Catégorie : Numéro 5 – Bertrand Bonello

  • Festival Lumière : retours sur Justine Triet et sur le style organique 

    Justine Triet, Nicolas Windin Refn, et Alfonso Cuarón, trois auteurs des temps modernes, France, Etats Unis, Mexique, des genres assez différents. Tous trois présents au Festival Lumière. On connaît Windin Refn pour Drive, bien qu’il a présenté avant le film sa publicité pour moto dont il est visiblement très fier, Beauty is not a sin (disponible sur Mubi), qu’il a eu le culot de présenter à la Mostra en août, alors que ça dure dix minutes et que c’est censé être une publicité de YouTube qui donne envie d’acheter des motos à 30 000 euros. Mais bon. Passons. Justine Triet. Tout l’inverse, elle est humble, faussement confuse et en réalité très consciente du succès de ses films, même si le succès notamment d’Anatomie d’une chute, lui est, pour ainsi dire, tombé dessus. Avant cela, une formation aux Beaux-Arts et une carrière  de faiseuse de films, d’artisane, d’expérimentations dans son moyen métrage Vilaine Fille Mauvais Garçon : un moyen métrage qui parle, le temps d’une soirée, d’une rencontre entre une comédienne de stand up au frère malade mental et un peintre. Tout le film est tourné avec des amis qui jouent leur propre rôle et qui réécrivent sans doute une folle soirée : la comédienne de stand up et actrice Laetitia Doesch, le peintre Thomas Lévy-Lahn, l’écrivain Aurélien Bellanger. Ils sont tous déjà artistes en devenir. Et se trouve déjà en germe l’expérimentation du documentaire qu’on retrouve dans la Bataille de Solférino ou Anatomie d’une chute. Depuis Wisemann et les documentaristes des années 70, les choses ont changé, et en particulier le regard-caméra et le regard à la caméra : les personnes filmées jouent avec la caméra et n’ont plus de naïveté ou de virginité face à cet objet, ils savent se mettre en scène et on perd de la spontanéité. Faire un vrai documentaire caméra cachée à la Depardon en 2024, c’est presque impossible, dit-elle. C’est pour cela qu’elle raconte des histoires. 

    Alors Justine Triet nous a montré ses films favoris, tous issus du cinéma anglo-saxon, comme on pouvait s’en douter après avoir vu son vidéoclub Konbini. Elle choisit des films de genre connus (L’Exorciste) ou moins connus (When a Stranger Calls) pour nous montrer leur aspect réaliste, leur aspect organique. Elle n’a pas beaucoup apprécié que j’utilise ce terme quand je lui ai posé la question. Elle nous a montré des extraits de films variés mais pas trop, datant tous de… l’année 1978, l’année de sa naissance. 

    Des extraits unis par leur représentation de tranches de vies, et par le son comme preuve la plus matérielle de l’existence de vie au cinéma, qui l’emporte sur la croyance du spectateur : le vrai cri d’égorgement de cochon utilisé par Friedkin, qui est plus terrifiant que le reste. La fiction se nourrit du documentaire. L’idée des films de genre qu’adore Triet, c’est une espèce de genre domestique noir, où l’enfer est dans la maison. Grâce a son concept, elle a réussi a faire un pont imparable entre L’Exorciste et Une femme sous influence : le film de Friedkin d’horreur culte sur une fille possédée et le film de Cassavetes sur Geena Rowlands qui rentre chez elle après un séjour à l’hôpital psychiatrique pour cause de dépression lourde. Pour elle, ce point commun est le mal, le  mal de l’intérieur, le mal enfermé. Dans ses films, c’est souvent la famille qui est mise à rude épreuve, comme Virgina Efira seule à élever ses gosses face à un mari diffamateur web dans Victoria, Leatitia Doesch dans La Bataille de Solférino  épuisée entre son job de journaliste, ses enfants et son ex, ou le couple dans Sybil et Anatomie. Ce sont des épreuves que traversent souvent les femmes dans des films que Triet apprécie, comme Girlfriends de Claudia Weil ou An Unmarried Woman de Paul Mazursky. L’idée, c’est que la famille ou le couple périclite. Et les relations amoureuses sont toujours des rapports de force. 

    Elle a bien dit qu’elle ne peut pas faire de film d’horreur, qu’elle en est incapable, mais pourtant elle adore ce genre de film. Elle nous parlait de Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg avec beaucoup d’émotion, film à la fois d’angoisse et d’horreur avec feu Donald Sutherland et Julie Christie à Venise qui commencent à voir des présages étranges de la part de jumelles aveugles. Mais surtout, pour Justine Triet, c’est l’histoire d’un couple qui perd un enfant, et de cette souffrance-là. Deuil d’un enfant qui d’ailleurs a marqué un autre cinéaste de sa génération, le danois Thomas Vinterberg, qui mentionne le même film dans son Vidéoclub Konbini, et exactement la même scène où la vie prend le pas sur le cinema, et où l’alchimie physique entre les acteurs dépasse le jeu lors d’une scène d’amour au milieu du film. C’est une sorte de scène cathartique où il faut faire l’amour devant la mort. Et comme les acteurs auraient vraiment couché ensemble, le montage charcute la scène avec beaucoup de grâce pour laisser dévoiler, suggérer l’essentiel. Mais en tout cas, les films de Triet sont imprégnés d’une matière, d’une organicinité : ils se basent sur la vie, la vie vraie, en tout cas on dirait qu’ils sont réalistes, pas juste dans leur représentation mais dans la matière. Cela se voit dans ses références. A Truffaut elle préfère Sautet, des Choses de la vie, longtemps oublié de la critique et un peu méprisé. Elle se revendique de la possibilité du réel dans les films et surtout, de la vie. La vie, pourquoi ? Parce que Les Choses de la vie est un film très complet, très sensoriel : il y a un gros travail de montage et de son, qui sont les instruments préférés de Triet dans sa démarche de faiseuse de film. Ensuite parce que c’est une histoire minimale sur un couple et l’impossiblité de communiquer, comme chez Antonioni, mais réduit à son essence française bourgeoise et à un tableau de moeurs très simple. C’est l’histoire de Michel Piccoli qui veut quitter sa maîtresse Romy Schneider et qui meurt avant d’y arriver C’est un où la vie prend les devants sur l’art. Il y a alors peut-être aujourd’hui la possibilité d’un cinéma organique en ce qu’il puise dans la vie, la vie vraie. 

    Triet, comme beaucoup d’autres cinéastes français, ne sait pas faire autre chose que du Triet. Et on ne lui en veut pas, on l’aime pour ça. Les scènes de psy ou de voyante dans Victoria, qui font penser au même personnage de psy voyante dans Rois et Reine de Desplechin ; les scènes de famille, toutes ces scènes de relations humaines sont des obsession de l’étude du rapport de force français. On ne sait pas parler d’autre chose. C’est pour ça qu’on dit qu’on fait des films d’auteurs, peut-être, car on veut dire des films d’histoires personnelles, des petites biographies, et pas des fresques historiques de la Grande Histoire. L’organicité, c’est simplement un mot prétentieux pour parler de la vie pure, des affres et des aléas. Je crois que dans le cinéma français demeure cette tendance à vouloir parler de la petite histoire et notamment celle du nucléon familial, encore et toujours… la petite histoire en fera sûrement des grandes, la postérité le dira.

    Mélusine O’Connor

  • Entretien avec Antônio Xerxenesky – écrire après Bolaño

    Mélusine O’Connor : Vous commencez votre nouvelle « La brève histoire de Charles Mankuviac » avec cette phrase : Charles Mankuviac. Brésilien, malgré son nom. Un écrivain contemporain de grand retentissement mondial, malgré le fait qu’il soit brésilien. Quel est le plus grand complexe d’un écrivain brésilien ?

    Antônio Xerxenesky : Je traduis, j’édite… Maintenant ça va, mais j’ai presque 40 ans, et j’ai passé 38 ans à gagner très peu d’argent, c’est un complexe économique avant tout. Le chemin d’un écrivain brésilien ou latinoaméricain est vraiment difficile. Et j’ai fait d’autres choses comme de la co-traduction, j’ai été aussi ghost-writer de célébrités, j’ai écrit des fictions pour d’autres personnes, sans signer de mon nom. On fait de tout au Brésil. Je pense que le vrai défi du Brésil et de l’Amérique Latine, c’est qu’il n’y a pas de bourses d’écriture, c’est l’anti-Scandinavie. Pour avoir un espace à soi pour écrire, qui soit décent, il faut faire mille autres choses en même temps.

    Bruno Anselmi Mantagrano : Mais tu es bien traduit, quand même. En français,en arabe, en espagnol, et tu vas être publié l’année prochaine en anglais et en russe. Donc tu rencontres quand même un succès international, c’est rare.

    X. : Tu parles de moi comme si j’étais Paulo Coelho, ce n’est pas ça ! J’aime ma maison d’édition en France, mais c’est une maison composée de deux personnes, c’est tout petit et il n’y a pas d’argent. On pense que je gagne des milliers d’euros, pas du tout ! Je pense que si on écoutait votre présentation, on croirait que je suis une célébrité internationale. Pas du tout, ce sont des petites maisons, et chaque lecteur est un cadeau pour moi. Mais il faut se battre pour chacun d’entre eux.

    B. : Tu as remporté des prix !

    X.  : Mais ça me fait bizarre, c’est très soudain pour moi. J’ai gagné un prix très prestigieux et gagné beaucoup d’argent, et je vais travailler pour une plus grande maison d’édition, mais c’est très récent. J’avais tellement de dettes, que quand j’ai gagné le prix, la première chose que j’ai faite, c’est de rembourser ces dettes. Tout à changé très rapidement et je n’y étais pas habitué.

     [rires]

    B. : J’aimerais profiter de la question de Mélusine pour parler de la brésilianité de tes œuvres.

    X. : Ou de la non-brésilienité.

    B. : Oui. Tes livres sont assez globalisés, il y a de nombreuses références dont on parlera plus tard. Tu as choisi divers lieux comme contexte pour tes œuvres. Avaler du sable se passe au Mexique. F, c’est à mi-chemin entre la France, le Brésil et les Etats-Unis, Tristesse infinie se passe en Suisse, avec un protagoniste français. Il n’y a que Malgré tout la nuit tombe qui se passe complètement au Brésil, dans la ville de São Paulo, où tu vis depuis des années. Comment expliques-tu cette multiplicité d’espaces et de cultures, et d’un autre côté, qu’est-ce que tu considères comme intrinsèquement brésilien dans ton écriture? 

    X. : J’aime cette question, [rires] si tant est que je la comprenne. Le Brésil maintenant, c’est comme la France, c’est un pays ou les écrivains sont obsédés par les autofictions. Mais moi je suis un homme blanc, de classe moyenne… ça ne m’intéresse pas de lire un livre qui parle de mon expérience. Ma vie n’est pas celle de Roberto Bolaño, qui a été emprisonné, qui a travaillé comme vendeur à la sauvette, une vie pleine d’aventures. Ma vie est banale, donc pour écrire, je dois utiliser l’imagination, même si elle n’est pas très côté en bourse. C’est pour cette raison que j’imagine, par exemple, F, qui se passe à Los Angeles. Je ne suis jamais allé à Los Angeles, mais j’ai vu beaucoup de films qui se passent à Los Angeles, je peux décrire la lumière orange de Los Angeles parce que j’ai vu des films qui la désignaient. Et j’aime aussi sortir de moi-même, quand j’écris, et c‘est pour cette raison peut-être que j’ai créé deux protagonistes femmes. Ce sont des exercices de sortie de moi, pour penser d’un autre point de vue. Mais oui, il y a quelque chose d’intrinsèquement brésilien, qui est que la médiation par les films et les livres. Mon Los Angeles n’est pas le vrai Los Angeles. C’est un Los Angeles mythique, artificiel. Mais j’aime beaucoup l’artifice. Je n’aime pas le réalisme. Et la même chose dans Avaler du sable, je n’ai jamais été au Mexique. Après avoir écrit le livre, j’y suis allé. J’aime le filtre de l’artifice parce qu’il y a une médiation critique, on n’est pas en adoration, ce n’est pas neutre et ce n’est pas seulement un hommage. C’est un regard critique sur l’artifice. Et j’aime les jeux.

    B. : Quand on était en train de lire ce roman avec les étudiants de l’ENS pour le cours de culture lusophone, on a fait une sorte de jeu : on n’avait lu que trois chapitres, et j’ai demandé aux étudiants, sans avoir rien dit sur le livre, vers quel genre littéraire il se dirigeait. Je n’avais pas dit que c’était du surnaturel. Et les étudiants ont pensé que c’était de la science-fiction.[rires]. Parce que ça se passe à São Paulo, c’est une ville de 22 millions d’habitants, et donc, par exemple, Lyon pour nous, c’est une petite ville. São Paulo, c’est un monde à part. Et la sécurité – et l’insécurité – jouent un rôle très important dans notre quotidien. Dès le premier chapitre,  la protagoniste décrit sa routine. C’est une routine très minutieux : elle va dans une entreprise; elle doit passer par un code digital pour s’identifier dans l’entreprise…Il y a des caméras partout. C’est très encadré, c’est un système très informatisé. Et les étudiants ont pensé: c’est de la science-fiction. 

    X. : Pourtant, c’est le moment le plus réaliste que j’aie jamais écrit !  [rires] 

    M: Je vais rebondir sur la référence que vous avez faite à Bolaño, l’auteur sur lequel vous avez fait votre thèse. Et ça m’a fait penser à La plus secrète mémoire des hommes de Mohammed Mbougar Sarr  et d’autre part à Mariana  Enriquez. Vous écrivez dans dans votre livre :” c’était la mode de détester Bolaño et j’ai fait une défense passionnée de étoile distante avec lequel ils tombèrent d’accord” ? Est-ce que c’est possible d’écrire après Bolaño ? Est-il possible de tuer Bolaño ?

    X. : Non, après ma thèse j’étais saturé de lui mais il y a deux ans j’ai lu à nouveau 2666 et c’est parfait ! Même pendant la thèse, je ne m’étais pas aperçu de certains détails. C’est infini de signes. Nous n’avons jamais fini de revenir à Bolaño, nous avons beaucoup à apprendre de lui. Beaucoup de questions qu’il a posées n’ont pas encore de réponses. Une des questions, c’est la relation entre éthique et esthétique et pourquoi des grands artistes sont souvent des personnes horribles, comme Céline en France. Bolaño est obsédé par ces figures. L’histoire de la littérature est une histoire de monstres…

    M. : Et par rapport à l’écriture ? 

    X. : Je pense que les écrivains qui ont essayé de faire comme lui ont fait de mauvais travaux comme le pire roman de Alejandro Zambra (Poetas chilenos). Ils y arrivent quand ils n’y pensent pas, comme Patricio Pron… J’aime beaucoup Nicole Krauss, mais pire roman (By Night in Chile) s’est inspiré de lui.

    B. : J’aimerais parler à présent de tes inspirations et références, qui, sont assez variées, que ce soit du point de vue linguistique, mais aussi géographique. Toute ton œuvre se construite en dialogue avec des œuvres d’autres écrivains, cinéastes, philosophes, musiciens. Que ce soit par citation directe, ou par suggestion, il y a toujours tout un panel de références qui augmentent le plaisir de lecture et les possibilités d’interprétation.  Tu pourrais commenter un peu ces dialogues et comment tu perçois les références ? Elles sont très spontanées, des clins d’oeils au lecteur au moment de l’écriture, ou tu pars de ce dialogue comme dans F, pour construire quelque chose de nouveau ? Enfin, dans quelle mesure ton travail comme éditeur, chercheur et traducteur affecte ou non ta manière de travailler avec ces références ?

    X. : A chaque fois que je commence à écrire un livre, je me dis que je ne mettrai pas de références et que ce sera un livre pur (rires). Je ne veux pas ressembler à David Foster Wallace. Mais si tu regardes le passé de la littérature, Les Frères Karamazov, c’est plein de notes de bas de page pour tout expliquer au lecteur contemporain. Mon roman doit fonctionner sans que le lecteur ait besoin de ces références pour comprendre, mais s’il veut les chercher, tant mieux. Il y a aussi les références indirectes : F et Malgré tout la nuit tombe sont influencés par Traumnovelle, de Schnitzler, adapté en Eyes Wide Shut. C’est un film qui m’a touché profondément, et c’est une référence fantasmagorique. Et Là-bas, c’est le roman de ma vie. Je suis passionné par Huysmans, et en tant qu’éditeur de classiques, j’ai commissionné la traduction de ses trois romans.. Avaler du sable est aussi influencé par les jeux vidéos de mon enfance, comme Alone in the dark. Mais j’ai le virus de la cinéphilie qui ne m’a pas quitté : Malgré tout la nuit tombe est un livre hanté par Suspiria de Dario Argento, à la fin l’éditrice a même inclus la nouvelle dont le film est adapté. 

    B. : Justement, pour sortir un peu des références du monde hispanique, j’aimerais parler un peu plus de Malgré tout la nuit tombe, que tu sembles construire comme une réponse à Là-Bas transposé à notre époque. Huysmans est un auteur décadent de la fin du XIXe siècle ton livre y fait écho sans jamais le mentionner. 

