Catégorie : Littérature

  • La mélodie lancinante de La Valse aux adieux

    « Il est incroyable que des individus hideux puissent se décider à procréer. Ils s’imaginent sans doute que le fardeau de la laideur en sera plus léger si nous le partageons avec notre descendance. »

    J’ai seize ans. Je viens d’une famille dotée d’un « capital culturel ». Je regarde les livres, que je connais sans les connaître ; la bibliothèque est immense. L’auteur me dit quelque chose, j’en ai entendu parler, mon père l’a en anglais et en français, mais son nom est tchèque. Il a un prénom de ville. La valse aux adieux. Je prends le livre et m’assois par terre. Je finis le livre. Je n’ai jamais rien lu de pareil.

    On a tous lu Kundera comme on a entendu une mélodie populaire mal chantée. À moi, il m’a été transmis par ouïe-dire, et ce roman-là, par hasard, par la poésie de son titre. Kundera a traversé les générations ; ma grand-mère surlignait ses bouquins —fâcheuse habitude—, ma mère écrivait son nom dedans —quand je vous dis que c’était notre seul capital—, et moi, j’ai donc fatalement fini par le lire. J’étais trop jeune, peut-être. Il y avait des histoires d’avortement et de tromperie. Mais Kundera est un auteur transgénérationnel, un auteur à l’éternelle jeunesse et à l’éternelle légèreté. Et ses livres sont pleins d’un air dont on se souvient.

    Je relis les pages de La Valse aux adieux, mon premier Kundera. J’aimerais pouvoir manier comme lui sa simplicité ; sa narration chorale est claire comme les instruments d’un orchestre : Klima le trompettiste, Skreta le gynécologue procréateur, Jakub, Bertlef, Ruzena l’infirmière madonne. J’aimerais pouvoir parler comme il le fait de l’infertilité des femmes, du voyeurisme des hommes, de la tromperie et du sexe. Car La Valse aux adieux, c’est ça : les hommes qui ont peur des femmes mais qui les aident à guérir de leur malaise existentiel, celui qui leur donnera tout pouvoir sur eux : Ruzena l’infirmière tombe enceinte du docteur Skreta et devient la première femme dans ce nouvel éden —une station thermale pour femmes infertiles. 

    Je note des phrases de Kundera, je le prends comme il est, un écrivain, quelqu’un dont on ne se souvient pas pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il dit. Je voudrais comprendre pourquoi son livre est une valse. Les nombreux personnages se croisent, au gré des hasards, au gré des miracles, les journées virevoltent et s’enchaînent, et la musique nous entraîne, et Duke Ellington remplace Janaček.

    « C’était une bouche fraîche, une bouche jeune, une jolie bouche aux lèvres molles joliment découpées et aux dents soigneusement brossées, tout y était à sa place, et c‘est un fait qu’il avait été fortement tenté, deux mois plus tôt, de baiser ces lèvres, et qu’il avait cédé. Et voici que cette bouche, qui avait cessé de le séduire, n’était plus soudain qu’une bouche réelle. (…) Le trompettiste avait la bouche pleine de sa langue, qui lui faisait l’effet d’une bouchée peu appétissante qu’il lui était impossible d’avaler et qu’il eut été malséant de rejeter. »

    Il est difficile de dire adieu à une mélodie lancinante. C’est une mélodie unique, au style élégant, coulant, parfois transparent, comme un dessin. La valse, c’est cette variation et cette improvisation, ce jeu de points de vue des solistes qui se passent la parole : quand Klima rencontre Jakub, il se rend compte que tous les hommes sont dans la même situation, qu’ils se font tous avoir par la maternité, même s’ils ne sont probablement pas pères eux-mêmes, parce que le grand procréateur doit être le docteur Skreta. Les hommes sont les procréateurs capricieux, et les femmes sont les menteuses, celles qui portent et font porter la charge de la naissance. Le livre est léger, mais c’est un livre pour adultes –de ceux qui sautent les cases des marelles. Adieu Milan. Le fardeau de ta mort sera plus léger si nous partageons ton œuvre avec notre descendance.

    Mélusine O’Connor

  • Testament de Milan Kundera

    Kundera est mort. L’évènement a fait la une de Libération (une jolie photographie en noir et blanc, d’ailleurs), tenu une demi-heure dans la matinale de France culture, provoqué une timide poussée de posts sur les réseaux sociaux, et puis le silence. Il paraît que les ventes de ses livres reprennent. Joie, joie, joie dirait-on avec l’autre. Mais cet enterrement médiatique au fond tout à fait respectable (personne, en général, n’a dit trop de bêtises à son propos, c’est vrai) nous laisse un petit goût d’inachevé. Chacun bien sûr aura une fois entendu parler de ce fameux titre, L’Insoutenable Légèreté de l’être. Mais après ? On connaît ses thuriféraires, quelques lectrices amoureusement charmées par l’exotisme des noms tchèques, au bord des plages, quelques étudiants pédants, amoureux de son côté “romancier intello”, ne se sentant plus de joies à la lecture des lignes sur l’Éternel Retour. On sourit à l’inventivité de ses nouvelles, de la composition de ses romans, mais, au fond, on aime bien – sans plus.

    Voilà le goût d’inachevé. Personne n’a vraiment rendu raison de l’importance capitale de l’oeuvre de Kundera – et après tout, fidèles à son auteur, nous pourrions nous en contenter : ne pas rajouter de babillage et de commentaires insignifiants à une oeuvre qui se suffit de sa lecture. Mais je n’ai pu m’empêcher de remarquer que tous les hommages étaient tournés vers le siècle précédent, vers la République tchèque, saluant l’innovation littéraire que Kundera a apportée en France au roman… Il est aussi temps, en jeunes gens délivrés d’un père, de faire nôtre cette œuvre, et d’en sortir, pour l’avenir, ce que nous en avons compris. De trouver chez lui notre héritage. D’écrire le testament qu’il nous a légués.

    Pourquoi Milan Kundera est-il, pour nous, un écrivain qui compte

    ***

              Kundera a abondamment parlé dans ses essais des romanciers et des artistes qu’il aime, et bien plus rarement des auteurs avec lesquels il a un désaccord. Pourtant ses romans et la théorie qui les accompagne sont une réponse à différentes condamnations prononcées contre le roman au XXe siècle. La première est celle de Breton qu’il cite explicitement dans Les Testaments trahis : dans le Manifeste surréaliste, il reproche au roman, celui né au milieu du XIXe siècle chez Balzac, son arbitraire. Le romancier y est tout-puissant, il a tout pouvoir sur l’action, la psychologie, toutes les descriptions et toutes les phrases sont assujetties sans aucune nécessité à son caprice : “La marquise sortit à cinq heures”, et pourquoi pas à six heures ? Quid de son attelage ? Pourquoi telle couleur, tel trait ? Ce que critique aussi Breton, c’est la prétention mimétique du roman réaliste, que le souci d’épuiser le réel égare dans un fatras d’œuvres aussi nombreuses qu’insignifiantes. La seconde, très importante aussi, est celle de Sartre, dans Qu’est-ce la littérature ? Cette étude renvoie dos-à-dos le roman dit réaliste ou psychologique (dont l’un des illustres représentants à son époque est Mauriac) et l’esthétique surréaliste, qui ne produit selon lui que des enfantillages, des exercices de style gratuits et de pure forme sans rapport avec la réalité. Aux théories en vogue, Sartre oppose le roman “engagé”, celui qui prend à bras le corps les problèmes du temps pour agir effectivement sur l’époque. Le roman engagé est porteur d’une thèse, au service de laquelle tout l’appareil romanesque est mis.

    Arbitraire d’un côté, inefficience de l’autre, les tares du roman sont irrémédiables pour les maîtres à penser de l’après-guerre. Pourtant, sans verser dans les travers du Nouveau Roman (dont l’incroyable vogue à l’époque n’a d’équivalent inverse que le mépris dans lequel ce courant est aujourd’hui tenu), Kundera réussit à affirmer une position esthétique qui non seulement répond de façon convaincante aux critiques de Breton et Sartre, mais encore renoue profondément avec un pan majeur de l’histoire de la littérature, et du roman en particulier. 

    On reproche souvent aux romans de Kundera leur froideur, l’implacable nécessité de leur petite machine maigrelette, leur abstraction presque, tant dans l’action que dans le campement des personnages. “Les romans de Kundera manquent de chair”, disait un jour avec justesse Marie-Hélène Lafon. Et parfois on croirait à la lecture d’un de ses récits se trouver devant une toile de Mondrian, l’œuvre réduite à ses traits les plus essentiels, épargnée par le superflu, les descriptions, les digressions, la complexité gratuite qu’on aime tant chez Balzac parce qu’elle habille la fiction, quand Kundera la laisse désespérément nue. Pourtant, cet art de l’épure obéit moins à la volonté d’abstraction mondrianesque qu’au souci tout moderne, hérité du cubisme, de dire “ce que seul le roman peut dire”. De même que le cubisme a supprimé la perspective, que s’était approprié la photographie, de même, le roman supprime toute notion d’arrière-plan : il faut comprendre par là toutes les descriptions des décors, des villes, des milieux, de l’importance de l’argent (que le roman balzacien a découverts puis abandonnés à la sociologie), les mobiles et motivations psychologiques (laissés à cette discipline maintenant autonome). Cela signifie concrètement que le personnage est désormais moins mû par ses désirs, son caractère, ou un déterminisme physico-sociologique, que pris dans une situation existentielle, exprimée généralement par un mot-clé. Pour le jeune professeur de “Personne ne va rire”, c’est le mot plaisanterie. Il est, d’une part, volontiers blagueur, léger, insouciant : c’est ce qui définit intégralement, du début à la fin de la nouvelle, son personnage. Mais, d’autre part, ce caractère lui échappe et la plaisanterie tourne en mauvaise blague quand elle est incorporée à l’architecture narrative de la nouvelle. Le principe selon lequel la différence entre premier et arrière-plan doit s’estomper en peinture comme en littérature est ici évident : le personnage ne se découpe pas sur le fond d’un décor, il n’est pas non plus l’illustration d’une thèse ou d’un déterminisme quelconque, il fait corps avec un mot, auquel le romancier essaie de rendre tout son sens, jusque dans ses contradictions. 

    Ce tableau de Pablo Picasso a servi d’illustration 

    à l’édition Folio de La Valse aux adieux.

    Cette esthétique qu’on dira “moderne”, faute d’autre mot, n’est pas que le capricieux désir d’originalité d’un auteur soucieux de faire étalage de son humour et de son érudition. Elle répond point par point aux deux reproches que nous avons rapportés plus haut. À l’arbitraire du roman mimétique elle oppose l’épure, dans une architecture romanesque où tout fait nécessairement sens. À l’inefficience du prosateur “qui se sert des mots”, Kundera oppose la méditation poético-romanesque sur le sens-même que l’on donne aux mots, et dont témoignent, d’un côté, ses titres (La Plaisanterie, L’Immortalité, La Lenteur, L’Ignorance, L’Identité), de l’autre, ses diverses réflexions, parodies de philosophie, telle que celle sur le sens de la légèreté et de la pesanteur, dans l’ouverture de L’Insoutenable Légèreté de l’être.

