Entretien avec Antônio Xerxenesky – écrire après Bolaño

Mélusine O’Connor : Vous commencez votre nouvelle « La brève histoire de Charles Mankuviac » avec cette phrase : Charles Mankuviac. Brésilien, malgré son nom. Un écrivain contemporain de grand retentissement mondial, malgré le fait qu’il soit brésilien. Quel est le plus grand complexe d’un écrivain brésilien ?

Antônio Xerxenesky : Je traduis, j’édite… Maintenant ça va, mais j’ai presque 40 ans, et j’ai passé 38 ans à gagner très peu d’argent, c’est un complexe économique avant tout. Le chemin d’un écrivain brésilien ou latinoaméricain est vraiment difficile. Et j’ai fait d’autres choses comme de la co-traduction, j’ai été aussi ghost-writer de célébrités, j’ai écrit des fictions pour d’autres personnes, sans signer de mon nom. On fait de tout au Brésil. Je pense que le vrai défi du Brésil et de l’Amérique Latine, c’est qu’il n’y a pas de bourses d’écriture, c’est l’anti-Scandinavie. Pour avoir un espace à soi pour écrire, qui soit décent, il faut faire mille autres choses en même temps.

Bruno Anselmi Mantagrano : Mais tu es bien traduit, quand même. En français,en arabe, en espagnol, et tu vas être publié l’année prochaine en anglais et en russe. Donc tu rencontres quand même un succès international, c’est rare.

X. : Tu parles de moi comme si j’étais Paulo Coelho, ce n’est pas ça ! J’aime ma maison d’édition en France, mais c’est une maison composée de deux personnes, c’est tout petit et il n’y a pas d’argent. On pense que je gagne des milliers d’euros, pas du tout ! Je pense que si on écoutait votre présentation, on croirait que je suis une célébrité internationale. Pas du tout, ce sont des petites maisons, et chaque lecteur est un cadeau pour moi. Mais il faut se battre pour chacun d’entre eux.

B. : Tu as remporté des prix !

X.  : Mais ça me fait bizarre, c’est très soudain pour moi. J’ai gagné un prix très prestigieux et gagné beaucoup d’argent, et je vais travailler pour une plus grande maison d’édition, mais c’est très récent. J’avais tellement de dettes, que quand j’ai gagné le prix, la première chose que j’ai faite, c’est de rembourser ces dettes. Tout à changé très rapidement et je n’y étais pas habitué.

 [rires]

B. : J’aimerais profiter de la question de Mélusine pour parler de la brésilianité de tes œuvres.

X. : Ou de la non-brésilienité.

B. : Oui. Tes livres sont assez globalisés, il y a de nombreuses références dont on parlera plus tard. Tu as choisi divers lieux comme contexte pour tes œuvres. Avaler du sable se passe au Mexique. F, c’est à mi-chemin entre la France, le Brésil et les Etats-Unis, Tristesse infinie se passe en Suisse, avec un protagoniste français. Il n’y a que Malgré tout la nuit tombe qui se passe complètement au Brésil, dans la ville de São Paulo, où tu vis depuis des années. Comment expliques-tu cette multiplicité d’espaces et de cultures, et d’un autre côté, qu’est-ce que tu considères comme intrinsèquement brésilien dans ton écriture? 

X. : J’aime cette question, [rires] si tant est que je la comprenne. Le Brésil maintenant, c’est comme la France, c’est un pays ou les écrivains sont obsédés par les autofictions. Mais moi je suis un homme blanc, de classe moyenne… ça ne m’intéresse pas de lire un livre qui parle de mon expérience. Ma vie n’est pas celle de Roberto Bolaño, qui a été emprisonné, qui a travaillé comme vendeur à la sauvette, une vie pleine d’aventures. Ma vie est banale, donc pour écrire, je dois utiliser l’imagination, même si elle n’est pas très côté en bourse. C’est pour cette raison que j’imagine, par exemple, F, qui se passe à Los Angeles. Je ne suis jamais allé à Los Angeles, mais j’ai vu beaucoup de films qui se passent à Los Angeles, je peux décrire la lumière orange de Los Angeles parce que j’ai vu des films qui la désignaient. Et j’aime aussi sortir de moi-même, quand j’écris, et c‘est pour cette raison peut-être que j’ai créé deux protagonistes femmes. Ce sont des exercices de sortie de moi, pour penser d’un autre point de vue. Mais oui, il y a quelque chose d’intrinsèquement brésilien, qui est que la médiation par les films et les livres. Mon Los Angeles n’est pas le vrai Los Angeles. C’est un Los Angeles mythique, artificiel. Mais j’aime beaucoup l’artifice. Je n’aime pas le réalisme. Et la même chose dans Avaler du sable, je n’ai jamais été au Mexique. Après avoir écrit le livre, j’y suis allé. J’aime le filtre de l’artifice parce qu’il y a une médiation critique, on n’est pas en adoration, ce n’est pas neutre et ce n’est pas seulement un hommage. C’est un regard critique sur l’artifice. Et j’aime les jeux.