    X. :  C’était absolument mon intention.

    B. : Comment tu as construit ce miroir brésilien du XXIe siècle du Paris de Huysmans du XIXe siècle ?

    X. : C’est la même décadence. Huysmans se convertit et devient oblat à la cathédrale de Chartres, et il demande à purifier mon âme. Cette phrase m’a marqué. Là-bas c’est le reflet de ce chemin, même si mon livre n’est pas un livre de conversion. Le personnage passe par un voyage de l’athéisme absolu jusqu’au mystère, au doute. Je ne m’intéresse pas à ce sujet mais c’est étrange, tous mes livres semblent très loins de ma vie mais il y a toujours une inspiration intime. Un de mes grands amis a été tué dans un accident de voiture en traversant la rue. J’ai été élevé sans religion. (comme le frère de la protagoniste). Mes parents avaient un lien avec la religion mais ne l’ont pas transmis. Dans ces cas-là, c’est difficile de faire la paix avec le deuil. Mais la protagoniste est consciente qu’elle ne cherche la spiritualité que comme une consolation. Elle cherche l’occultisme, qui est une des formes de spiritualité. Elle est ouverte au mystère. Et je pense que le voyage du livre est géographique mais aussi intérieur. Le livre est divisé entre le jour et la nuit ; le jour est écrit à la troisième personne et la nuit à la première personne. 

    B. : Comment tu expliques la dualité entre religiosité et scientificisme ? Que ce soit à Paris au XIXe ou à São Paulo au XXIe, le débat entre science et religion fait partie du quotidien. C’est le dilemme de Alina, protagoniste de Malgré tout la nuit tombe, mais aussi le thème central de ses nouvelles “En séquestrant Cervantes” ou “Constellations”.

    X. : Le Brésil est vraiment très religieux, ais tous les écrivains sont magiquement athéistes. Ce serait tabou de ne pas parler de religion au Brésil. j’aime ce sujet, qui n’est pas du tout résolu. Les discussions autour du désenchantement du monde, des Lumières, toutes ces questions sont réprimées dans la société brésilienne. Dans mes recherches, j’ai beaucoup étudié Benjamin, sa thèse sur le concept d’histoire. En simplifiant énormément, il dit que le marxisme ne sera pas possible sans une théologie et retourne à la mystique juive pour chercher une forme de socialisme religieux. 

    B. :  Tu veux toucher une blessure d’une manière vraiment provocatrice. 

    M. : Vous citez beaucoup de films dans vos textes (un d’eux commence même par une citation de l’Heure du loup, film de genre de Bergman). Avaler du sable présente quelque pages sous la forme d’un scénario et l’histoire de F tourne autour de l’hypothétique assassinat d’un cinéaste célèbre. Vous diriez que les films sont une source essentielle de nos jours pour un écrivain, et que la littérature est obligée de s’aventurer dans les chemins inexplorés du cinéma ? Que pensez-vous des films d’horreur ? 

    X. : Je commence par la fin. J’aime les films d’horreur car je pense que les films d’auteur colombien, argentins, imitent tous les cinéma français. Mais dans les films d’horreur, vous êtes au plus près de la culture de ce pays. Le film d’horreur explore la possibilité de montrer l’angoisse d’une époque. Même pour comprendre le capitalisme, il faut voir des films d’horreur. C’est l’idée d’un mal que l’on arrive pas à reconnaître mais dont on ne ressent que les symptômes. L’histoire de Dracula, c’est la question de la propriété, par exemple.  Je pense que les films d’horreur trouvent une vérité qui échappe aux films d’auteur. Par exemple, mon film préféré c’est Suspiria et c’est sur le désenchantement du monde. La première scène est l’arrivée à l’aéroport : la porte s’ouvre mécaniquement et les lumières changent comme si la protagoniste franchissait un seuil. Toutes les sorcières appartiennent à ce monde désenchanté. Beaucoup d’angoisses viennent de là : le body horror de Cronenberg, comme dans Crimes of the future, qui’est un film sur le capitalisme qui détruit l’écologie, c’est plus marquant qu’un film sur l’environnement.

    M. : Et pourquoi reproduire une forme scénario dans les films? 

    X. : Dans mon premier roman, j’avais 23 ans, je voulais expérimenter. 

    M. : Par contre vous avez continué à accompagner les livres d’une playlist.

    X. : J’aime les playlist. Je travaille beaucoup avec la musique. J’ai découvert un sous genre, la musique électronique avec des références à l’occultisme. Je suis très influencé par les chansons. 

    M. : Vous avez écrit : « la littérature du futur est déjà évidemment reléguée au livres dédiés au passé. “ Qu’est ce que la littérature du futur ? Vous avez un conseil pour les personnes qui veulent écrire mais qui sont aussi dans le monde académique ou doctorants ?

    X. : Avaler du sable est très inspiré par Pynchon.  C’est un livre de zombies, la limite entre fiction et réalité se chevauche. On dit que les zombies sont le passé qui se refuse à être oublié. 

    M. : Pourquoi Thomas Pynchon devrait être un nouvel auteur assassiné, cette espèce de Quichotte du conte de Borges du Pierre Ménard, c’est-à-dire un auteur auquel on vole tout ? Est-ce né, comme vous écrivez, d’une pure obsession ? Car le conte qui m’a le plus marqué des Pages assombries par les fantômes, était en effet “ce maudit accent russe”, sur l’enquête de l’assassine et écrivaine fantôme de Pynchon.

    X. : Comme Bolaño, c’est un des auteurs qui m’a le plus inspiré. Je n’oublierai jamais une critique qu’on m’a faite : on m’a dit que j’étais un Thomas Pynchon raté. Mes premiers livres sont assez influencés par lui, maintenant j’ai trouvé mon style. 

    M. : Et sur les auteurs, vous avez écrit  dans La page hantée par les fantômes : “Borges ou Cortázar? La question sonnait comme “pour quelle équipe de foot êtes-vous, l’Internacional ou le Gremio, ou dans ce cas-là, Boca ou River, rivales mortelles. De toute façon, la réponse serait automatique : Cortázar, bien sûr, Borges, hahaha, Borges m’ennuie à mourir.” Alors, Borges ou Cortázar ?

    X. : J’aime beaucoup Borges, c’est un monstre. Bolaño était obsédé par lui, mais Borges aimait beaucoup Pinochet. La veuve de Pinochet a dit que Borges n’a pas gagné le Nobel à cause de son amitié avec Pinochet. Pour un brésilien, il y a seulement ces deux auteurs en Argentine. Cortázar c’est une passion de jeunesse, mais après 30 ans c’est Borges. Beatriz Sarlo dit que tout le monde lit Cortázar à l’université. 

    M. : Votre premier livre, aujourd’hui indisponible à la vente, est un recueil de nouvelles, comme votre troisième livre, publiés respectivement en 2006 et 2012. Depuis, vous avez publié plusieurs romans. En ce qui concerne la forme, vous diriez que vous avez une préférence entre les nouvelles et les romans ?

    X. : Un conte c’est une idée originale. Pour un recueil de dix nouvelles,  il faut avoir dix idées originales. Personne ne s’intéresse aux contes au Brésil.

    Entretien réalisé par Mélusine O’Connor et Bruno Anselmi Mantagrano. Traduction par Zélie Fuyet.

  • Bolaño et la question de la poésie

    En 1999, dans le cadre de la Foire du livre de Santiago du Chili, le linguiste et journaliste Cristian Warnken a demandé à Roberto Bolaño : « Qu’est-ce que la poésie ? Bolaño a répondu : « Je ne sais pas ce qu’est la poésie… Je sais qui sont ceux qui ont touché du doigt le phénomène poétique. Pour moi, Rimbaud et Lautréamont restent les poètes par excellence. Le chemin de Rimbaud et de Lautréamont est le chemin de la poésie et, en ce sens, la poésie  pour moi, est un acte… plus qu’un acte, c’est un geste d’adolescent, d’adolescent fragile, sans défense, qui mise le peu qu’il a sur quelque chose dont il ne sait pas très bien ce que c’est, et qu’il perd en général ». (Claudio Sanhueza, 2016 ; 6:45 – 7:50). Bien que la réponse de Bolaño ne réponde pas à la question initiale, elle nous donne un indice pour y répondre. Bolaño ne nous parle pas de la poésie en tant que telle, mais du poète, de cet être qui fait de la poésie. Cependant, cette fabrication s’accompagne d’une perte ; ce qui est fait, dans un certain sens, ne se fait pas. La réponse de la poésie, dans sa déviation, nous met face à une contradiction apparente. Il est évident que le poète fait de la poésie, réussit à composer un poème, une composition de signes qui, en tant que tels, nous parlent de ce qu’ils signifient. Et pourtant, son compositeur, bien qu’il compose, échoue. Cela nous amène à nous interroger sur la manière particulière de l’acte de création/fabrication du poète et, en comprenant cette manière de faire, nous espérons entrevoir l’essence de la poésie.

    Je me pencherai sur la figure du poète et son œuvre à travers ce que Bolaño présente dans Los detectives salvajes, un roman dont l’un des thèmes centraux est la poésie, et qui a été publié peu de temps avant l’entretien que je mentionne ci-dessus. Le roman raconte l’histoire de Juan García Madero, un jeune étudiant en droit de l’université nationale autonome de Mexico qui abandonne ses études pour devenir un jeune poète à Mexico ; il parle d’Arturo Belano et d’Ulises Lima, les leaders d’un mouvement de poésie d’avant-garde qui se nomme « realvisceralism » ; il parle de la recherche que ces trois jeunes hommes entreprennent pour découvrir où se trouve Césarea Tinajero, la poétesse qu’ils considèrent comme l’inspiratrice de leur propre mouvement ; Ce roman raconte la vie d’Arturo Belano et d’Ulises Lima après la recherche de Césarea Tinajero, après le Mexique, après leurs rêves d’avant-garde ; et il évoque ceux qui suivent les pas des deux jeunes avant-gardistes, à travers ceux qui les ont connus, et qui nous laisse donc, nous lecteurs, suivre la trace de la poésie. Je mènerai l’enquête proposée à travers l’analyse de deux moments du roman. Le premier se réfère aux aventures d’Ulises Lima, le second à celles d’Arturo Belano.

    Deux exemples de poésie 

    Parmi les deux moments du roman sur lesquels je voudrais centrer cette enquête, le premier est raconté par Norman Bolzman, étudiant en philosophie à Tel Aviv. Bolzman raconte la visite d’Ulysse Lima à Claudia, la petite amie de Bolzman, et par extension à lui et Daniel, qui vivent également dans l’appartement. On ne sait pas ce qu’Ulysse espère gagner à Tel Aviv mais, à travers la narration de Bolzman, le lecteur comprend vite qu’Ulysse est amoureux de Claudia : « Le deuxième jour de son séjour chez nous, un matin, alors que Claudia se brossait les dents, Ulysse lui dit qu’il l’aimait » (p. 368). Claudia répond qu’elle le savait déjà et qu’Ulysse aurait pu lui écrire une lettre (p. 368). Le séjour d’Ulysse à Tel Aviv est caractérisé par le contraste entre le fantasme qu’Ulysse cherche à vivre, dans lequel il est proche de Claudia, et la distance qui existe entre ce fantasme et sa réalité possible. Bolzman présente ce contraste en racontant comment Claudia voulait que Lima trouve un emploi lors de son séjour avec eux afin qu’il puisse contribuer à l’économie du ménage et son échec à en trouver un. Un soir, Bolzman raconte comment Lima a souri après que Claudia lui a redemandé s’il avait trouvé un emploi, « comme si Claudia était sa femme, une femme exigeante, une femme qui tient à ce que son mari travaille, et il aimait cela » (p. 372). Malgré ces fantasmes, Bolzman raconte qu’Ulysse pleure la nuit (p. 369). Bolzman relate également l’indifférence que Claudia manifeste à l’égard de ces attitudes d’Ulysse, même si elle l’estime quelque peu, car l’une des fois où Ulysse est parti, elle « a versé quelques larmes et s’est ensuite enfermée dans la salle de bains pendant un long moment » (p. 374).

    Le deuxième moment que je voudrais aborder concerne le duel auquel Arturo Belano défie le critique littéraire Iñaki Echevarne parce qu’il s’attend à une mauvaise critique de sa prochaine publication. Cette séquence d’événements est racontée par trois voix : Susana Puig, qui a été l’amante de Belano et à qui il demande d’être au bon endroit pour assister au duel de loin sans lui dire au préalable qu’il lui demande d’assister au duel, Guillem Piña, que Belano invite à être son parrain, et Jaume Planells, qui est à son tour invité à être le parrain d’Echevarne. C’est Susana Puig qui, à travers l’enchaînement des récits du roman, suggère pour la première fois le duel au lecteur. Elle raconte comment elle aperçoit de loin Arturo et un autre homme qu’elle ne reconnaît pas sur la plage : « Ils ont alors levé ce qu’ils tenaient dans leurs mains et l’ont fait s’entrechoquer. À première vue, il me semblait que c’étaient des bâtons et je riais, car je comprenais que ce qu’Arthur voulait me faire voir n’était que cela, une clownerie, une clownerie avec un air étrange… Mais alors un doute m’a traversé l’esprit… Et si c’étaient des épées ? » (p. 604). Le duel est suivi de près par Planells, qui en raconte les péripéties et déclare à un moment donné que « cette scène était l’aboutissement logique de nos vies absurdes » (p. 620). Le duel est décrit par Planells plus comme un jeu que comme une tentative sérieuse de tuer l’autre. Au début, Iñaki « reculait, il reculait toujours, je ne sais pas si c’était par peur ou parce qu’il l’étudiait », tandis que « [l]es deux hommes sont en train de se battre ». A un moment donné, Belano « lui a donné une poussée… C’est alors qu'[Iñaki] a semblé se réveiller du rêve absurde dans lequel il se trouvait et entrer brusquement dans un autre rêve où le danger était certain. A partir de ce moment, ses pas devinrent beaucoup plus agiles » (p. 620). Cependant, malgré ce début, le duel continue et Planells remarque qu’il se rend compte qu’« ils pourraient rester ainsi pendant des heures, jusqu’à ce que les épées soient lourdes dans leurs mains… » (p. 620). Finalement, Belano et Echevarne « plus que de croiser le fer, ne faisait que bouger et s’étudier » (p. 621), jusqu’à ce que, dans un moment d’inattention de la part d’Iñaki, Belano tende son épée jusqu’à la pointe de son cœur puis la retire ; Iñaki, effrayé, « déboucha un plat dans son épaule » (p. 621). Après cela, Belano et Iñaki continuent « dale que te pego, dale que te pego, comme deux enfants idiots » (p. 622).

    La fabrication poétique 

    Ces deux épisodes présentent une similitude que j’aimerais souligner dans le cadre de l’exploration de la figure du poète. Ulises Lima se rend à Tel Aviv pour déclarer son amour à Claudia, ou peut-être simplement pour être proche d’elle, malgré sa relation avec Bolzman. Il se contente de petits moments où il peut feindre une proximité plus grande que celle qu’il peut réellement atteindre et, peut-être plus important encore, à aucun moment il ne se laisse tromper sur le fait d’être trompé. Le signe en est qu’il pleure la nuit. Ulises Lima, lorsqu’il se rend en Israël, vit un fantasme conscient du fait qu’il fantasme et, malgré cela, il fantasme. Arturo Belano fait quelque chose qui va au-delà du simple fantasme ; il participe réellement à un duel au point de recevoir une blessure. Cependant, le duel est caractérisé comme un acte ludique plutôt que comme un moyen de réparer un dommage ou de défendre l’honneur. Le duel finit par être le but pour lequel Arturo Belano et Iñaki Echevarne participent au duel ; son but pourrait même être supposé être le dépassement de l’absence de but par l’acte de l’engendrer : la création d’un but à partir de l’absence de but. Ulises Lima et Arturo Belano agissent tous deux de manière à ce qu’il n’y ait pas de but au-delà de l’acte. Mais cette manière d’être des deux poètes est également montrée comme celle qui ne trouve pas d’existence au-delà des poètes eux-mêmes et qui, aux yeux des narrateurs, est étrangère à toute existence indépendante et durable, à cette chose concrète dans laquelle vivent leurs narrateurs.

    Ces deux moments de Los detectives salvajes m’intéressent parce qu’ils me semblent éclairer ce que Bolaño nous dit du poète dans l’entretien avec Warnken. Bolaño caractérise le poète comme le jeune homme qui, sans avoir de grandes ambitions pour se défendre ou se battre, mise tout sur quelque chose qu’il ne connaît pas, et perd généralement son pari. Ulises Lima et Arturo Belano, comme j’ai essayé de le suggérer, accomplissent tous deux leur acte sans but au-delà d’eux-mêmes. En tant que tels, ces actes ne parviennent pas à engendrer quoi que ce soit dans le monde, et les deux poètes vivent donc dans leurs tentatives de manifester quelque chose. Plus qu’Arturo Belano, Ulises Lima montre les conséquences de cette façon de vivre. Il y a une douleur dans la vie qui se sait fantaisie, dans cette satisfaction qui résulte d’instants qui ne peuvent que dissimuler leur manque d’actualité dans l’autre.