    ***

    Si un visiteur du futur me demandait quel auteur lire pour comprendre ce XXIe siècle commençant, je n’aurais aucune difficulté à lui recommander Michel Houellebecq ou même Virginie Despentes. Personne mieux qu’eux n’aura dépeint la glauque atmosphère de l’époque, la misère économique et sexuelle, personne n’a mieux incorporé qu’eux dans sa prose des éléments empruntés aux arts les plus contemporains, ou à des cultures underground. Kundera n’a pas ce privilège : il n’est pas le romancier d’une époque, ni d’un lieu, encore moins d’un pays. On ne trouvera dans aucun de ses romans une documentation étudiée de “l’esprit du temps”. Est-il moins intéressant à lire que nos contemporains ? A-t-il moins à nous apprendre ?

    J’introduis ici une distinction qui me semble importante entre les romanciers que j’appellerais mimétiques, et les romanciers poétiques. Les premiers sont ceux qui rendent évident ce qui se trouve sous nos yeux sans que nous puissions le voir : ils expliquent par leur art ce qui est déjà là. Parmi eux : Balzac, Dickens, Zola ; plus près de nous Roth, Houellebecq. Les seconds sont ceux qui découvrent ce qui n’a pas encore été dit, ce qui n’existait pas avant qu’ils le formulent : Dostoïevski, Kafka, Proust, et donc Kundera. J’écris “poétique”, puisque le poète est aussi le devin, celui qui voit avant les autres. Comme toute distinction, elle a ses limites évidentes, mais je crois que le lecteur de bonne volonté aura saisi ce que je tente de montrer.

    L’art de Kundera ne se comprend qu’à l’aune des prédécesseurs qu’il s’est choisi, Cervantès, Rabelais, Diderot et Kafka pour les plus importants. Avec eux, il renoue avec une tradition de l’art du roman exprimée dans le jeu.

    Jeu de l’esprit : le roman est une méditation ludique, ironique, comique ou tragique, mais en tout cas jamais sérieuse ; c’est l’essence de son art, ce qui le distingue de la philosophie. Aucune des réflexions contenues dans L’insoutenable Légèreté de l’être, par exemple, n’a de valeur philosophique (quels que soient les grands noms mobilisés, Nietzsche, Héraclite, Parménide) : on a bien plus affaire à un romancier virtuose, piochant avec gaieté dans sa bibliothèque personnelle des livres et des idées qui lui permettent d’éclairer la situation de ses personnages. Mais aucune nécessité de raisonnement, aucune contrainte logique ne pèse sur sa plume. Ainsi lorsque le kitsch, de “négation de l’imperfection de la Création”, est redéfini en “négation absolue de la merde”, on se sait transporté dans un lieu où la pensée n’obéit plus aux lois de la prose du monde ordinaire, ou aux règles de la démonstration savante.

    Jeu de construction : inséparable de leur esprit, l’architecture des romans est elle aussi en forme de jeu. Le narrateur apparaît, à l’instar du narrateur de Jacques le fataliste, comme un personnage parfois capricieux, qui agence son récit selon son bon plaisir, multipliant les digressions, les rêves, les histoires enchâssées. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas pour Kundera d’aller à la ligne. Quand Agnès émerge d’un rêve du narrateur, aux premières lignes de L’Immortalité, quand ce même narrateur se prend soudain de passion pour la vie de Goethe, quand il fait longuement discuter ce même Goethe au paradis avec Hemingway, quand on ressort finalement essoré et béat de ce grand livre, traversé comme un carnaval de lignes en apparence hétéroclites, on comprend aussi que la liberté de composition est essentielle au roman. Ce mélange disperse la réflexion romanesque dans différentes voies, lui évitant l’aspect trop rigide de la démonstration, en même temps qu’il permet la rencontre cocasse et incongrue – donc non sérieuse – de personnages comme d’époques a priori étrangers. 

    Jeu de la vie et jeu de l’amour : le jeu n’est pas qu’un principe esthétique abstrait. Il permet de saisir les situations de la vie comme ludiques elles-mêmes, c’est-à-dire comme jouées et insignifiantes. Dans “Le Jeu de l’auto-stop”, troisième nouvelle de Risibles Amours, une jeune fille timide et peu à l’aise avec son corps vainc ses réserves à l’égard de son petit-ami en se mettant spontanément à jouer le rôle de la “fille facile” : cette escapade imaginaire et fictionnelle à laquelle elle se livre lui fait accéder, en des pages courtes et émouvantes, à la possession de son propre corps doublée d’une assurance qui inquiète soudain le petit ami. Le jeu, à la fois faux et pris au sérieux par les deux jeunes gens, révèle à la fille des vérités existentielles fondamentales. Mais le jeu a aussi une limite : le petit ami devient soudain jaloux. Si en jouant la jeune fille a fait éclore une nouvelle personnalité, plus affirmée, quelle valeur a désormais l’amour qu’il peut lui porter, alors qu’il avait élu dans son cœur une femme unique et insubstituable ? Deuxième découverte du jeu : l’insignifiance et la fugacité des idées qu’on croit les plus essentielles à nos existences, à savoir l’identité, l’individualité, l’amour.

    C’est cela que Kundera découvre, en romancier : la fugacité des grandes choses, la futilité des idées, l’ironie broyant le grandiose et le sérieux. À ce titre, l’amour et l’érotisme, dans leur remarquable capacité à résumer chacune des grandes lignes de nos existences, constituent son terrain d’exploration privilégié. Il découvre aussi la fugacité de l’art lui-même, noyé dans le kitsch qui annule toute ses prétentions à s’inscrire dans une histoire, le rendant de facto obsolète. Il découvre donc la fugacité de l’art qui nous a justement appris notre périssabilité ; cette mémoire est bientôt morte. Nous sommes comme ces petits personnages de Giacometti, maigrelets, tendus dans un geste inachevé, essayant de graver un souvenir de durable sur le fond blanc du non-être. 

    ***

    La découverte de l’insignifiance de la vie d’un individu, tributaire de l’accroissement démographique, de l’emprise de la technique et du pouvoir, de l’accélération et de la dilution de la vie quotidienne, enfin de tous les processus qui chaque jour réduisent le domaine réservé à la vie privée et dissolvent tout lien entre l’action d’un être et ses conséquences, est inséparable d’une sagesse proprement romanesque. Cette sagesse constitue pour moi l’héritage de Milan Kundera. 

    Personne n’a vraiment mesuré, dans les humbles limites de mes connaissances, la profondeur chez Kundera de l’héritage antique. Et pourtant, la découverte tragique de notre insignifiance s’est accompagnée d’une réflexion toute sceptique, empreinte de détachement et d’humour, une sorte de rire devant la contradiction inhérente aux choses, qui plutôt que de nous écraser nous allège du poids d’exister sérieusement. À cet égard, aucun de ses livres n’est plus exemplaire que L’Art du roman, que, je dois le confesser, je relis chaque année avec le même enthousiasme comme un manuel antique d’exercices spirituels, un guide pratique de méditation en vue du bonheur. Relire et relire Kundera, parcourir son œuvre comme le soc repasse dans la terre qu’il laboure, creuser le sillon de sa joie. 

    Je serais cependant injuste si je ne sauvais pas de l’insignifiance la chose la plus sacrée, l’histoire de l’art. Dans le cours tortueux de l’Histoire, le fil de l’histoire de l’art européen constitue pour lui le seul guide, la seule évolution cohérente et fiable, qui puisse donner du sens à la vie. Mais comme telle, elle est une chose fragile ; qui peut comprendre cette généalogie bizarre, tracée d’Héraclite à Cervantès, de Rabelais à Picasso, de Picasso à García Márquez ; l’histoire de l’art n’est-elle pas menacée par l’oubli, l’insignifiance, la bêtise ? Qui pour donner du sens au vacarme des évènements ? Comme l’Ange de l’histoire qui regarde les ruines derrière lui, irrémédiablement poussé loin d’elles, l’œuvre de Kundera sonne tristement, aussi, comme un adieu à l’art.

    Paul Klee, Angelus novus

    Le monde est moins gai depuis la mort de Milan Kundera. Pourtant, il nous a laissé une œuvre, des dessins, une idée du roman enfin, qui témoignent de son esprit incomparable, un des grands génies sur les épaules duquel nous avons pu nous hisser. Nous sommes ces enfants qui apprennent le vélo, et que soudain leur père lâche, en pleine descente ; savoir Kundera vivant nous rassurait encore, quand nous pensions que cette présence invisible, presque mystérieuse, conserverait secrètement le lien précieux qui nous unissait à ses romans. Maintenant, nous avons peur, peur d’être les seuls responsables de leur oubli. 

    Plus encore que de leur oubli : de la trahison des promesses que nous leur avons faites, et parmi elles, celle de la continuité de l’art, et de l’art du roman en particulier. Il l’esquissait, à regret, comme s’il avait voulu qu’on entende cet appel dont le souffle était déjà coupé, dans les dernières ligne du Rideau

    Tous les arts européens, chacun à son heure, s’envolèrent ainsi, transformés en leur propre histoire. Ce fut cela, le grand miracle de l’Europe : non pas son art, mais son art changé en histoire.

    Hélas, les miracles sont de courte durée. Qui s’envole, un jour atterira. Saisi d’angoisse, j’imagine le jour où l’art cessera de chercher le jamais-dit et se remettra, docile, au service de la vie collective qui exigera de lui qu’il rende belle la répétition et aide l’individu à se confondre, en paix et dans la joie, avec l’uniformité de l’être.

    Car l’histoire de l’art est périssable. Le babillage de l’art est éternel.

    Louis Pelletier Doisy, Juillet-Août 2023

  • Janáček et La Plaisanterie

    Nous sommes tous dans l’erreur, les humoristes exceptés. Eux seuls ont percé comme en se jouant l’inanité de tout ce qui est sérieux et même de tout ce qui est frivole.

    Cioran

    « L’optimisme est l’opium du genre humain ! L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotsky! » Ludvik Jahn, pour rigoler un peu, adresse à son amie ce billet lapidaire – la fameuse plaisanterie du titre, justement. Mais la blague est un peu ratée ; pire, elle choque la jeune fille, et Ludvik est livré au tribunal du Parti. «Je commençai à voir les trois phrases de la carte postale avec les yeux des enquêteurs. Sous leur masque canularesque, peut-être allaient-t-elles révéler quelque chose de vraiment très grave. » Ludvik ne croit pas si bien dire : son bon mot lui vaut l’exclusion du Parti, puis le camp de rééducation.

    Pour un trotskiste, dire « Vive Trotsky ! » est un cri d’enthousiasme ; pour un anti-trotskiste, dire « Vive Trotsky ! » est un outrage ; pour les autres, dire « Vive Trotsky ! » relève de la blague ou de la posture. In abstracto, cette simple proposition a donc trois niveaux de lecture : littéral, antiphrastique et ironique. Le roman est le lieu où ces trois niveaux de lecture coexistent. Chaque phrase peut signifier ce qu’elle dit, l’inverse de ce qu’elle dit, ou ne rien signifier du tout ; et fait les trois à la fois. Car la plaisanterie, ça n’est pas seulement le billet de Ludvik : c’est le livre entier, c’est l’histoire elle-même. Pour Kundera, le roman est le lieu de l’incertain, de l’ambigu, de l’indécidable. Les personnages de son choral prêtent aux mêmes propositions des sens contradictoires et pourtant compossibles. Et chaque personnage navigue d’un sens à l’autre, n’est que le masque qu’il choisit de porter.

    ***

    Comme Flaubert, Janáček fut fasciné par la coexistence des différents contenus émotionnels dans une seule scène.

