personnages nobles, semi-divins, et aux qualités supérieures.

    De fait, dans La vie des morts, les origines irlandaises ancrent la famille dans un temps quasi mythique sans réelle toile de fond spatiale ou temporelle : ce pourrait être n’importe quelle famille, ou « tribu », c’est-à-dire n’importe quel groupe hétéroclite de personnes de tous âges lié par le sang. C’est avec l’attente avant la crise, en huis-clos, que le film prend une ampleur tragique. Nous comprenons que nous allons tout droit à la mort du personnage à l’hôpital, dans un hors-scène que nous n’aurons pas besoin de voir, par respect de quelque bienséance et unité de lieu. La seule indication temporelle qui scande les heures est le leitmotiv musical au piano, qui nous indique que le glas va bientôt sonner quand il retentira pour la dernière fois.

    Au milieu du chaos implacable, un élément unique résonne : les personnages à la conscience extra-lucide. Ils sont des gens qui savent. Leur intelligence ne se mesure pas aux références qu’il mobilisent, mais plutôt à leur attitude mi-résignée mi-stoïcienne devant la situation à laquelle ils sont confrontés.

    Pascale (Marianne Denicourt) par exemple, dit en se moquant de Freud : 

    «  Personne ne sait pourquoi on se tue. Si l’on se tue c’est à cause de sa mère, parce qu’on déteste sa mère. »

    En disant cela, elle montre qu’elle a lu Freud, qu’elle n’y croit pas totalement, mais surtout elle fait part de sa sérénité, de son stoïcisme devant la mort. Elle assume totalement sa propre mort en tant que vivante et assume la vie des morts à venir. Elle ne pose pas de vérité, mais manifeste sa condition de personnage de papier condamné aux décisions du scénario. 

    Il en va de même pour les longues scènes délibératives sur les conditions physiques de Patrick et son coup de pistolet dans la tempe : les personnages, loin d’être dupes,  n’ont pas spécialement l’espoir que Patrick survive. Ils sont pleinement conscients de leurs appréhensions et de leur état d’entre-deux, ils savent qu’ils n’émettent que des hypothèses scientifiques.

    Ces personnages, dignes des héros des tragédies de Racine, mobilisent des références, comme Marianne Denicourt, proclamée Pénélope par un de ses cousins, lorsqu’elle se convertit en épouse fidèle et en mère du foyer, dans la scène où elle transporte les draps de la maison pour accueillir sa famille. Elle remplace la figure de la mère en s’occupant de la maisonnée et en reformant le couple de parents stables avec le père lorsqu’arrive, au petit matin, l’annonce de la mort de Patrick. Personnage du FDLDP, elle se regarde elle-même et commente son attitude de personnage, en lançant un clin d’œil au spectateur déconcerté. 

    La vie des morts devient alors aussi un film sur la passation de pouvoir des parents et l’avènement d’une nouvelle génération : de nouveaux couples de parents apparaissent, au milieu de ceux qui ont été accusés, blâmés, « fusillés » contre le mur blanc de la salle à manger. Ce sont peut-être eux, finalement, ces morts, cette génération  remplacée par une autre. « Une nouvelle génération grandit parmi nous, une génération mue par de nouvelles idées et de nouveaux principes ». (Joyce, « Les morts »). 

    Mélusine O’Connor

  • Entretien : le cinéma d’Arnaud Desplechin

    Marelle : Pourquoi avez-vous accepté de prendre le temps de répondre à nos questions ?

    Arnaud Desplechin : D’abord parce que je pense qu’on vit dans un monde meilleur quand il y a des gens de lettres, ce que je ne suis pas. C’était un choix de vie. Et puis c’était un autre monde. Paris était très loin. Dans ma famille, on ne connaissait personne dans le milieu du spectacle, ni de près ni de loin. Tout cela était très abstrait. Je savais que je faisais un sacrifice de superstition avec le cinéma, que si je donnais toute ma vie pour les arts populaires, peut-être qu’un jour je pourrais travailler dans ce domaine. Et j’ai pu travailler comme électricien, assistant monteur, etc.
    Ensuite, la vie de revues m’importe. Je suis abonné à des revues de psychanalyse et de politique, et je crois que c’est là que se fait la vie intellectuelle d’un pays.
    Enfin je crois que le cinéma en France est né en même temps que la critique cinématographique : les deux sont consubstantiels et contemporains. Dès que le cinéma est né, les gens ont commencé à écrire dessus. Je pense que dans l’écologie des images, il est fondamental que l’on écrive sur les films. Le numérique a fait vaciller la fonction de l’écrivain de cinéma alors qu’il l’avait accompagné depuis les frères Lumière. Quand le numérique est arrivé, du fait que n’importe qui a pu écrire sur le cinéma, le statut des gens qui écrivent dessus et qui essayent de le penser a basculé. Tout d’un coup vous devez asseoir ou fonder épistémologiquement la nature de votre écriture et cela fait disparaître à mon sens les pouvoirs de la critique du cinéma. C’est à mon âge une grande angoisse qu’il n’y ait plus de vie des revues, qu’on ne puisse plus écrire des textes autour de la littérature ou du cinéma. Il y a des vieux qui écrivent, qui écrivent bien des sornettes, que je lis, et il m’importe qu’il y ait une nouvelle génération qui s’empare de l’écriture autour des films, qui les commente car je crois qu’il en va de l’avenir du cinéma.