    Mais Ulises Lima souligne également que ce pour quoi on vit n’est pas nécessairement ce pour quoi on ne devrait pas vivre. Dans son cas, Claudia est cette finalité de ses actions qui reste une finalité même si ses actions ne se manifestent pas comme une actualisation en elle. Ulysse devient celui par qui Claudia peut être ce pour quoi on agit, même si Claudia y reste indifférente. Mais, ce faisant, Ulysse devient celui par qui s’actualise ce que l’autre a comme possibilité de lui-même. L’acte poétique d’Ulysse permet une possibilité ; dans le cas particulier de Claudia, en permettant une possibilité en elle, le fait même d’être une finalité. Ainsi, Ulysse, par sa façon de vivre, tout en restant effondré en lui-même, manifeste une potentialité dans ce qui est autre pour lui mais qu’il ne parvient pas à actualiser. Dans le cas de Belano, on pourrait dire que cette potentialité est celle qui parvient à s’actualiser, le deuil. Cependant, ce que le deuil actualise, c’est le fait même d’être possible ; le deuil est montré comme ce qui est d’abord une potentialité d’être et qui demande à être actualisé. Dans les deux cas, cette potentialité, ne trouvant pas son actualisation dans quelque chose d’étranger à elle-même, dans ce qui transcende le poète, se montre impérissable, elle perd son existence. Cependant, il ne faut pas penser que cela est dû à un manque d’être, mais à une forme donnée de formes d’être en tant qu’actualité, c’est-à-dire à une actualité qui a caché sa potentialité.

    Le poète est donc celui qui, dans son pari, postule une potentialité sur l’actualité et qui, comme le souligne Bolaño, ne voit généralement pas cette potentialité s’actualiser. Nous nous demandons alors quelle vérification cela peut avoir dans la poésie en général. Nous pouvons postuler que le poème est celui qui propose une manière d’être de ce qui est dans le monde, ou qui propose une observation des phénomènes du monde qui nous permet d’en faire l’expérience d’une manière différente. Cependant, cette manière d’être de ce qui est dans le monde, dans la vie quotidienne, est vécue d’une manière où ses potentialités d’être sont cachées, notamment par la manière dont nous nous référons à ces entités dans l’usage économique du langage. Cependant, le poème, tout en montrant ce qui est possible en vertu de l’entité elle-même, montre également ce qui n’est pas nécessaire à l’entité ou au phénomène. Cette non-nécessité, qui est la possibilité montrée dans le poème, est opposée à ce qui résulte du quotidien, à ce qui parvient à s’actualiser. En tant que tel, le poème est montré comme ce qui n’est pas réalisé du point de vue de ce qui est réel, de ce qui a atteint une existence réactualisée au fil du temps.

    La décision poétique

    Malgré ce résultat qui propose l’activité du poète comme non réalisée dans l’actualité, il me semble qu’il nous parle aussi de ce que la poésie ne cesse d’accomplir. Plus précisément, il nous montre ce qu’il y a de primordial dans notre manière d’être au monde. Ce qui s’actualise ne finit pas par être la seule possibilité. Mais que faire alors de la non-nécessité de la poésie, et comment comprendre ce qui parvient à s’actualiser ? Je ne prétends pas donner une réponse exhaustive à ce problème, mais il me semble qu’à l’intérieur des principales leçons des Détectives Sauvages s’ouvre une voie de compréhension. Je soumets à la réflexion du lecteur l’interprétation suivante du roman de Bolaño comme l’une des conclusions possibles sur la poésie. Je pense à la séquence de la Foire du livre de Madrid où plusieurs critiques commencent une phrase : « Tout ce qui commence comme une comédie finit immanquablement comme… ». Chacun offre une possibilité différente : tragédie, tragi-comédie, comédie, exercice cryptographique, film d’horreur, marche triomphale, mystère, réponse dans le vide, (pp. 623-639). Toutes ces possibilités offertes par ces voix dans le roman peuvent être comprises comme celles qui servent de conclusions à la rencontre que les trois poètes, Arturo Belano, Ulises Lima et Juan García Madero ont avec Cesárea Tinajero. On ne sait pas trop quoi penser de cette fin, tout comme, au début, on ne sait pas trop quoi penser des derniers dessins de García Madero. Mais c’est précisément à cette série d’interprétations possibles que le roman nous invite, et chacune de ces décisions est indissociable de la décision que le poète prend sur le monde. L’acte poétique est l’affirmation même du monde face à une série de ses possibilités, et, comme le suggère le roman, ces possibilités ne sont pas prioritaires les unes par rapport aux autres. Ce qui se réalise est aussi une interprétation, une façon de comprendre, que le poète remet en question en montrant qu’il y a plus, qu’il y a d’autres façons d’approcher ce qui nous entoure.

    José Roberto Gonzalez

  • Le cauchemar de Roberto Bolaño

    Il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds.

    —Walter Benjamin

    I

    Dans le huitième chapitre d’Estrella distante, Arturo Belano fait un rêve. Il aurait raconté ce rêve à Roberto Bolaño ; ce rêve est une confession. Belano s’imagine en train de traverser la mer, de faire la fête sur le pont d’un navire et d’écrire un poème. Peut-être s’agissait-il d’un souvenir.

    L’exil d’Arturo Belano l’a éloigné du Mexique des années 1970, où il était arrivé porté par un vent mauvais, et dont l’élégie constitue une grande partie de l’œuvre de Bolaño. C’est, en partie, un exil littéraire : une imitation de Rimbaud et un pèlerinage à travers l’Europe — le seul Orient des Américains, comme un écrivain argentin avait un jour décrit ce continent. C’est le même bannissement — même s’il fut un échec — que tant d’autres intellectuels latino-américains se sont imposés, et qu’Alfonso Reyes, un essayiste que Borges avait proposé pour le Nobel (même s’il le traitait parfois d’imbécile), avait candidement décrit comme un vice.

    Arturo Belano est le premier double de Bolaño. Sa fascination pour la gémellité est caractéristique des romans noirs américains, auxquels il revient sans cesse dans ses livres. On retrouve cette fascination dans le film noir, notamment dans les films d’Orson Welles. The Lady from Shanghai, par exemple, se termine par une scène où le protagoniste se perd dans le palais des glaces d’une fête foraine. Là, la véritable apparence des personnages se confond avec leur reflet, la caméra elle-même s’égare, et il devient impossible de distinguer la copie de l’original. De cette confusion, de ce jeu de mirages, émerge une vérité dont tout film noir dépend : l’identité de l’autre est inconnue, instable, et difficilement saisissable. Par conséquent, même si ces films ne l’avouent parfois que timidement, on peut en conclure la même chose de notre propre identité. La littérature de Bolaño naît de cette même tension : de la confusion entre deux individus, de l’impossibilité de rendre compte de nous-mêmes. Le miroir s’impose donc comme point de départ, et comme condition même de son écriture. Et si cette confusion n’est pas résolue dans ses romans, elle devient une autre forme de confidence.

    Si Roberto Bolaño finit par s’identifier à Arturo Belano, ce dernier, à son tour, s’identifie à Carlos Wieder : l’intrigue d’Estrella distante (Étoile distante, 1996) repose entièrement sur l’intuition que leurs destins sont parallèles. Cette identification ne peut se faire qu’obscurément : même si leur origine est commune (ils se sont tous deux rencontrés dans l’un de ces ateliers d’écriture créative qui pullulent dans les universités latino-américaines), Wieder reste l’un des bourreaux de la dictature chilienne, responsable de la disparition et de l’assassinat de plusieurs poètes, et auteur d’une œuvre dont l’apogée est le meurtre. Leurs parcours sont réunis par l’exil, et par le pressentiment qu’ils ont tous deux contribué au naufrage de leur pays. Dans le cauchemar d’Arturo Belano, c’est Wieder qui est à l’origine de l’accident.

    Sorte de roman policier, histoire de persécutés et de persécuteurs, la traque de Wieder devrait représenter l’expiation du crime. Mais, tout comme dans les films noirs —où le passé représente une menace constante, inévitable (pensons à Out of the Past, dont le titre exprime déjà tout l’ethos du genre)—, on ne trouve jamais ce type de résolution dans les récits de Bolaño. Dans le cas d’Estrella distante, après toute la poursuite menée par Belano, la capture est reléguée hors-champ, là où le lecteur ne peut en tirer aucune satisfaction. Cette méthode est fréquente chez Bolaño : la cible supposée de l’écriture se trouve constamment écartée, ou révélée négligeable. Le résultat est une œuvre qui semble se fragmenter en petits morceaux, sans rien qui puisse lui servir de centre de gravité, une œuvre qui semble graviter autour du vide. Plus précisément, cela enveloppe ses romans et nouvelles d’une mélancolie diffuse, et empêche l’émergence de tout sentiment de justice, comme s’il restait quelque souvenir qui hante comme une cicatrice. 

    On pourrait placer Bolaño dans la continuité d’une tradition de la littérature latino-américaine —particulièrement forte en Argentine, dont elle est même l’origine de sa littérature— dont l’objectif est à la fois de représenter et de dénoncer la barbarie du continent. Mais si cette tradition se présentait comme un chemin vers la justice, elle ne pouvait s’empêcher de poser sur les cruautés qu’elle cherchait à accuser un regard captivé, fasciné —attitude plus ou moins dissimulée selon les écrivains, mais toujours liée à l’effroi. Dans le cas d’Osvaldo Lamborghini, l’un des écrivains les plus étranges de cette tradition, dont les nouvelles mêlent Sade et Lautréamont au péronisme le plus ésotérique, cette relation maladive entre l’auteur et son objet est décrite comme une persécution où l’exécuteur et l’exécuté se confondent. Si, dans la littérature de Bolaño, on rencontre fréquemment le cauchemar de Belano (on retrouve par example sa métamorphose dans Nocturno de Chile sous la forme d’une chambre de torture située au sous-sol de la maison où la bohème chilienne, ou plutôt les débris qui en restaient après la dictature, faisait la fête), c’est parce qu’il pressent que, dans la littérature dite engagée —le terme, qui évoque certaines tendances françaises du dernier siècle, n’est pas toujours exact—, il existe des liens plus complexes, auxquels les sentiers faciles de la mémoire ne peuvent pas toujours répondre.

    Le drame central de la fiction de Bolaño réside justement dans ce mouvement entre opposition et union qui sous-tend le songe d’Arturo Belano. Il ne s’agit pas de critiquer le manque d’engagement des intellectuels, ni d’encourager une littérature politique. Il ne s’agit même pas de se demander si la catastrophe peut être dite, racontée —ce sur quoi les critiques et les suiveurs de Bolaño ont mis l’accent. Le drame de Bolaño est plus complexe : “C’est ainsi qu’on fait la grande littérature au Chili — c’est ainsi qu’on fait la grande littérature en Occident.” La consanguinité entre Bolaño, Belano et Wieder naît du fait qu’ils sont tous des artisans de l’horreur, des témoins de ce cauchemar qu’on appelle l’Histoire —pour reprendre la formule de Joyce—, dont l’atrocité est reconnue et exprimée à sa manière par chacun. Mais si, pour Wieder, ce cauchemar constitue l’apogée de son art, il est, pour Bolaño, son échec ; toute sa littérature est la constatation que l’horreur continue, et chaque page la confession que ses débris s’accumulent. Et l’écrivain ne peut que regarder. 

    II

    Malgré son amour pour Mexico —où il faut l’imaginer brave et échevelé, et écrivant des mauvais poèmes—, qui a été pour lui synonyme de jeunesse, et qu’il n’oubliera pas pendant son exil barcelonais, sa représentation de la ville ne peut que raviver le souvenir du massacre de 1968, seulement quelques semaines après son arrivée. Le Chili aurait bien pu être sa patrie, la frontière de l’Amérique latine et la possibilité de l’espoir ; mais une fois arrivé pour soutenir la présidence d’Allende, la dictature a commencé, et il a été emprisonné.

    La génération de Bolaño est la dernière à s’être nourrie des grandes illusions de l’Amérique latine du XXᵉ siècle, et la première à les avoir vues échouer. L’éducation sentimentale de Bolaño s’est développée au moment où les idéaux du continent commençaient à s’effondrer : ce sont les années où Cuba tourne le dos à l’espoir révolutionnaire pour s’ériger en une autre tyrannie tropicale ; c’est le moment où les massacres se multiplient sur le continent, et où plus aucun recoin n’est épargné par les dictatures les plus barbares. La position personnelle de beaucoup d’écrivains de l’ancienne génération devenait aussi aberrante : le sommet du grotesque a été, peut-être, Carlos Fuentes, qui appelait à soutenir un gouvernement qui avait massacré ses citoyens à plusieurs reprises, comme seule façon d’arrêter l’arrivée du fascisme. Au-delà des raisonnements purement esthétiques —qui ne sont point moins importants—, et de l’anxiété de l’influence à laquelle personne n’échappe, c’est ainsi qu’on peut comprendre la réaction des écrivains qui ont commencé à écrire dans les années 70 contre leurs prédécesseurs, celle qui s’approchait du ressentiment. Pensons, juste, à la complexe réception de Borges par la génération de Piglia. 

    L’horizon de ce qui avait été le grand moment du roman hispano-américain n’était plus tenable, et la nécessité naturelle de dépasser les vieux modèles littéraires était presque devenue une obligation. Un roman comme Ulysse pouvait concevoir l’histoire comme un cauchemar parce que Joyce était certain qu’à travers le mythe, il pouvait atteindre un point de focalisation depuis lequel la lucidité restait possible, et où l’histoire devenait en quelque sorte saisissable. Les grands romans latino-américains écrits dans les années 1960 poursuivaient le même but ; et si l’on commence à y trouver de la fragmentation narrative — comme c’est le cas dans l’œuvre de Vargas Llosa et de García Márquez —, c’est comme expression formelle d’une réalité multiforme qui, pour la première fois, était exprimée, et jamais comme symptôme de la dispersion irrémédiable de cette même réalité.

    Roberto Bolaño, lui, est resté fidèle aux tendances littéraires et politiques de ce siècle dont il a été l’un des témoins les plus perspicaces du déclin. Ses œuvres, plutôt que de les nier, concentrent ces tendances, de telle sorte qu’elles les mènent à leur terme et en révèlent l’épuisement. C’est pourquoi on retrouve dans son œuvre la même fragmentation narrative qui avait commencé à caractériser une grande partie de la littérature latino-américaine, mais avec un sens complètement opposé : comme les fragments d’une totalité devenue de plus en plus incompréhensible. Ses romans se construisent alors comme des archives ou des encyclopédies, où les parties ont plus de substance que la réalité dont elles cherchent à témoigner, et où cette réalité finit même par perdre le fond qui devrait lui donner sens. Los detectives salvajes (Les Détectives sauvages, 1998) se présente comme l’exposition d’une avant-garde qui n’existe pas, et de quelques poètes dont on ne connaît ni la voix ni la parole ; et si l’on y trouve de longues listes et des catégorisations de poètes issus de la tradition littéraire mexicaine — qui, parfois, apparaissent même comme des personnages —, on a l’impression qu’elles ressemblent à ces longues listes de noms que l’on trouve sur les monuments aux morts de la Grande Guerre, dans les villages français — un critique avait déjà fait remarquer que La literatura nazi en América ressemblait à une compilation de nécrologies. Comme conclusion de cette irréalité que ses romans cherchent à exprimer, Bolaño finit par faire la même équivalence que Joyce avait établie entre songe et Histoire, et il en arrive, à la manière de Schopenhauer, à « comparer l’Histoire à un kaléidoscope où les figures changent, à une tragicomédie éternelle et confuse, où les rôles et les masques changent, mais jamais les acteurs ». Ainsi, des romans comme Amuleto et Nocturno de Chile cherchent à représenter, à travers leur forme liquide, la lente transmutation d’une tragédie qui n’en finit pas. L’Histoire, elle, devient une forme de souvenir dont le retour incessant, à chaque instant, l’éloigne d’une compréhension totale et l’arrache au passé où elle devrait pourtant rester enfermée.

    Et cette impuissance que Bolaño ressentait face à l’histoire se devine déjà, à une plus petite échelle, dans la figure du poète raté, qui, au sein de la décadence des grandes métropoles américaines, ose imaginer la possibilité d’un autre présent — même s’il en connaît toujours l’impossibilité. Cette figure est associée, parfois confusément, à une autre figure typique du folklore latino-américain du dernier siècle : celle du guérillero, ou plus encore, du poète-guérillero. L’échec de l’un est le miroir de l’échec de l’autre ; et il ne pouvait en être autrement : la génération de Bolaño croyait encore qu’il était possible d’atteindre la révolution par le biais de la poésie, pour reprendre l’expression de Roque Dalton, l’un des martyrs des révolutions centraméricaines (l’un des modèles, sans doute, de Juan Stein dans Estrella distante, et victime, de surcroît, de ses propres camarades). Ce qui rapprochait ces deux figures, c’était un même rapport à la réalité : « ils détruisaient, ils reconstruisaient et recommençaient à détruire la réalité dans un ultime effort voué à l’échec. » Et au moment où le poète devient associé aux revers politiques de l’Amérique Latine dans son heure d’optimisme, il devient également aussi associé à l’échec de toute une génération, de tout un continent et de la littérature dans son ensemble. À vrai dire, on pourrait affirmer que le seul véritable objet de toute son œuvre, c’est l’échec ; et si la figure du poète raté envahit toutes ses fictions, c’est seulement parce qu’elle devient une métaphore de tous les tragédies et de toutes les illusions perdues auxquelles Bolaño et ses contemporains ont assisté ; le poète raté devient, de cette façon, une figure presque mythique, proche de l’archétype d’Icare (une des figures favorites des poètes hispaniques) : il représente les aspirations impossibles dont la grandeur de la chute est proportionnelle à la grandeur de l’ambition. Les poètes qui peuplent ses fictions sont, avant tout, des naufragés de l’histoire : leur futur n’est jamais arrivé. En le lisant, on a l’impression que Bolaño se considérait lui-même comme un naufragé ; sa littérature n’était possible que par l’éloignement du monde, conséquence de l’échec de ces poètes (dans ses romans, la figure du raté est, en quelque sorte, une nouvelle expression de la malédiction), et c’est seulement dans cet espace d’exil absolu — de la patrie et du présent — que Bolaño a pu devenir le fossoyeur du XXᵉ siècle et le prophète de tragédies passées qu’il a été.

