Vernon Subutex ou la nostalgie du présent

Un jour, on pensera à ce Paris cosmopolite du troisième millénaire comme à une Babylone insensée, et on aura du mal à se représenter autant de gens différents ayant réussi à vivre ensemble dans une paix bien réelle.

(Vernon Subutex, II)

Voilà ce qu’on appelle, en langage technique, une prolepse. Une prolepse, c’est une anticipation : on sort momentanément de l’histoire qu’on raconte pour parler d’une situation à venir. Ici, on le voit, la prolepse est exemplaire : tout en laissant le lecteur dans le vague, elle abandonne le récit pour l’envisager à des siècles de distance, comme le verrait un historien du futur. Si bien qu’après elle, lorsque le lecteur revient aux aventures de Vernon Subutex, il ne peut se départir de l’impression d’étrangeté causée par la phrase : est-il un lecteur contemporain du roman, ou bien un lecteur à venir ? Ce livre a-t-il moins de dix ans ou moins de dix siècles ?

Car déjà, finissant le deuxième volume de Vernon Subutex, dans lequel se trouve cette phrase, je commence le troisième et j’y lis que Paris y est devenu “une galerie des atrocités”. Fin de l’utopie. On ne rêve plus. Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes pour une romancière « de son temps » (sic) que d’écrire une œuvre qui fait, en son coeur, le deuil d’elle-même.

*

Remettons notre citation en contexte. Vernon Subutex est une série de trois romans parus entre 2015 et 2017. Certains événements mentionnés dans le roman, comme les attentats de janvier et novembre 2015, ou Nuit debout, nous font comprendre que l’aventure se déroule sensiblement dans le même temps que celui de l’écriture, les années 2010. Par ailleurs, Vernon est un anachronisme vivant : c’est un ancien disquaire et musicien de rock, il doit faire le deuil des années 90 qui furent l’âge d’or de son activité. Internet a détruit son commerce. Il vivote, se clochardise, devient une loque ; c’est à peine s’il possède un téléphone portable ; il finit par être chassé de son appartement. Il est alors devenu, vingt pages après le début du roman, un véritable clochard. Une large part du livre a pour arrière-plan la fin de la culture rock en France : contre-culture des enfants de 68, non pas seulement divertissement mais authentique mode de vie, sa disparition est symbolisée par la déchéance sociale de Vernon. Bien des années plus tard, Vernon rencontre d’anciens membres de son groupe et d’anciennes connaissances du milieu. À travers la figure d’Alex Bleach, un chanteur dont l’élucidation de la mort occupe une large sous-intrigue du roman, chacun d’eux voit son passé revenir, parfois sous la forme de la nostalgie.

Pour autant, je ne crois pas que la nostalgie repose là où on n’a cessé de dire qu’elle reposait : fin du rock, fin d’un monde. Soit. Mais Vernon Subutex n’est pas un inadapté. Débrouillard, il s’improvise DJ dans des soirées interlopes, et de fil en aiguille, deviendra le principal animateur des « convergences », sortes de rave-parties (sans drogue) au coeur du troisième volume, où il met à profit son passé de musicien (et son démentiel sex-appeal, car Vernon, je m’excuse pour les jeunes lecteurs, est une bête de sexe). En somme, en langue managériale, Vernon est résilient ; il se réinvente. Placide, il ne semble jamais regretter les années 90, ni sa boutique, ni les gens qu’il y a rencontrés. Autour de lui, plongés dans les affres de la cinquantaine, à mi-chemin de leurs vies plus ou moins ratées, certains personnages semblent regretter ce passé idéal. Mais en réalité tous sont plus ou moins débrouillards. Tous se mettent à inventer, ensemble, d’autres façons de faire société, dans les colloques nocturnes du parc des Buttes-Chaumont, dans les soirées du Rosa Bonheur, ou dans les convergences du troisième volume.

C’est le tour de force du livre : nous faire croire que les personnages regrettent une époque heureuse et harmonieuse, quand ils en fabriquent une nouvelle de leurs propres mains, sans même s’en apercevoir.

*

Errant comme errent les sans domicile fixe, Vernon va de maison en maison, d’ancienne connaissance en anciens amours, le temps d’un mois, le temps d’une nuit. Les deux premiers volumes du roman sont construits sur ce principe : Vernon déambule d’un lieu à l’autre, dans un promenade urbaine qui n’en finit pas. Despentes déploie son talent de narratrice : toutes les trente pages surgit un nouveau personnage, souvent hors de tout contexte, dont on se demande bien ce qu’il fait là. Mais plus l’histoire avance, plus les fils jetés au hasard sont habilement tressés et resserrés autour de Vernon.

