Clément Camar-Mercier est traducteur de Shakespeare et écrivain. Il vit près de Vendôme. Son premier roman, Le Roman de Jeanne et Nathan, est paru en 2023 et a obtenu un certain succès. Le livre raconte l’histoire d’amour, en cure de désintoxication, entre un professeur de cinéma et une actrice pornographique. Il sera prochainement traduit au Japon.
Marelle : Pourquoi avoir accepté cet entretien ?
Clément Camar-Mercier : Pourquoi le refuser ? Je réponds à tous les courriers que je reçois. J’ai la chance d’être publié, d’avoir des lecteurs, c’est normal.
Marelle : Vous avez commencé par étudier le cinéma…
Clément Camar-Mercier :Oui, j’ai commencé une thèse que je n’ai jamais finie. Une thèse de littérature comparée sur les héros américains, avec Melville, Emerson, Thoreau pour la littérature, Sofia Coppola, les frères Coen et James Gray pour le cinéma. Je posais la question : qu’est-ce qu’un héros perfectionniste américain ? Un peu comme Nathan. Tout le livre, ça n’est jamais moi et en même temps, c’est moi.
Marelle : Sur quoi portaient vos mémoires de maîtrise ?
Clément Camar-Mercier :Le premier sur Night Shyamalan, le second, comme Nathan, sur la moralité dans le cinéma hollywoodien. Il était divisé en trois parties, déontologie, téléologie, perfectionnisme. C’est ce qui explique le goût pour le cinéma très présent dans le roman.
Marelle : Oui, on y reviendra, notamment en ce qui concerne l’écriture. Restons un peu sur votre parcours. Vous êtes ensuite devenu traducteur.
Clément Camar-Mercier : En réalité, je ne suis pas traducteur de métier, je suis traducteur de Shakespeare. Je ne traduis pas d’autres auteurs anglais. J’ai commencé adolescent à lire Shakespeare, c’est mon auteur favori et celui qui m’accompagne tout le temps. Je me suis mis à apprendre l’anglais élisabéthain, simplement par passion, pour comprendre Shakespeare dans le texte. Et un jour, j’ai rencontré par hasard un type qui voulait monter Richard III dans le théâtre, au sous-sol, et il m’a proposé de le traduire. Cette pièce a été vue par des gens qui travaillaient dans le théâtre à Paris, et par le bouche à oreille, j’ai fini par être contacté. Sinon, je n’ai pas d’affection pour la langue anglaise en général, seulement pour Shakespeare.
Mon rêve c’est de l’avoir intégralement traduit avant ma mort. C’est un travail magnifique. Je suis heureux face à mon texte, à essayer de le comprendre, à le traduire, à le trahir. L’avantage, c’est que Shakespeare, pour qu’il soit vivant, il faut le retraduire sans cesse.
Marelle : Ce travail a-t-il une influence sur votre écriture de romancier ?
Clément Camar-Mercier : Pas directement. Néanmoins, Shakespeare est un auteur qui prête une grande attention aux différences de registres (soutenu, familier, etc.), ce que la plupart des traducteurs ignorent d’ailleurs. Il peut être parfois très grossier. C’est quelque chose auquel j’essaie de m’attacher quand j’écris. C’est aussi un grand écrivain populaire. De mon côté, je cite Heidegger et Dragon Ball avec la même émotion, la même révérence. Le milieu universitaire n’a pas à décider ce qui est de l’art, ce qui est de la pensée, et ce qui ne l’est pas. Quand on décrète ce qui est digne ou indigne, le monde dérive.
Le Roman de Jeanne et Nathan est-il votre première tentative romanesque ?