  • Décadentisme et fascisme chez Roberto Bolaño

    « It’s the end of the world as we know it… and I feel fine » 

    R.E.M.

    Qu’est-ce que Roberto Bolaño nous a laissé, à nous Européens ? Longtemps, il semble que la littérature française notamment, ses tourments et ses revirements, ses ismes incessants, ont fasciné l’autre côté de l’Atlantique, des siècles durant. Il semblerait qu’à présent, ce soit à nous de méditer sur ce que Bolaño en particulier a à nous apprendre, et ce qu’il a fait de la littérature terminus de la fin du XXe siècle. Apparemment,  c’est la fin de la littérature et tout va bien. Que reste-il de ces pages, de Amuleto, les Détectives sauvages, de Etoile distante, de La Littérature nazie en Amérique

    La littérature du mal en Amérique : le continent des excès 

    « The evil is always lurking down the street » 

    Après avoir vu Inland Empire, film essentiellement gothique sur un tournage d’un film maudit, avec tous les acteurs fétiches de Lynch, Harry Dean Stanton, Laura Dern, Justin Theroux et même Jeremy Irons, j’ai compris que chez Lynch, comme chez Bolaño, le mal est toujours en en train de rôder, et est toujours interne, soit à un environnement fermé, la maison, la petite ville ou le quartier pavillonnaire. Le mal est atmosphérique. Il est toujours là, visible ou invisible, au coin du diner (Mulholland Drive) ou au sein du foyer (Twin Peaks). Pourquoi l’Amérique est-elle le continent des excès ? Même si Bolaño est à replacer dans le continent général que forme l’Amérique, je me garde bien de dire qu’il fait partie d’une génération : il n’a jamais voulu appartenir à un brat pack. Je me risque à le comparer à d’autres écrivains qui l’ont été, qui ont tout vu trop tôt et trop vite mais cependant : « no se ha llegado al punto de comparar a Bolaño como Roth, Barthelme y los Amis ingleses (padre e hijo). Sus allegados, haciendo caso omiso de los límites del personalismo y de las salidas del autor, lo comparan a Philip K. Dick ».  J’ose le comparer à quelqu’un comme Bret Easton Ellis, notamment dans Rules of Attraction, ou David Foster Wallace. Et il a évidemment influencé des auteurs de générations postérieures comme Andrés Neuman ou même plus tard, et plus loin, Mohamed Mbougar Sarr. Toute une génération qui se revendique de lui comme d’un maître. Comment expliquer cette incidence, ce legs si puissant et dans le même temps, si décourageant à dépasser ? Ce qu’il nous a enseigné, c’est que le mal, indubitablement, se situe en Amérique.

    L’horreur comme esthétique et l’assassinat considéré comme l’un des beaux arts 

    Il faut bien comprendre la posture de Bolaño face au texte de Quincey « Murder as one of the fine arts ». Evidemment, ce n’est pas celle d’un admirateur complet, comme l’est en revanche le personnage de Carlos Wieder. Ce n’est pas simplement celle du geste de l’assassinat de Raskolnikov, qui donne lieu à un roman, qui est la porte d’entrée vers le geste romanesque, non, c’est la violence comme forme suprême de preuve esthétique. « Car la finalité du meurtre, considéré comme un art, est précisément la même que celle de la tragédie, telle que la conçoit Aristote, à savoir « purifier le cœur par la pitié et la terreur. Il peut y avoir de la terreur, certes, mais comment peut-on avoir de la pitié pour un tigre détruit par un autre tigre ? ». Le meurtre est le summum du dandysme, et le dandysme, par son élégance et son décadentisme, rime avec fascisme. Le meurtre, comme c’est l’acte qu’on ne commet jamais, et que Carlos le commet sans cesse, toujours accompagné d’un nouveau poème, alors c’est aussi l’idéal de l’oeuvre parfaitement réalisée. C’est cette nausée-là que veut dire Bolaño, le fait que l’humain peut penser à la perfection une œuvre d’art, sous la forme d’un crime, là où il aurait dû demeurer sous la forme d’un idéal. Bolano ne représente d’ailleurs jamais la mort à l’ouvrage mais toujours comme résultat : on retrouve un cadavre, on retrouve un corps ou au contraire quelqu’un disparaît, la mort apparaît toujours comme résultat et produit. Ce texte théorique peut être lu comme une extension du Fragment sur le sublime de Schiller, seulement 30 ans après, l’idée est de pousser la théorie jusqu’au bout : ce qui impressionne, ce qui fait peur poussé à l’extrême, poussé à une impression esthétique sur le récepteur.

    L’arrière-garde de l’avant-garde

    J’en viens à mon sujet. Le point de départ en est la théorie que je sais très française qui est celle d’Antoine Compagnon dans Les Anti-modernes, où ce dernier essaye de montrer que la révolution française a été une forme d’apostasie historique qui a mené à scinder non seulement la population française en deux mais aussi à catégoriser les écrivains de droite et de gauche. C’est-à-dire, comme le formule par la suite Alexandre de Vitry dans Sous les pavés la droite, les réactionnaires, suiveurs de Joseph de Maistre, les stylistes qui regardent de loin les événements, et de l’autre côté, ceux qui profèrent, les pamphlétaires, les engagés, bref, en quelque sorte, d’une part, le verbe pour le verbe et le verbe pour les actions. Comme toute théorie, on peut l’étendre, comme un vêtement, ou la faire rétrécir. On peut dès lors considérer du moins en France que les anti-modernes sont majoritairement des écrivains de droite ou du moins réactionnaires, ce qui ne leur ôte pas leur modernité, justement. Ce sont ceux qui même ne prennent pas position. Lorsque ces théories arrivent en Amérique latine, la balance s’inverse avec le contrepoint suivant : pourquoi, tournant le dos à une certaine manière d’écrire la modernité, Bolaño redevient classique ? C’est la définition que donne Compagnon via la lecture de Roland Barthes par Roland Barthes : « l’anti-modernité, c’est l’affinité carnavalesque du fragment et de la dictée ». Les anti-modernes sont à l’arrière garde, de l’avant garde, en retrait et par là même très en avance de leurs pairs. C’est pour ca que Bolaño peut être considéré, partiellement, comme un anti-moderne, refusant de voir complètement une nouveauté dans l’histoire, se basant sur des mécanismes et des situations bien souvent désuètes de poètes oisifs (nous y reviendrons) mais au fond, constatant durement les répétitions inlassables et sempiternelles de l’histoire, se retournant sur elle même et marquant une espèce de closure, de sentiment de terminus, à la fin du XXe. Bolaño voit les cercles d’art comme le lieu du risque de décadentisme sexuel, moral le plus profond et parfois même la cause des violences et atrocités. Ce qui soulève le risque de l’art, le fait qu’on peut, effectivement, considérer jusqu’a l’assassinat comme une oeuvre d’art, selon la théorie de de Quincey citée dans Etoile distante: « la mort c’est l’épuration ».

    Décadentisme, rime avec fascisme ?

    Après avoir vu Novecento, de Bertolucci, (et vous allez dire que je m’égare), une chose, peut-être cachée, m’a frappée, une fois pour toutes : dans le film historique et épique du réalisateur italien sur la période de la montée simultanée du communisme et du fascisme, la violence proférée, en quelque sorte, par le fascisme, est une violence non seulement politique mais aussi morale, et donc, esthétique. Je m’explique. La violence est une sorte d’état d’être, où l’excès est roi. Donald Sutherland, dans le film, incarne un être gris, d’ailleurs toujours dépeint avec une image de Storaro désaturée, quasiment « flat », mais qui commet les pires excès moraux : viol d’un enfant avec sa compagne, excès d’ingurgitation, excès de tueries et de violences, excès de boisson. Tout est bon pour montrer que le fascisme n’est pas juste une position politique mais surtout une mentalité, une forme d’éthique de l’inhumain et de l’hubris, du constant dépassement des limites. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que le décadentisme veut dire par rapport au fascisme premier de l’Italie des années 30. Et je crois que c’est cette forme de décadence du siècle que souhaite dénoncer Bolaño, en filigrane dans ses œuvres, et que c’est pour cette raison qu’il est mal lu. On interprète biens souvent ses livres comme des testaments d’une lost generation, à la nostalgie amère des avant-gardes des années 20, des groupes de poètes oisifs et mélancoliques : Richards también critica el cliché del poeta siempre alternativo e inadaptado que abunda en la ficción del novelista:  Son itinerantes, roban libros, caminan por la ciudad en la noche, leen en la ducha, ellos fornican y fruncen el ceño y beben y pelean y cogen sarna de antros baratos. Rara vez sabemos lo que en verdad escriben o piensan acerca de la poesía, más allá de sus peroratas contra enemigos previsibles como Octavio Paz y Pablo Neruda. C’est une continuation de la bohème parisienne mais exilée de Cortazar dans Marelle, mais bien plus que ça. C’est la dénonciation subtile, non pas proférée, comme un écrivain engagée, mais vue avec dépit et tristesse et silence, du soldat qui se regarde dans la miroir dans les toilettes de l’université de Mexico au moment des répressions des manifestations étudiantes de la ville après la crise française de mai 68 : « les deux faces d’une monnaie, de l’Histoire», les deux revers d’une histoire sur le point de changer, mais qui ne changera pas. Oui, il y a fascination pour le mal, mais il ne faut pas l’entendre comme quelque chose de malsain. Dans La Littérature nazie en Amérique, ce n’est définitivement pas une fascination qui s’exerce pour la littérature du mal, et c’est ce qu’il me semble qu’il est souvent difficile à comprendre quand des écrivains s’attachent à dépeindre le mal, de même que quand Bret Easton Ellis avait été accusé de lancer une vague de psychopathie après la publication de American Psycho. Dans la littérature nazie en Amérique, c’est un panorama fictif de ce qu’a été la littérature d’Amérique latine et du nord, et souvent, au contraire,  le narrateur qui les a connu se place en apôtre, en détective, en chercheur et en témoin « l’année 1968 est venue à moi » témoin jamais complètement oculaire, mais présent, de même que dans les détectives sauvages. C’est ce que constate Arturo Belano ou Belanito, de Amuleto, de Estrella, de Detectives ou de Amuleto, Bolaño lui-même. L’histoire dans les oeuvres de Bolaño est à la fois ce cercle effrayant et répétitif des violences, exactions (on pense à octobre 68 au Mexique dans Amuleto) mais aussi un point de bascule insignifiant : « un silence que même les dictionnaires de musique ou les dictionnaires philosophiques ne répertorient pas », « le portique de la littérature latino-américaine ». Un point de bascule certes faux, puisque tout se répète toujours, puisque de toute façon on ne peut rien changer, et parce qu’à à mort en 2003, Bolaño, cet espèce de Cassandre incompris sur la fin d’une époque et sur la continuation de la violence, qui comme tout martyr, n’est jamais pris au sérieux que jusqu’au dernier moment, il a relevé que l’histoire des souffrances et des dictatures ne lui appartenait pas et devait encore être faite. C’était les mots de Andrés : c’est à la génération des petits-enfants, après le silence, de se charger de mettre des mots sur les faits. Car à l’époque où les faits sont arrivés, il est impossible de les dire : « Todos esperaban de alguna marean que él abriera la boca y contara las últimas noticias del Horror  pero él se mantenía en silencio como si lo que esperaban los demás se hubiera transmutado en un lenguaje incomprensible y que le importara un carajo » (p.69). Cette histoire ser aune histoire d’horreur » mais les mots ne suffisent pas.

    Et bien souvent d’ailleurs, comme Soto dans Estrella distante, tous les semi-héros d’une époque meurent d’une fin tragique avant de pouvoir raconter quoi que ce soit. Comme dans Novencento,  « en théorie il n’avait rien à se reprocher » ; les protagonistes ou témoins des faits n’ont, en théorie, rien à se reprocher. Comme dans Novecento, généralement, Wieder, non seulement prouve que l’assistant est une œuvre d’art, en tirant la corde de de Quincey. El rey dans Amuleto couche avec qui il veut. C’est le roi. Et les noms d’ailleurs,  comme dirait Proust : nom de personne, le nom : Bolaño s’attache à comprendre le nom des mauvais de ce monde : el adverbial Wieder y la proposition de accusative wider se distinguian ortograficmenete para diferenciar mejor su significado. Wider, en antiguo aleman widar o widari, significa contra o frente a, a veces para con. Y lanzaba ejemplos al aire: widerchrist, anticristo, widerhacken, gancho, garfio….

    Pourquoi les auteurs qui écrivent sur le mal sont aussi des grands linguistes ? Cela me fait penser à Nabokov, ou même à Cortazar : il y a quelque chose dans le mal qui attire une réflexion sur le langage et sur la porosité, l’arbitraire du langage ou au contraire sa puissance de signification. Les mots ont souvent deux sens, et cela rend la lecture opaque, hermétique. C’est pour cette raison que c’est très facile de mal lire Bolaño, voire de le lire comme un nostalgique, un passéiste, un écrivain désuet, de comprendre ses mots comme des références à un passé littéraire archaïque et peu moderne. Il est facile aussi de le voir comme non un prophète, mais un désabusé, c’est le revers de la médaille. On peut facilement mélanger la fascination avec l’intérêt.

    Anti-modernes et postmodernes

    « Je ne suis bien nulle part » 

    Le héros de Bolaño ne se sent bien nulle part. D’ailleurs il fuit pour ne jamais revenir. Ils fuient toujours la poésie et la vie de bohème qu’ils ont une fois rêvée. Celle-ci n’est décrite –car elle est décrite, certes, cette vie d’alcool, de fêtes et de fastes–que sur le prisme de l’échec, une fois que la littérature est abandonnée.

    Bolaño aurait détesté Emilia Perez, assurément, puisque certes elle se métamorphose et fait une transition mais son changement est bien trop brutal. C’est pour ca que ce n’est pas un écrivain de droite, il aurait reconnu qu’il faut représenter les disparus quand on s’attaque, nous français, à l’histoire du Mexique.

    Est ce que, reprenant la théorie de Compagnon, Bolaño est un anti-moderne ? En étant antimoderne, il est résolument moderne, c’est la fin de la dialectique de Compagnon. En étant anti moderne, Bolaño est résolument moderne et il en a souffert. Il n’a pas choisi le suicide comme David Foster Wallace, mais, tel un précurseur et adversaire des lumieres, il savait exactement que la littérature se déroulerait au gré de la mémoire des méfaits des dictatures et de la littérature qui cultive ce genre de violence, alors il les a thématisée directement dans ses livres, d’où leur possible inaccessibilité. Il l’a dit à un moment où c’était trop tôt pour le dire. Ce qui les rend très déprimant, c’est cette conscience du futur et d’une Histoire qui se répète. En écrivant pour lui, Bolaño a beaucoup donné au monde et à la littérature, des années plus tard. On a mal lu Bolaño car on croyait que c’était la modernité de forme, la modernité esthétique, alors que c’était de la modernité éthique qui était en jeu. Par la violence de la modernité, Bolaño la fuit et revient en arrière quitte à faire simplement disparaître ses personnages dans le cosmos, ils ne reviennent jamais au point de départ mais fuient de la surface du récit. Certes, comme beaucoup de récits postmodernes ou modernes, les personnages reviennent d’un livre à l‘autre. Mais la caractéristique de l’anti-moderne, c’est qu’il a peur de la violence du monde moderne. On a peur de dire ou de ne pas dire. Il fait rimer culture avec folie. L’anti-moderne c’est à la fois le très ancien et le très moderne, l’inclassable vitupérateur, « l’extraterrestre mérovingien », d’où le fait qu’il puisse être, simultanément, anti moderne et post moderne.

    Mélusine O’Connor

  • Souvenir de mon ange

    J’ai découvert l’Apocalypse quand j’avais à peine douze ans, dans une bible qui traînait au fond d’une étagère, entre deux magazines, le seul livre de la maison, d’ailleurs. C’est surtout l’Apocalypse qui me fascina. Il s’y déployait une colère spectaculaire : faune hétéroclite, armes brandies, majesté fulminante, vertu des bras vengeurs, infamie des damnés qu’on décapitait ou précipitait dans les flots, exaltation des vertueux qu’on juchait sur un trône. Bref, une description fidèle de tout ce que nous avons toujours vécu. Certes, l’Apocalypse a des défauts, car elle ne date pas d’aujourd’hui, il faut sans cesse la moderniser pour que le message reste compréhensible, mais le fond reste d’actualité : j’ai raison, donc je vis ; tu as tort, donc tu meurs… D’où la nécessité de recourir à des professionnels pour faire de ce dogme une réalité et imposer le désordre comme garantie de la cohésion sociale. 

