Le surréalisme : produit international
Au moment où j’écris cet article, je vois qu’un critique de The Guardian fait la louange de la surréaliste (si tant est qu’elle s’en revendiquait) britannique Leonora Carrington, peintre et nouvelliste émigrée au Mexique jusqu’à la fin de sa vie en 2011. L’article vante le talent de l’artiste à l’occasion de son exposition-hommage à Pelforth. Même chose à Paris et Bruxelles, où l’on pourra contempler cette année les nombreuses toiles, sculptures, objets et textes des survoltés des années 20 avec l’exposition Surréalisme. Car cette année, le 15 octobre, le surréalisme aura un siècle, et pourtant, ce n’est pas de l’anniversaire d’un revenant dont il s’agit : le surréalisme n’est pas mort avec Breton, ni avec Reverdy, ni Soupault. Le surréalisme est né en France, certes, mais il a, à l’image d’un poulpe géant, gagné et étendu ses nombreuses tentacules, dans tous les pays et à toutes les époques. Le surréalisme est là, loin, très loin de là où il est né, au Japon, en Egypte, en Amérique latine, au cinéma, en musique et même dans les cases des bandes dessinées. Marelle s’échinera à proposer un panel vaste et tentaculaire, de ce mouvement bien trop souvent réduit à des sortes de mots-valises dévoyés tels que « le rêve », « l’inconscient » ou « le désir ».
Mais alors, vieux d’un siècle, le surréalisme a adopté de nombreux masques et visages. On se dit surréaliste, on veut vivre la vie au pur hasard, on se réclame de cette esthétique, on prend la posture tendrement mélancolique du poète, et on se laisse aller à l’écriture automatique. On est peut-être alors bien loin de la satanée « rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » comme l’appelait Lautréamont, et loin des « les noces des contraires », (Reverdy) ou, plus détestable encore, cet « automatisme psychique pur », dans la définition despotique du dictionnaire donnée par Breton, toujours lui.
Leonora Carrington, Figures fantastiques à cheval, 2011.
Les obsédés de l’écriture automatique
Quels sont les critères aujourd’hui du surréalisme, si on peut parler de critères ? Le surréalisme est difficile à appréhender, en cela qu’il appartenait à une liberté de pensée, mais tout en restant sous l’égide de Breton, une forme d’idéologie auxquels seuls les initiés avaient accès. C’est pourquoi on ne devrait pas parler, en réalité, de surréalisme, mais d’écriture surréalisante, comme l’avait écrit Octavio Paz, pour bien montrer qu’après la mort du mouvement, les héritiers ne sont pas des véritables initiés, mais des joueurs de feu qui reprennent le flambeau d’une étiquette voire d’une marque (même si Breton aurait détesté cela) esthétique et littéraire. C’est presque prétentieux de parler de surréalisme, car au fond pas grand monde ne sait à quoi cela correspond. Au fond, le surréalisme n’est pas qu’une posture mais bel et bien une pratique. Alors oui, on pourrait parler de caractéristiques, comme l’échappée de la réalité, la fantaisie, le rêve et l’inconscient, et autres critères qui lui font frôler et confondre aujourd’hui avec le réalisme magique latino-américain, ou bien le genre fantastique, en vogue de nos jours. Un des rares artistes français qui pratique le surréalisme pour ainsi dire est Arthur Teboul, avec non seulement ses paroles pour son groupe de musique Feu Chatterton!, mais aussi ses publications de livres de poésie qu’il a écrits dans un atelier de l’imaginaire, échoppe à mi-chemin entre un cabinet de voyante, un salon de psy et un pop-up store bretonien appelé le Déversoir. De ce Déversoir (écho à l’Urinoir, sans doute) sont nés des poèmes minute, jolie intention mais peut-être pas faite du même bois que la rencontre entre le parapluie et la machine à coudre. En tout cas, le résultat est là : un beau produit de papier à offrir à ses amis les plus intellos, à une vingtaine de balles chez votre libraire intra-muros, et surtout, une pensée pour les surréalistes, les vrais.
Genshi-gari, à la recherche des poèmes magiques : Death Sentences (Imprécations de mort), Chiaki Kawamata.