    Marelle : Vous vous exprimez assez souvent sur votre travail. Même s’il faut distinguer des entretiens de promotion lors de la sortie de vos films de ceux qui s’intéressent à votre œuvre en général, vous êtes très souvent amené à parler vous-même de vos films. Préparez-vous vos interventions pour construire une cohérence qui vous convient ? Que pensez-vous du fait que vous êtes quelque part, et malgré vous peut-être, le premier exégète de votre œuvre ?

    Arnaud Desplechin : Je ne prépare rien. Ça ne suffit pas de voir un film, il faut le commenter, le discuter. Je me suis prêté à l’exercice de la discussion sans jamais en préparer. J’espère avec le temps avoir acquis une cohérence dans mon discours sur le cinéma. Mes films sont faits pour qu’on s’en empare. Je ne désire pas être l’exégète de mes films. Ma formation a été celle d’un technicien, pas d’un critique de cinéma, comme c’est l’usage pour beaucoup en France, comme Christophe Honoré, Nicolas Saada, qui ont commencé en écrivant sur le cinéma. Moi pas. Je le regrette, c’est pour cela que j’étais ravi quand j’ai pu publier des textes à Positif, sur Vania 42nd Street, et un texte sur Deneuve. J’ai trouvé ça chouette !

    Marelle : Si vous n’êtes pas spectateur de votre œuvre, faites-vous quand même les films que vous avez envie de voir ?

    Arnaud Desplechin : Je fais très certainement des films que j’ai envie de voir dans une certaine mesure, mais p as seulement. Je fais aussi des films que je sais faire, car il y en a que je veux voir et que je ne sais pas faire. On m’a proposé de filmer le dernier concert de NTM. J’aurais adoré le faire mais j’ai dit non car je me disais que je ne savais pas le faire. Je n’ai pas fait le film que j’aurais aimé voir. J’ai vu Suprêmes, mais je ne sais pas le faire. Je fais les films que je veux voir, que je sais faire, et je fais les films que je dois faire.
    Le thème du film dans lequel je suis en ce moment -un film familial- [Frère et Soeur] c’est la haine, et la question que je me pose, c’est comment trouver une sortie à la haine, qui se tienne loin de tout christianisme. Je dois le faire. Comme tous mes films, ce sont un petit peu des films de genre. Et c’est le cinéma que je désire voir, sauf qu’il y a des genres que je ne sais pas faire et des thèmes que je dois traiter à un moment.
    Je pense à un film étrange dans ma filmographie, Roubaix, une lumière. Je devais le faire. C’était les dernières années de Claude Lanzmann avec qui j’étais très lié, et quatre jours avant sa mort je lui ai dit : « Je vais faire un film qui sera basé uniquement sur le réel ». Sa réponse était merveilleuse ; il m’a dit : « Pourquoi faire autrement ? »

    Marelle : Comment se manifeste cette nécessité-là ?

    Arnaud Desplechin : Je crois que c’est un phénomène très proche du processus d’écriture. Truffaut dit une phrase très vraie : on fait toujours un film contre le précédent. Quand on termine un film c’est tellement de travail, on est dégoûté de ce qu’on a fait, on a la nausée donc on veut foncer ailleurs. J’ai le rêve de faire un film de genre, où vous ne me reconnaîtriez pas, où vous diriez que ce n’est pas moi.
    Il y a des genres dont je me méfie mais que je respecte : les films sociaux et les films politiques. J’ai un peu construit mes films contre ça, donc je ne peux pas faire de films qui rebondissent sur des faits sociaux, des événements qu’on peut lire dans le journal. Je n’ai pas du tout le sens de l’actualité, je ne peux pas réagir comme Ken Loach aux faits. Chez moi il s’agit plutôt d’infusions d’idées. Je ne sais pas prendre de parole politique, donc j’essaye de ne plus avoir d’opinions, je trouve qu’à mon âge ce n’est pas élégant.