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    Le travail, source de toutes les misères, est distribué par un architecte du grand désordre, et délégué à des innocents par des criminels qui ont le pouvoir et l’intelligence de ne jamais commettre leurs crimes, mais de désigner les futures victimes et de confier leur exécution à des professionnels. Ces commanditaires, maîtres relatifs, plutôt gérants, pourrait-on dire, ne connaissent pas l’embarras de vivre. Ils dorment sur leurs deux oreilles, quand ils ne siègent pas sur leur trône, entourés de fidèles toujours prêts à assouvir leurs désirs. Certains de ces potentats exigent par contrat de petits extras, découpage de membres, écartèlements et autres traitements qu’ils considèrent comme raffinés et hautement symboliques. Ce genre de finition m’a toujours répugné. Certes, c’est le commettant qui paye, mais rien n’oblige à accepter les contrats. Comme je l’ai déjà dit, la procédure est simple : le tueur rend l’enveloppe dans laquelle le commanditaire a inscrit le nom, l’adresse et la date limite de l’exécution, en disant oui ou non à l’ange, cet intermédiaire omniprésent, qui est la parure morale de ce nettoyage implacable, de ce vigilant désordre administré par une poignée de maîtres, intermédiaires vertueux ou reconnus comme tels. 

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    J’insiste, l’ange sait ce qui est bon, puisqu’il est pur. Et le tueur n’a aucune raison de mettre en doute la pureté des intentions de son message. Imaginer que l’ange peut être abusé est tout simplement impossible. Outre que le messager est toujours innocent, ses deux ailes sont le signe qu’il est porteur de l’infaillibilité divine. Oui, le tueur n’est autre qu’un instrument de la volonté du Créateur, un petit rouage de l’immense Tout-ou-Rien. D’ailleurs, ce n’est pas Dieu qui rend ce monde crédible, mais ses anges, conçus à l’image de ce que les humains rêvent d’être pour la plupart, des messagers, des facteurs indifférents aux contenus qu’ils transmettent, heureusement contaminés par les divins messages qu’ils ont ordre de porter. Et quand je dis « ordre », c’est une falsification : dans ce monde, tout n’est que chaos et profits, la plupart du temps soigneusement dissimulés, pour le plus grand bien de l’humaine société, même si celle-ci répugne à le croire. 

    À quoi a pu ressembler l’enfance de ces anges, ni chair ni poisson, ni dieu ni homme ni femme, qui à intervalles réguliers me tendent un contrat. Les anges ont-ils des parents ? Sont-ils de purs produits désincarnés de dame Sécurité et de messire Amour ? Quand ils me remettent l’enveloppe, je les trouve plutôt malheureux, un rien décontenancés de ne pas être les destinataires du pli dont ils sont porteurs. Rêveraient-ils de prendre ma place ? Je doute que la mélancolie que je lis sur leur visage puisse donner des tueurs dignes de ce nom. Mais je n’ai jamais échangé avec eux assez de mots pour en savoir plus sur leurs envies, sur ce qu’ils attendent de l’existence, sur leurs ambitions personnelles ou leurs projets. Je ne les ai même jamais vu s’envoler. Un rendez-vous est fixé, j’arrive, il est déjà là, immobile, les deux pieds rivés au sol, les ailes repliées. Et quand je m’en vais, après lui avoir rendu l’enveloppe, il n’a toujours pas bougé. Une fois, une seule, notre rendez-vous n’a pas suivi le protocole. Il avait une aile qui pendait de façon anormale. Après l’échange de politesse initiale, il a observé un long silence, puis il a dit : « Je me suis cassé une aile. » Cette fois-là, il ne m’a pas tendu l’enveloppe. L’avait-il perdue ? L’air malheureux, il a tourné les talons. Je me suis retrouvé face à son aile blessée. Un temps a passé. C’était la première fois que j’identifiais un sentiment chez un ange. Ils sont rares, dans l’Apocalypse : à l’instar de tous les textes mystiques ou fondateurs, on n’y trouvera aucune trace de romantisme. On l’aura compris, l’amour de Dieu n’est jamais un sentiment. 

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    *

    Comme par hasard, ce matin, j’ai recroisé mon ange préféré. Il traversait la rue et la retraversait, mon enveloppe kraft toujours à la main, l’air aussi abattu que son aile cassée. 

    Je l’aborde, il accepte de prendre un verre en terrasse, mais reste debout, mi-boudeur mi-chagrin. Dans cet état, il ne peut plus assurer son service, m’avoue-t-il. L’aurait-on renvoyé ? Une aile hors service est un réel handicap sur le marché du travail. 

    — Sacristi oui, on m’a licencié ! Mon aile serait irréparable, paraît-il ! De plus, il m’a gratifié d’un sermon : si je vous garde, votre mission perd toute crédibilité, un ange avec une aile cassée, c’est comme un sauveteur sans bouée. J’ai eu beau expliquer qu’une aile ça prend du temps pour cicatriser, il ne m’a pas écouté. Ce n’est pas un débat, a-t-il tranché, c’est une décision, qui prend effet à l’instant. 

    — Mais qui vous disait ça ? 

    Il balaye la question d’un air accablé et murmure : 

    — Ce qui est clair, c’est que je ne peux plus exercer, et que je n’ai plus d’endroit où aller. 

    Sous le coup d’une impulsion incontrôlée, je lui propose de venir chez moi. Cet être m’intéresse, il me change des éternels contrats qui brillent surtout par leur monotonie et une absence obligée de dialogue. Ma proposition semble l’étonner. Une ombre de nostalgie passe sur mon visage et l’ange la remarque. 

    — Vous regrettez déjà votre proposition, je le vois. À quoi bon vous encombrer d’un infirme… Je ne peux que vous donner raison. 

    — Vous vous méprenez. J’étais dans la pleine conscience de votre détresse. Mon seul désir est de partager mon temps et mon espace avec vous. Si vous en avez envie, bien sûr. 

    — En général, je ne parle pas. Ma mission est principalement d’être, de transmettre des messages ou des contrats, et de montrer mes ailes pour en souligner le sérieux. Alors, vous imaginez, si je n’en avais plus… ? Vous ne me remarqueriez même pas. L’idée ne vous effleurerait jamais de prendre cette enveloppe kraft. Vous vous méfieriez de l’être déplumé que je serais devenu. 

    Cet ange n’a jamais autant parlé de toute son existence, j’en suis persuadé. J’ai peut-être le talent de déclencher la parole des anges. Raison de plus pour insister. Je reformule ma proposition : 

    — Si vous n’avez rien de mieux à faire… ? 

    Il joint les mains, comme si ma question exigeait une sérieuse méditation, et il plonge dans un silence profond. Je crois voir derrière son front défiler la question essentielle que sans doute tout ange doit se poser : Que faire ? Je tente : 

    — Comment vous appelez-vous ? 

    — Gabriel. 

    — LE Gabriel ? 

    — Oh non, pas du tout ! Lui, c’est un archange. Moi, je suis un tout petit Gabriel de base, tellement petit qu’on ne m’appelle même pas. À la rigueur on claque des doigts ou on siffle, quand on a besoin de mes services. 

    — Cela ne vous fâche pas ? 

    — Tant qu’on a besoin de moi, je n’ai aucune raison d’être fâché. Mais cette fois, c’est une autre histoire. Licencié ! On ne va même plus me siffler… 

    — Ce n’est pas gentil, ce qu’on vous a fait. 

    — Jésus a dit : « Je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela. » Matthieu,21. 

    — C’est lui qui vous a licencié ? 

    Silence glauque. Chaque fois qu’est évoqué le Prince-des-Rois-de-la-Terre ou le Chevaucheur-des-Nuées, on se heurte à la mutité ou à l’évitement. Un temps s’écoule et il reprend la parole : 

    — Je veux bien. 

    C’est à ceci sans doute qu’on reconnaît un ange, à ses ailes et à sa manie de ne pas répondre immédiatement aux propositions qu’on lui fait. À l’évidence, un ange n’a pas une perception nette du présent. Normal, il est ange de toute éternité. Il n’est pas d’hier, pas de demain, encore moins d’aujourd’hui. Je suis sûr qu’il était déjà à la besogne avant le Big Bang. Il n’a jamais lu un manuel de développement personnel. Reconnaissons-le, quand on existe de toute éternité, le fameux ici et maintenant n’a guère de sens. 

    J’habite un deux pièces, non loin du fleuve, parfois le cri rauque d’une mouette déchire le ciel assoupi, mais le plus souvent ce sont des passereaux qui bousculent les nuages, quand c’est la saison des passereaux et des nuages, bien sûr. Au moment d’entrer, l’ange – il faut que je m’habitue à l’appeler Gabriel – marque un temps d’arrêt, comme une réticence. Je me demande où il passait sa vie, en dehors de son activité professionnelle – remettre l’enveloppe kraft qui contenait le contrat –, je me demande où il dormait, où il mangeait. Mais un ange dort-il, mange-t-il ? En lui ouvrant ma porte, je laisse entrer le mystère. Comment vit-on avec deux ailes, qui plus est quand l’une est blessée ? Mais je m’égare, il est temps que je m’efface devant mon hôte. J’ose même : 

    — Gabriel, soyez le bienvenu. 

    Il sourit – son premier sourire – et s’avance. 

    — Comment t’appelles-tu ? 

    Sacristi ! comme il le dirait s’il était à ma place. Je ne m’attendais pas à une question aussi personnelle, ni aussi tutoyante. 

    — Aaron. 

    — LE Aaron ? 

    Serait-il ironique ? Ou me prendrait-il pour le frère de Moïse ? Je précise ma réponse : 

    — Eh oui, dans l’ordre alphabétique, je suis le premier de la liste. 

    — La liste de quoi ? 

    On dirait que les anges ont un côté implacable. Tant que la réponse n’a pas rassasié l’avidité de leur question, ils persistent. Mais moi aussi j’ai droit au silence. Je me réfugie dans la visite obligatoire et exhaustive des lieux, et conclus par l’inévitable : 

    — Tu peux t’installer dans la chambre d’amis, je vais la débarrasser des objets inutiles. 

    Audace : je réponds au tutoiement par le tutoiement. Il ne réagit pas. Notre cohabitation commence par le recueillement. Je me demande d’où m’est venue cette impulsion soudaine de l’héberger. Et je suis étonné qu’il ait accepté ma proposition. Un ange et un tueur dans le même appartement, curieux mélange. Demandé par l’un et accepté par l’autre, comme on dit dans les procédures de divorce à l’amiable. Je fais un peu de rangement, je vais et viens autour de lui, toujours impassible au milieu du salon. Il faut absolument que je m’habitue à l’appeler Gabriel. 

    — Aaron ! 

    Il m’a devancé. Il m’a appelé. Par mon prénom. Je me doutais que les anges étaient l’incarnation de l’inattendu. 

    Il m’assure qu’il ne veut pas déranger, je ne dois en aucun cas me gêner pour lui, peut-il poser l’enveloppe kraft sur la table, et si je lui demande de partir, il ne s’en offusquera pas. Je réponds machinalement que oui, il peut poser l’enveloppe sur la table, et que non, il n’est pas question qu’il parte, puis je prépare le dîner. « Rien pour moi », me dit-il, et je me demande s’il ne veut rien aujourd’hui, ou s’il ne mange jamais. 

    Un mois a passé. Les anges qui me remettent l’enveloppe kraft ont des ailes en bon état, ils sont toujours aussi concis et effacés, comme Gabriel. La plupart du temps, celui-ci est debout dans le séjour, muet ou méditatif. Son aile va mieux, je le lui ai demandé : 

    — Gabriel, commet va votre aile ? 

    — Sacristi, elle va mieux ! 

    C’est tout. Dort-il ? Mange-t-il ? En définitive, il n’est pas entièrement humain, les ailes sont là pour le confirmer, même si l’une est cassée, mais de moins en moins. 

    — Aaron, qu’est-il arrivé ? 

    Un autre mois a passé, c’est la chronologie qui veut ça. Gabriel est toujours contemplatif, et moi toujours affairé. Mais ce soir n’est pas comme les autres. Mon contrat a mal tourné. La supposée victime était du métier et elle m’a pris de vitesse. J’ai une sale blessure à l’épaule et je titube comme dans les films. Gabriel m’allonge sur le canapé et je perds connaissance. 

    — Tu as commis une erreur. On va te licencier, toi aussi ? 

    Je l’entends murmurer ces mots et d’autres, dans le brouillard du canapé où je gis. Il y a une nuance de reproche dans sa voix. Il est vrai que son passé de livreur de contrats l’incite à postuler que le tueur doit toujours réussir dans ses entreprises. Pour les anges, une erreur est une transgression, une égratignure fâcheuse au désordre universel. Je sens que la connivence fragile que nous avons construite depuis deux mois va fondre comme neige au soleil. Il me faut au plus vite rétablir une sorte d’égalité entre nos deux conditions, si je veux – et je le veux – que notre cohabitation perdure. Je surmonte le brouillard dans lequel je barbote, et j’articule : 

    — Une aile blessée, n’est-ce pas une erreur également ? 

    Manière de ranimer le dialogue qui risquait de sombrer. 

    — Sacristi non, c’était un accident ! 

    — Comment qualifier ma blessure autrement ? 

    Gabriel fronce un sourcil. Je sens qu’il va devenir sensible à la relativité des choses.  

    Mais cette réflexion est soudain suspendue par une sensation troublante : aucune douleur à l’épaule ou dans la zone alentour. Le salon, le canapé, Gabriel, son aile, tout prend une teinte pastel. Ni blanc, ni gris, ni noir. 

    Quand, en pleine souffrance, on ne ressent soudain plus aucun mal, il y a comme un désarroi. Je me force à dresser un inventaire de moi-même et découvre que jamais encore je ne me suis accordé le temps d’une introspection, même sommaire. Il y a belle lurette que je n’ai pas dévisagé mes propres désirs, mes inquiétudes, mes doutes. Tous ces écueils sont couverts de poussière… D’ailleurs, où se situent-elles, mes pensées ? Machinalement, je fouille ma cervelle, mais je reviens à mon épaule, je dirais presque à mon absence d’épaule, tant le contraste est violent entre la douleur qui la faisait exister naguère et le silence qu’elle observe maintenant. Je suis tenté de nouer un dialogue avec elle, mais je ne sais que lui dire. Pourtant, j’aimerais beaucoup parler à mon épaule, si précieuse dans l’exercice quotidien de mon office ! Le visage de Gabriel penché sur moi est encore flou, l’espace qui nous sépare est un brin gélatineux et de façon générale l’air est épais. Je voudrais lui demander comment il va, mais les mots résistent, je suis incapable de communiquer, et le visage de l’ange n’exprime aucune inquiétude, juste un vague reproche. Je le sais, nous avons commis une erreur tous les deux. J’esquisse un geste pour manifester mon regret d’être incapable de m’exprimer. Mais il ne semble pas attendre une réaction de ma part. J’ouvre les mains, pour traduire mon impuissance et ma reconnaissance, mais le message est sans doute incompréhensible, car Gabriel se redresse d’un air paisible ; j’aurais même envie de le qualifier d’indifférent, si le qualificatif ne m’offusquait pas. le fréquentation du divin à de curieux effets. Derechef, je sombre dans l’inconscience, peut-être à dessein, un peu dépité de l’absence de chaleur de mon colocataire, un peu désarçonné de ne plus avoir mal, un peu troublé de ne pas être seul chez moi, un peu choqué de ne pouvoir cerner mes désirs, mes inquiétudes, mes doutes… 
    Illustrations : in Le Beatus de la Seu d’Urgell et toutes ses miniatures, Musée Diocésain d’Urgell, 2005, éd. Imprenta Barnola de Guissona. Les enluminures datent du Xe siècle.

    Claude Bleton

  • Et si les crabes étaient des anges ?

    Dans l’étrange clair-obscur d’un soir d’été, un crabe traîne sur le rivage. Ses pinces claquent en cadence comme les aiguilles d’une horloge oubliée. Il avance de côté, furtif, presque insolent, et sous la lune défigurée, il semble danser une valse absurde avec les vagues. 

    Chaque mouvement semble être une prière silencieuse, un chant sans mot pour un Dieu qu’il ne peut comprendre. Et si ce crabe était un ange ? Un ange fatigué, déchu ou pire, recyclé par un Dieu qui aurait un faible pour les expériences grotesques ? C’est à cette idée qu’il faut s’arrêter. Pas pour y croire, non, mais pour se demander : pourquoi pas ?

    Les anges sont des constructions humaines. Des créatures de marbre et de lumière. Trop parfaits pour nos vies ébréchées. Leur peau brille, leurs ailes déploient une promesse de rédemption, et pourtant, leur regard est vide. Vous en avez déjà vu un, vous ? Non ? Par contre, un crabe, vous en avez croisé. Toujours au bord de quelque chose—une plage, une crevasse, votre assiette. Toujours entre deux mondes, comme s’ils savaient quelque chose que nous ignorons. Leur carapace est leur ciel, et leurs pinces sont des paraboles d’équilibre : une pour saisir, une pour couper, telle la balance de la justice. Un ange qui peut démembrer et juger. Là, il y a une vérité qui nous échappe.