B. : Quand on était en train de lire ce roman avec les étudiants de l’ENS pour le cours de culture lusophone, on a fait une sorte de jeu : on n’avait lu que trois chapitres, et j’ai demandé aux étudiants, sans avoir rien dit sur le livre, vers quel genre littéraire il se dirigeait. Je n’avais pas dit que c’était du surnaturel. Et les étudiants ont pensé que c’était de la science-fiction.[rires]. Parce que ça se passe à São Paulo, c’est une ville de 22 millions d’habitants, et donc, par exemple, Lyon pour nous, c’est une petite ville. São Paulo, c’est un monde à part. Et la sécurité – et l’insécurité – jouent un rôle très important dans notre quotidien. Dès le premier chapitre,  la protagoniste décrit sa routine. C’est une routine très minutieux : elle va dans une entreprise; elle doit passer par un code digital pour s’identifier dans l’entreprise…Il y a des caméras partout. C’est très encadré, c’est un système très informatisé. Et les étudiants ont pensé: c’est de la science-fiction. 

X. : Pourtant, c’est le moment le plus réaliste que j’aie jamais écrit !  [rires] 

M: Je vais rebondir sur la référence que vous avez faite à Bolaño, l’auteur sur lequel vous avez fait votre thèse. Et ça m’a fait penser à La plus secrète mémoire des hommes de Mohammed Mbougar Sarr  et d’autre part à Mariana  Enriquez. Vous écrivez dans dans votre livre :” c’était la mode de détester Bolaño et j’ai fait une défense passionnée de étoile distante avec lequel ils tombèrent d’accord” ? Est-ce que c’est possible d’écrire après Bolaño ? Est-il possible de tuer Bolaño ?

X. : Non, après ma thèse j’étais saturé de lui mais il y a deux ans j’ai lu à nouveau 2666 et c’est parfait ! Même pendant la thèse, je ne m’étais pas aperçu de certains détails. C’est infini de signes. Nous n’avons jamais fini de revenir à Bolaño, nous avons beaucoup à apprendre de lui. Beaucoup de questions qu’il a posées n’ont pas encore de réponses. Une des questions, c’est la relation entre éthique et esthétique et pourquoi des grands artistes sont souvent des personnes horribles, comme Céline en France. Bolaño est obsédé par ces figures. L’histoire de la littérature est une histoire de monstres…

M. : Et par rapport à l’écriture ? 

X. : Je pense que les écrivains qui ont essayé de faire comme lui ont fait de mauvais travaux comme le pire roman de Alejandro Zambra (Poetas chilenos). Ils y arrivent quand ils n’y pensent pas, comme Patricio Pron… J’aime beaucoup Nicole Krauss, mais pire roman (By Night in Chile) s’est inspiré de lui.

B. : J’aimerais parler à présent de tes inspirations et références, qui, sont assez variées, que ce soit du point de vue linguistique, mais aussi géographique. Toute ton œuvre se construite en dialogue avec des œuvres d’autres écrivains, cinéastes, philosophes, musiciens. Que ce soit par citation directe, ou par suggestion, il y a toujours tout un panel de références qui augmentent le plaisir de lecture et les possibilités d’interprétation.  Tu pourrais commenter un peu ces dialogues et comment tu perçois les références ? Elles sont très spontanées, des clins d’oeils au lecteur au moment de l’écriture, ou tu pars de ce dialogue comme dans F, pour construire quelque chose de nouveau ? Enfin, dans quelle mesure ton travail comme éditeur, chercheur et traducteur affecte ou non ta manière de travailler avec ces références ?