    Kundera, Les Testaments trahis

        Janáček, Quatuor à cordes n°2, III., mes. 73

    Au royaume de l’Indécidable, la musique est reine. Car où introduire plus facilement de la polyphonie qu’en musique ?

    Prenons un exemple chez Janáček (compositeur que Kundera révérait entre tous), avec cette mesure, pour moi la plus réussie de l’œuvre, et qui présente une colocation tant verticale que horizontale d’intentions contradictoires. Primo, la doublure entre les deux violons forme tantôt une tierce majeure, tantôt un triton, tantôt une tierce mineure, rendant indécidable la couleur exacte du mouvement mélodique ; secundo, rythmiquement, le quintolet des violons entre en contradiction non seulement avec la mesure même (3/2), mais avec les trois groupes de croches de l’alto ; tertio, la partie de violoncelle a tout d’un simple accord de do mineur, mais les violons le font évoquer subtilement un accord de la majeur renversé. En bref, Janáček décrit « une scène où, simultanément, plusieurs acteurs sont présents, parlent, s’affrontent » : cette simple mesure est indécidable, dit une chose et son contraire.

    Dans l’histoire de la musique, Kundera distingue les compositeurs de la « première mi-temps », qui s’amusent à construire leur polyphonie autour d’une seule antienne, souvent populaire ou préexistante, et ceux de la « deuxième mi-temps », qui cherchent à partager leur inspiration géniale à travers des mélodies lyriques et personnelles. Kundera se range du côté des premiers. Il est volontiers anti-romantique, autant que peuvent l’être ses modèles, Janáček et Stravinski. La musique romantique pèche par excès de subjectivité, de grandiloquence et d’univocité. Kundera lui préfère les harmonies ambiguës, les rythmes incertains, les mélodies sinueuses et imémorisables du plain-chant, son recueillement vague et mystique. « Car la non sensibilité est consolante ; le monde de la non sensibilité, c’est le monde en dehors de la vie humaine ; c’est l’éternité. » Les deux Quatuors à cordes de Janáček sont certes d’une expressivité poignante, mais d’une expressivité dont le contenu reste toujours équivoque, se défie de la grandiloquence et de l’élégiaque romantiques. J’aurais bien vu Schubert écrire ce petit motif des violons : mais Schubert aurait écrit sa doublure à l’unisson et sans polyrythmie : il aurait composé une mélodie romantique, lyrique et subjective. Loin du monde humain agité de passions, de fanatismes et d’absolutismes, se trouve pour Kundera le monde de la « non sensibilité » – le monde de Janáček.

    De toute évidence, je ne partage pas entièrement les goûts musicaux de Kundera. Mais je m’accorde avec lui pour reconnaître l’exceptionnel pouvoir évocateur du second Quatuor à cordes de Janáček, et, en particulier, l’intelligence de son troisième mouvement. Que La Plaisanterie ait quatre narrateurs ne doit rien au hasard : Kundera connaît la richesse sémantique de l’indétrônable formation du quatuor à cordes. Avec lui, le roman est une musique en sourdine – et la musique un roman bruissant.

    Yann de Vaugiraud

  • Salman Rushdie, l’individu et le milliard

    Salman Rushdie est né en Inde en 1947. Son premier roman, Les Enfants de Minuit, lui vaut en 1981 une reconnaissance internationale. Depuis 1989, exilé en Angleterre puis aux Etats-Unis, il vit sous le coup d’une fatwa provoquée par son troisième roman, Les Versets sataniques. Cette condamnation a pour conséquence la tentative d’assassinat dont il est victime à l’été 2022. Son dernier roman, Victory city, paraît en France en septembre 2023.

    Lorsque, l’année dernière, Salman Rushdie était poignardé en  plein jour pendant une conférence donnée à New-York, nos plumitifs d’Europe ou d’Outre-Atlantique se rappelaient soudain de son visage pour le placarder à la une de tous leurs journaux, trop heureux de pouvoir adjoindre au portrait de leur héros entre la vie et la mort une épitaphe telle que “le pourfendeur de l’obscurantisme” ou “le dernier défenseur de la liberté d’expression”. Rien pourtant ne devait être si infidèle à l’héritage laissé dans l’œuvre d’un si grand romancier. Aucun écrivain, à ma connaissance, ne s’est jamais autant employé à détruire la figure du héros, non pas en construisant un anti-héros (comme la littérature française en produit des exemplaires de bonne facture : Bardamu, Roquentin, Meursault, Tisserand…), mais en sapant les bases de ce qui fait le héros, à savoir l’existence individuelle, terrain d’exploration traditionnel du narrateur.

    Rien n’est alors plus saisissant que le contraste entre l’œuvre romanesque de Rushdie, ses découvertes et, en fin de compte, le discours autonome qu’elle prétend porter, et la figure de héros des Saintes Lumières qu’il incarne sur nos rives européennes. Il est en effet difficile de donner en une seule brève de presse les raisons d’une oeuvre riche, la justification de  l’intérêt porté à des livres avoisinant le kilo ; tandis que le rappel des faits les plus divers, la chronique rapide d’une vie d’exil et de menaces – toute noble qu’elle soit -, épargne la lecture et dispense la bonne conscience à pleines mains. Malheureusement, Salman a tué Rushdie. Une telle réduction – un tel oubli – de l’oeuvre romanesque, réduite à l’illustration d’une thèse politique, me porte à croire que Khomeiny, d’aussi loin que porte encore dans la tombe le cri de sa malédiction, a peut-être gagné là où il ne s’y attendait pas : en faisant oublier aux Européens, les enfants de Rabelais et de Cervantès, le fondement de leur identité, c’est-à-dire la conception commune du roman comme exploration ironique de l’existence.

    Je voudrais ici renouer avec la fidélité à une œuvre ; la comprendre pour ce qu’elle dit – non pour ce qu’on veut lui faire dire.

    ***

    Et il y a tant d’histoires à raconter, trop, tant de vies, d’événements, de miracles, de lieux, de rumeurs, tous entrelacés, une telle imbrication de l’improbable et du terrestre ! J’ai été un avaleur de vies ; et pour me connaître, moi seul, il va vous falloir avaler également l’ensemble. Des multitudes disparues se bousculent et se fraient un chemin en moi. 

    Saleem Sinai dans Les Enfants de Minuit

    Mais où commencer ? Quelle porte prendre dans cette œuvre énorme et labyrinthique de dix épais romans, faits de récits entrecoupés qui se répondent autant qu’ils s’entredévorent ? Quel fil suivre pour ne pas s’égarer dans cette multitude de personnages, dans ce sous-continent monstrueux d’un milliard et demi d’âmes ? Comment le lecteur peut-il s’aventurer dans cette masse textuelle qui menace de l’avaler ? 

    Il ne le peut pas, bien sûr. Et là sera précisément notre point de départ : Rushdie est un ogre, comme le héros des Enfants de Minuit, Saleem Sinai. Enfant, il s’est nourri d’histoires de toutes sortes : enfant de l’Inde, il s’est imprégné de la culture du récit oral qui existait après l’indépendance chez les conteurs des rues ; enfant de Bombay, il n’a cessé de regarder des romances de Bollywood ; enfant de l’Orient, il a dévoré les Mille et une nuits ; enfant de l’Occident, il a grandi avec Rabelais, Conrad, Flaubert et Batman. Et toutes ces influences si diverses, tout cet assemblage hétéroclite, il le fond en un seul creuset ; il le digère. Si bien que sous sa plume, les histoires contenues dans son ventre, dans son cœur et dans sa tête se pressent sur le papier pour recomposer une fresque scintillante où s’imbriquent miraculeusement toutes ces influences. Les déboires quotidiens du petit Saleem croisent la route de la grande Histoire, celle de l’Inde, de l’indépendance, et de tous les récits qui ont accompagné l’enfantement de cette immense nation ; mais Saleem rencontre aussi les histoires de Bollywood, quand ses yeux de cinéphile adaptent en comédie romantique l’histoire d’adultère entre sa mère et son ancien mari ; dans les Versets sataniques, ce seront les grands récits, la Bible et le Coran, qui seront incorporés à la pâte du roman ; et dans Deux ans, huit mois et vingt-huit jours, le récit s’ouvre aux difficiles controverses philosophico-théologiques d’Averroès et Al-Ghazali. 

    C’est cette invraisemblable polyphonie de voix et de discours, à la limite parfois de la cacophonie, que Rushdie sait orchestrer comme un véritable maître, et qui donne à ses romans leur saveur originale. Je connais peu d’écrivains à ce point virtuoses dans l’art de la composition, qui varient les registres avec une pareille facilité, allant de la chronique familiale à la chronique historique, de la rêverie hallucinée à la méditation philosophique, du roman d’apprentissage à l’épopée collective. Il faut relire le premier chapitre des Versets : d’un avion qui explose à dix-mille kilomètres d’altitude, tombent deux hommes, Gibreel et Saladin, qui, plutôt que de s’inquiéter de leur chute, chantent, devisent, plaisantent sur leur sort, sans s’inquiéter le moins du monde de leur atterrissage ; un modèle de mélange des genres, où le fantastique et le comique se mêlent au tragique, sans que le lecteur puisse décider du sens de cet alliage. À vrai dire, il y a du Rabelais dans ce Bombayite : Rabelais qui se moquait des controverses des théologiens et des pédagogues en parodiant leurs tirades, qui racontait des guerres invraisemblables, qui faisait le récit de l’éducation de Gargantua sur un mode comique, mêlant l’ingestion des connaissance et la défécation la plus littérale. “Il faut avaler l’ensemble” écrit Saleem : exactement comme Gargantua s’empiffre de tous les mets, comme il érige son postérieur en outil de connaissance des plus subtiles matières ; une connaissance par l’ingestion.

    La lecture de Rushdie rappelle les livres de notre enfance, ces livres de contes où s’enchaînaient apparemment sans suite les récits les plus divers, histoires de princesses et de loups, de voyages et d’aventures. Je crois que cette retombée en enfance, que Salman Rushdie revendique dans tous ses entretiens, lui permet de se garder absolument de tout esprit de sérieux, c’est-à-dire de la prétention didactique, pédagogique, ou politique de la littérature. Il est certain qu’on peut tirer un enseignement de ses romans, mais il reste ironique, ambigu, volontairement indécidable. 

    ***

    Le problème de la permanence du moi a longtemps été l’objet d’une profonde querelle. Par exemple, le grand Lucrèce nous dit, dans le De Rerum Natura : quodcumque suis mutatum finibus exit, continuo hoc mors est illius quod fuit ante. Ce qui une fois traduit (en excusant ma maladresse) nous donne : “Quel que soit ce qui, par ses mutations, dépasse ses propres limites, cette chose”, Lucrèce le soutient à tout prix, “cette chose, ce faisant, cause tout de suite la mort de son moi précédent.” 

    Cependant, dans les Métamorphoses, le poète Ovide tient une position radicalement opposée. Il affirme ainsi : “Lorsque la cire flexible est frappée de nouvelles formes, Et qu’elle change d’apparence, et qu’elle ne semble plus être la même, Néanmoins elle demeure la même, et il en va de même pour nos âmes” – tu entends ça, mon bonhomme ? Nos esprits ! Nos essences immortelles ! – “Elles sont identiques maintenant et pour toujours, quoiqu’elles s’habillent dans leurs pérégrinations de formes qui pour toujours varient.”

