L’édition folio dans laquelle j’ai relu le plus beau des romans de Kundera peu après la nouvelle de sa disparition parle du « ridicule » Jaromil. Un Rimbaud raté, mort-né et déjà obsolète. L’adolescent praguois peut en effet faire sourire : couvé par sa mère, toujours en quête d’une virilité qu’il ne trouve pas, d’une naïveté déconcertante face à la révolution communiste et d’une cruauté absurde, Jaromil amuse. Ceux qui ont déjà eu la prétention d’écrire des vers se reconnaissent bien dans les balbutiements du poète. Comme dans les autres romans de Kundera, on voudrait rire du tragique de l’histoire, de la faiblesse des héros, de la prétention qui dégouline de tous les personnages. Mais dans La vie est ailleurs, on ne sourit pas. Honnête, cruelle, la fable du Rimbaud rouge n’est pas une blague, c’est une leçon d’humilité.
Rectifions d’abord une chose : Jaromil est un grand poète. Les nombreux vers qui parcourent le roman le prouvent : Son « aquatique amour » avec la bonne Magda, la mièvrerie déchirante « faites-moi boire l’eau de ses sanglots anciens (…) il n’est rien dans son âme, jusqu’au pourrissement des anciennes amours, que je ne boive avec ivresse » inspirée par ses désirs insatisfaits, la sincérité de ses envolées révolutionnaires, rien ne doit être lu avec ironie. Milan Kundera lui-même dans un entretien en 1979 pour le journal Liberté l’affirme : « Aucune médiocrité ! Jaromil est mort à vingt ans, il est extrêmement talentueux. »
Poète oui, mais évidemment lamentable. Le personnage de Xavier, double terrible, viril et fantasmé de Jaromil, dont l’amante crie le nom pendant leurs ébats (« les râles de la jeune femme qui devaient à jamais faire partie de leurs moments intimes : Xaxa, Xaviot, Xavichou ! ») rappelle la crainte constante du poète, celle de ne jamais devenir homme. Beaucoup d’entre nous se souviennent de La vie est ailleurs sous cet angle, celui de la domination de la mère castratrice, de la vaine lutte de Jaromil pour s’émanciper. Si la mère est tragique de solitude, l’incapacité de Jaromil à devenir adulte a une autre cause : il n’appartient pas à la « vie réelle ». Sa poésie ne l’a jamais fait entrer dans le monde des adultes. Il ne se sentira jamais aussi proche de l’accomplissement viril qu’en dénonçant sa compagne, acte lâche et absurde.
Cette quête vers l’âge adulte, ce besoin de trouver la vraie vie, c’est la leçon d’humilité de Kundera. Quand Jaromil pense à neuf ans « qu’à sa mort le monde où il vivait cesserait d’exister », quand il n’ose acheter « cette chaussette transparente que les hommes enfilaient sur leur pied de l’amour », quand il renie ses poèmes romantiques par ferveur révolutionnaire, gare à nous de le juger et de rire. Kundera nous surveille. La vie est ailleurs n’est pas La valse aux adieux, ni l’une des nouvelles spirituelles de l’auteur tchèque. C’est une revendication : rire de Jaromil, ce serait rire de la poésie elle-même. Ce roman est également un hommage : au poète que Kundera fut et qu’il a ensuite renié, refusant que ses poèmes de jeunesse, du temps du Coup de Prague, ne soit traduits ni ne figurent dans l’édition de son oeuvre en Pléiade.
L’œuvre de Kundera s’est concentrée sur le thème du hasard, de l’incertitude et du doute. Jaromil échoue à proposer une alternative : il ne sera pas sauvé, il meurt oublié dans les bras de sa mère. Est-ce un échec ? Peut-être, la vie était ailleurs, et notre pauvre poète n’a pu y accéder. Michel Houellebecq l’a rappelé : « un poète mort n’écrit plus, d’où l’importance de rester vivant ». Jaromil, lui, a écrit toute sa vie. Le sujet de ce roman est l’humilité, gardons-nous donc de nous rêver tous poètes. La vie est ailleurs est là pour nous rappeler que Milan Kundera, lui, l’a été.
Jacques Baumann
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