    Marelle : Par désintéressement ou parce que vous ne vous sentez pas de le faire ?

    Arnaud Desplechin : Parce que je ne me sens pas de le faire. Je n‘aime pas l’idée d’une élite qui éclaire le peuple. J’ai du mal à comprendre pourquoi un réalisateur saurait me donner des nouvelles du monde.

    Marelle : Y a t-il un sujet qui vous obsède sans jamais avoir osé le traiter ?

    Arnaud Desplechin : Si je le savais, ce serait mon prochain projet. Car vous vous dites : je ne l’ai jamais fait donc je vais le faire. De fait, je ne le sais pas encore. Il faut qu’il y ait quelque chose qui me choque dans le sujet, quelque chose qui fâche le public pour que j’aie envie de le faire.
    Dans Roubaix, j’ai écrit d’un coup les deux visites de Daoud quand il va parler aux deux filles. Je me suis dit : je vais me faire tuer par les Cahiers, mais c’est trop tentant, je le fais. Il faut que j’aie l’impression de transgresser ce qui est dans l‘ordre commun de pensée, sans pourtant avoir besoin de gros interdits. Je ne suis pas Gaspard Noé !

    Marelle : Avez-vous conscience de produire une œuvre qui influence artistiquement d’autres cinéastes ?

    Arnaud Desplechin : Pas du tout. Ça ne m’intéresse pas. J’aime me considérer comme un élève. Pourquoi j’ai fait En thérapie ? Pour apprendre des trucs. Il y a un film que je trouve un peu polémique, c’est Titane, reçu très différemment par les gens que je connais. Il n’a pas été très bien reçu par les revues de cinéma et la presse majoritaire. Moi j’ai aimé le film : j’ai adoré apprendre de l’obstination de cette femme. Elle ne cède en rien à ses obsessions et pourtant elle arrive à parler à tout le monde.

    Marelle : A l’inverse, en plus des influences que vous revendiquez ouvertement, à quels cinéastes français passés vous surprenez-vous à ressembler ?

    Arnaud Desplechin : J’ai eu une révélation. Je suis un fanatique car je me suis converti. C’est Truffaut, que je n’aimais pas. Et puis j’ai eu un choc, je ne m’en suis pas remis. Une fois, je regardais un bout de Domicile conjugal. J’ai des problèmes avec ce titre, il me chagrine. Puis je vois la scène avec l’accouchement, je ne vois que ça, le moment où Jean-Pierre Léaud prend la pause avec son enfant pour la photo, puis un travelling avant sans rail, qui se termine sur la solitude de Claude Jade, la solitude de la femme qui vient d’avoir un enfant. C’est sidérant. J’ai une passion pour le geste de Truffaut qu’il m’est impossible de taire. Je viens d‘une génération qui s’est construite autour de la figure de Pialat. C’était une figure majoritaire, une construction des médias qui avaient besoin d’un réalisateur à promouvoir. Donc chaque fois que vous allumiez le poste, vous tombiez sur une interview de Pialat qui éructait sur le cinéma français et qui était Dieu. C’est une forme de réalisme qui est encore très dominante pour certains réalisateurs (Kahn, Mazuy), pour qui la grande figure du rebelle s’incarne en Pialat. Je considère que j’ai fait des films avec Truffaut et contre Pialat. Pour des raisons aussi politiques.

    Marelle : Vous évoquez sur France Culture le qualificatif d’ « écrivain raté » que vous a accolé Philippe Garrel, et vous soulignez bien que c’est un compliment. Dans ce cas, qu’est-ce qu’un film d’un écrivain raté : est-ce une façon de mettre en scène les romans qu’on n’a pas pu écrire ?

    Arnaud Desplechin : C’était très drôle ce que disait Philippe, que j’étais un écrivain raté et lui un peintre raté. J’avais trouvé l’idée très vivifiante. Écrivain raté : parce qu’on se permet plein de choses, dans les livres on se permet tout ce qui est interdit dans les films (la voix off, les citations, les références). La phrase est loin de me blesser, elle m’enchante. Dans ma famille, compte tenu de mon héritage littéraire, ça me plaisait d’être le mauvais fils et de travailler dans un art de voyou.