    Mohammed Sufyan dans Les Versets sataniques

    La conséquence de ce choix de composition des romans est l’éclatement prodigieux de la figure du héros. En effet, si le roman est tissé de tant d’histoires et de registres différents, aucun personnage ne se suffit à lui-même, aucun ne possède de voix assez polyphonique pour lier en une harmonie le concert des autres voix. Aucun estomac ne peut digérer autant d’histoires sans éclater.

    Un premier moyen de dépassement de l’individualité du héros et de la pluralité des voix me semble tenir dans le principe de métamorphose, qui prend plusieurs aspects dans les romans de Rushdie. Dans Les Versets sataniques, après la chute de l’avion, Gibreel est transformé en archange, tandis que Saladin est changé en démon. Chacun des deux personnages reçoit une nouvelle identité qui cohabite difficilement avec la première, dans la mesure où cette nouvelle identité provient d’un passé mythique, et impose aux deux personnages de rejouer l’affrontement ancestral entre le Bien et le Mal, entre l’Ange Gabriel et Satan, entre le Christ et Belzébuth, etc. L’extrait que j’ai cité juste au-dessus est la réponse qu’adresse un imam, Mohammed Sufyan, aux inquiétudes de Saladin devant sa transformation en démon. Un seul homme porte en  lui le poids d’un combat millénaire. L’alternative qu’il présente pose une question centrale : jusqu’à quel point l’identité (l’âme) peut-elle survivre à ses propres métamorphoses, à la déformation de l’immense matière qu’elle incorpore ?

    J’observe un autre principe de métamorphose, l’incorporation : manger, en effet, c’est faire sien, en se transformant, une chose du monde extérieur. Dans Les Enfants de minuit, quand Saleem Sinai, écrivant sa propre histoire, remonte loin dans sa généalogie pour intégrer ses grand-parents et ses parents à sa biographie : sa naissance n’arrive qu’au terme de la première partie, après trois cent pages, soit à un tiers du roman dont il est le héros ! Son identité de personnage déborde sur son ascendance pour “digérer” sa famille. Par ailleurs, sa naissance coïncide avec le jour de l’indépendance de l’Inde, dont les événements politiques (la guerre avec le Pakistan, puis l’état d’urgence sous Indira Gandhi, etc.) scandent la vie. Il acquiert même par le hasard de cette naissance un pouvoir de communication psychique avec un grand nombre d’enfants nés le même jour que lui dans tout le pays. C’est dire que son destin individuel est lié au destin de toute une nation d’un milliard d’habitants. Mais cette situation existentielle de métamorphose pose problème au jeune Saleem comme aux autres héros de Rushdie. Saleem voit ainsi son propre moi se diluer dans divers ensemble collectifs, la famille ou la nation. De même, dans le roman qui suit, La Honte, puis en 2015 dans Deux ans, huit mois et vingt-huit jours, l’existence individuelle est dépassée pour se fondre dans le récit des aventures d’une ou de plusieurs familles, mues par des forces qui les dépassent. Les héros de Rushdie portent en eux des milliers d’histoires en gestation, qui, comme dans Alien, menacent de les tuer en venant au monde.

    La même question, au gré des variations, est inlassablement posée : jusqu’où l’identité survit-elle, quand elle est engendrée et quand elle engendre, quand elle change tout en étant changée ? 

    ***

    Je ne sais si Salman Rushdie est conscient du fait que ses romans sont proprement indigestes. L’érudition, les digressions, les infinies ramifications historico-mythologiques composent des romans dans le goût du XVIIIe siècle, où l’insouciance, et en premier lieu à l’égard du lecteur, est de mise (je défie quiconque de venir à bout des Versets sataniques sans sauter une seule page, ou sans réprimer, disons, moins de cinq bâillements d’ennui). Victory city, sorti en France à la rentrée de 2023, ne déroge pas à cette règle. Quoique moins long (seulement 352 pages), nous n’échappons pas au récit très érudit de la vie d’une reine-déesse de l’Inde médiévale, Pampa Kampana. Les digressions foisonnent, les détails abondent, Rushdie semble payé à la ligne, et se révèle, même dans la brièveté, inassimilable .

    Mais c’est précisément grâce à ce talent pour la longueur que ces romans sont capitaux : parce qu’ils témoignent de l’esthétique unique de Salman Rushdie. De même que Joyce, au sommet de son art, rendit illisible Ulysses en composant l’interminable carnaval de la conscience, de même, Les Enfants de minuit et Les Versets sataniques, ses livres les plus importants (les autres sont plus courts, moins broussailleux : plus “abordables”), sont des ouvrages gargantuesques, épais comme des kouign-amann (ou de lourds puddings, plus vraisemblablement). C’est justement parce que les héros, puits de sciences, férus d’anecdotes, sont perpétuellement au bord de l’éclatement, physique ou biographique, que le lecteur ressent la même difficulté à les incorporer. 

    Je pense, en réalité, que Salman Rushdie sait fort bien que ses romans sont indigestes. Je crois même qu’il prend un malin plaisir à écrire des romans obèses. Sans surprise : il est un fils proclamé, je l’ai dit, de Rabelais. Avec Rabelais, Rushdie a cultivé le goût du gai savoir, de la digression bien sentie, et des difformités inséparables du talent de conteur et, a fortiori, de la vocation de romancier. Indéniablement, il existe un charme à la sagesse des géants, dans l’usage inventif, nonchalant, en un mot ironique de l’érudition. 

     ***

    Gombrowicz a eu une idée aussi cocasse que géniale. Le poids de notre moi, dit-il, dépend de la quantité de population sur la planète. Ainsi Démocrite représentait-il un quatre-centmillionième de l’humanité ; Brahms un milliardième ; Gombrowicz lui-même un deux-milliardième. Du point de vue de cette arithmétique, le poids de l’infini proustien, le poids d’un moi, de la vie intérieure d’un moi, devient de plus en plus léger. Et dans cette course vers la légèreté, nous avons franchi une limite fatale.

    Milan Kundera dans L’art du roman

    La lecture de Rushdie ne peut donc pas être éludée, contrairement à ce que j’ai semblé pouvoir laisser entendre, sous prétexte de “lourdeurs”. Quand Rushdie fait vaciller la notion d’individu, ou quand il invente de nouvelles architectures narratives, il ne le fait ni par goût de la provocation (n’en déplaise aux mollahs), ni par volonté de fabriquer des romans autotéliques qui ne réfléchiraient que sur leur fin. Sa réflexion n’est ni formelle ni abstraite, elle n’est pas portée par une écriture “expérimentale”, mais elle prend racine dans la plus prosaïque (et donc romanesque) réalité démographique : dans un monde de plus de huit milliards d’habitants, ou dans une culture, comme l’Inde, qui dépasse le milliard et demi, quelle place peut encore réclamer l’individu ? Quelle vie intérieure autonome peut-il encore espérer, quand le poids de ceux qui sont venus avant lui et de ceux qui viendront après lui pèsent sur le dos, quand le hurlement des discours de toutes sortes, mythique, médiatique, publicitaire, politique, religieux, historique, lui traverse les oreilles, dans ce creuset en perpétuelle ébullition qu’est le monde ? Quelle est l’identité d’un être cerné par la foule de ses semblables, et qui sent battre en lui les cœurs et souffler les poumons de tout un peuple prêt à lui percer le ventre ?

    Après le rire de géant qui accompagne l’excipit des romans de Salman Rushdie, je ne peux m’empêcher d’entendre s’élever, doucement, dans le silence, la complainte d’adieu à ce rêve moderne, piétiné par le nombre croissant de ses semblables : l’individu. Le XIXe siècle découvrit la foule ; le vingtième les masses : il reste un nom à trouver à cette quantité indéterminée d’hommes sous le poids desquels étouffent l’individu et son autonomie.

    En attendant, cette masse qui nous pèse et ces métamorphoses qui nous déchirent nous obligent à la plus sage et gracieuse sagesse : la paradoxale légèreté des géants.

    Louis Doisy

  • Aurélien Bellanger, le roi des nerds

    Aurélien Bellanger est né en 1980. En 2010, il publie Houellebecq écrivain romantique, essai très remarqué et sollicité par les spécialistes. Suivent son premier roman, La Théorie de l’information (2012), puis L’Aménagement du territoire (2014), prix Flore. Son sixième et dernier roman en date, Le Vingtième Siècle, a paru en janvier de cette année.

    ***

    Nerd (n. c.) (masc. / fem.) : Personne à la fois socialement handicapée et passionnée par des sujets liés à la science et aux techniques.

    Wiktionary.org

    « Nerd » fait partie de ces anglicismes salvateurs, indéniablement utiles et poétiques, qui pallient certaines faiblesses lexicales du français et l’ancrent dans l’espace connivent d’un usage générationnel. Il n’a aucune traduction satisfaisante, mais son sens est univoque. Il n’est pas vraiment anglais – il est, comme « cringe », « cool » ou « edgy », tiré du dictionnaire de la novlangue numérico-médiatique – mais profite malgré tout de la limpidité des constructions sémantiques anglaises : il pourra ainsi être décliné à loisir en « nerdy », « nerdiness » voire « nerdlessness ».

    Philip K. Dick, lui-même nerd de son état, l’emploie dès 1960 sous la graphie « nurd ». Le mot intègre l’idiolecte du MIT, avant d’être popularisé dans les années 70 par le sitcom Happy Days. Son usage se répand en français dans les années 2000, accédant ainsi au statut de signifiant transnational. Il perd peu à peu du même coup sa connotation péjorative. Houellebecq en fait usage en 2010, dans La Carte et le territoire.

    « Nerd » est un mot parfait, en ceci que sa naissance repose davantage sur son universalité référentielle que sur son étymologie (encore qu’il provienne clairement de l’anglais « nut »). C’est un mot jeune, souverain et clair – c’est un très joli mot.

    Aurélien Bellanger est le roi des nerds.

    Le monde est pour lui composé de phénomènes explicables, reliés entre eux et réductibles à la structure qui les organise. Pour le nerd, l’homme aspire à la connaissance ; elle est le but de son existence et l’horizon de son expérience. Par conséquent, il considère le romancier comme une espèce de scientifique du réel. Son champ d’étude, à savoir les interactions entre êtres humains, ne serait qu’une branche éloignée des mathématiques : la mission du romancier serait de rendre évidente cette ramification.

    Balzac tertiarisé

    « Pascal, encore loin de l’adolescence, était resté un garçon timide et solitaire qui passait ses récréations seul, à observer les autres enfants, et à attendre. Ce que Pascal attendait, c’était que les enfants ressortent. Il y avait un préau fermé, accessible depuis la cour. Les enfants qui jouaient à chat pouvaient, en empruntant l’une de ses deux entrées, se réfugier à l’intérieur. Le chat ne pouvait pas entrer, c’était la règle. La logique voulait que le fugitif ressorte par la porte opposée à celle par laquelle il venait de passe : c’était la trajectoire la plus facile. Le chat savait cela, et pouvait donc l’anticiper. Mais le fugitif pouvait appliquer une contre-mesure, en effectuant un demi-tour dans l’obscurité du préau. Ainsi le chat avait-il tout intérêt à rester devant la première porte. Ce que le fugitif savait également. La contre-mesure consistait alors à effectuer un nouveau demi-tour. Les enfants jouaient moins à se courir après qu’à anticiper leurs comportements mutuels. Ils couraient après l’information. »

    Bellanger, La Théorie de l’information, 2012


    Balzac fut l’un des premiers nerds romanciers. Son projet de synthèse sociétale, totalisant et systématique, s’appuie tant sur l’anthropologie que la physique ou la physiognomonie.