Oui. Je n’avais jamais essayé d’écrire de roman avant. J’ai envoyé une première version aux maisons d’édition, et je n’ai essuyé que des refus. Je me suis accordé une pause de quatre mois, puis je l’ai repris, retravaillé. Je l’ai fait lire, autour de moi et à des lecteurs professionnels. Le roman a été divisé par deux, j’ai enlevé un grand nombre d’adjectifs et quelques péripéties
Marelle : N’aviez-vous pas peur d’écrire un roman de khâgneux ? C’était un risque que vous preniez, notamment en intégrant un personnage d’universitaire, un peu à la Philip Roth. Le risque de faire un roman d’intello. Et c’est un travers qu’on voit dans beaucoup de livres de nos jours.
Clément Camar-Mercier : Je comprends. Je voulais que Nathan soit un personnage de ce type de littérature, et je l’ai poussé jusqu’au bout. En revanche, pour ce qui est de Jeanne, l’actrice porno, et de la scène du bukkake par exemple, je suis certain qu’on ne les trouve nulle part dans la « littérature post-khâgneuse ». Le bagage universitaire fait partie de moi, mais j’ai aussi voulu le prendre à contrepied. De toute façon, ça fait bien longtemps que je ne suis plus moi-même universitaire. « Il n’y a rien de plus pédant qu’un spécialiste de cinéma”, est-il écrit dans le livre.
Dans la littérature, soit on parle de ce qu’on connaît, soit on fait des recherches. Je connaissais l’université, j’ai écrit ce que j’en savais. Je n’ai jamais tourné de films pornographiques, j’ai donc fait des recherches. Vous pouvez aussi comme Lovecraft ou Tolkien engendrer vos propres mondes. Ce qui m’intéressait, c’était l’histoire d’amour au cœur du livre, confrontée au phénomène de l’addiction sous toutes ses formes.
Pour écrire, je pars des personnages. Celui de Jeanne, l’actrice pornographique, est venu en premier. Après, non par simplicité, mais parce que je connaissais le milieu dans lequel évolue Nathan et parce que je lui trouvais un intérêt romanesque, j’ai intégré ce personnage. Le parallèle entre les deux milieux m’intéressait, notamment dans son rapport à l’addiction.
Marelle : Quel rapport y a-t-il entre l’addiction et le milieu universitaire ?
Clément Camar-Mercier : La drogue et l’addiction sont des métaphores : je n’écris pas un roman sur la drogue, et ce que je souhaite, c’est que n’importe qui, toxicomane ou pas, se retrouve dans les comportements décrits dans le livre. Dans le milieu universitaire, il y a une complaisance avec l’entre-soi, l’idéologie prend le pas sur la recherche pure, on reste entre petits groupes politiques et l’on s’affronte, sans plus débattre. Or, quand vous prenez une drogue et que vous développez une addiction, vous finissez par ne fréquenter que des gens qui prennent cette drogue, sans plus voir personne d’autre. Le milieu universitaire se ferme, se morcelle en clans, surtout avec l’arrivée depuis plusieurs années de prémisses idéologiques dans les recherches, alors que pour moi elles ne peuvent être, à la rigueur, que des conclusions. Le champ intellectuel se restreint alors qu’il devrait s’ouvrir. La pornographie produit des effets analogues sur la sexualité et l’amour, c’est-à-dire une restriction du champ affectif. C’est un mouvement que je vois et que j’essaie de comprendre, par le prisme de l’addiction.
Marelle : Revenons au cinéma. Pourquoi cette référence appuyée dans le roman à Lars Von Trier et Haneke ?
Clément Camar-Mercier : Ce sont les deux cinéastes à qui je dois le plus dans l’écriture du livre. Il fallait que je les cite : ils se sont donc retrouvés dans une scène où Nathan rencontre un élève qui travaille sur ces deux réalisateurs. Je cherche comme eux à réveiller le spectateur. Je veux toucher mon lecteur là où il aura mal, le déranger, mais sans que cela soit gratuit, ou bêtement subversif. Pour ouvrir une réflexion à un endroit où l’on ne s’attendait pas. Ça n’a rien à voir avec le cinéma américain.
