D’un poème résolument moderne

La Complainte du mangeur solitaire, Julien Syrac

Pris d’une soudaine envie d’hyperconsommation je suis allé, ce matin, dépenser une trentaine de deniers chez le libraire en bas de chez moi. Rentré dans ma mansarde, les bras chargés de livres achetés un peu au hasard, se trouvait la Complainte du mangeur solitaire de Julien Syrac dans la Collection blanche. En lisant ce long poème de plus de deux-cent-cinquante tercets d’hexasyllabe rimés, j’ai eu le sentiment assez vif de me trouver face à quelque chose de résolument moderne. On y découvre le mangeur solitaire, d’abord un « moi », « un poisson naufragé / dans la merde des gares ; » ayant pour devise : ‘’inutile’’. Il cherche désespérément dans ceux qui l’entourent des apôtres avec qui communier. Pas de chance, on est forcément seul entre midi et deux dans une métropole : « manger seul c’est manger » ! Commence alors la communion, chacun dans son coin, le « moi » laisse place au mangeur solitaire, le mangeur solitaire, celui en chacun des convives de cette cène banale et pourtant si violente, entre le craquement des os du poulet frit et le miroir en face de l’urinoir. Si ce dernier se prend à rêver de ne plus être seul, à rêver d’avoir une amante à inviter à dîner pour manger du homard, c’est toujours pour être déçu, il ne peut être que le mangeur solitaire.

Face à ce mangeur que chacun de nous au gré des contingences peut-être, on ne peut être qu’ému. En effet il n’est pas courant de voir ce personnage traité dans la poésie contemporaine. Contrairement à un certain lyrisme à la mode dans la poésie contemporaine, comme chez Jacques Roubaud, Jean- Michel Maulpoix, feu Bonnefoy, feu Jaccottet -pour lesquels j’ai beaucoup d’affection par ailleurs- , il ne sera pas question de L’Absente, de La Nature, de paysages, etc. Il n’est question que de bouibouis, de buffet-snack, « terre promise : poulet/ frit, soda, sauce, pain » … Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire ou de thèmes. Roubaud dans un poème extrêmement émouvant de Quelque chose noir ne parle-t-il pas lui aussi de sa marque de café soluble un tiers moins chère que les autres sur le marché mais bien plus qu’un tiers plus mauvais ? Et puis après tout Hugo bien avant l’auteur de la Complainte du mangeur solitaire disait « nez » plutôt que « narine ». Non, il ne s’agit pas de cela, bien que Julien Syrac se fasse un véritable peintre de la vie moderne en faisant voir ce monde anonyme qui grouille dans les troquets et qu’avec sans doute autant de talent que le Houellebecq du Sens du combat il montre la vie triste du consommateur moyen dépossédé des plaisirs simples et pas assez riches pour profiter des luxes du monde moderne. Le motif phagique n’est jamais un prétexte, le poème parle de cela, si le mangeur chante son malheur c’est qu’il mange mal, qu’il bouffe, sur le pouce toujours, qu’en retard il n’y a plus de dessert pour lui, son café est froid et le plat du jour lui est imposé. S’il souhaite ne plus manger seul ce n’est pas tant par amour que pour dire « garçon » au serveur et qu’on l’appelle « monsieur » ; « tu commandes : ‘’champagne !’’ ». Mais même s’il est rafraîchissant de voir ce quotidien de celui pour qui la mer est ce « que tu n’as jamais vu, / ou si peu, de si loin » et qui quand on évoque l’amour ne peut que « faire celui qui sait / (…) et feindre d’ignorer / qu’on n’a jamais rien su » ( bien qu’il n’y ait que les tristes de l’art officiel qui pense que la poésie n’est pas concerné par la vie matérielle, Saint-Amant ne comparait-il pas déjà le dormeur « à un lièvre sans os qui git dans son pâté » tandis que Malherbe et Boileau glosaient sur ce qui ne saurait se dire en vers ? ) la modernité de ce poème ne m’a pas semblé être située dans ses thèmes.

Ce qui m’a frappé c’est le patronage de Rousseau sous lequel la Complainte du mangeur solitaire est placée. Je m’explique : je ne parle pas de l’auteur des Rêveries du promeneur solitaire auquel le titre de Syrac fait sans doute référence, mais de celui de l’Essai sur l’origine des langues. Rousseau moderne ? En 1761 sans doute mais aujourd’hui ? Dans cet essai, il écrit qu’on ne comprendra jamais ce que pouvait être pour un Grec la poésie d’Homère, parce que celle-ci a été chanté avant d’être écrite, que l’écriture ne pouvait qu’affadir une langue parce qu’elle en efface les accents, les forces expressives qui traversent le langage que l’on parle pour les remplacer par les notions communes, abstraites que l’on se fait sur chaque mot. Et si l’on n’agit pas le langage que l’on parlera sera celui qu’on écrit, c’est-à-dire une langue fade, raisonnable, en bref. C’est ce qui est radicalement moderne chez Rousseau, face à sa pensée l’on est confronté à un devoir de chercher et à la réalité rugueuse à étreindre.

