Il y a, aujourd’hui, peut-être, une génération d’auteurs romantiques. Qui ont des héros, comme Arthur et Kevin dans Humus de Gaspard Koenig. Qui croient en un autre monde possible. Qui fuient la ville et ses tourments, dans une sorte de sublimation de la période covid. Qui croient en l’amour. Le Roman de Jeanne et Nathan est l’un d’eux. Jeanne est actrice X, Nathan universitaire en cinéma à Paris 7. Ils sont cocaïnomanes. Ils vont se rencontrer. Le compte à rebours, et un narrateur omnipotent, nous le disent et nous amènent à la conclusion : « L’amour est une autre réponse possible à la mort de Dieu ». Dans un monde où Dieu est mort depuis presque deux siècles, où l’homme se fait dépasser par ses créatures, l’amour est la seule forme de religion, le seul possible moment critique, la seule opportunité de bonheur, certes, mais surtout, de salvation. Puisque Dieu ne peut rien et qu’il nous laisse nous auto-détruire, au gré de nos addictions, c’est l’autre, et souvent encore, la femme, qui apporte ce moment à saisir, ce kairos. C’est la leçon de Sartre dans La Nausée, celle des « moments parfaits » d’Anny, c’est la leçon du coup de foudre de Houellebecq dans La possibilité d’une île. Céline lui-même, écrivain de droite, premier incel pour ainsi dire, écrivait déjà : « On s’embrassait. Mais je ne l’embrassais pas bien, comme j’aurais dû, à genoux en vérité ». Mais ce n’est pas seulement une figure mariale qu’on admire, ce n’est pas seulement la femme, cette Jeanne aux sept orgasmes qu’on adore. C’est l’amour-même qui est adoré, comme promesse de salvation. Comme renouveau et remplacement de la drogue, comme nouvelle addiction. La scène de sexe entre Jeanne et Nathan est écrite comme un trip à l’ecstasy, donc empreint de mysticisme. Nous avons devant nous un roman romantique, rempli de trimètres, de rythmes ternaires, et emphatique sur la possibilité d’une rédemption. « Il y a paraît-il des gens qui ne croient pas au coup de foudre ; sans donner à l’expression son sens littéral il est évident que l’attraction mutuelle est, dans tous les cas, très rapide ; dès les premières minutes de ma rencontre avec Isabelle j’ai su que nous allions avoir une histoire ensemble, et que ce serait une histoire longue ; j’ai su qu’elle en avait elle-même conscience ». C’est cette conscience d’effleurer l’arrêt du temps, un bout d’absolu, par la rencontre chimique, qui fait de Houellebecq un écrivain romantique — cela a déjà été prouvé. C’est cela qui fait du Roman de Jeanne et Nathan une oeuvre du même romantisme éperdu dont on devine déjà la chute : une séparation des amants à la Roméo et Juliet, une sorte de re-rencontre dans le néant lumineux telle qu’elle est décrite dans les derniers vers de la pièce.
«Nor that is not the lark whose notes do beat
The vaulty heaven so high above our heads.
I have more care to stay than will to go.
Come death and welcome. Juliet wills it so.
How is ’t, my soul? Let’s talk. It is not day.» (Acte 3, scène 5).
Lisez Le Roman de Jeanne et Nathan, pour une dose de ce romantisme.
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