C’est donc Vernon qui se trouve, métaphoriquement, au coeur d’un complexe de relations qui fait entrer en harmonie des jeunes et des vieux, des gens de gauche et des gens de droite, des hommes et des femmes (et parfois des entre les deux), des doux et des violents, des gentils et des méchants, des loups et des agneaux. Improbable entente des contraires. Miracle ?

La citation que nous avons mise en exergue intervient dans ce contexte : le groupe qui gravite autour de Vernon Subutex, au-delà de lui-même, révèle l’improbable harmonie qui régna dans Paris, autrefois capitale du monde, au début du XXIe siècle. Despentes renoue ici avec plusieurs lieux communs de l’imaginaire de la ville. D’abord Babylone : les grandes villes, plus encore les métropoles contemporaines, sont un amalgame hétéroclite absolument invraisemblable de nationalités, de cultures, de modes de vies, de lieux, d’activités, de métiers différents. Cette diversité imprime à la ville un rythme infernal ; la ville bouge toujours, ne dort jamais. Qu’on pense dans les imaginaires contemporains à la Los Angeles d’Hollywood, ou à la Coruscant de Star Wars. Ensuite la paix : malgré l’hétérogénéité de ses parties, la ville est un lieu d’harmonie et d’entente. Les villes, au moins depuis le célèbre livre de Thomas More, ont toujours été les lieux de l’utopie : les lieux où la paix et le bonheur règnent par le commerce ou la bonne volonté. Une entente en réalité toujours inexplicable, mystérieuse, vécue si intensément qu’elle est à peine aperçue.

*

Hélas, hélas…

L’écriture de Despentes est nerveuse, parfois frénétique. Quoique le récit soit majoritairement au passé, les phrases courtes, les formules aphoristiques, la langue orale, la désinvolture de la narratrice et le dynamisme des dialogues lui confèrent une forte actualité dans la lecture. Lire Vernon Subutex, c’est être personnellement interpellé à chaque coin de phrase. Si bien que le livre est au sens propre un « page-turner » qui empreinte ses codes du roman noir : il est construit comme un thriller, aiguillé par une énigme qui pousse le lecteur à se précipiter pour en découvrir la fin.

La prolepse opère cependant dans le cours de l’histoire un effet de recul prodigieux. Toute la chaude actualité de la langue de Despentes se retrouve soudain comme congelée. Le présent se momifie. Je suis désormais dans la peau de quelqu’un pour qui ce livre est le témoignage d’un temps passé depuis plusieurs siècles. Et de retour au récit, plus jamais cette idée ne me sortira de la tête. J’ai pris conscience de la paix et du bonheur dans lequel baignaient les personnages, et je sais maintenant, sans savoir comment, qu’il est condamné à disparaître. En continuant ma lecture, je sens que toutes les démonstrations de bons sentiments et d’entente sont vaines. Elles sont souterrainement sapées par une indicible corruption. Dans le présent de la lecture, nous sommes déjà nostalgiques de ce bonheur.

Je pense en effet qu’il n’est pas interdit de parler ici de nostalgie. La nostalgie, pourrait-on dire, c’est l’absolu mis à la portée de l’homme. Mais un absolu négatif. L’absolu positif (l’immortalité, l’éternité), est interdite à l’homme à cause de sa nature finie. L’absolu négatif c’est le « plus jamais », ce qui a eu lieu, ce que chacun a pu vivre, et dont l’irréversibilité du temps nous sépare pour toujours. La nostalgie est cet absolu.

*

La propulsion soudaine dans l’avenir, esquissée dans le second volume, est rappelée à la toute fin du troisième et dernier tome. (Que le lecteur se rassure, nous ne lui dévoilons rien de la conclusion de la saga.) À ce moment, dans ce qui tient lieu d’épilogue, le roman accepte de s’échapper vers un lointain avenir de science-fiction. Dans un monde où la musique est interdite, Vernon Subutex est devenu, des siècles après sa mort, la divinité d’une secte qui reproduit le rite des convergences. Deuxième effet de recul prodigieux : le lecteur découvre sous ses yeux ébahis qu’il a lu, depuis le début, les aventures d’un prophète, d’un saint, d’un fondateur de religion.

Cette ouverture vers l’avenir ne contredit pas la nostalgie éprouvée à la lecture du roman. En se projetant dans un hyper-futur, elle fait du passé un passé hyper-révolu, le souvenir d’une époque d’avant le temps : un mythe

Louis Doisy

Commentaires

Laisser un commentaire