    Arnaud Desplechin : Ne pourrait-on pas dire que dans le cinéma français il existe une tradition d’auteurs qui se revendiquent de l’échec de l’écriture romanesque (Rohmer, Truffaut, Godard) ? Vous retrouvez-vous dans cette tendance ?

    Oui, je me reconnais dans cette tendance, je suis sorti de l’école de cinéma malheureux, et c’est Truffaut qui m’a aidé. Je ne trouvais pas d’inspiration (surtout pas dans les cinéastes qui étaient mes pères), sauf dans la littérature. Quand je suis tombé sur la génération de mes grands-parents, (que la mienne détestait, elle préférait Dewaere à Léaud) je me suis dit : je ne suis pas du tout comme Dewaere. Léaud dit beaucoup plus la vérité que l’autre. C’est comme dans la famille, on a parfois des rapports plus apaisés avec ses grand-parents.

    Marelle : Vous auriez donc refusé de devenir écrivain ?

    Arnaud Desplechin : C’est un chemin de traverse. Ce qui m’a frappé, à 17 ans, c’est ce que j’appelle le FDLDP, c’est à dire, “le front de libération des personnages”. Ça me fascinait que mes personnages aient le droit d’avoir lu des livres que je n’avais pas lus. Qu’il n’y ait pas, d’un côté, le monde de ceux qui savent – ceux qui font le film –, et de l’autre les personnages, inconscients, crétins, manipulables, avec l’idée que ce sont eux les bons personnages. Le réalisateur fait le psychanalyste à deux francs. Il montre que le personnage ne se rend pas compte qu’il veut tuer son père. Cette idée me hérissait enfant. Dans Pas de printemps pour Marnie, Sean Connery annonce à sa petite amie qu’ils viennent de se faire choper pour un vol, et elle lui répond « I Jane, you Freud, j’en ai lu trois c’est surévalué ». Elle a lu trois livres de Freud, elle a le droit d’avoir lu. J’étais aussi à égalité avec mes personnages de Comment je me suis disputé, qui sont même parfois beaucoup plus calés que moi. Je pense aussi à Tarantino, car ses personnages sont des beaux parleurs : ils parlent mieux que lui, ils sont capables d’élaborer. Dans Django ils font la théorie du film en même temps. Il y a une porosité et une incertitude sur qui sait quoi.
    Le spectateur peut être à la course après les personnages car ils sont plus forts que lui. Dans Le rideau déchiré, Paul Newman écrit des phrases de physique nucléaire et vous n’y comprenez rien. Comme dans Rois et reine, la théorie lacanienne et le pari de Pascal d’Hippolyte Girardot, qu’on a faits avec Cédric Villani, auxquels moi non plus je ne comprenais rien. Je trouve ça beaucoup plus agréable.

    Marelle : Par rapport à la dichotomie que vous faites souvent entre les écoles de technique et les écoles que vous appelez “savantes”, pourquoi avoir voulu filmer des normaliens (Comment je me suis disputé… ma vie sexuelle), pourquoi ce sujet ?

    Arnaud Desplechin : Le métier de Paul a été très incertain pendant un an, je ne savais pas ce qu’il faisait. À un moment, il a été médecin. J’ai tourné une scène qui vient de Comment je me suis disputé dans Frère et soeur, à l’époque où il était interne. Il a fait tous les métiers. Puis ç’a été la philosophie, à cause des boutades qu’on faisait avec Emmanuel Bourdieu « je suis ATER », et la réplique « J’étais à Normale ». Des blagues comme ça. Et aussi des citations de Lévinas, des lectures talmudiques comme Emmanuel Salinger et le rêve du palmier, quand il dit à Amalric en parlant de Vuillermoz « tu ne dois pas aller lui demander pardon sinon ça le tuera ». Puis il lui casse un os en travers de la porte. Cela fait écho à la fable du rabbin et du boucher casher qui se disputent : le boucher l’insulte et le rabbin veut demander pardon. Le boucher refuse, frappe sur un os d’agneau et se tue. C’était la castration de Rabier. On cherchait un milieu où l’on soit à égalité et habillé pareil, qu’il n’y ait pas d’appât du gain ni de réussite financière. Et il fallait un groupe. Vous travaillez pour la science et vous êtes à égalité dans l’art du commentaire : j’avais pensé aux écoles talmudiques. Je me suis dit, c’est ridicule, je suis catholique ; je ne suis pas assez calé pour parler d’étudiants dans une Yeshiva. Mais dans une Yeshiva, on se marie très jeune, donc l’histoire de Dédalus et ses trois femmes n’aurait pas marché. L’idée était donc de recréer une Yeshiva en milieu chrétien.