Marelle : On pense aussi à Gaspar Noé.
Clément Camar-Mercier : C’est celui dont je rêve pour l’adaptation ! (rires) Je comprends : on pense à la scène de viol, au bukkake, qui pourraient être filmés par Noé (Irréversible, Climax). Mais pour le reste, je n’y ai pas pensé.
Noé, Von Trier, Haneke, Desplechin : ce sont les quatre cinéastes européens qui m’intéressent le plus aujourd’hui.
Marelle : Ce qui est impressionnant dans votre roman, sans même peut-être que vous le cherchiez, c’est qu’il colle avec l’actualité. La référence que vous faites à Spielberg qui apparaît cette année dans The Fabelmans, l’addiction qui fait écho à plusieurs articles parus dans Le Monde sur des jeunes femmes addicts au Rivotril. Cherchez-vous cette correspondance ?
Clément Camar-Mercier : La référence à l’actualité n’est pas une fin en soi. Il n’y a d’ailleurs aucun parti pris politique dans mon livre. Mais j’écris un livre aujourd’hui. Je ne me suis pas dit que je voulais parler de la pornographie. En revanche, je voulais parler d’une histoire d’amour aujourd’hui, et la pornographie est devenue peu à peu incontournable. Mais ça ne pouvait pas pour moi être une finalité. Pour résumer : je ne dénonce rien.
Marelle : En littérature contemporaine, quelles sont vos inspirations ? On pense surtout à Houellebecq et à Bret Easton Ellis.
Clément Camar-Mercier : Oui, Bret Easton Ellis, Michel Houellebecq, et les premiers livres de Maurice G. Dantec. Leur découverte dans mon adolescence m’a montré que la littérature pouvait emprunter une voie très particulière. C’est bien de lire Balzac, Dostoïevski, de lire Proust, de relire Proust, de re-relire Proust… je les aime beaucoup. Mais avec les autres j’ai découvert un chemin fascinant. On peut être contemporain, et faire de la littérature.
Marelle : Pensez-vous au fait qu’on puisse, en lisant votre roman, vous catégoriser comme post-houellebecquien ? Votre roman fait en effet fond sur beaucoup de thèmes qu’il a contribué à apporter dans la littérature française : la pornographie, internet, etc…
Clément Camar-Mercier : Houellebecq a ouvert un champ de réflexion littéraire vraiment intéressant. Les Particules élémentaires et La Possibilité d’une île sont ses plus beaux romans. Il va y chercher des formes narratives très complexes, très poussées.
Ça ne me dérange pas de dire que ce livre est houellebecquien, mais je veux citer Spielberg, parce que c’est un cinéaste qui réalise des films toujours différents. Aucun de ses films n’est construit sur la même mise en scène. Par exemple, la même année, en 1993, sortent des films aussi différents que Jurassic Park et La Liste de Schindler, c’est dire. En 2005, il fait Munich et La Guerre des mondes. Quel rapport entre The Fabelmans, Ready player one et Il faut sauver le soldat Ryan ? Il essaye tous les genres, veut toucher tous les publics. Il se réinvente sans cesse. On ne peut pas le catégoriser.
Moi, pour le prochain, je m’attaque à d’autres thèmes, donc mon style doit changer.
Marelle : C’est curieux, car généralement, pour qu’un auteur s’installe, on lui demande d’être cohérent, reconnaissable.
Clément Camar-Mercier : Bien sûr, et cela explique que des auteurs ou des cinéastes aient autant de mal à changer. Tout le monde attendait que Bret Easton Ellis, après American Psycho et Moins que zéro, poursuive sur cette voie. Mais il a écrit ensuite Glamorama et Lunar Park, ses deux chefs d’oeuvre, moins bien reçus car inattendus. Spielberg, lui, arrive à changer tout en répondant aux attentes de tout le monde.