    Plusieurs auteurs se sont proposés d’adapter le pensum balzacien au XXIe siècle. Houellebecq, de loin le candidat le plus sérieux pour remplir cet office, s’y essaya et tenta de faire de Plateforme (2001) le premier opus d’une Comédie humaine prenant pour point de départ le milieu du tourisme. Très vite, l’auteur comprit que sa tâche était anachronique, que la différence entre un employé dans le tourisme, un informaticien dans la fonction publique ou un professeur d’université était négligeable, qu’ils vivaient tous les trois grosso modo la même vie, que les horizons existentiels offerts par leur statut socio-économique étaient à peu près similaires. Le romancier réaliste se condamna alors à écrire en boucle le même roman, à réemployer sans cesse le même narrateur. C’est une lapalissade que de noter qu’entre Balzac et nous, la société française s’est largement uniformisée : si les ultra-riches forment une caste de marginaux éthérés, l’empire de la classe moyenne et du secteur tertiaire n’a presque plus aucune borne et aspire à étendre davantage son hégémonie indéfiniment. Les différences géographiques et professionnelles subsistent, mais ont tendance à devenir anecdotiques : c’est la structure qui l’emporte. Bellanger, partant de ce constat, a emprunté à Balzac sa tendance au systématisme, sa capacité à dégager des structures et des paternes comportementaux clairs, mais a abandonné le personnage, le personnage balzacien, l’individu incarné et différencié. Dans les romans de Bellanger, la structure noie le personnage – le broie.

    Le personnage et la structure

    « Sur le point de basculer alors dans la théorie singulariste pure, les intellectuels français se sont paradoxalement retranchés dans la théorie littéraire, et se sont pris de passion pour un objet presque parfait, et si complexe que plus personne n’était capable de le fabriquer depuis près d’un siècle. Cet objet, le roman, était le laboratoire de la singularité à venir, en ce qu’il confrontait deux descriptions du monde : celle de Leibniz, centrée sur le personnage, et celle de Russell, moins héroïque mais peut-être plus poétique, car centrée uniquement sur les propriétés des choses. »

    Bellanger, La Théorie de l’information, 2012

    Le but de Bellanger est de dégager des « superstructures ». Son premier roman raconte la vie de Pascal, avatar de Xavier Niel, et l’ascension exceptionnelle de ses entreprises, du Minitel à Internet : l’intégralité du monde, des péripéties infantiles du jeune Pascal à ses amours adultes, des stratégies commerciales de son entreprise au fonctionnement de ses réseaux informatiques, tout, y est réductible à l’information – en tant que principe structurant. Son second roman raconte la construction d’une ligne de TGV devant désenclaver la province d’Alençon : et se révélant être la dernière étape d’un grand complot historique originaire qui a planifié les mouvements de populations, l’organisation des voies de télécommunication et la succession des régimes des derniers millénaires. À l’intérieur de ces deux romans, les dialogues sont rares, les personnages désincarnés et toute psychologie absente. C’est que Bellanger prête à ses personnages « une forme d’autisme léger qui conduit à mieux ressentir les émotions intellectuelles que les émotions liées à des interactions humaines ». Ajoutant que la psychologie est « par nature assez pauvre et répétitive », il se fait « peu d’illusions sur le degré réel de liberté de l’humanité en tant qu’espèce ». Le personnage est un prétexte, un pantin vide et désincarné qui sert à révéler la structure qui en tire les ficelles. Bellanger bat en brèche le mythe du personnage de roman libre, choisissant spontanément l’objet de ses désirs et le sens de son destin. La structure est tragique : elle impose, elle uniformise, elle désincarne. René Girard, dans des pages prophétiquement désenchantées, notait déjà la raréfaction des particularismes individuels dans les romans de Flaubert, chez qui « tout se fond dans une grisâtre uniformité ». Le personnage de roman n’agit pas : il reproduit, il singe. La structure ruse à travers lui au sens où la nature ruse à travers l’homme chez Schopenhauer.

    Bellanger introduit, dans La Théorie de l’information, une distinction qui permet de mieux comprendre son projet romanesque : distinction entre le roman à la Leibniz et le roman à la Russell. Dans un roman leibnizien, le monde est vu à travers l’œil d’une notion individuelle narratrice, qui contient en elle tout le monde sans pour autant l’épuiser. Le personnage leibnizien est un projecteur, un petit rond de lumière dirigé dans l’obscurité infinie du monde. Il en va autrement du roman russellien. Le roman russellien pose le sujet narrant comme simple réceptacle, qui reçoit et emmagasine des sense-data. Dans le premier, l’écrivain narre le destin d’un individu dans le monde ; dans le second, l’écrivain narre le destin du monde dans l’individu. Les romans de Bellanger sont bien sûr des romans russelliens – sans héroïsme, mais poétiques.

    Reste ce paradoxe, précisément connu sous le nom de « paradoxe de Russell » : si chaque structure est elle-même structurée, y a-t-il une structure des structures se structurant elle-même ? Paradoxe qui anime l’œuvre de Bellanger, comme celle de tout romancier nerdy : le fantasme d’une structure ultime, d’un principe explicatif universel, d’un roman des romans.

    Pour un millénarisme technologique

    «  L’espèce humaine a jusque-là profité d’un intervalle de temps propice et s’est glissée entre les balles des météores géants, échappant aux extinctions massives qui détruisirent avant elle des millions d’autres espèces, restées à jamais figées derrière la couche de limon cosmique qui leur avait été mortelle. »

    Bellanger, L’Aménagement du territoire, 2014

    Les romans de Bellanger se présentent comme des petites épopées intellectuelles, dans lesquelles le lecteur, asséné d’une sorte de vulgarisation scientifique vaguement littérarisée, est invité à vivre le vertige de la lucidité. Car comment un romancier lucide peut-il encore s’intéresser au destin des individus ? C’est au destin de l’espèce, de l’histoire et du monde que s’intéresse Bellanger. Le roman regarde plutôt vers les confins : la cosmogonie et l’apocalypse. L’espace de temps qui sépare ces deux événements, relatif et bref, relève de l’anecdote aimable. Apparaît alors un malaise : le caractère accidentel de l’humanité. Car la structure est cruelle – pire, elle est indifférente. Elle se moque que les hommes s’agitent au bout de sa laisse, elle se moque qu’on l’incarne, elle se moque qu’on la comprenne. L’homme passe – elle demeure.

    Deux voies s’offrent aux nerds. L’enthousiasme, d’abord. C’est la voie qu’a choisie Bellanger, et à laquelle, fort heureusement pour lui, il semble plutôt bien se faire : toute connaissance, peu importe les conséquences qu’elle implique sur le plan pratique, le rend heureux. Il est le chantre naïf de l’histoire des sciences, qui de lui-même se goinfre sur l’arbre de la connaissance. Mais voilà qu’il maudit tous ses frères. Car la seconde voie est celle de l’abattement. Beaucoup n’en reviennent pas – Howard Philips Lovecraft, l’un des plus brillants nerds de l’histoire littéraire, s’y est engouffré. Pour Lovecraft, la connaissance scientifique est une malédiction : lucidité maudite qui, à mesure qu’elle prend forme et consistance, le condamne à la résignation. « À mon sens, la plus grande faveur que le ciel nous ait accordée, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur un îlot de placide ignorance au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et sur la place effroyable que nous y occupons. » Bellanger est une sorte de Lovecraft à rebours. Comme Lovecraft, Bellanger poétise le vocabulaire scientifique dans sa prose et recourt à des personnages plats dont « la seule fonction est de percevoir » ; mais si, chez l’Américain, la quête de la vérité se paye ou par la folie ou par la mort, chez Bellanger, elle est une jubilation prolongée qui fait oublier jusqu’à l’abîme de désespoir qu’elle découvre pourtant sous ses pieds.

    Les personnages de Bellanger adhèrent souvent à des théories complotistes. Précisément parce qu’elles offrent une vision totalisante, simplificatrice et motivée du monde, ces théories rendent la réalité supportable : ce sont l’homéopathie et les médecines miracles dans La Théorie de l’information, c’est le récentisme dans L’Aménagement du territoire. Mais Bellanger n’adhère pas au complotisme. Il est prêt à affronter la réalité en face. Car il a inventé une nouvelle émotion littéraire derrière laquelle se réfugier : le nerdgasm – extase que provoque une rationalisation inespérée du monde – forme d’onanisme intellectuel où l’auteur, solitaire, reclus, devinant soudain les connexions qui unissent des phénomènes et des motifs apparemment épars, se laisse submerger par les succès de son intelligence – sublime kantien qui submerge l’esprit et lui fait voir le trajet infini et dangereux qui le sépare du savoir absolu.

    Bellanger survole le nihilisme lovecraftien. La synthèse holistique, ce petit miracle de l’intelligence humaine, le conduit de plaisirs en plaisirs, dont la chaîne continue préserve de tous dangers. C’est donc sans tragique que Bellanger dessine les contours d’un millénarisme technologique imminent, d’une théorie du tout destructrice. Il nous les annonce avec la froideur factuelle et détachée d’un encyclopédiste, et nous les acceptons avec l’ébahissement curieux et amusé d’un enfant.

    Et l’empathie ?

    « Je suis constitué d’eau. Ça ne se voit pas, parce que je la retiens. Mes amis sont comme moi. Tous. Le problème, c’est d’éviter que le sol nous absorbe à mesure que nous le foulons, sachant que nous devons aussi gagner notre vie. »

    Philip K. Dick, Confessions d’un barjo, 1975

    Dans son dernier roman, Le Vingtième Siècle (2023), Bellanger combat avec une naïveté touchante la brèche ouverte par ses deux premiers livres. Un personnage, un véritable individu incarné et historique, le philosophe Walter Benjamin, plane au-dessus du livre comme une figure absente et énigmatique, qui lance tous les autres personnages dans une grande enquête biographique. Enfin un personnage ? Un destin ? Oui, mais voilà : le roman se vautre ridiculement. Les personnages auxquels Bellanger prête sa voix parlent tous pareil, peinent à se distinguer les uns des autres et se confondent finalement dans la même mélasse vague et fade. On peut dire qu’avec Le Vingtième Siècle, Bellanger fait triompher, malgré lui, l’ange de l’histoire. Je ne suis pas tout à fait sûr que Bellanger ait pris conscience de son incapacité totale à créer un personnage convaincant. Toujours est-il qu’il s’agit à la fois de la force et de la faiblesse de son œuvre. De sa force, pour les raisons que nous avons assez dites ; de sa faiblesse, car tout roman, même lorsqu’il révèle l’inanité de l’existence individuelle, exige son personnage. Le personnage est un cobaye, une victime par excellence. Bellanger déjoue le commerce facile de l’« identification au personnage », mais il néglige les mécanismes empathiques, personnels et simples auxquels devraient s’appliquer ses observations. Combien de force elles gagneraient, si c’est dans la vie intime d’un être individué et attachant qu’elles se manifestaient ! Et combien elles risqueraient de le faire déchanter… C’est parce qu’il y a un Tisserand pour en subir les mortelles conséquences que nous saisissons vraiment la violence de la société qui l’emprisonne.