    Marelle : Vous racontez avoir eu beaucoup de mal à vous trouver artistiquement à vos débuts, notamment à l’IDHEC. Avez-vous des regrets vis-à-vis de films que vous auriez aimé faire plus jeune ?

    Arnaud Desplechin : Je crois que c’est une question de tempérament. Il y a des gens qui sont artistes très jeunes, d’autres moins. J’ai dépassé cette question.
    Je connaissais un type qui disait « si je ne tourne pas un long-métrage avant vingt-quatre ans, je suis mort ». C’est pas facile d’être le dernier de ma famille, j’avais peu de moyens, un peu comme Paul Dédalus dans Nos Arcadies. Mais je ne le regrette pas. Le cinéma est une chose tellement évanescente, tellement fragile – la peinture c’est quand même plus intéressant. C’est un objet difficile à aimer que le cinéma. Dernièrement j’ai revu un film de Scorsese avec notre enfant, et j’étais malheureux, le film avait vieilli, s’était abîmé. C’est beaucoup moins vrai en peinture, les rétrospectives sont infinies -prenez Boltanski ou le Titien. Tandis que les films sont finis. C’est un objet d’amour très modeste, parce qu’il tient à son spectaculaire, à son entertainment. C’est un art du spectacle. Comment faire pour continuer à aimer un objet d’amour aussi modeste que le cinéma ? La Recherche du temps perdu, c’est infini ; ce n’est pas dur de l’aimer, c’est un tel objet de vénération, comme la musique classique (prenez Schumann par exemple). On ne peut pas s’en désintéresser. J’ai peur de l’humilité de l’objet de mon amour. On peut penser qu’il va disparaître.
    Mais en même temps il m‘ importe aussi que ce soit un divertissement. Voici une histoire drôle. Orson Welles venait à la cinémathèque pour présenter un film à l’époque où elle était encore à Chaillot. J’avais 19 ans, on était arrivés très tôt avec Rochant, on avait fait la queue pendant deux heures pour entrer. La salle était bondée, remplie de très jeunes gens en école de cinéma ou en faculté. Welles est arrivé d’une manière épique, porté sur un fauteuil. Il était tellement gros qu’il ne pouvait plus marcher. On regardait le maître. Il parlait en anglais et il a demandé : « qui dans cette salle veut faire du cinéma ?» (« who wants to be a filmmaker ? »). Et la totalité de la salle a levé la main. Il a rigolé. Après il a demandé : « who wants to work in entertainment ? », et à ce moment-là seules la main de Rochant et la mienne étaient levées. On était les deux seuls imbéciles à vouloir faire comme Minnelli.
    Je n’ai donc pas été un jeune cinéaste car j’avais vingt-neuf ans au moment de faire La vie des morts, mais, passés les soixante-et-un ans, je fais encore des films. Alors je dure. Je n’étais pas bon au sprint, je fais de l’endurance : c’est une question de tempérament. Je suis plus heureux à l’endurance, je m’amuse plus.

    Marelle : Ne regrettez-vous pas un film que vous n’auriez pu faire qu’avec l’impertinence de vos vingt ans ?

    Arnaud Desplechin : Non, ça je n’y crois pas. Je n’aurais pas su le faire, car ça ne correspondait pas au personnage que j’ai inventé. Prenez Xavier Dolan, que j’admire absolument, (pas tous ses films). Ses personnages sont un peu bêtes : ce n’est pas le FDLDP. Il y a une naïveté chez ses personnages qui correspond au fait de commencer jeune à faire du cinéma. Moi, je n’ai jamais aimé cette naïveté, même plus jeune. Enfant, j’aimais les films pour adultes. Les personnages naïfs, ça ne m’intéresse pas. Dans Trois souvenirs, Quentin Dolmaire est un peu comme un petit vieux, et quand c’est Mathieu, il se conduit comme s’il avait seize ans. C’est le mouvement inverse que prend ce jeune homme trop sérieux, lui qui devient immature en vieillissant. J’ai donc encore beaucoup d’immaturité devant moi.

    Wandrille Teissier et Mélusine O’Connor