    Et puis, les crabes sont des survivants. Ils sont là depuis des millions d’années, traversant des cataclysmes que même les anges des écritures ne sauraient contenir. Sous leur carapace, il y a une forme de grâce brute, une aptitude à endurer. Peut-être que les anges n’ont jamais été destinés à être immaculés. Peut-être qu’ils étaient censés être comme des crabes—endurants, imparfaits et étrangement majestueux.

    Imaginez un instant que Dieu, fatigué des symétries clichées et des figures d’épinal, ait voulu créer des anges qui ne tombent pas dans les conventions. Des anges qui rampent, qui mordent, qui résistent. Les crabes, dans leur absurdité magnifique, sont peut-être le plus grand pied de nez du divin. Regardez-les : leurs pattes fines comme des doigts maladroits, leur démarche oblique qui défie la logique. Ils sont l’antithèse de la majesté prévisible des anges. Ils sont le chaos dans un monde qui cherche à tout ordonner.

    Les anges des écritures apparaissent souvent avec une aura d’effroi. On les imagine puissants, inaccessibles, terrifiants dans leur splendeur. Mais si nous avons mal interprété leur nature ? Les anciens textes disent qu’ils protègent et punissent. N’est-ce pas exactement ce que fait un crabe ? Il garde jalousement son territoire, sa grotte ou son bout de sable, et il n’hésite pas à pincer si vous vous approchez trop près. Les anges n’étaient peut-être jamais censés être beaux ; ils étaient simplement censés être efficaces.

    Regardez leurs yeux perchés sur de longues tiges : deux phares étranges qui balayent l’horizon comme pour surveiller un royaume invisible. Chaque crabe, dans sa singularité maladroite, porte la marque d’une fonction divine—veiller, guetter, résister. Leur carapace, à la fois armure et cercueil, les ancre dans un rôle paradoxal : préserver la vie tout en acceptant l’inévitable. Ils naviguent à la frontière du sable et de l’eau, à mi-chemin entre la sécurité de la terre et l’étrangeté insondable de l’océan. Cette position liminaire en fait des êtres à part, des messagers silencieux entre deux dimensions. N’est-ce pas là le rôle des anges ? Traverser les royaumes, porter des nouvelles, des avertissements, des épreuves. Peut-être que dans leur déplacement latéral, les crabes nous montrent que la ligne droite n’est pas toujours la meilleure route. Et si leur lente progression étrange était un rappel à ralentir, à contempler, à embrasser la vie ?

    Et alors, en contemplant ce crabe, ce prétendu ange déchu, il me vient une question obsédante : et si la grâce n’était pas un vol majestueux dans le ciel, mais un lent ballet de chutes et de reprises, de répliques sur la terre ferme ? Un crabe qui avance, qui se détourne et qui recommence encore. Si les anges avaient ce rythme—d’un œil sur le ciel, l’autre sur la mer—peut-être nous offriraient-ils plus de sagesse que de peur. Mais je n’ai pas de réponse. Et peut-être qu’il n’y en a pas. Parce que parfois, un crabe est juste un crabe. Un ange, juste un ange. Et le monde, un foutu mélange de sel et de sable où on se débat. Pas de rédemption, juste des gestes. Pas d’illumination, juste des repas.

    Alors voilà, pour ceux qui, comme moi, se trouvent à chercher des réponses dans la chair et la mer, voici une recette de Crab-angel mayo, un plat qui, d’une certaine façon, vous dit tout ce que vous avez besoin de savoir : le sacré et le profane, la douceur et l’amertume, la vie et la mort, dans une bouchée.

    La recette du Crab-Angel Mayo : 

    Ingrédients :

    – 500g de chair de crabe fraîche (ou en conserve si vous êtes pressé, mais ne vous mentons pas, c’est mieux frais).

    – 1 avocat mûr (pour cette touche céleste, douce et gracieuse).

    – 2 cuillères à soupe de mayonnaise maison (ou de bonne mayonnaise du commerce, si vous êtes fatigué de jouer au chef).

    – 1 cuillère à soupe de moutarde de Dijon (pour le piquant de la vérité).

    – Le jus d’un citron (pour couper la lourdeur de l’existence).

    – 1 petite échalote, hachée finement (ça fait de l’ombre au soleil de l’illusion).

    – Quelques brins de ciboulette (pour ajouter un peu d’innocence).

    • Sel et poivre au goût (la vie n’est jamais complète sans un peu d’ironie).
    • Un verre de Chablis (et c’est là que tout prend son sens – pour l’accompagnement, ou la consolation, ou les deux, à choisir).

    Préparation :

    1. Commencez par libérer la chair du crabe. Ne la pressez pas, laissez-la respirer un instant, comme un artiste qui prend le temps de contempler sa toile avant de la toucher. Si vous choisissez un crabe en conserve, déversez son âme, mais assurez-vous de l’égoutter. Un crabe doit être vibrant de vie, pas noyé dans son propre liquide.
    1. L’avocat, ce fruit divin, écrasez-le avec soin. Ne cherchez pas la perfection. La beauté est dans les imperfections – des morceaux d’avocat qui flottent comme des souvenirs dans une mer tranquille.
    1. Mélangez la mayonnaise, la moutarde et le jus de citron. Ce n’est pas une simple sauce, mais un contraste de douceur et de vérité. Le tout doit être onctueux, mais avec un peu de caractère – comme une caresse suivie d’un éclat de lumière.
    2. Ajoutez l’échalote finement hachée, et la ciboulette pour une touche d’innocence fragile. Salez, poivrez selon votre humeur, mais souvenez-vous que l’assaisonnement est une métaphore du cœur : il faut parfois le relever, parfois le rendre plus doux.
    1. Mélangez délicatement, en veillant à ne pas détruire la beauté des morceaux de crabe. Laissez-les s’imprégner de la préparation, mais ne les soumettez pas à une transformation totale. Des morceaux de ciel sont faits pour rester intacts, même quand ils tombent dans la mer.
    1. Présentez ce mélange divin sur des crackers légers, du pain grillé doré, ou laissez-le simplement reposer sur une cuillère, en attendant que la mer vous parle. Et pendant que vous dégustez, versez un verre de Chablis bien frais, ce vin qui accompagne l’instant d’une conversation silencieuse entre la terre et la mer. Il effleure votre âme, tout comme cette recette effleure l’imaginaire.
    1. Prenez une gorgée, puis une bouchée, et laissez les saveurs fusionner comme des rêves partagés. La mayonnaise est douce, mais le crabe est plus qu’une simple chair – c’est un appel à l’infini. Un voyage sensoriel, à savourer lentement, avec chaque gorgée de Chablis pour marquer l’instant.

    Le plat est un peu comme un crabe—difficile à apprivoiser mais en même temps, en chaque bouchée, une révélation silencieuse. Parfois, la vérité n’est pas dans les grandes déclarations. Elle est dans le moindre petit détail : la saveur du crabe, le croquant de l’échalote, la douceur de l’avocat.Et si vous en avez assez de tout ça, juste souvenez-vous : un crabe est toujours là, à regarder la mer, sans se soucier de ce qu’il est censé être et peut être est-il un ange.

    Victor Cabras

  • L’ange 2.0

    J’aimerais qu’un jour, par pur hasard, on massacre des anges. Ce qui sera vu dans leur cadavre sera capital. Pour qui ?

    Nous le savons bien. Nous le savons bien, le divin étant délogé du ciel, les affaires terrestres sont le terreau fertile d’aventures encore inconcevables, pas enseignables. Du spirituel dans l’orgie, de la manie dans le hasard, du détachement le plus rigoureux dans le malheur jusqu’à l’absence totale de scrupules, l’homme a vécu quelques rajouts. Il est au centre de toutes les greffes. Chose dite depuis fort longtemps par des êtres fort sérieux, fort veineux, très spirituels. Je les trouve même très scientifiques. Qui pousse le souci du travail bien fait jusqu’à fendre, ouvrir, contempler son propre crâne ? Il n’est pourtant pas prouvé qu’on y trouve un éden – le champ de bataille doit être somptueux ! Logiquement, pratiquement, par pure curiosité ou bien poussé par l’envie de rire un large coup, que peut-on bien trouver dans un ange, en fait d’expérience intérieure ? Si l’on souhaite les rejoindre, ce qu’ont fait toutes les grandes natures – Bach ou Bataille – il est urgent d’en disséquer nombre, et de tout décrire exhaustivement.

    Il n’y a pas de hasard. On en a délogé un : saisi, ouvert, puis scruté. Il le fallait ! Les masses volaient jusqu’au musée pour voir l’angélique putréfaction. Et toutes furent étonnées. De quoi ? Du déjà-vu.

    La sueur d’un front, le sec de gorge, la fièvre auditive venaient de ce qui ne fut pas : une vie d’ange était possible.

    Le lendemain, on s’étripait devant l’hôtel de ville pour vérifier l’intérieur du voisin.

    Les soupçons, la peau n’était plus sûre, vérifions !

    Vérifions,

    Vérifions, pour en finir avec les ailes des anges,

    Pour en finir avec le châtrage physique.

    Dans tous les arts,

    Pour en finir avec les obstacles insidieusement placés,

    dans toutes les vies.

    Pour que les anges ne soient plus des sujets solides, mais des gargouilles hystériques, des moules à casser pour prendre leur place – nos modèles. Je ne vois plus de différences, et l’on ne verra plus de différences, entre les anges de Rublev et les homo-foutrissures de Bosch. Je ne vois même plus les théorèmes physiques : plus de chute, plus de gravité, mais une main souple et élancée, partant arracher en elle et dans l’Histoire et dans les hommes et dans les cieux ce qui doit chanter sa survie. Quelle joie d’avoir massacré nos enfants ! Désormais, la mort peut surgir partout, de derrière l’extase ou l’attente. Il faudra être le plus disponible à l’aléatoire – il n’a pas de hasard ! – afin de s’y dissoudre, se décentrer, s’augmenter d’expériences divines. L’ange ne s’augmente pas, il se fige de perfection ; l’homme peut, et doit être, homme et ange, et plus ange qu’ange. L’homme n’est plus, il arrive. Il sera plusieurs, plusieurs minéraux, plusieurs lits, plusieurs vents.

    Divinement, l’angélique saute de sacrifices en sacrifices – la pitié, l’intelligence, la piété, la prévention, l’altruisme,

    divinement, va et vient dans et sous la perfection,

    divinement, oubli par oubli, à pas légers, dans la perfection, va.

    Si tant de peintres accrochent des anges à leur toile, c’est par la rassurante exaltation d’avoir trouvé un frère. Et je ne parle pas par métaphore ou par référence.

    Je veux dire qu’il est capital de s’enfanter sans cesse autant qu’il chie du ciel une myriade de ces blonds ailés. Et de savoir rester son propre père et son propre fils. Un arbre pousse, de là où est entré le père dans le fils, là où l’inavouable acte arriva. Et il fallait qu’il arrive. Et, désormais, les feuilles de cet arbre offrent de l’ombre aux enfants du père et du fils, cette ombre qui repose et fait jouir. Ces racines qui lacèrent toutes les mauvaises herbes. Que notre flore interne soit un usinage d’identités multiples ! – nous aurions pu être des anges ?

    Un ange est Mozart qui ne meurt pas,

    on doit pouvoir vivre et être et être agencé comme Mozart qui ne meurt pas,

    Un ange est Mozart qui, lui-même, se vampirise, craque son écorce, fait peau neuve et ne meurt pas.

    Et c’est ce sang pas gâché qui abreuve nos lambeaux qui pendent. Tuer l’Ange, ce n’est pas promettre une vie autre, mais des vies croulantes les unes sur les autres.

    Tout homme léger va vers la face angélique de son existence. On peut être profond de légèreté.

    Il manie de larges espaces, des vues acides, et souffle leur souvenir partiel. Le futur sera pour lui son merveilleux passé continuellement creusé.

    Tout va vers un relâchement de sa surface ; un trou et du pue qui en sort. Tout va vers l’écoulement de ses foutrissures coulant dans un jus d’insatiable autorité, ayant le teint singulier de son être, de sa manière de se mouvoir.

    Matière qu’il désigne comme pierre de l’édifice de son désir : ce qui grince, couine et tiraille, ce qu’il faut injecter de désir, et d’un écho de rire, pour se l’approprier, l’accepter, en jouir, jouir de cette légèreté infernale.

    Je me souviens d’Artaud disant « Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer ».

    L’homme léger qui s’est fait Ange écorche ses mains car elles seront de vraies mains, se dénude car son corps sera un vrai corps, et pense entre l’abject et le ridicule ; son regard saura reconnaître alors l’Autre, dans un élan ascétique, se dépouillant de ses biens. Il veut être un Nous sans hiérarchie, chacune de ses branches internes rangées derrière un drapeau blanc. Il pourra habiter le monde par sa pensée, et plus seulement par ses hontes, sa mauvaise conscience qui le font marcher à reculons.

    Le monde spirituellement conçu par soi même est toujours l’enfer, il ne tarît aucune menace, et agit comme un lent contre-pouvoir. Mais c’est l’enfer dans soi, dans une brousse familièrement codifiée, qui rassure l’homme arraché, qui veut mieux souffrir comme peintre dans sa toile, que l’être seul, nu, dans la vie. Blanchot disait : « L’image est bonheur, mais près d’elle le néant séjourne ». On concentre, par l’appel de l’œil, une vie entière dans sa main. L’œuvre est un cadre de concentration. Et plus il est serré, plus il fait jaillir la gerbe qui stagne ; la vie intense est là. Si on sort de l’enfer autour de soi, il se trouvera ici, dans le fleuve, en soi, avec notre visage, s’avançant vers nous comme notre miroir.

    Dire que l’art intensifie la vie ne veut pas dire que l’art la calque, l’accélère, coupe les temps morts, les angles trop obtus. La montée des tripes, la gerbe plastique, les veines de la raison sont aussi intenses, et insensés, qu’ancrées dans les souterrains de la vie. Mais tout ce qui avait une valeur indépendamment du désir n’en a plus : l’énergie créatrice construit son habitat esthétique à partir de la seule impulsion des choses. Qui dort, mange, râle dans cette maison ? La pensée ; soit l’identité atomique et biologique qui, à la fois, vole en éclats, et court chercher les débris de sa belle personne. Motivée à ne pas mourir, à ne pas retomber dans les tripes, jetée horizontalement dans la vie, elle ingère des motifs réels. La seule direction qu’on puisse lui donner est celle qui l’emmène à son expansion, ou du moins sa survie. L’arrivée de l’énergie spirituelle par derrière la réalité n’a donc qu’une visée : la justification de son existence.

    Voilà Artaud, voilà Ernst, voilà Céline ; voilà des êtres et des œuvres qui n’ont pas à se justifier devant nous. La raison même d’un goût de l’existence, d’un style de crachat est leur survie. D’où ce mouvement incessant depuis la matière, de toiles en toiles, qui saute de raison d’être en raison d’être singulières.

    Anges vides de terre, nous, chants de terre, mélodies de cailloux; Seul intérêt de l’art : scruter les trous que l’on laisse dans la terre, notre trace.

    Thibaut Davenel

  • Corps à corps avec l’ange

    « Qui donc, si je criais, m’écouterait dans les ordres des anges ? Et même si l’un d’eux me prenait soudain sur son cœur, je périrais sous le coup de son existence tellement plus forte que la mienne. » (Rilke)

    787. Dans une ambiance œcuménique se réunissent les vénérables Pères au deuxième concile de Nicée pour tenter de mettre fin à la crise iconoclaste qui secoue le monde byzantin depuis près d’un siècle. Le culte des images est alors rétabli sous l’impulsion de l’impératrice Irène ; ce qui n’empêchera nullement cette dernière de détrôner son infortuné rejeton et lui faire crever les yeux dix ans plus tard, le privant du délice de toute contemplation…

    C’est en cette mémorable occasion que l’on statue sur le corps des anges – problème qui hantait les consciences du temps. Comment ces créatures – car ils ont été créés – peuvent- elles apparaître dans le monde sans toutefois posséder d’attributs physiques comme ceux des hommes ou des animaux ? Grave problème. Si communiquer avec Dieu suppose un messager, un angelos, il faut bien un corps au héraut divin pour que sa commission soit transmise en bonne et due forme aux êtres finis, empoissés de matière que nous sommes. Pourtant, la nature profondément spirituelle de l’ange ne fait aucun doute. Nous voilà tombés dans l’embarras. La solution conciliaire consiste à admettre la réalité d’un corps subtil, éthéré, insaisissable dont l’ange serait pourvu. Un corps donc, mais débarrassé de toute la pesanteur de l’animal humain et qui assure une communication entre le ciel et la terre. La question se complexifie encore : point d’existence dans le monde qui ne soit objet d’expérience et qui, partant, n’occupe un espace physiquement localisable – Aristote nous l’avait appris. Un « corps » que l’on ne pourrait inscrire dans aucun lieu ni circonscrire de quelque manière que ce soit, à proprement parler, n’existerait pas. Sans mesure possible, le corps de l’ange est une pure présence qui n’est pas soumise aux lois du monde corporel. Thomas d’Aquin – bien nommé doctor angelicus – précisera que ce n’est que ponctuellement, durant son intervention et par l’acte même de transmission du message, que l’ange est présent à son objet. En accomplissant sa mission, le sujet angélique peut établir quelque part un lien fugace avec le monde.