    Retenons le ton de ses premiers romans : leur appel millénariste, leur sentiment d’un effondrement technologique inéluctable, d’une singularité imminente et d’un broyage de l’homme par la structure. Retenons ces pages où, en héritier de Balzac et de Houellebecq, il vulgarise les grands principes qui agitent ses personnages – rats, mouches, prisonniers inconscients du laboratoire – et les transfigure en poésie. Retenons, surtout, l’effort de ce nerd pour nous rendre la science, à nous, littéraires cyniques et désabusés, ignorants tant des lois élémentaires de l’astronomie que de la physique, et effrayés par elles, par notre ignorance et notre petitesse de surcroît, un objet d’admiration poétique.

    Yann de Vaugiraud

  • D’un poème résolument moderne

    La Complainte du mangeur solitaire, Julien Syrac

    Pris d’une soudaine envie d’hyperconsommation je suis allé, ce matin, dépenser une trentaine de deniers chez le libraire en bas de chez moi. Rentré dans ma mansarde, les bras chargés de livres achetés un peu au hasard, se trouvait la Complainte du mangeur solitaire de Julien Syrac dans la Collection blanche. En lisant ce long poème de plus de deux-cent-cinquante tercets d’hexasyllabe rimés, j’ai eu le sentiment assez vif de me trouver face à quelque chose de résolument moderne. On y découvre le mangeur solitaire, d’abord un « moi », « un poisson naufragé / dans la merde des gares ; » ayant pour devise : ‘’inutile’’. Il cherche désespérément dans ceux qui l’entourent des apôtres avec qui communier. Pas de chance, on est forcément seul entre midi et deux dans une métropole : « manger seul c’est manger » ! Commence alors la communion, chacun dans son coin, le « moi » laisse place au mangeur solitaire, le mangeur solitaire, celui en chacun des convives de cette cène banale et pourtant si violente, entre le craquement des os du poulet frit et le miroir en face de l’urinoir. Si ce dernier se prend à rêver de ne plus être seul, à rêver d’avoir une amante à inviter à dîner pour manger du homard, c’est toujours pour être déçu, il ne peut être que le mangeur solitaire.

    Face à ce mangeur que chacun de nous au gré des contingences peut-être, on ne peut être qu’ému. En effet il n’est pas courant de voir ce personnage traité dans la poésie contemporaine. Contrairement à un certain lyrisme à la mode dans la poésie contemporaine, comme chez Jacques Roubaud, Jean- Michel Maulpoix, feu Bonnefoy, feu Jaccottet -pour lesquels j’ai beaucoup d’affection par ailleurs- , il ne sera pas question de L’Absente, de La Nature, de paysages, etc. Il n’est question que de bouibouis, de buffet-snack, « terre promise : poulet/ frit, soda, sauce, pain » … Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire ou de thèmes. Roubaud dans un poème extrêmement émouvant de Quelque chose noir ne parle-t-il pas lui aussi de sa marque de café soluble un tiers moins chère que les autres sur le marché mais bien plus qu’un tiers plus mauvais ? Et puis après tout Hugo bien avant l’auteur de la Complainte du mangeur solitaire disait « nez » plutôt que « narine ». Non, il ne s’agit pas de cela, bien que Julien Syrac se fasse un véritable peintre de la vie moderne en faisant voir ce monde anonyme qui grouille dans les troquets et qu’avec sans doute autant de talent que le Houellebecq du Sens du combat il montre la vie triste du consommateur moyen dépossédé des plaisirs simples et pas assez riches pour profiter des luxes du monde moderne. Le motif phagique n’est jamais un prétexte, le poème parle de cela, si le mangeur chante son malheur c’est qu’il mange mal, qu’il bouffe, sur le pouce toujours, qu’en retard il n’y a plus de dessert pour lui, son café est froid et le plat du jour lui est imposé. S’il souhaite ne plus manger seul ce n’est pas tant par amour que pour dire « garçon » au serveur et qu’on l’appelle « monsieur » ; « tu commandes : ‘’champagne !’’ ». Mais même s’il est rafraîchissant de voir ce quotidien de celui pour qui la mer est ce « que tu n’as jamais vu, / ou si peu, de si loin » et qui quand on évoque l’amour ne peut que « faire celui qui sait / (…) et feindre d’ignorer / qu’on n’a jamais rien su » ( bien qu’il n’y ait que les tristes de l’art officiel qui pense que la poésie n’est pas concerné par la vie matérielle, Saint-Amant ne comparait-il pas déjà le dormeur « à un lièvre sans os qui git dans son pâté » tandis que Malherbe et Boileau glosaient sur ce qui ne saurait se dire en vers ? ) la modernité de ce poème ne m’a pas semblé être située dans ses thèmes.

    Ce qui m’a frappé c’est le patronage de Rousseau sous lequel la Complainte du mangeur solitaire est placée. Je m’explique : je ne parle pas de l’auteur des Rêveries du promeneur solitaire auquel le titre de Syrac fait sans doute référence, mais de celui de l’Essai sur l’origine des langues. Rousseau moderne ? En 1761 sans doute mais aujourd’hui ? Dans cet essai, il écrit qu’on ne comprendra jamais ce que pouvait être pour un Grec la poésie d’Homère, parce que celle-ci a été chanté avant d’être écrite, que l’écriture ne pouvait qu’affadir une langue parce qu’elle en efface les accents, les forces expressives qui traversent le langage que l’on parle pour les remplacer par les notions communes, abstraites que l’on se fait sur chaque mot. Et si l’on n’agit pas le langage que l’on parlera sera celui qu’on écrit, c’est-à-dire une langue fade, raisonnable, en bref. C’est ce qui est radicalement moderne chez Rousseau, face à sa pensée l’on est confronté à un devoir de chercher et à la réalité rugueuse à étreindre.

    Heureusement, notre Genevois s’est trompé : il existe une langue vernaculaire, de ceux qui ne lisent pas ou plus exactement de ceux qui ne parlent pas « comme s’ils lisaient », nous lui pardonnons, le génie a des privilèges que l’on ne saurait abolir. Et ce poème de Julien Syrac m’a semblé être un surgissement de la langue vernaculaire à l’intérieur de la langue écrite et c’est en ça qu’il m’a semblé moderne. La prosodie aide, paradoxalement à ce que l’on pourrait penser, à faire surgir ce que la grammaire, l’ortho-graphe aplanissent. L’hexasyllabe rend le rythme du texte haletant, vif, saccadé privilégiant la phrase courte, nominale – peut-on vraiment parler de phrases, s’il n’y a pas de ponctuation forte et juste des propositions, des groupes nominaux qui s’enchainent encore et encore ? – ainsi que la parataxe, comme il est de rigueur dans la langue vernaculaire. Les connecteurs logiques sont des poids morts lorsque l’on n’a que six pieds devant soi avant d’être réduit au silence. Aucune règle n’empêchera la langue vernaculaire de se faire télégraphique comme l’est celle de Syrac. Toute charge inutile est délestée quand on parle, il n’y a que le souffle court du mangeur solitaire qui compte, l’hexasyllabe l’impose. La rime n’est pas une contrainte d’intellectuel de salon, on ne rime pas pour l’œil et il ne semble pas problématique de faire rimer « provisoire » et « rare » pourvu que cela mette en tension le texte, faire en sorte qu’il se crache, et que, comme dirait notre cher Jean-Jacques, la mélodie du texte ne puisse être appliquée à aucun autre. Quant au schéma de rime, il est plus souple, les tercets sont traditionnellement rimés sous la forme ABA BCB CDC etc. etc. mais à quoi bon suivre un schéma à la lettre si l’on n’en comprend pas l’esprit et que le résultat est plat. Autrement que par la musicalité, c’est par la sémantique que la langue vernaculaire surgit, aux images, métaphores et comparaisons associés à la poésie sont substitués les dictons – fondés souvent sur des paronomases et des parallélisme syntaxiques : « qui a faim tend l’assiette, / qui mange fait des miettes, / qui parle risque trop » – et s’il y a des images c’est pour tourner en dérision ce procédé : « ah, que de paysages, / mangeur, à exhumer / dans le fond d’un potage ! // falaises en bifteck, / montagnes de purée, / saharas de pain sec ! ». L’image ne semble pas avoir sa place car le mot signifie déjà assez par lui-même, cela semble un luxe de personnes dans leurs tours d’ivoire de tisser un réseau métaphorique complexe, et puis les petits êtres qui se pressent sur le papier ou sur les langues de chacun sont si charmants par eux-mêmes, pourquoi les mettre sous le joug de l’adjectif fade et de la comparaison maigre. La voix aussi n’est pas épargnée car la distance établie par un style indirect entre l’auteur-narrateur et ce qu’il raconte est abolie par un style direct plus tranchant et ce, tout en évitant l’écueil du pseudo « effet de réel » produit par les longues paroles rapportées, six pieds raccourcissent les phrases, nécessairement : « ça parle : l’un dit ‘’hé !’’ / une serveuse tique, /et l’autre : ‘’bien parlé !’’ »

    C’est cet étonnant surgissement d’une langue parlée, de la langue que je parle, que mes amis parlent, de ma langue à moi, de la langue des enfants du siècle, qui m’a surpris et qui m’a fait me dire à moi- même que ce poème est résolument moderne. Il n’est pas révolutionnaire et cela serait malhonnête de l’affirmer, depuis que l’on parle français des poètes ont essayé de mettre en tension l’écriture poétique – François Villon et Rutebeuf en tête, auxquels l’auteur fait plus sûrement référence qu’à Rousseau-, de lui faire sentir toutes les secousses du souffle coupé du vagabond, et ce grâce à des outils proprement poétiques. Il n’est pas révolutionnaire mais il est moderne et abouti ce qui est déjà beaucoup et assez rare pour qu’on puisse le souligner : la Complainte du mangeur solitaire mérite vraiment d’être lu.

    Clément de Noiset

  • Anéantir : la littérature à contre-courant

    NB: Le présent article a été rédigé une semaine après la parution d’Anéantir, et donc bien avant l’intervention de Michel Houellebecq dans un numéro hors série de la revue Front populaire. Cette intervention va précisément à l’encontre de l’image de l’auteur que j’ai voulu défendre dans mon article, et marque sans doute la limite au-delà de laquelle le littérateur engage sa responsabilité et sort des bornes du roman réaliste…

    La parution du dernier roman de Michel Houellebecq en janvier a eu pour premier mérite de mettre en évidence la bêtise des médias dits « généralistes » à l’égard de la littérature contemporaine. France Culture, dans un podcast sobrement intitulé « Faut-il lire Anéantir de Michel Houellebecq ? » (car, comme chacun sait, il y a des livres qu’il faut lire, et d’autres qu’il ne faut pas ; ce tri moral est la mission des radios publiques), regrette un « livre d’éditorialiste », un « roman décliniste » et y déplore « la banalisation de l’extrême droite ». Les Echos salivent à l’idée de voir l’auteur « se réconcilier avec le libéralisme », dans un livre dont le but est évidemment de montrer son amour pour les grands groupes, les balances commerciales et les filiales à succès. Les Inrockuptibles, quant à eux, notent avec sérieux qu’il s’agit du livre « le plus politique » de l’auteur.

    Quelle est donc cette manie qui pousse à chercher le politique partout et à l’inventer où il n’est pas ? Les fous de l’engagement finiront-ils par accorder à l’œuvre de Michel Houellebecq l’attention qu’elle mérite – une attention littéraire ?