Il semblerait que le surréalisme soit un motif d’obsession chez certains, ou en tout cas un atelier fécond aux divers déversoirs d’expérience de réécriture. Au Japon, Chiaki Kawamata en 2012 reprend l’histoire de la création du mouvement surréaliste en intégrant dans l’histoire un personnage fictif. Who May est un jeune poète japonais talentueux qui aurait fait du poème une arme, exactement comme le poète Alberto Ruiz Tagle dans Étoile distante de Bolaño. Il suit religieusement les pas de la théorie de Thomas de Quincey De l’assassinat considéré comme une oeuvre d’art, mais à la sauce dictature militaire. Grâce à cette fausse ingérence historique, assez cocasse, l’auteur se permet des anachronismes et fausses erreurs qui vont jusqu’à l’invention d’un nouveau surréalisme comme nouveau courant pouvant arrêter le temps, sorte d’imagisme et, in extenso, de drogue que prendraient les lecteurs de poésie pour atteindre la vie éternelle et astrale. Cette histoire complètement loufoque montre que le surréalisme peut rimer avec science-fiction, et étendre ses nombreuses tentacules au service d’autres esthétiques, comme le dessinerait Hokusai s’il avait connu Breton, dans le système d’abolition du temps dément de Kawamata.
Poème circulaire de Who May :
« Un autre monde
Dobadé.
Miroir
Regarde ! Ton oeil, tes yeux, tes deux pupilles,
Fixent ton oeil, tes yeux, tes deux pupilles,
Regarde !
Ils le fixent. Ton oeil, tes yeux, tes deux pupilles…»
Le poème est un cercle infernal qui n’en finit pas de se répéter et de hanter les protagonistes, ce qui fait de l’objet-poème une drogue aux effets psychotropes rares et que tout le monde tente de s’arracher. Le poème devient la marchandise du trip, possibilité de l’imaginaire, y compris de la science-fiction (je vous laisse découvrir mais les personnages retrouvent Carl Schmitt sur la planète Mars…)
Bora Chung, Lapin maudit
Et vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Moi, aussi, quand j’ai ouvert le livre de cette autrice coréenne, j’ai d’abord cru à des contes et fantaisies d’horreur, des récits magiques, parfois de science-fiction. Mais ceux-ci tiennent beaucoup plus du conte, du songe et de la malédiction : de tout un cocktail que pouvait utiliser David Lynch dans ses films mais aussi ses toiles. Ce qui est frappant, c’est que dans ces nouvelles que beaucoup qualifient de surréalistes, c’est la tradition orale du récit et du conte qui prime, dans un mélange déroutant de (ce n’est pas une blague) tradition et modernité. On retrouve dès le premier conte (La tête) l’histoire sordide d’une tête formée à partir des excréments de la protagoniste, qui vient la hanter tous les jours de sa vie, ressouvenir hideux de la vieillesse de la protagoniste et memento mori du temps qui passe, qui finit par… Ou bien d’autres contes, comme le récit éponyme d’un lapin maudit, figure à la fois issue du kitsch sud-asiatique des poupées et autres gadgets en plastique, petite lampe horrible qui marque la hantise de toute une famille de riches entrepreneurs coréens après la guerre. Le lapin maudit marque cet entre-deux de deux rivages : la tradition séculaire et l’ère de la toute puissante mondialisation, des crises immobilières et des faillites. Car l’enseignement est celui d’un vieil aphorisme japonais : « Maudire les autres mène à un double tombeau », ou autrement dit, celui qui maudit sera lui-même maudit par deux fois. La maxime agit comme un moteur narratif puisque le lecteur attend, non pas surpris, la double peine tomber sur la famille des sorciers imprécateurs. Et c’est ainsi avec tous les contes de Bora Chung: nulle surprise horrifiée, puisqu’elle est dite tout de suite, elle est confrontée, incomprise. Mais elle est là, elle rôde depuis des siècles et des siècles, dans le sang d’or d’un renard (Piège), dans les blessures (Cicatrices) d’un enfant soumis à un monstre-corbeau, qui traverse, comme dans La Route, un monde post-apocalyptique et immémorial, un monde où l’esclavage existe encore. La vengeance est un plat qui se mange froid. Et ce sont des récits très froids, que ceux de la vengeance : racontés avec beaucoup de délicatesse et de simplicité, la princesse qui se venge de son mari aveugle en rendant un poisson à l’eau du désert pour récupérer sa liberté, ce sont autant de preuves d’un surréalisme développé qui se structure non pas dans un cadavre exquis, ou dans une histoire anachronique, mais dans des contes.
« Je connais une sortie au palais. Mais une fois que tu en sors que tu trouves ton chemin vers le navire d’or, tu seras seule. (…)
Quand les pluies descendront sur le désert, lâche un poisson dans la mer. Alors la malédiction sera levée ».
Alors oui, il y a un surréalisme aujourd’hui, au-delà des mers et des océans, un surréalisme, même si c’est un mot dévoyé, qui a franchi les limites du réel et de l’irréel pour se frotter à la littérature de genre : historique, fantastique. On ne sait plus vraiment si c’est surréaliste à la lettre, ou si c’est un clin d’œil amusé aux créateurs du mouvement, mais en tout cas, ce sont des œuvres d’imagination remarquables et hors du commun.
Mélusine O’Connor
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