Heureusement, notre Genevois s’est trompé : il existe une langue vernaculaire, de ceux qui ne lisent pas ou plus exactement de ceux qui ne parlent pas « comme s’ils lisaient », nous lui pardonnons, le génie a des privilèges que l’on ne saurait abolir. Et ce poème de Julien Syrac m’a semblé être un surgissement de la langue vernaculaire à l’intérieur de la langue écrite et c’est en ça qu’il m’a semblé moderne. La prosodie aide, paradoxalement à ce que l’on pourrait penser, à faire surgir ce que la grammaire, l’ortho-graphe aplanissent. L’hexasyllabe rend le rythme du texte haletant, vif, saccadé privilégiant la phrase courte, nominale – peut-on vraiment parler de phrases, s’il n’y a pas de ponctuation forte et juste des propositions, des groupes nominaux qui s’enchainent encore et encore ? – ainsi que la parataxe, comme il est de rigueur dans la langue vernaculaire. Les connecteurs logiques sont des poids morts lorsque l’on n’a que six pieds devant soi avant d’être réduit au silence. Aucune règle n’empêchera la langue vernaculaire de se faire télégraphique comme l’est celle de Syrac. Toute charge inutile est délestée quand on parle, il n’y a que le souffle court du mangeur solitaire qui compte, l’hexasyllabe l’impose. La rime n’est pas une contrainte d’intellectuel de salon, on ne rime pas pour l’œil et il ne semble pas problématique de faire rimer « provisoire » et « rare » pourvu que cela mette en tension le texte, faire en sorte qu’il se crache, et que, comme dirait notre cher Jean-Jacques, la mélodie du texte ne puisse être appliquée à aucun autre. Quant au schéma de rime, il est plus souple, les tercets sont traditionnellement rimés sous la forme ABA BCB CDC etc. etc. mais à quoi bon suivre un schéma à la lettre si l’on n’en comprend pas l’esprit et que le résultat est plat. Autrement que par la musicalité, c’est par la sémantique que la langue vernaculaire surgit, aux images, métaphores et comparaisons associés à la poésie sont substitués les dictons – fondés souvent sur des paronomases et des parallélisme syntaxiques : « qui a faim tend l’assiette, / qui mange fait des miettes, / qui parle risque trop » – et s’il y a des images c’est pour tourner en dérision ce procédé : « ah, que de paysages, / mangeur, à exhumer / dans le fond d’un potage ! // falaises en bifteck, / montagnes de purée, / saharas de pain sec ! ». L’image ne semble pas avoir sa place car le mot signifie déjà assez par lui-même, cela semble un luxe de personnes dans leurs tours d’ivoire de tisser un réseau métaphorique complexe, et puis les petits êtres qui se pressent sur le papier ou sur les langues de chacun sont si charmants par eux-mêmes, pourquoi les mettre sous le joug de l’adjectif fade et de la comparaison maigre. La voix aussi n’est pas épargnée car la distance établie par un style indirect entre l’auteur-narrateur et ce qu’il raconte est abolie par un style direct plus tranchant et ce, tout en évitant l’écueil du pseudo « effet de réel » produit par les longues paroles rapportées, six pieds raccourcissent les phrases, nécessairement : « ça parle : l’un dit ‘’hé !’’ / une serveuse tique, /et l’autre : ‘’bien parlé !’’ »

C’est cet étonnant surgissement d’une langue parlée, de la langue que je parle, que mes amis parlent, de ma langue à moi, de la langue des enfants du siècle, qui m’a surpris et qui m’a fait me dire à moi- même que ce poème est résolument moderne. Il n’est pas révolutionnaire et cela serait malhonnête de l’affirmer, depuis que l’on parle français des poètes ont essayé de mettre en tension l’écriture poétique – François Villon et Rutebeuf en tête, auxquels l’auteur fait plus sûrement référence qu’à Rousseau-, de lui faire sentir toutes les secousses du souffle coupé du vagabond, et ce grâce à des outils proprement poétiques. Il n’est pas révolutionnaire mais il est moderne et abouti ce qui est déjà beaucoup et assez rare pour qu’on puisse le souligner : la Complainte du mangeur solitaire mérite vraiment d’être lu.

Clément de Noiset

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