    Si Houellebecq est indéniablement une personnalité publique qui n’hésite pas à exprimer des positions politiques assez univoques, ces dernières prennent plus la forme de convictions localisées et éparses que d’une idéologie. La trame typique du roman houellebecquien consiste en un progressif désengagement du personnage d’avec la société. Anti-sartriens par excellence, ses romans n’évoquent une forme d’engagement avec le réel que sous la forme, soit d’un ailleurs possible, soit de l’anéantissement. Anéantir est un roman désengagé.

    Roman du désengagement

    « C’est vrai que mes personnages sont tous politiquement nihilistes. Je suis obligé de me rendre compte que la société dans laquelle je vis avance vers des buts qui ne sont pas les miens. »

    Il est évident que le rôle politique que tient Paul, personnage principal et bras droit du ministre de l’économie français dans Anéantir, ne laisse en rien préjuger de ses convictions réelles. L’omniprésence d’un cadre politique et l’abandon progressif de l’intrigue présidentielle servent précisément à montrer un paradoxe étonnant : dans un monde où le politique régit toute la vie des individus jusque dans leurs moindres détails (« la tournure générale que les choses avaient prises, avec cette ambiance pseudo-ludique, mais en réalité d’une normativité quasi fasciste, qui avait peu à peu infecté les moindres recoins de la vie quotidienne »), l’appareil étatique ne conçoit son travail que sur le plan purement technique. La carrière de Paul est essentiellement pour lui un moyen de fuir sa femme et, de manière générale, l’ennui profond qui caractérise toute sa personne.

    Un certain scrupule oblige le lecteur à trouver tout engagement politique bouffon. Aucun modèle politique, aussi parfait soit-il, ne peut attaquer le problème à sa racine, c’est-à-dire l’homme en sa condition. Les convictions de Houellebecq les plus fortes concernent un domaine restreint du débat public : la bioéthique : opposition à la PMA, à l’euthanasie ; enthousiasme pour le transhumanisme, le clonage. L’auteur rapportait en 2003 au Figaro que « la vie des hommes se déroule dans un environnement biologique, technique et sentimental (c’est-à-dire très accessoirement politique) ». Paul lui-même se refuse à voter pour le candidat pour lequel il travaille ; il est pris de panique devant l’urne et prend la fuite. L’auteur en vient donc à progressivement élever le malaise de ses personnages au-dessus des contingences politiques de leur époque pour en faire un réel ouvrage, osons-le mot, existentiel.

    J’en veux enfin pour preuve la manière très caractéristique qu’a Houellebecq de finir ses romans. Tous s’achèvent sans exception par ce qu’il appelle une walking ghost phase : le personnage est un fantôme qui marche dans un monde désert, sans enjeu. Les deux cents dernières pages d’Anéantir sont une préparation à cette walking ghost phase : le rapport entre les personnages et le monde environnant finit par totalement disparaître, pour se replier sur l’individu ou, en l’occurrence, le couple. Ces fins de roman constituent toujours une fuite vers la partie poétique de l’œuvre de l’auteur, une forme de transition générique appelant le réconfort des poèmes.

    « Peut-être qu’en définitive le monde était dans le vrai, se dit Paul, peut-être qu’ils n’avaient aucune place dans une réalité qu’ils n’avaient fait que traverser avec une incompréhension effrayée. »

    Un nouveau départ

    Anéantir se fait, dans l’économie générale de l’œuvre romanesque de Michel Houellebecq, une place spéciale. Le malaise existentiel des personnages houellebecquiens les a jusqu’ici poussés vers trois solutions : 1°) la fuite géographique vers des zones recluses ou insulaires, en marge de la société (la maison dans le Loiret dans La carte et le territoire, les îles du sud-est asiatiques dans Plateforme, Lanzarote dans La possibilité d’une île, Israël dans Soumission), 2°) la fuite temporelle (la formation des néo-humains dans Les particules élémentaires, et à nouveau dans La possibilité d’une île) ou 3°) la fuite spirituelle (la secte des Elohimites dans La possibilité d’une île, tentative de conversion au catholicisme dans Soumission). Sérotonine constituait déjà une avancée majeure. Cette fois-ci le personnage ne parvenait pas à fuir, même les espaces alternatifs lui étaient hostiles : les chambres d’hôtel bannissent les fumeurs, les fermes deviennent économiquement intenables, les maisons de campagnes sont à moitié en ruines. Le monde avait atteint un nouveau degré de perversité : non seulement il était inhabitable, mais il œuvrait activement à empêcher toute perspective d’amélioration.

    À ce stade, on était en droit de s’attendre à un roman quasi suicidaire (pour peu qu’on puisse faire, dans le genre, mieux que Sérotonine). Et pourtant, dans Anéantir, Houellebecq trouve une solution originale : au lieu de proposer une fuite vers l’avant, l’auteur se replie sur la possibilité d’une fuite vers l’arrière. Il n’est plus question d’améliorer l’humanité par le progrès technologique, mais au contraire de régresser à un stade primaire de l’espèce, avant même l’apparition de toute forme de civilisation. En un mot, retourner au néant. D’où la place prédominante que prennent dans le roman les thèses de John Zerzan, anarcho-primitiviste pour qui l’homme a commencé à s’aliéner à partir de la fin du modèle paléolithique des chasseurs-cueilleurs. Autant dire il y a un moment.

    Il serait évidemment idiot de prêter à l’auteur les intentions de Zerzan, et encore moins de ceux qui, se revendiquant de sa pensée, commettent tout au long du livre des attentats, plus ou moins violents, sur fond de malthusianisme écolo (ces sympathiques terroristes sont, notons-le, les seuls personnages engagés du livre, les seuls idéologues). C’est pourtant l’idée qui permet à Paul de continuer à vivre : l’humanité n’est pas mauvaise en soi, elle a juste emprunté une mauvaise voie, la voie de la civilisation, dans laquelle elle a échoué – rien n’empêche qu’elle l’anéantisse pour recommencer. Thèse assez rousseauiste, et qui consiste à dire que l’homme, sans être mauvais en soi, n’est que perverti par la société. Houellebecq ne croit cependant pas que toute société soit mauvaise : ce n’est pas parce que la nôtre l’est que toutes doivent l’être. En somme, l’humanité a raté son premier essai. Il suffirait de revenir en arrière, et de réessayer. Il suffirait peut-être d’écouter Netchaïev, mis en épigraphe d’un des chapitres, et qui revendiquait la destruction pour elle-même, la destruction de tout car ce qui existerait ensuite ne pourrait de toute façon pas être pire.

    « Le pire était que si l’objectif des terroristes était d’anéantir le monde tel qu’il le connaissait, d’anéantir le monde moderne, il ne pouvait pas leur donner tout à fait tort. »

    Funérailles

    C’est avec résignation que Paul, lorsqu’il apprend l’apparition chez lui d’un cancer ORL, refuse l’opération et décide, plutôt que de se reposer sur les chances infimes d’être soigné, de faire son deuil. C’est sans doute avec cette même résignation que la société qui entoure Paul a abdiqué : si aucune perspective d’amélioration n’est plus possible pour elle, il n’est pas trop tard pour qu’elle commence son deuil, bref, qu’elle se prépare à mourir dignement – ce qui, soit dit en passant, n’est pas rien, et est même le plus important.

    Houellebecq, dans un article de 2020, dressait un parallèle étonnant entre notre société et Sparte : « Sparte se targuait d’efficacité et, pour cette raison, disparut sans laisser de traces. Notre société, elle aussi, aime à se vanter de son efficacité ; elle disparaîtra, comme Sparte, et il risque bien de n’en rester que l’incertain souvenir d’une honte, l’ombre d’un dégoût. » Voilà peut-être ce qu’est le véritable anéantissement : une société qui, sous couvert de fonctionnalité, refuse de préparer sa postérité, un legs quelconque, bref, continuer à exister dans les mémoires. Cet oubli menace le père de Paul : il n’aura transmis à son fils aucune passion, aucune lecture ; un patrimoine économique seulement ; il ne restera bientôt plus rien de lui. En va-t-il de même pour sa société en déshérence ? Sans doute.

    Si Anéantir, se déroulant en 2027, est un « roman d’anticipation », c’est avant tout pour nous rappeler la stagnation temporelle dans laquelle s’est engouffré l’Occident. L’anticipation révèle essentiellement que rien ne change, ou plutôt que si tout change constamment, c’est sur le mode du retour au même. Plus qu’une stagnation, c’est d’une mort lente et (presque) indolore dont il s’agit ici. Après avoir pris le pouls de sa société – de sa civilisation – sept romans durant, après l’avoir passé au crible impitoyable de son scalpel romanesque, Houellebecq fait enfin son ordonnance : il ne vous reste qu’x mois à vivre, préparez les obsèques.

    Volonté et représentation

    Michel Houellebecq s’est déjà fait, dans En présence de Schopenhauer, un exégète de la pensée d’un de ses maîtres. Un détour par ce dernier ne sera pas de trop. Pour Schopenhauer, il existe trois situations tragiques : celle où l’environnement est exceptionnellement cruel ; celle où un individu est exceptionnellement cruel ; celle où rien n’est exceptionnel, mais où « la tragédie est produite par la simple existence des choses ». Ce que j’appellerais le tragique houellebecquien se situe précisément dans ce troisième état. Dans cette situation, le malheur de l’homme provient de ce qu’il désire sans cesse des choses qui, aussitôt satisfaites, l’ennuient.

    Pour s’en libérer, l’homme est appelé à annihiler le désir par la contemplation : « c’est une forme de grâce liée au fait d’échapper au monde, la contemplation alors est heureuse ». Cette position du spectateur désengagé de toute perspective pratique avec le monde est précisément celle que parvient à atteindre le père de Paul. Une attaque cérébrale le plonge dans un état « végétatif ». Or si la société et l’univers médical le considèrent comme un à-peine-homme, un demi-mort, il semble accéder à une forme de vie humaine beaucoup plus accomplie que les autres personnages. Réduit aux seules fonctions de voir et penser, il accomplit le pas de côté qui le dégage du flux publicitaire-informationnel. En un mot, il atteint le modèle de vie ataraxique antique et schopenhauerien. Il a même une femme qui l’aime, qui lui fait la lecture ; tout autre ajout serait une nuisance.

    Les instants de bonheur sont simples à reconnaître pour Houellebecq : « toute parole y est impossible ». Ainsi des scènes où Paul passe du temps avec son père : il reste à ses côtés, sans rien dire ; il est présent ; il contemple : « Ils contemplaient le paysage qui était à présent, dans les rayons du soleil couchant, d’une beauté surnaturelle. (…) -ça s’est passé comment avec ton père ? – Je ne lui ai rien dit. »

    Mais pour l’auteur même, la contemplation n’a qu’un temps. C’est le luxe que peuvent se permettre ses personnages, sûrement pas lui. La voix narrative veut pouvoir non seulement voir mais aussi parler, malgré son cancer ORL. La disparition progressive de la parole mène donc peu à peu à la fin organique du roman. L’opération de Paul causerait des dommages à sa langue qui l’empêcheraient de parler : la lecture symbolique est évidente. Mourir plutôt que de se voir dans l’impossibilité de communiquer. Anéantissement du livre dans la disparition progressive de toute parole possible : et si on ne peut plus l’écrire, alors le roman prend fin.

