Chante, puante Muse, exilée loin des cieux,
Traînant dans les égouts, tes vers licencieux,
Chante l’affreux déclin, la piteuse agonie,
L’avènement du Laid, la régnante infamie .
Chante d’une cité l’inique décadence,
L’antique Lutetia devenue pestilence,
La divine Paris, avilie en Paname,
La Ville de l’Amour, dépouillée de son âme.
Voilà qu’un soir parut, l’air songeur ou stupide —
Stupide convient mieux — cette femme insipide
Qu’un vain titre de « maire » emplit d’un fol orgueil,
Quand, régnant sur Paris, elle en crée le cercueil.
Ambule, disions-nous, notre hidalgue adoré,
Courant les mortes rues, enfers inexplorés,
Labyrinthes ombreux où, égalant les Antiques,
Elle sut renouveler l’exploit catabatique
Mais stop, oui cessons donc ces palabres obscènes
Et tâchons d’exposer les détails de la scène.
Arrachée à l’ébène, émerge notre Maire
Toute baignée des rais qu’écoule un lampadaire ;
Perdue en ses néants, elle s’avance, insouciante,
Lorsque, soudainement, sa chaussure défiante
Bute contre une boule, énorme et bien velue,
Qui allait et venait au milieu de la rue.
Son sang ne fait qu’un tour, notre Reine apeurée
Manque de s’étaler sur le sol peinturé
Par les libations faites aux dieux chtoniens,
Ces ondées mordorées, sœurs des crottes de chiens.
Mais elle ne choit point, et levant ses prunelles,
Voit que la toise un rat à l’air spirituel,
Un rat ? Mais qu’ai-je dit, ce n’est qu’un surmulot,
Le ventre rebondi, le visage falot,
Qui trottait, guilleret, visitant les poubelles
Dont se pare, à présent, notre ville éternelle.
Notre rongeur, poli, s’adresse à l’importune :
« Madame, pardonnez, mais c’est là mon derrière,
Je vous prierais bon dieu de faire marche arrière ;
N’y a-t-il point ici suffisamment d’espace ?
Serais-je, bien que rat, autrement perspicace
Que vous autres, humains, habitants de ces lieux ?
Cela vous surprend-il, que d’un rongeur les yeux
S’irisent à la vue d’un pareil Paradis ?
Oui, votre Eden n’est rien, ah ça je vous le dis,
Comparé aux trésors que contient votre fief !
Que nous sommes bénis de vous avoir pour chef !
Pour le dire en deux mots, un nom grec lui sied bien,
Votre Paris devient nos champs élyséens !
Mille mercis, Altesse, ayez longue existence,
Vous qui pourvoyez tant à notre subsistance !
Que vous gardent les dieux, que les gens vous élisent,
Car d’être sous vos lois notre engeance se grise !
Adieu, madame, adieu, surtout continuez,
Que votre empire si doux nous fasse prospérer. »
À ces mots, le rongeur quitta la gente dame,
Heureux d’avoir osé lui déclarer sa flamme.
Celle-ci, hébétée, fila vers la mairie,
Regagner l’abri de sa chère seigneurie.
Vois, lecteur, que le joug d’un bien funeste empire
Déniche constamment des cœurs à réjouir,
Et se satisfaisant de ce peu d’amateurs
N’en brisera que plus ses justes détracteurs.
Toujours les pires rois trouveront des adeptes,
Pour célébrer tout haut leurs réformes ineptes.
Théo Broussas
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