X. : A chaque fois que je commence à écrire un livre, je me dis que je ne mettrai pas de références et que ce sera un livre pur (rires). Je ne veux pas ressembler à David Foster Wallace. Mais si tu regardes le passé de la littérature, Les Frères Karamazov, c’est plein de notes de bas de page pour tout expliquer au lecteur contemporain. Mon roman doit fonctionner sans que le lecteur ait besoin de ces références pour comprendre, mais s’il veut les chercher, tant mieux. Il y a aussi les références indirectes : F et Malgré tout la nuit tombe sont influencés par Traumnovelle, de Schnitzler, adapté en Eyes Wide Shut. C’est un film qui m’a touché profondément, et c’est une référence fantasmagorique. Et Là-bas, c’est le roman de ma vie. Je suis passionné par Huysmans, et en tant qu’éditeur de classiques, j’ai commissionné la traduction de ses trois romans.. Avaler du sable est aussi influencé par les jeux vidéos de mon enfance, comme Alone in the dark. Mais j’ai le virus de la cinéphilie qui ne m’a pas quitté : Malgré tout la nuit tombe est un livre hanté par Suspiria de Dario Argento, à la fin l’éditrice a même inclus la nouvelle dont le film est adapté. 

B. : Justement, pour sortir un peu des références du monde hispanique, j’aimerais parler un peu plus de Malgré tout la nuit tombe, que tu sembles construire comme une réponse à Là-Bas transposé à notre époque. Huysmans est un auteur décadent de la fin du XIXe siècle ton livre y fait écho sans jamais le mentionner. 

X. :  C’était absolument mon intention.

B. : Comment tu as construit ce miroir brésilien du XXIe siècle du Paris de Huysmans du XIXe siècle ?

X. : C’est la même décadence. Huysmans se convertit et devient oblat à la cathédrale de Chartres, et il demande à purifier mon âme. Cette phrase m’a marqué. Là-bas c’est le reflet de ce chemin, même si mon livre n’est pas un livre de conversion. Le personnage passe par un voyage de l’athéisme absolu jusqu’au mystère, au doute. Je ne m’intéresse pas à ce sujet mais c’est étrange, tous mes livres semblent très loins de ma vie mais il y a toujours une inspiration intime. Un de mes grands amis a été tué dans un accident de voiture en traversant la rue. J’ai été élevé sans religion. (comme le frère de la protagoniste). Mes parents avaient un lien avec la religion mais ne l’ont pas transmis. Dans ces cas-là, c’est difficile de faire la paix avec le deuil. Mais la protagoniste est consciente qu’elle ne cherche la spiritualité que comme une consolation. Elle cherche l’occultisme, qui est une des formes de spiritualité. Elle est ouverte au mystère. Et je pense que le voyage du livre est géographique mais aussi intérieur. Le livre est divisé entre le jour et la nuit ; le jour est écrit à la troisième personne et la nuit à la première personne. 

B. : Comment tu expliques la dualité entre religiosité et scientificisme ? Que ce soit à Paris au XIXe ou à São Paulo au XXIe, le débat entre science et religion fait partie du quotidien. C’est le dilemme de Alina, protagoniste de Malgré tout la nuit tombe, mais aussi le thème central de ses nouvelles “En séquestrant Cervantes” ou “Constellations”.

X. : Le Brésil est vraiment très religieux, ais tous les écrivains sont magiquement athéistes. Ce serait tabou de ne pas parler de religion au Brésil. j’aime ce sujet, qui n’est pas du tout résolu. Les discussions autour du désenchantement du monde, des Lumières, toutes ces questions sont réprimées dans la société brésilienne. Dans mes recherches, j’ai beaucoup étudié Benjamin, sa thèse sur le concept d’histoire. En simplifiant énormément, il dit que le marxisme ne sera pas possible sans une théologie et retourne à la mystique juive pour chercher une forme de socialisme religieux. 

B. :  Tu veux toucher une blessure d’une manière vraiment provocatrice. 

M. : Vous citez beaucoup de films dans vos textes (un d’eux commence même par une citation de l’Heure du loup, film de genre de Bergman). Avaler du sable présente quelque pages sous la forme d’un scénario et l’histoire de F tourne autour de l’hypothétique assassinat d’un cinéaste célèbre. Vous diriez que les films sont une source essentielle de nos jours pour un écrivain, et que la littérature est obligée de s’aventurer dans les chemins inexplorés du cinéma ? Que pensez-vous des films d’horreur ? 

