« Regardez tous, regardez bien […] ? C’est un bon conseil que je donne à tous les types sensés. »
William Burroughs, Le Festin Nu.
D’abord il y a la page, puis tout un tas de petites cases, une infinité même, et bien réglée. Elles vont ensemble, forment la trame d’une page, et dedans les cases il y a des lignes, une égale infinité ; quoiqu’on puisse les décompter. Cet ensemble, c’est la page. Mais sur le côté, un peu à l’écart, se dresse un grand trait rouge ; pas sur toutes les pages, mais celles qui s’en trouvent dépourvues il faut les en doter, de ce grand trait rouge qu’est la marge. Et la main ignore royalement cet espace qu’elle délimite. Il est réservé à tout autre chose. Quoi ? C’est la question. Reste qu’on l’ignore. On écrit, bien droit, suivant les lignes et les cases et l’on se garde habituellement d’inscrire dedans la marge, tant, qu’elle reste, dans bien des cas, vierge. S’il arrive qu’une main sinistre veuille y écrire quelque chose, la marge a double effet : elle met de côté et fait ressortir. Sa propriété c’est d’écarter, de mettre sur le côté un mot, un dessin, une onomatopée ou une réflexion qui n’a pas sa place dans l’ensemble homogène que dessine la page. C’est le lieu privilégié des enfants distraits, de leurs rêveries, et des questions remises à plus tard. Mais en écrivant là, sur la gauche, je désigne et je cache en même temps.
En dévalant Despentes et Subutex, on lit justement quelque chose de ces marges. « Vernon », c’est Vian, Vernon Sullivan, et les crachats sur les tombes. C’est les scandales d’alors et l’affichage, par le titre, d’une maternité tournée vers la ligne rouge. La sexualité, moins courante peut-être qu’aujourd’hui, y est décrite, trop, était-il possible de penser, tant elle devait être cantonnée à une cellule privée. Elle existait, pour sûr, mais devait être plus cachée. Lee Anderson, vient de là, de cette sexualité, il l’affiche, il est métis, et transgresse chacune des lignes et des cases de la société par la sexualité. Mais Vernon c’est « Subutex », c’est l’après années 80’, l’après rock, et l’après drogue, l’héroïne et la buprénorphine. Cette époque d’une marge en train de s’autonomiser et s’afficher on l’a vue, on l’a écoutée, on l’a lue même parfois. Mais « c’était une autre époque », « c’était différent ». Alors on la relit, on la retrouve, dans des souvenirs et des évocations de ce monde d’avant, et tout l’intérêt vient qu’elle n’est pas centrale. Elle n’est qu’une autre de ces marges que désigne le terme « avant ». Dans l’histoire on vit l’après 80’, une grande partie des gens, sauf Vernon, ont quitté la marge et réintégré le monde pour devenir qui, père de famille modèle, qui chanteur de rock célèbre, autant de symboles d’une avant-garde ingérée par l’espace de la page. Aussi Vernon est-il la marge pour nous, lui qui vit reclus et de rien, et c’est du dehors qu’on observe la société tout au long de cette odyssée de canapé en canapé. Bien sûr il y a l’histoire et sa trame, la quête pour les enregistrements d’Alex Bleach, mais il y a aussi ces gens du dedans que l’on croise au fil du récit, ces gens « comme il faut », « bien comme ça », qui s’avèrent, en fait, ne l’être pas. Écrire en partant de la marge c’est rendre visible l’invisible, c’est montrer le dedans qu’on ne voit pas ou que l’on se refuse à voir : ceux de ces hommes qui battent leurs femmes, les sdf et la survie dans la rue. Placer comme « je » celui du dehors c’est faire entrer chez soi l’étrangeté.
Alors certes subsiste le fantasme de cette vie à la marge, en dehors des cases, où les règles traditionnelles semblent ne pas s’appliquer ; le plaisir de taper un carton, prendre sa trace et taper du pied sous tata, baiser dans une salle de bain, s’en foutre et vivre. En bref, tout ce qui contrebalance l’ennui d’une vie bien rangée. C’est l’affrontement de l’attrait du désordre de la marge à l’ordre un peu morne de la vie comme il faut, c’est Love de Noé et les flashbacks de Murphy. Mais c’est aussi, et surtout, avec la marge, le fait de faire voir ce qu’on ne voit pas. S’il y a bien une chose qui soit irréversible chez Noé, c’est que l’on a vu, enfin. Et on ne peut plus jouer aux ignorants. La marge est plus maigre ici, c’est vrai, mais reste qu’on en arrive au point essentiel : on regarde ce qu’il se passe le soir, dans le noir d’un tunnel. Ou non. On regarde ce qu’il se passe, point. Le point, justement, n’est pas tant de voir Alex se faire agresser puis violer pendant neuf minutes, c’est de voir le viol. En le montrant d’une telle manière, en insistant dessus et en faisant du spectateur un témoin, presque un acolyte, avec la caméra-épaule, on se trouve forcé à voir ce qu’on se refuse à voir habituellement ; ce qui existe mais qui n’arrive pas, qu’on circonscrit à certains endroits, à certaines personnes, qu’on abandonne au grand autre. Quitter la salle pendant la représentation, en 2002, n’est donc pas tant une révolte devant l’horreur de la scène qu’une mise en lumière de ce refus de voir. La scène est certes insoutenable mais elle existe, comme il en existe d’autres chaque jour. Quitter la salle c’est fermer les yeux, c’est être comme cette silhouette que l’on devine au fond du tunnel, qui regarde et qui s’en va.
Quitter la salle c’est refuser l’existence de la marge ainsi que cette main qui la balaie sans jamais s’y attarder quand elle écrit. Elle revient dessus, y passe et repasse et ne s’y arrête jamais. Mais ici, la marge, on la voit, soit parce que, comme Despentes on en fait l’étalon-mètre et le reste de la page devient une marge, soit, comme Noé, parce qu’on la défie cette marge, on reste devant, pendant neuf minutes, et on la met en lumière. Alors la grande ligne rouge ce n’est plus ce qui cache et qui montre, c’est avant tout montrer ce qui est sciemment ignoré.
Pierre Lozahic
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