    Ainsi pensée l’étrange nature du corps des anges, rien n’interdit désormais de le représenter. Et comme la réalité corporelle angélique demeure invisible aux yeux défaillants de la descendance d’Adam et Ève, l’imagination a tout loisir de la dépeindre selon sa fantaisie. En témoignent la prolifération et la diversité visuelle des Annonciations en peinture, pour ne citer qu’elles. C’est en établissant une hiérarchie – une angélologie – que l’on pensa stabiliser les caractéristiques de l’ange : par une progressive gradation, l’homme trouvait une place dans l’ordre divin et chaque intermédiaire le rapprochait un peu plus de Dieu. Le corps des anges était plus incorporel du point de vue humain, plus corporel du point de vue divin. Par ce biais, l’imperfection de la nature humaine se voyait éclairée – ni purement bestiale, ni purement divine. Le corps de l’ange, telle une idée régulatrice, un idéal inatteignable mais représentable, tempérait le rapport nécessairement brutal entre Dieu et l’homme, entre le parfait et l’imparfait. Il « humanisait », pourrait-on dire, un lien parfois violent – extraordinaire, toujours.

    Les aventures de nos compagnons ailés auraient pu en rester là, à « cette angélique échelle de bon sens ». Mais à laisser le corps de l’ange aux aléas des spéculations et des représentations, on en viendrait presque à oublier l’ambiguïté fondamentale de sa corporéité que la mise en image tend à dissimuler. Il est « la créature chez qui la transformation du Visible en Invisible (…) apparaît déjà accomplie ». L’artiste aura beau le représenter, le corps angélique continuera d’apparaître spontanément comme une image dont l’objet demeure obscur. La théologie médiévale aura beau le rationaliser, lui assigner une place parmi les êtres qui procèdent de Dieu, il persistera dans sa nature fuyante et incertaine car il est « le garant du plus haut degré de réalité de l’Invisible ». La question du corps de l’ange semble bien, à y regarder de près, s’étendre au-delà de la réflexion chrétienne qui fut, il est vrai, décisive. En aval, les réponses théologiques ne satisfirent pas complètement certaines des meilleures têtes pensantes. On rapporte ainsi qu’en 1453, tandis que Constantinople tombait sous le joug des troupes ottomanes, les sages byzantins discutaient encore du sexe des anges – événement devenu proverbial. L’effondrement de l’Empire n’aura donc pas suffi à mettre un point final à cette vieille question.

    Ceci conduit à penser que le corps de l’ange relèverait davantage d’un fantasme humain que d’une démonstration théologique dont il serait le résultat nécessaire. Quel meilleur modèle que le corps subtil de l’ange pour l’insensé qui se croit débarrassé de la finitude ? Plus question d’être rivé à un point singulier de l’espace et du temps ; voici que l’on se prend à rêver d’une puissance illimitée et à défier l’ordre du monde. Mais force est d’admettre une labilité, une réversibilité même, du statut angélique aux yeux des hommes qui provient de sa complexe situation d’intermédiaire. La culture en a gardé trace : Lucifer – cet ange déchu – conserve les attributs angéliques qu’il emploie à des fins ténébreuses. Ayant péché par orgueil, il détourne les hommes du salut en flattant le leur. Ne surnomma-t-on pas Saint-Just « l’archange de la Terreur » pour son implacable rigorisme révolutionnaire ? Pascal ne nous prévient-il pas que celui qui veut faire l’ange fait la bête ? Ceux, en somme, que l’hybris pousse à être plus que des hommes finissent par chuter plus bas que terre. « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » Le corps de l’ange, tel qu’il est traditionnellement conçu et représenté, est le nom même de ce fantasme singulièrement ambivalent. Fantasme du corps léger, illimité, harmonieux qui dissimule la fascination pour la chute, l’oubli et le retour à la bestialité. En mesurant l’existence humaine et ses possibilités à l’aune de l’utopie du corps angélique, le sujet se trouve en proie à un appétit irrépressible et déréglé qui le pousse à sa propre négation. La menace pèse sur le fils de la Terre comme sur l’ami des Formes : aucun d’eux ne se trouve à l’abri d’une telle passion. L’un voudra faire scintiller la gloire de sa matière, l’autre se faire déchet du monde pour que brille seul l’esprit. Idolâtrer sans mesure l’enveloppe charnelle ne vaut sans doute guère mieux que l’horreur ressentie à sa vue. La vision angélique scelle l’entente secrète entre le pudibond névrosé et l’obscène dérisoire. Ce faisant, elle fait manquer au sujet la réalité du désir vécu dans sa puissance affirmative. Décidément, l’ange nous réserve bien des surprises. Ses ailes peuvent nous arracher à la pesanteur terrestre comme être aisément sectionnées. Autant dire que tout ange est un Icare en puissance. Si le représenter rassure, tend à domestiquer ce rêve trouble, aucune habileté ne parvient à lui donner forme définitive. Péché, finitude, imperfection – quelle que soit la cause qu’on lui attribuera, cette impossibilité reflète à coup sûr une facette de l’humaine condition.

    Fantasmer un corps angélique, c’est faire sourdre les forces susceptibles de décentrer l’individu et le mener, s’il n’y prend garde, à sa destruction : « aujourd’hui si l’archange, le dangereux, par-delà les étoiles, descendait vers nous d’un seul pas, notre propre cœur en s’élançant vers lui de son battement nous anéantirait ». Son efficace tient précisément à sa dimension imaginaire : exempté qu’il est des contraintes du réel, il tend à imprimer une orientation subjective dont on peut aussi bien dire qu’elle est désorientation au regard de l’ordre symbolique. L’extériorité propre à l’ange – créature asexuée – déforme la vérité du rapport au corps, tant le nôtre que celui d’un autre. Alors même que le désir ne se soutient que du manque, le corps glorieux de l’ange apparaît, à l’inverse, comme une plénitude à jamais recouvrée. Replacé dans les coordonnées de la psychanalyse, l’ange est un ersatz d’harmonieuse unité venant combler fallacieusement la béance du désir. L’ordre symbolique se met alors à reposer sur un leurre qui égare le sujet fasciné. L’ange s’excepte de la totalité « phallique » et donne ainsi à croire qu’il en est la miraculeuse condition négative, rôle pourtant dévolu au corps féminin. Là où l’infinité muette, hors langage, désigne la fonction féminine qui, par son exception, fait exister la totalité masculine ne pouvant se clore sur elle- même, elle pourrait tout aussi bien renvoyer à l’invisibilité du corps angélique comme réel ineffable du corps visible. Fallacieux glissement qui, de l’égalité entre fonction féminine et ordre phallique, infère celle entre fonction féminine et corps angélique et, par voie de conséquence, celle entre corps angélique et ordre phallique. Peut-être les anges n’ont-ils justement pas de sexe parce qu’ils en sont un. Voilà une réponse à la disputatio des Byzantins.

    En isolant le désir qu’il incarne fondamentalement, le corps angélique entraîne l’égaré vers un espace où vie et mort tendent à se confondre. Brouillant les repères, ce désir acéphale affole le sujet pris, dès lors, dans une dynamique extatique d’élévation ou d’abjection sans frein. « Ce monsieur ne sait ce qu’il fait : il est un ange »… Est-on au ciel ou en enfer ? Bien malin qui le dira. « Ah foutre, mon ange, je perds la tête ! (…) Je suis presque fâchée du crédit et des titres qui favorisent mes égarements ; je voudrais qu’ils fussent sus de toute la terre ; je voudrais qu’ils pussent m’entraîner, comme la dernière des créatures, au sort où les conduit leur abandon (…) L’échafaud même serait pour moi le trône des voluptés » s’exclame bien à propos un personnage du divin marquis à l’époque de la Terreur. Hors de lui-même, on voit le sujet errer entre deux points incandescents et opposés dont l’inaccessibilité contribue à le morceler. L’ange est un tiers terme : place imaginaire en fonction de laquelle le sujet clivé se projette vers un ailleurs tenu pour sublimé ou souillé. Au-delà ou en-deçà, jamais il n’est celui qui « se pense et convient à soi-même ». Par leur corps, les anges esthétisent le mythe d’un désir purifié, détaché du monde, comme le stylite cherche à mortifier le sien pour ne plus être ce qu’il était. On peut alors penser, à bon droit, que l’ange manifeste une certaine angoisse d’exister : « Tout ange est d’angoisse. Oiseaux presque mortels de mon âme, malheur à moi, qui vous invoque en sachant qui vous êtes. » À rebours de la réflexion médiévale, le corps de l’ange figurerait davantage une déliaison mortifère avec le monde qu’une courroie de transmission du ciel à la terre.

    Faut-il alors éradiquer la figure de l’ange, lui dénier toute réalité corporelle, comme le voulaient les iconoclastes de Byzance ? Si le fantasme du corps angélique persiste, impavide, à travers les siècles, peut-être convient-il de l’envisager autrement. Le poète souligne combien solidaires l’une de l’autre sont la vie et la mort. L’espace angélique, pour inhumain et funeste qu’il soit, n’en est pas moins la porte d’entrée vers la connaissance du réel : « La vraie figure de la vie s’étend sur les deux domaines, le sang de la circulation suprême passe dans les deux : il n’y a ni En-deçà, ni Au-delà, rien que la grande Unité où ces êtres qui nous surpassent, les « anges », sont chez eux. » Seul le poète est susceptible d’exprimer, au moyen de son art, ce qui dépasse toute mesure – seul, il peut incarner l’ange : « Ce monde vu non plus de l’homme, mais en l’ange, est peut-être ma vraie tâche ». Qui s’y frotte s’y pique, certes. Mais ne peut-on pas frôler le gouffre sans y choir, le temps d’y jeter un bref coup d’œil ? Il nous faudra alors vaillamment affronter l’ange, quitte à y laisser quelques plumes.

    La Genèse, déjà, nous avait prévenus : Jacob a lutté avec l’ange en un sauvage corps à corps d’où n’est sorti ni vainqueur ni vaincu. Le corps invisible de l’ange se révèle trop parfait pour se laisser dominer par celui de l’homme ; pourtant, ce dernier a pu s’éprouver dans la tension même qu’exigeait le combat. En mettant en péril son être mais sans céder tout à fait, il lui a été donné d’accéder à la révélation divine. Proposons une traduction en termes séculiers : il a engagé un duel avec le réel. « Quelque chose d’éternel demeure en l’homme – en l’homme qui pense… – quelque chose que j’appellerai sa part divine : c’est son aptitude à mettre le monde en question… » La lutte avec l’ange donne à voir ce qu’il y a de charnel et de spirituel à la fois dans le rapport qu’entretiennent l’homme et la réalité. Il faut en payer le prix et l’ange démet la hanche de Jacob qui l’a mis en garde : « Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni ». En luttant contre son destin, il tente de lui arracher le secret ultime de son être. Ce désir dévorant est ce qui doit être maîtrisé mais certes pas aboli. D’Éros au Héros, il n’y a qu’un pas. Héroïsme magnifié par Malraux dans Les noyers de l’Altenburg – dont le titre premier était La lutte avec l’ange – qui tente, à l’épreuve de l’histoire, de franchir la « crevasse » qui le sépare de « la vie universelle » : ce conflit met aux prises la connaissance de l’homme avec la conscience de son destin. On ne peut espérer se connaître véritablement sans prendre le risque d’être en butte à une valeur supérieure. « Le plus grand mystère n’est pas que nous soyons jetés au hasard entre la profusion de la matière et celle des astres ; c’est que, dans cette prison, nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant… » S’engager corps et âme dans une action qui le transit, c’est pour le héros braver physiquement l’ange – ce démon trop parfait. Ou la mort aura raison de lui, ou « deux fois vainqueur » il traversera l’Achéron, ayant dérobé au monde un fragment de vérité : « il n’avait plus besoin d’étreindre un corps pour lutter contre l’inhumain ».

    L’art ne naît pas seulement de la sage angélologie mais aussi bien de cet épique bras de fer. Et un Zola (L’Œuvre) ou un Gide (Les Faux-Monnayeurs) en ont médité le sens à travers la peinture ou le « roman pur » : c’est l’impossibilité d’achever l’œuvre qui donne forme à celle- ci. Le suicide du peintre constitue l’échec de son combat avec l’ange qui aurait dû aboutir à un modus vivendi s’il n’avait été détruit pas son désir : le corps de l’artiste vaincu par celui de l’ange pour n’avoir pas su reconnaître la supériorité du réel, soit ce qui résiste, en dernière instance, à la symbolisation. « Avec Claude Lantier je veux peindre la lutte de l’artiste contre la nature, l’effort de la création dans l’œuvre d’art, effort de sang et de larmes pour donner sa chair, faire de la vie : toujours en bataille avec le vrai, et toujours vaincu, la lutte contre l’ange » avoue l’auteur.

    Gide, quant à lui – plus prudent ou plus avisé qu’Édouard, son faux double – garde in extremis le réalisme nécessaire pour terminer son roman, tandis que l’œuvre reste, en son essence, inachevée, ouverte. L’écrivain renonce à la chimère de la perfection, à peindre la vie telle qu’elle est. Les mises en abyme qui structurent les Faux-Monnayeurs évitent ce périlleux glissement : en ne cherchant jamais à saisir le réel frontalement mais en le stylisant, l’écrivain fait œuvre. « J’invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité, et ce que, lui, prétend en faire. » La recherche du sens passe par cette lutte âpre et sournoise qui engage l’existence de celui qui s’y dispose. L’œuvre, toujours imparfaite, en est le témoignage. Elle porte trace du réel, cependant que sa forme stylisée la retient de sombrer dans l’informe à la manière de la toile de Frenhofer. « Stylisé, c’est-à-dire humanisé : tel que l’homme l’eût fait s’il eût été Dieu. L’homme sait que le monde n’est pas à l’échelle humaine ; et il voudrait qu’il le fût. Et lorsqu’il le reconstruit, c’est à cette échelle qu’il le reconstruit » renchérit Malraux.

    Sorte de figure allégorique, Bernard, en affrontant l’ange, a trouvé en lui-même la force de s’arracher à un passé qui l’accable et de rabattre son orgueil pour embrasser un avenir plus incertain mais lumineux. Il cesse ainsi de romancer toujours sa vie, de la soumettre à une analyse qui le confine au dédoublement. Les conséquences de l’épreuve peuvent, certes, paraître fort décevantes dans le contexte du roman : le personnage en sort gagné par un mol altruisme et un puritanisme un peu étroit. Il n’importe. En acceptant de s’exposer au réel sans s’y abandonner, il a surmonté certaines des illusions qu’engendrent l’excès d’analyse comme les croyances sommairement reçues. Plutôt que de se payer de mots, il s’est décidé à agir en affrontant l’énormité de ce qui le dépasse. Entre la mort et le faux-monnayeur se trouve le héros qui refuse de substituer au réel une image angélique, fruit du désir et du langage. Celle- ci est repoussée, réduite mais point détruite. La lutte avec l’ange désigne l’effort toujours recommencé de libération vers l’authentique : « il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant ». La chair et l’esprit semblent alors sur la voie d’une véritable réconciliation. Le héros abdique l’angélisme pour renouer avec le monde et avec lui-même : « il voyait devant lui l’océan de la vie s’étendre ». Haletant, blessé en somme, mais ayant trouvé la règle à suivre en son propre cœur, c’est en claudiquant qu’il poursuivra son chemin. « Ce à quoi on ne peut atteindre en volant, il faut y atteindre en boitant… »

    Fiction utile donc que le corps de l’ange si l’on ne s’y abîme pas entièrement. Le rencontrer ouvre un sujet à la dimension élective de l’expérience : elle le rapporte à la singularité qu’il est et le contraint, tout à la fois, à rompre pour partie avec lui-même. Il fait ainsi l’épreuve d’une extériorité qui le marque à jamais – songeons à la blessure de Jacob – et le renvoie toujours à ce moment d’élection qui ouvre à un nouvel horizon d’avenir. Son corps en garde le stigmate rayonnant. Arraché à ce qu’il a été – l’ange signifie à Jacob la perte symbolique de son nom – il est destiné, par l’événement même, à autre chose. Cette subjectivation, digne d’une rencontre amoureuse, advient par-delà ses capacités subjectives en vertu d’une disposition à s’ouvrir à l’inouï.

    Lorsque le messager céleste vous fera la grâce d’une apparition, tâchez de ne pas prendre ombrage de cette splendeur invisible. « Bernard n’avait jamais vu d’anges, mais il n’hésita pas un instant, et lorsque l’ange lui dit : « Viens », il se leva docilement et le suivit. » Empoignez-le vigoureusement et ménagez vos forces au risque d’essuyer quelques coups sévères. Surtout, gardez les yeux grand ouverts. Peut-être alors vous sera révélé ce que vous ne pouviez imaginer et vous découvrirez-vous capable de ce vous croyiez impossible.

    Charles Bresson 

  • Entretien avec Bertrand Bonello 

    Marelle : Pourquoi avez-vous accepté cet entretien ? Quel est votre rapport à la critique à l’entretien à la parole publique ?