    ***

    Anéantir a décidément une place de premier plan dans l’œuvre romanesque de Houellebecq. Non seulement il prend le contre-pied de la plupart des schémas habituels (cette fois-ci, le couple Paul/Prudence est d’abord caractérisé par une absence totale de relations sexuelles, de relations tout court, et va progressivement reconstruire un amour réciproque), mais il prend aussi des allures de testament. Toute l’histoire occidentale semble pour Houellebecq consister en un dégoût progressif pour l’apparat mortuaire, un désir croissant de cacher la mort de nos sociétés, de s’avouer vaincu. Les rites de passation, la mémoire, la postérité ne peuvent pourtant avoir de sens que si l’on accepte que chaque élément d’une société est appelé à disparaître. Le scandale Orpea, qui succède de quelques mois à la parution d’Anéantir, confirme à nouveau les vertus sismographiques du roman houellebecquien – et le peu de considération accordée par notre société aux légateurs. « Personne ne savait de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions », note Balzac : or c’est toute la question.

    Quoiqu’elle ne soit pas engagée, et politique pas beaucoup plus, la littérature de Houellebecq est morale. Et sa leçon est claire : une première fois suppose aussi, hélas, une dernière fois.

    En nous rappelant qu’aucune société ne peut échapper à ce jour à cette donnée simple, qui est que ses membres sont mortels, l’auteur accomplit une mission morale de tout premier plan : l’homme a le droit de savoir qu’il va mourir, et il n’est pas juste de le lui cacher. Il faut même le lui rappeler. Et l’aider à mourir dignement. Trente ans après Rester vivant : méthode, il semblerait que Houellebecq nous propose un Comment mourir : méthode.

    Yann de Vaugiraud

  • A la recherche du héros : La Grande Idée, Anton Beraber

    Si le roman moderne était revenu à l’épopée ? Si les héros médiocres d’aujourd’hui ne se prenaient pas aux jeux des dieux ?

    La grande idée : la guerre n’a pas lieu

    Deux héros. Un jeune thésard dont on ne connaît pas le nom, narrateur et personnage principal, en Grèce dans les années 70, à la recherche des traces d’un mystérieux personnage local. Saul Kaloyannis, soldat inconnu grec, traître ou héros, les années 20, et une guerre inconnue ou presque, le conflit gréco-turque de 1919-1922.

     Cela ne nous évoque à peu près rien, sauf la caractéristique principale de cet événement : une guerre désuète, impossible, mâtinée de désir de reconquête de l’antique empire. C’est de cet imaginaire hellénistique dont s’imprègne l’écrivain Anton Beraber, agrégé de lettres classiques, familier des langues anciennes et d’égyptologie. Ses rares données biographiques nous laissent penser à une sorte d’orientaliste moderne, polyglotte voyageur, et un intellectuel reclus à la Louis Poirier, alias Julien Gracq. Oui, la Grande Idée aurait quelque chose à voir avec l’un des livres les plus connus de ce dernier : Le rivage des Syrtes. Car même si Beraber place son récit dans un temps et un espace définis, la guerre dont il s’agit paraît être (dit-il lui-même) une guerre comme toutes les autres. Et en particulier une guerre qui sans cesse va poindre, une guerre de lointains échos, tandis que « les hommes jouent au football » et que les femmes croient être à l’abri.  Le livre est constitué  presque entièrement de nombreux témoignages, papiers et paperasses retrouvés, à la mémoire du héros Saul Kaloyannis. Un livre de médias donc, ceux du bouche à oreille, de l’ouïe-dire, ni vrais ni faux, sélection subjective, qui rendent plus universel un conflit décidément peu étudié. Mais ces petits fragments mettent en avant une « grande idée », presque aussi démesurée et noble que celle qui a animé les Grecs dans les années 20 ; remettre l’épopée au goût du jour dans un XXIe siècle dit fossoyeur du roman. 

    L’Odyssée contre le reste du monde 

    Dans cette époque où l’on entend beaucoup déplorer la lente mort du roman moderne, critiques désabusées voire réactionnaires, se plaindre du manque, de l’absence de style des publications contemporaines, Beraber laisse résonner « le souvenir d’époques lointaines, antérieures à la nôtre » , celles de l’Odyssée, citée en accroche du livre : 

    « Tandis qu’en restant là, regarde ! Tu régnerais à mes côtés sur ce palais et tu n’aurais plus qu’à mourir. ». La tentation de Calypso dont il s’agit à ce chant V, c’est celle non seulement de rejeter la patrie pour rester en terre étrangère et l’adopter, mais c’est aussi la tentation de rester dans l’oubli de l’île d’ Ogygie. 

     Retour aux origines marqué notamment par le désir de héros de l’auteur. Beraber nous confie une histoire, celle des péripéties de Saul Kaloyannis en terre grecque, américaine, un long exil rapproché maintes fois de celui d’Ulysse, et celui de son chercheur, un double de l’auteur, avide de savoir et surtout friand d’anecdotes quelconques sur la vie et la mort de ce soldat disparu.

    La Grande Idée est donc aussi le récit de cette déception devant l’absence, la banalité des héros qu’on s’était figurés demi-dieux. Dans un monde sans héros où nous vivons, un monde où sans cesse nous cherchons des personnages illustres à qui nous identifier, nous réclamons nos héros de papier, ceux qui satisferont ce désir, là où les politiques, influenceurs, footballeurs, charlatans, et autres montreurs d’ours n’en sont pas capables. Notre époque est en manque de héros antiques, de sang divin et de rang noble, dont les exemples de vertu et les défauts humains en font des créatures à la fois supérieures et égales à nous-mêmes.

    Malgré l’aspect très épars et mal rangé du récit, témoignages directs, interviews,  amoncellement de paperasse administrative sur un bureau, le jeune protagoniste essaye de se rassasier d’un désir d’héroïsme, tout comme le lecteur, qui cherche désespérément à dessiner le portrait de Saul, difficilement.

    Ulysse sans visage

    « Je m’appelle Saul Kaloyannis. Je suis né à la fin du dernier siècle, dans un de ces villages dont on n’entend le nom qu’une seule fois,  et puis on l’oublie presque avec plaisir »

    Je m’appelle Saul Kaloyannis. J’habite aux Glycines, à Vraia, dans une banlieue de Jannina. C’est une bel résidence, avec un gardien. 

    Bonjour Monsieur, je m’appelle Saul-Costandis Kaloyannis, mais les copains m’appellent Costas parce que Saul, ça fait bizarre. »

    Saul est un Ulysse aux mille visages, qui finalement, n’en a plus aucun ; l’accumulation de ces témoignages dignes des apôtres païens, qui l’ont connu de près ou de loin, finit par déshéroiser ce personnage mythique.

    « J’habite les pages blanches de l’immense récit, les interstices de la parole des autres ; on m’a laissé de vide-là pour être, cette solitude de l’entre-les-lignes où vous pouvez crier à loisir puisque personne, pas même vous, n’en gardera trace . »

    Ce désir de héros, que certains romanciers arrivent à combler, avec des personnages peu décrits,  dans un style behaviouriste, incarnés par leurs actions (les exploits guerriers), est ici noyé dans un flou total que déplore le narrateur en quête de réponses. Un désir de héros constamment bafoué, interchangé, démenti : 

    « Quand on m’explique que Kaloyannis est le glorieux représentant du peuple grec, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre ces enfants de la Grèce et lui. Quand on m’explique que Kaloyannis est le héros du vingtième siècle, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre le vingtième siècle et lui. Kaloyannis ne représentait que lui-même, quoi qu’on en pense, et personne ne saura jamais de quel siècle il était le contemporain. » Saul Kaloyannis, par son absence, refuse de devenir un mythe, et frustre ce désir. Il est justement héros dans toute sa négation, héros parce qu’il n’est pas, il est tout ceux qui ne rentrent pas dans les annales de l’histoire. 

    « Je n’ai pas la photographie de SK. Seulement l’image d’un groupe de soldats sur le quai d’une gare et l’un d’eux est peut-être lui. ; J’ai interrogé ce nom et d’abord je n’ai rien trouvé »

    L’identité du héros se déraille dans l’imagination de notre narrateur, le héros se présente à nous dans un déferlement de personnalités, ce qu’il aurait pu être. Et nous voulons obtenir un portrait qui finalement n’est qu’une grande et vague idée d’un personnage qu’on se figure : 

    « Kaloyannis, Kaloyannis, vous êtes venu pour écrire votre mythe et vous vous dites que, demain, on l’apprendra dans les écoles, on donnera son nom à des rues, -si vous faites correctement votre travail. Cependant la nature profonde du mythe vous échappe : un mythe, ça ne prétend pas à la clarté, ça se contredit, ça s’oublie parfois dans des détails qui n’ont rien à voir. Ça ment, aussi, comme tout. »

    Kaloyannis devient un mythe, celui du héros désiré, que tout le monde attend alors qu’il est peut-être enterré comme tout le monde, et que les histoires sur lui ne sont que des sornettes. Mais l’auteur comme le lecteur en a besoin, il a envie de croire. Non pas à la vérité de faits, mais à la possibilité d’existence d’un tel héros. 

    Prose, paperasse, érudition et vulgarité 

    « Elle l’avait enterré, la garce, comme un hamster. » Une des dernières phrases du livre, qui clôt abruptement la recherche effrénée avec un rythme ternaire brut de décoffrage.

    Un style confondant que celui de Beraber, entre le Ve siècle avant JC et 2022, entre vulgarité et érudition. 

    Plus précisément : dans ce récit aux apparences mythiques, la plume de Beraber oscille gracieusement entre morceaux de bravoure du Verbe, de la parole sacrée, et dialogues du réel, vulgaires et communs, singeant les accents et les manières de parler de chacun. Ce qui aide à la lecture, puisque les personnages, au bout du compte, ne sont que des voix.

    « J’accrois la densité des mots les plus simples, comme un coutelier pliant et repliant un acier de Damas. Seul au monde, je dis, comme Dieu a pu le faire jadis, et le monde aussitôt se recrée, s’adapte. N’est ce pas que mes verbes à moi sont des gouttes d’action pure qui jettent des éclats brutaux sur l’impassibilité des phrases ? N’est ce pas que mes pronoms dépassent en force le nom qu’ils représentent ? » On trouve ainsi dans le roman des moments arrêtés, réflexions linguistiques sur la puissance énonciatrice du verbe et sa capacité créatrice. Car oui, le roman n’est qu’une longue investigation, un espoir que les mots, les dires, soient vrais. Beraber nous surprend en insérant du dialogue cru, très lapidaire, des récits enchâssés, des bouts de souvenirs racontés dans la voix éraillée et le vocabulaire peu châtié de certains personnages, mais y ajoute des passages de flux, de poésie en prose. Cela donne au livre un rythme particulier, entre action et pause, récit et poésie, ce qui nous ramène à l’épopée classique, qui suit certes une action mais en déroulant son avancement le long des sentiers formés par les vers.

    Un avenir de l’épopée ?

    Avec ce livre, qui étrangement nous propulse dans une modernité, celle du quotidien du jeune professeur et en parallèle celle de la guerre lointaine et obscure, Beraber semble ouvrir la boîte de Pandore d’un genre longtemps oublié, relégué aux chercheurs, épuisé par les écrivains, l’épopée. A une époque où le roman, genre lui-même concurrencé par l’essai, l’écriture de soi, l’autofiction, -toutes sortes de mots-valises- semble en voie de disparition, Beraber lui redonne ses antiques oripeaux en puisant dans un passé lointain, et en y ajoutant une dose d’histoire contemporaine. Un retour aux mythes qui pourrait très bien redonner foi en la fiction des années 2020. 

    Mélusine O’Connor