La Beauté dans le Mal

Dans son célère ouvrage de 1854, De l’Assassinat considéré comme un des beaux-arts, le non moins célèbre Thomas de Quincey défendait avec des perles d’humour anglais la pertinence esthétique d’un “art du crime”. Cette idée, de manière directe ou indirecte, devait être promise à un très grand avenir. Qu’on pense, dans le crime, aux serial-killers obsédés par la mise en scène et la mise en intrigue de leurs meurtres. Qu’on pense, en littérature, aux grands chef-d’œuvres du roman policier ou du roman d’horreur. Qu’on pense, dans Orange mécanique, Il était une fois en Amérique, Irréversible et dans tant d’autres films, aux problèmes auxquels les cinéastes se sont confrontés lorsqu’il s’est agi de représenter des viols irreprésentables. 

Il me semble qu’on retrouve un même délice du crime dans Le Roman de Jeanne et Nathan. A la lecture du livre, j’ai du mal à croire Clément Camar-Mercier quand il nous dit avoir d’abord fait germer ses deux héros, avant d’écrire le roman pour eux. A l’inverse, ma lecture finie, me restent surtout en tête les très grandes scènes du livre, de la grande orgie de Blois au bukkake de Jeanne, en finissant par la tragique scène du viol. On a l’impression que le livre fut bâti sur le fondement de ces trois jalons, et que la trame est venue ensuite.

J’ai écrit “délice”. Je me reprends : s’il y a une certaine jubilation de carnaval dans les scènes de l’orgie et du bukkake, la tragique scène du viol est au contraire tout emprunte d’un sentiment mêlé de mélancolie et d’absurdité, effet de la rencontre entre le drame de l’action et le grotesque des bourreaux. D’un côté la grandeur de la victime, souillée mais sublime, de l’autre, les criminels, bêtes et bouffons. “Elle est souterraine, incandescente, noueuse. Ils perlent, glaviottent. Elle suinte. Ravagée, elle brûle maintenant, fume, décline. Elle s’incendie.” Feu et eau, dans une scène décrite du point de vue de Jeanne comme un retour à l’élémentaire. Cosmogonie destructrice. Tout l’art de Clément Camar-Mercier est celui du contrepoint qui alterne grotesque et sublime, sans tomber dans le mauvais goût.

Clément Camar-Mercier tient de Shakespeare, son grand amour littéraire, un art de la caricature et de l’outrance qui serait sûrement lourd chez des écrivains qui n’ont pas son talent. Le tour de force de la scène est de présenter une caricature au carré. Les quatre jeunes qui agressent Jeanne sont des caricatures de la société de consommation : hyper connectés, violents, jaloux, ils commettent un crime qui est lui-même la parodie la plus atroce de l’amour et de la sexualité. Comment exhiber une bêtise qui s’exhibe comme bêtise, une cruauté fière de ses succès ? “Ils préviennent, se concertent : giclons ensemble. Dans de grands élancements, leur foutre grotesque jaillit de partout. Ils l’engluent, s’en tapent le cul au plafond… L’un tente de lui chier dessus, n’y arrive pas.” Tout est dit. 

Peut-on dire d’une scène relatant un crime qu’elle est réussie, au sens où l’on dit qu’un portrait ou qu’une description le sont ? En un certain sens, non. Il est assez difficile d’évaluer avec seulement des degrés de réussite esthétique. Je pense qu’il faut plutôt raisonner négativement : en choisissant de raconter une scène de viol, Clément Camar-Mercier a-t-il commis une faute de goût ? La faute de goût est aussi morale qu’artistique. Et, dans le cas qui nous occupe, je pense que Clément Camar-Mercier n’en a commis aucune. Je pense que toute la justesse de la scène, tant du point de vue de l’art que du point de vue moral, réside dans le balancement maîtrisé entre le respect du narrateur à l’égard de Jeanne, son personnage, et la caricature grotesque des bourreaux, souillés par leur crime et les gestes qu’impose leur crime, bien plus que le crime ne rabaisse Jeanne.

Il résulte de ce contre-point une mélancolie distante et digne, et le sentiment, pour le lecteur, qu’un rêve vient de toucher à sa fin. “Son sac s’est renversé… à même le trottoir, … où finissent les utopies, le sang coule béton, la lune se lève rouge, et l’encre reste désespérément noire.” 

Louis Doisy

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