X. : Je commence par la fin. J’aime les films d’horreur car je pense que les films d’auteur colombien, argentins, imitent tous les cinéma français. Mais dans les films d’horreur, vous êtes au plus près de la culture de ce pays. Le film d’horreur explore la possibilité de montrer l’angoisse d’une époque. Même pour comprendre le capitalisme, il faut voir des films d’horreur. C’est l’idée d’un mal que l’on arrive pas à reconnaître mais dont on ne ressent que les symptômes. L’histoire de Dracula, c’est la question de la propriété, par exemple.  Je pense que les films d’horreur trouvent une vérité qui échappe aux films d’auteur. Par exemple, mon film préféré c’est Suspiria et c’est sur le désenchantement du monde. La première scène est l’arrivée à l’aéroport : la porte s’ouvre mécaniquement et les lumières changent comme si la protagoniste franchissait un seuil. Toutes les sorcières appartiennent à ce monde désenchanté. Beaucoup d’angoisses viennent de là : le body horror de Cronenberg, comme dans Crimes of the future, qui’est un film sur le capitalisme qui détruit l’écologie, c’est plus marquant qu’un film sur l’environnement.

M. : Et pourquoi reproduire une forme scénario dans les films? 

X. : Dans mon premier roman, j’avais 23 ans, je voulais expérimenter. 

M. : Par contre vous avez continué à accompagner les livres d’une playlist.

X. : J’aime les playlist. Je travaille beaucoup avec la musique. J’ai découvert un sous genre, la musique électronique avec des références à l’occultisme. Je suis très influencé par les chansons. 

M. : Vous avez écrit : « la littérature du futur est déjà évidemment reléguée au livres dédiés au passé. “ Qu’est ce que la littérature du futur ? Vous avez un conseil pour les personnes qui veulent écrire mais qui sont aussi dans le monde académique ou doctorants ?

X. : Avaler du sable est très inspiré par Pynchon.  C’est un livre de zombies, la limite entre fiction et réalité se chevauche. On dit que les zombies sont le passé qui se refuse à être oublié. 

M. : Pourquoi Thomas Pynchon devrait être un nouvel auteur assassiné, cette espèce de Quichotte du conte de Borges du Pierre Ménard, c’est-à-dire un auteur auquel on vole tout ? Est-ce né, comme vous écrivez, d’une pure obsession ? Car le conte qui m’a le plus marqué des Pages assombries par les fantômes, était en effet “ce maudit accent russe”, sur l’enquête de l’assassine et écrivaine fantôme de Pynchon.

X. : Comme Bolaño, c’est un des auteurs qui m’a le plus inspiré. Je n’oublierai jamais une critique qu’on m’a faite : on m’a dit que j’étais un Thomas Pynchon raté. Mes premiers livres sont assez influencés par lui, maintenant j’ai trouvé mon style. 

M. : Et sur les auteurs, vous avez écrit  dans La page hantée par les fantômes : “Borges ou Cortázar? La question sonnait comme “pour quelle équipe de foot êtes-vous, l’Internacional ou le Gremio, ou dans ce cas-là, Boca ou River, rivales mortelles. De toute façon, la réponse serait automatique : Cortázar, bien sûr, Borges, hahaha, Borges m’ennuie à mourir.” Alors, Borges ou Cortázar ?

X. : J’aime beaucoup Borges, c’est un monstre. Bolaño était obsédé par lui, mais Borges aimait beaucoup Pinochet. La veuve de Pinochet a dit que Borges n’a pas gagné le Nobel à cause de son amitié avec Pinochet. Pour un brésilien, il y a seulement ces deux auteurs en Argentine. Cortázar c’est une passion de jeunesse, mais après 30 ans c’est Borges. Beatriz Sarlo dit que tout le monde lit Cortázar à l’université. 

M. : Votre premier livre, aujourd’hui indisponible à la vente, est un recueil de nouvelles, comme votre troisième livre, publiés respectivement en 2006 et 2012. Depuis, vous avez publié plusieurs romans. En ce qui concerne la forme, vous diriez que vous avez une préférence entre les nouvelles et les romans ?

X. : Un conte c’est une idée originale. Pour un recueil de dix nouvelles,  il faut avoir dix idées originales. Personne ne s’intéresse aux contes au Brésil.

Entretien réalisé par Mélusine O’Connor et Bruno Anselmi Mantagrano. Traduction par Zélie Fuyet.

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