Marelle : Pourquoi avez-vous choisi d’écrire un roman, et pas une pièce de théâtre, par exemple ?
Clément Camar-Mercier : Je m’inscris d’abord dans un genre, le roman. C’est la seule tradition à laquelle je me sens appartenir. Je ne fais pas d’autofiction : ce n’est pas parce que c’est vrai, que c’est bien. Au contraire, plus c’est faux, plus c’est intéressant, mieux c’est. D’ailleurs, c’est marrant, au cinéma, les gens s’en foutent de savoir si le réalisateur a vécu ce qu’il raconte. Le succès d’Anatomie d’une chute ne vient pas de ce que Justine Triet a défenestré son mari ! En littérature, je ne me l’explique pas, mais les gens sont obsédés par ça.
C’est curieux : beaucoup de gens m’ont écrit en me disant qu’ils étaient choqués par certaines scènes du livre, notamment le bukkake, ou la scène de viol. Et c’est vrai qu’elles peuvent être difficile à lire. Mais il existe des scènes aussi violentes, par exemple, dans Triste tigre, de Neige Sinno, un livre que j’aime beaucoup au demeurant et qui a été le succès de la rentrée littéraire, sans que ces scènes ne semblent heurter personne. Comme le livre de Neige Sinno est autobiographique, le public a tendance à le trouver plus “vrai”, donc moralement moins choquant.
Sinon, je ne suis vraiment pas bon pour écrire des pièces de théâtre.
Marelle : Que vous permet le roman, que d’autres genres ne vous permettent pas ?
Clément Camar-Mercier : Le roman me permet d’avoir un narrateur, qui est pour moi le personnage principal du Roman de Jeanne et Nathan. Le narrateur m’amène la distance, un élément capital et dont on manque de plus en plus. Il me permet de briser le quatrième mur : je rappelle sans cesse que le lecteur lit un roman, les personnages eux-mêmes, Jeanne et Nathan, savent qu’ils vivent dans un roman. La distance est importante pour moi car je pense qu’elle permet de court-circuiter chez le lecteur une empathie un peu facile : « Olala, qu’est-ce que sa vie a été dure, je suis très triste pour ce personnage. » Je n’aime pas cette façon de lire. Au contraire, plus on montre que c’est faux, plus les émotions ressenties à la lecture seront singulières, personnelles, travaillées par le lecteur. De toutes les façons, on ment toujours en écrivant, mieux vaut l’avouer.
Marelle : On voit aussi dans la façon que vous avez d’écrire votre roman un film à venir. La scène de la douche montre un art du découpage cinématographique, que vous accommodez au roman. On pense à ce moment-là à Psychose. De même pour la scène de viol où semble intervenir une voix off.
Clément Camar-Mercier : S’il y a une inspiration forte dans ce livre, c’est effectivement la grammaire cinématographique. Mon « geste » d’écrivain, c’est la translation du langage cinématographique en une forme littéraire. Mais je n’y pense que rétrospectivement, après avoir écrit. J’aurais aimé être un réalisateur hollywoodien. Mais quand on vit à Paris, ce désir n’a pas de chance de se réaliser. Donc je traduis et j’écris. En écrivant, je suis seul, je travaille à mon rythme, et je suis bien.
Marelle : Voudriez-vous faire adapter votre roman ?
Clément Camar-Mercier : Oui mais je ne cherche pas. Au théâtre pourquoi pas ? Ça m’intéresserait.
Marelle : Finalement, n’êtes-vous pas devenu écrivain parce que vous êtes Français, et pas Américain ?
Clément Camar-Mercier : Si, bien sûr. Quoique je ne miserais plus grand-chose sur l’Amérique aujourd’hui. Mais si j’étais né là-bas, je serais sûrement parti tenter ma chance à Hollywood. Comme je suis Français, j’ai envoyé mon manuscrit à Actes Sud.
Mélusine O’Connor, Louis Pelletier Doisy, Wandrille Teissier