    Bertrand Bonello : Quand on vient de finir un film, on est tendu car on ne sait pas parler du film. On continue à apprendre à le connaître, et les entretiens servent à ça. C’est bégayant, mais on apprend des choses sur son propre film. Pour La Bête, j’ai dépassé les 700 entretiens. Au bout d’un moment, on ne réfléchit plus et de temps en temps, on se fait surprendre, souvent à l’étranger, car les gens ne posent pas les mêmes questions. On est bon quand le journaliste est mauvais ou bon quand le journaliste est bon. J’essaye toujours de pas être au dessus de mon film, ni au dessus du journaliste et je privilégie l’anecdote à la théorie. J’aime bien parler de cuisine : par exemple, dans les interviews très basiques, du style « pourquoi vous avez voulu faire ce film ? »,  la vraie question c’est « comment êtes vous arrivé à faire ce film ? » Si tout va bien, un film, c’est trois ans. Il faut être modeste, on n’est pas forcément génial, et beaucoup de choses arrivent par hasard. Au premier montage des choses auxquelles je n’avais pas pensé m’apparaissent. J’essaye de faire en sorte que la parole publique ne soit pas une explication de texte ou une justification. La Bête est mon dixième film, alors j’ai déjà eu beaucoup de rétrospectives. On s’arrête et on regarde en arrière. Les films ne sont pas que des films, pour moi ce sont des tranches de vie. Il y a des choses que je ferais différemment car mon rapport au monde, à l’amour, n’est pas le même. 

    Marelle : Vous vous mettez dans une case très auteuriste. 

    Bertrand Bonello : Je n’ai pas fait d’études. Je ne suis pas théoricien. Je préfère rester avec le film. 

    Marelle : Quand vous finissez par comprendre ce que vous avez fait, avez-vous une forme de détestation pour votre film ?

    Bertrand Bonello : Non, pour moi un film c’est la somme de ce qu’on a été capable et incapable de faire. Ce que je suis incapable de faire, je ne le prends pas comme une tare. Je sais pourquoi les choses ont été faites. 

    Marelle : On vous a souvent rapproché de David Lynch, récemment disparu, pour votre regard sur le fantastique et l’étrange. Est ce que cette filiation là ne serait pas avant tout liée à l’utilisation  de la musique et du sound design ?

    Bertrand Bonello : Je trouve que l’adjectif lynchien est une facilité dès qu’il ne s’agit pas d’une narration classique. Lynch m’a beaucoup aidé sur la question de la liberté. Comme Godard, c’est quelqu’un qui vous autorise à être libre, c’est ça qu’il défendait. Je le trouve assez proche de Godard sur le rapport au son, aux libertés narratives, à l’intuition. 

    Marelle : A quel genre appartient Nocturama? A titre personnel, la question de l’enfermement m’intéresse beaucoup, l’étude des comportements humains dans une situation extrême qu’on retrouve dans votre film confinement Coma ou même dans La Bête sur l’enfermement de la personnalité, dans De la guerre (la scène du cercueil notamment) et dans L’Apollonide .  Pourquoi ce sujet ? A posteriori ?

    Bertrand Bonello : Même Saint Laurent ou Le Pornographe parlent de l’enfermement. Je pense que c’est le rapport à la liberté, qui se concilie par le rapport à la prison. Comment retrouver la liberté et l’inventer ? Comme dans Nocturama, j’aime aussi bien les films qui investissent un lieu. Dans le cadre de Nocturama ou l’Apollonide, ce sont des lieux sans fenêtres : le grand magasin et la maison close. On n’est plus en lien avec le réel, donc ce lieu devient un monde à l’intérieur du monde : il se met à inventer ses propres règles. Et après, on assiste à la manière dont ce monde explose face au réel.

    Marelle : Vous vous êtes aperçu a posteriori de ce thème récurrent ?

    Bertrand Bonello : Souvent la pensée arrive après. C’est toujours quelque chose de tangible qui m’anime. Le lieu de la maison close m’intéressait, et après on s’aperçoit que ça raconte ça.

    Marelle : Et donc, le cinéma, c’est à la fois une liberté formelle qui a pour sujet la liberté elle-même ?

    Bertrand Bonello : Je suis né en 1968, ce n’est pas anodin. Je suis un enfant de mai 68. Ce qui est dur pour ma génération, c’est qu’on est face à nos parents qui ont fait beaucoup pour la liberté : politique, social, à la fac… On est un peu écrasé par ça. Il y a une scène sur cela dans Le Pornographe : comment on fait ? J’étais dans la tête de Jérémie Renier, c’était une adresse à mes pères.

    Marelle : Est ce qu’il y a forcément (notamment dans le cinéma français) une filiation intrinsèque dans le cinéma français ?

    Bertrand Bonello : Oui, une énorme filiation de la Nouvelle Vague. Personnellement  j’ai senti très vite un désir de rompre cette relation. Je vois apparaître des jeunes cinéastes qui n’en ont rien à faire de la Nouvelle Vague. Comme ceux du renouveau du cinéma de genre dans le cinéma français.

    Marelle : Il y a un autre cinéaste qui est un cinéaste de la liberté et qui filme tout le temps en intérieur, c’est Almodóvar. Enfermement pendant la période franquiste; il part aussi de ce même point.

    Bertrand Bonello : Je n’avais jamais pensé à un rapprochement dans ces termes-là. C’est quelqu’un de très important pour l’Espagne, il a éduqué son pays. J’aima sa simplicité, son rapport au mélodrame et aux femmes. Il est généreux.

    Marelle : Il y a cette même expérience de ce qui est possible dans un espace donné pour analyser les comportements humains. Ce qui nous amène à la question du sujet, terme un peu problématique. Ce qui ressort parmi le public de notre âge c’est la variété des sujets de vos films, comme si chaque film était l’occasion d’explorer les comportements humains mais toujours dans le cadre d’une classification : la violence, la sexualité. Comment abordez-vous ce choix de vos sujets ? Comment expliquez vous cette variété apparente ? Et voyez-vous vous même une structure secrète ? 

    Bertrand Bonello : Je me méfie beaucoup du sujet, car il est roi aujourd’hui. Ce n’est pas le sujet qui prédomine, c’est quand apparaît un mélange entre le fond et la forme, quand je sais comment raconter une histoire. Si je n’ai pas la forme je n’y arrive pas. J’ai une feuille A4 et je prends des notes. D’un coup il m’apparaît que j’ai un fond et une forme. Je prends l’exemple de L’Apollonide : quand le film est sorti il y avait beaucoup d’articles qui disaient que c’était un grand film fmniste. Si je veux faire un film féministe je suis bloqué et écrasé par la mission. Tandis que si je me centre sur le décor et sur mon  envie de le filmer, avec des boucles temporelles, c’est petit, c’est concret, je sais où je suis. Et encore, de plus en plus, le scénario avant était roi et maintenant c’est le sujet. Maintenant la question c’est si la personne qui fait le film est légitime d’en parler. C’est bien que l’époque change mais il ne faut pas perdre de vue la mise en scène. Si le sujet était si important pour faire un bon film, on ferait tous des films sur la Shoah et on ferait tous des chefs-d’œuvre. Je pense que c’est une idée fausse, mais c’est même dangereux de penser qu’on a un grand film car on a un grand sujet. 

    Marelle : A ce propos, comment définissez-vous la mise en scène ?

    Bertrand Bonello : Je sors un livre dans trois mois dans lequel une critique me donne cent mots que je dois définir. Pour le mot  « mise en scène »,  j’ai répondu : si on prend dix metteurs en scène, la réponse sera différente car le metteur en scène c’est quelqu’un qui ne sait rien faire mais sans qui rien ne se fait. Je ne sais rien faire sur un plateau mais je ne suis pas là, il n’y a pas de film. Certains vont dire que la mise en scène, c’est le découpage, ou le temps et l’espace. Pour moi, c’est essayer de trouver par quels artifices on peut recréer le sentiment qui nous anime. C’est très intuitif. La mise en scène est en quelque sorte la reconstruction a posteriori d’un sentiment.

    Marelle : Dans De la guerre, Mathieu Amalric dit : «  J’essaye de faire un film sur la joie, mais c’est presque impossible ». Que pensez-vous de ce constat ? Que veut dire un film sur la joie ?

    Bertrand Bonello : La joie, c’est le sentiment qui vous transportera. C’est très difficile, c’est tellement plus facile de travailler le drame, faut être né pour raconter ça ou faire cela très vieux avec sérénité.

    Marelle : Êtes vous un auteur ou un faiseur de film ou artisan du cinéma ?

    Bertrand Bonello : En anglais, il y a deux mots : director et filmmaker. Spielberg et Cassavetes. Je me sens très artisan car j’écris le scénario, je réalise, je monte, je fais la musique, je produis. Je suis comme un enfant dans un magasin de jouets, je fais du bricolage qui coûte cher. On est un adulte-enfant sur un plateau, on joue dans une industrie qui coûte des millions. 

    Marelle : La Bête, notamment, est une adaptation. La question du récit ne s’est jamais posée sous la forme de l’écriture littéraire si vous n’aviez pas fait de films ?

    Bertrand Bonello : En littérature, je pense que je serais écrasé par le poids des génies, et par la solitude. Quand j’écris un scénario, c’est long, il faut créer du désir, et après c’est un objet destiné à disparaître. Quand je regarde un film et que je vois le scénario, je suis dégouté. Et ensuite je ne suis plus seul. Si j’écrivais je serais totalement alcoolique, c’est sûr ! 

    Marelle : Vous ne vous sentez pas écrasé en cinéma ? Il semble qu’il y a une cristallisation française de l’infériorité du cinéma, art forain, par rapport à la littérature C’est ce que nous avait dit Desplechin. La littérature est un art d’admiration pour beaucoup de cinéastes, pourtant certains se définissent comme des littéraires, tels que Ducournau ou Sciamma. 

    Bertrand Bonello : Ce n’est pas parce que le cinéma est plus récent, c’est peut-être parce que je pense que je peux trouver des choses y compris dans un film moyen. Surtout quand on en fait, il y a des idées qui nous intéressent. Ça peut être divertissant, alors qu’un livre divertissant, ça s’oublie.

    Marelle : Qu’est-ce que vous lisez ?

    Bertrand Bonello : Clarice Lispector en ce moment. Je veux que la littérature m’amène dans un endroit presque mystique. 

    Marelle : Et des livres qui ressembleraient à du cinéma ne vous intéressent pas ? 

    Bertrand Bonello : Par exemple, j’ai une passion pour Hemingway ou Carver. 

    Marelle : Pourquoi êtes-vous considéré comme un réalisateur formaliste ?

    Bertrand Bonello : Parce que la forme est très importante dans ma manière de raconter, car j’ai besoin d’idées formelles.

    Marelle : Cela ne vous gêne pas de renvoyer une image de cinéaste à dispositif ?

    Bertrand Bonello : C’est vu de manière un peu négative. J’aime bien voir une forme quand je vois de l’art. Elle peut être très simple. 

    Marelle : Vous mentionnez souvent Carpenter, et particulièrement Assault, parmi vos inspirations. Ça m’a frappé lors du revisionnage de Nocturama, mais c’est vrai à l’échelle de votre filmographie je trouve, est-ce que vous puisez aussi chez Carpenter ce rapport quasi consubstantiel entre la musique et l’image ? d’où vient et pourquoi ce goût pour les ritournelles et les nappes électroniques ?

    Bertrand Bonello : Pour Carpenter je n’ai pas de raison précise, mais il fait partie des cinéastes de mon adolescence. Avec l’arrivée du vidéoclub, qui était un marchand de journaux avec des cassettes de film d’horreur, on regardait le weekend des Argento, des Cronenberg, de la fin années 70-80. Le cinéma ne m’intéressait pas, puis quand je m’y suis intéressé, j’ai revu ces films. Ce sont des bons films et de bons metteurs en scène avec des choses à dire sur le monde, très politiques. Ce sont des choses que vous avez découvert jeune et en boucle, ça agit toujours. 

    Marelle : C’était conscient, cet évitement des films français ?

    Bertrand Bonello : Quand j’ai commencé à faire des films, c’était les années 90. Je n’ai pas fait d’école, je n’ai jamais été assistant. A ce moment je voulais faire de la musique, et j’avais un désir de faire autre chose, différent du cinéma naturaliste, de Cassavetes et de Pialat. J’ai eu un désir de me mettre ailleurs, de sortir du naturalisme.

    Marelle : Il y a toute une génération contre Pialat, dont Desplechin fait partie…

    Bertrand Bonello : Desplechin a commencé avec une cinéphilie stratosphérique. Ses premiers films sont des années 90, comme La vie des morts, ou La Sentinelle, un film anti-naturaliste. Je comprends qu’on ne construise contre quelqu’un, c’est salutaire. On passe son temps à bifurquer dans l’histoire du cinéma. Pour moi ce sont en fait les histoires du cinéma, chacun a la sienne. Arnaud a Truffaut, Allen et Bergman, et il n’a jamais décroché les posters de sa chambre d’ado. L’autre jour j’étais invité à une table ronde sur Truffaut, comme j’avais tourné avec Jean-Pierre Léaud. Arnaud est arrivé avec 48 livres et 253 post it. Il a une obsession. 

    Marelle : Vous vous distinguez de réalisateurs comme Arnaud Desplechin précisément car vous n’arborez pas d’intellectualisme. Est ce que vous considérez que vous avez des compagnons de route ou vous êtes une sorte de franc-tireur ? Plus généralement, vous sentez-vous appartenir à une génération de réalisateurs français ? 

    Bertrand Bonello : Je me sens un peu seul. Je n’ai pas de groupe, alors qu’Arnaud avait un groupe à l’école. Au delà de ça, sur le plan esthétique, il y a pas mal de gens qui font un pont entre mes films et ceux de Carax, dans une forme de poésie. C’est l’héritage godardien. Dans les grandes lignes, il y a Renoir et Bresson, puis Truffaut et Godard, puis Doillon et Garrel, puis Desplechin et Carax. C’est schématique mais pas absurde.

    Marelle : Et dans le cinéma de genre ?

    Bertrand Bonello : J’introduis des éléments de genre dans un récit qui ne l’est pas. Ça ne m’intéresse pas de faire du cinéma de genre, mais de distordre le réel, oui. J’aime beaucoup Viennel. Sinon, j’ai un public très jeune maintenant. Je n’ai pas le même public que quand j’ai fait Le Pornographe, Tiresia, aujourd’hui aux avant-premières il y a beaucoup de gens de 25 ans, depuis Nocturama. Nocturama a été acheté par Netflix. C’est mon film le plus vu et aimé, je reçois des courriers tous les jours de gens qui ont entre 16 et 25 ans. La Bête est un film qui a pas mal marqué, beaucoup de gens m’ont découvert grâce à ça. Je pense que j’utilise mieux la musique maintenant depuis L’Apollonide. J’ai compris comment la faire jouer. Il y a un côté pop formellement. 

    Marelle : Le public intellectualise beaucoup dans la réception. Il y a un peu le même effet qu’avec les films de Lynch, qui retrouvent ou découvrent un cinéma qui ne donne pas de réponse. 

    Bertrand Bonello : Je n’ai pas les réponses. J’aime beaucoup quand je fais les débats que les gens ne s’approprient pas le film de la même manière.

    Marelle : Pouvez-vous nous en dire plus sur la version filmée du concert d’Ingrid Caven ?

    Bertrand Bonello : Je connais bien Jean-Jacques Schuhl et Ingrid, j’allais tous les mardis après-midi chez lui parler de littérature. Il m’a invité au concert. Puis il m’appelle à 4h du matin pour me demander de filmer la représentation du lendemain. On est allé louer deux caméras, je m’occupais d’une caméra ma chef opératrice d’une autre. En fait, je l’ai fait pour eux. Plus tard, on a fait une projection dans un hôtel, le directeur de Locarno a voulu en faire un film. C’était un peu un hasard. Ingrid est un génie. 

    Marelle : Un sujet de cinéma que vous voudriez traiter absolument ?

    Bertrand Bonello : La solitude, je dirais. Pour moi La Bête c’est un film sur la solitude et le rapport au mal, que je trouve vertigineux. 

    Marelle  : Est ce qu’il y a des choses que vous savez que vous ne savez pas filmer ?

    Bertrand Bonello : Une grande scène de bataille, car je ne saurais pas par quoi commencer, ou des scènes qui ont été beaucoup faites. Une poursuite de voiture, il y en a tellement, et de dingues, je ne saurais pas comment faire. Ou un combat de boxe. Ça fait partie des genres du cinéma et appellent à l’efficacité. 

    Marelle : Vous préférez la lenteur ?

    Bertrand Bonello : J’aimerais être plus rapide. J’étais persuadé avant le tournage que Nocturama ferait 1h30 et il fait 2h10. Il y a une efficacité de l’étirement aussi.

    Marelle : Diriez-vous que vous avez un style ?

    Bertrand Bonello : Je passe par des mécanismes. On a des habitudes, des réflexes. Je dirais que mon style vient de ce qui se passe en salle de montage, d’une manière de rentrer dans les scènes et de ne pas les finir, de mon rapport à la musique.  Jonas Mekas dit que la névrose, c’est le début du style. 

    Mélusine O’Connor et Wandrille Teissier