Si le roman moderne était revenu à l’épopée ? Si les héros médiocres d’aujourd’hui ne se prenaient pas aux jeux des dieux ?
La grande idée : la guerre n’a pas lieu
Deux héros. Un jeune thésard dont on ne connaît pas le nom, narrateur et personnage principal, en Grèce dans les années 70, à la recherche des traces d’un mystérieux personnage local. Saul Kaloyannis, soldat inconnu grec, traître ou héros, les années 20, et une guerre inconnue ou presque, le conflit gréco-turque de 1919-1922.
Cela ne nous évoque à peu près rien, sauf la caractéristique principale de cet événement : une guerre désuète, impossible, mâtinée de désir de reconquête de l’antique empire. C’est de cet imaginaire hellénistique dont s’imprègne l’écrivain Anton Beraber, agrégé de lettres classiques, familier des langues anciennes et d’égyptologie. Ses rares données biographiques nous laissent penser à une sorte d’orientaliste moderne, polyglotte voyageur, et un intellectuel reclus à la Louis Poirier, alias Julien Gracq. Oui, la Grande Idée aurait quelque chose à voir avec l’un des livres les plus connus de ce dernier : Le rivage des Syrtes. Car même si Beraber place son récit dans un temps et un espace définis, la guerre dont il s’agit paraît être (dit-il lui-même) une guerre comme toutes les autres. Et en particulier une guerre qui sans cesse va poindre, une guerre de lointains échos, tandis que « les hommes jouent au football » et que les femmes croient être à l’abri. Le livre est constitué presque entièrement de nombreux témoignages, papiers et paperasses retrouvés, à la mémoire du héros Saul Kaloyannis. Un livre de médias donc, ceux du bouche à oreille, de l’ouïe-dire, ni vrais ni faux, sélection subjective, qui rendent plus universel un conflit décidément peu étudié. Mais ces petits fragments mettent en avant une « grande idée », presque aussi démesurée et noble que celle qui a animé les Grecs dans les années 20 ; remettre l’épopée au goût du jour dans un XXIe siècle dit fossoyeur du roman.
L’Odyssée contre le reste du monde
Dans cette époque où l’on entend beaucoup déplorer la lente mort du roman moderne, critiques désabusées voire réactionnaires, se plaindre du manque, de l’absence de style des publications contemporaines, Beraber laisse résonner « le souvenir d’époques lointaines, antérieures à la nôtre » , celles de l’Odyssée, citée en accroche du livre :
« Tandis qu’en restant là, regarde ! Tu régnerais à mes côtés sur ce palais et tu n’aurais plus qu’à mourir. ». La tentation de Calypso dont il s’agit à ce chant V, c’est celle non seulement de rejeter la patrie pour rester en terre étrangère et l’adopter, mais c’est aussi la tentation de rester dans l’oubli de l’île d’ Ogygie.
Retour aux origines marqué notamment par le désir de héros de l’auteur. Beraber nous confie une histoire, celle des péripéties de Saul Kaloyannis en terre grecque, américaine, un long exil rapproché maintes fois de celui d’Ulysse, et celui de son chercheur, un double de l’auteur, avide de savoir et surtout friand d’anecdotes quelconques sur la vie et la mort de ce soldat disparu.
La Grande Idée est donc aussi le récit de cette déception devant l’absence, la banalité des héros qu’on s’était figurés demi-dieux. Dans un monde sans héros où nous vivons, un monde où sans cesse nous cherchons des personnages illustres à qui nous identifier, nous réclamons nos héros de papier, ceux qui satisferont ce désir, là où les politiques, influenceurs, footballeurs, charlatans, et autres montreurs d’ours n’en sont pas capables. Notre époque est en manque de héros antiques, de sang divin et de rang noble, dont les exemples de vertu et les défauts humains en font des créatures à la fois supérieures et égales à nous-mêmes.
Malgré l’aspect très épars et mal rangé du récit, témoignages directs, interviews, amoncellement de paperasse administrative sur un bureau, le jeune protagoniste essaye de se rassasier d’un désir d’héroïsme, tout comme le lecteur, qui cherche désespérément à dessiner le portrait de Saul, difficilement.
Ulysse sans visage
« Je m’appelle Saul Kaloyannis. Je suis né à la fin du dernier siècle, dans un de ces villages dont on n’entend le nom qu’une seule fois, et puis on l’oublie presque avec plaisir »
Je m’appelle Saul Kaloyannis. J’habite aux Glycines, à Vraia, dans une banlieue de Jannina. C’est une bel résidence, avec un gardien.
Bonjour Monsieur, je m’appelle Saul-Costandis Kaloyannis, mais les copains m’appellent Costas parce que Saul, ça fait bizarre. »
Saul est un Ulysse aux mille visages, qui finalement, n’en a plus aucun ; l’accumulation de ces témoignages dignes des apôtres païens, qui l’ont connu de près ou de loin, finit par déshéroiser ce personnage mythique.
« J’habite les pages blanches de l’immense récit, les interstices de la parole des autres ; on m’a laissé de vide-là pour être, cette solitude de l’entre-les-lignes où vous pouvez crier à loisir puisque personne, pas même vous, n’en gardera trace . »
Ce désir de héros, que certains romanciers arrivent à combler, avec des personnages peu décrits, dans un style behaviouriste, incarnés par leurs actions (les exploits guerriers), est ici noyé dans un flou total que déplore le narrateur en quête de réponses. Un désir de héros constamment bafoué, interchangé, démenti :
« Quand on m’explique que Kaloyannis est le glorieux représentant du peuple grec, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre ces enfants de la Grèce et lui. Quand on m’explique que Kaloyannis est le héros du vingtième siècle, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre le vingtième siècle et lui. Kaloyannis ne représentait que lui-même, quoi qu’on en pense, et personne ne saura jamais de quel siècle il était le contemporain. » Saul Kaloyannis, par son absence, refuse de devenir un mythe, et frustre ce désir. Il est justement héros dans toute sa négation, héros parce qu’il n’est pas, il est tout ceux qui ne rentrent pas dans les annales de l’histoire.
« Je n’ai pas la photographie de SK. Seulement l’image d’un groupe de soldats sur le quai d’une gare et l’un d’eux est peut-être lui. ; J’ai interrogé ce nom et d’abord je n’ai rien trouvé »
L’identité du héros se déraille dans l’imagination de notre narrateur, le héros se présente à nous dans un déferlement de personnalités, ce qu’il aurait pu être. Et nous voulons obtenir un portrait qui finalement n’est qu’une grande et vague idée d’un personnage qu’on se figure :
« Kaloyannis, Kaloyannis, vous êtes venu pour écrire votre mythe et vous vous dites que, demain, on l’apprendra dans les écoles, on donnera son nom à des rues, -si vous faites correctement votre travail. Cependant la nature profonde du mythe vous échappe : un mythe, ça ne prétend pas à la clarté, ça se contredit, ça s’oublie parfois dans des détails qui n’ont rien à voir. Ça ment, aussi, comme tout. »
Kaloyannis devient un mythe, celui du héros désiré, que tout le monde attend alors qu’il est peut-être enterré comme tout le monde, et que les histoires sur lui ne sont que des sornettes. Mais l’auteur comme le lecteur en a besoin, il a envie de croire. Non pas à la vérité de faits, mais à la possibilité d’existence d’un tel héros.
Prose, paperasse, érudition et vulgarité
« Elle l’avait enterré, la garce, comme un hamster. » Une des dernières phrases du livre, qui clôt abruptement la recherche effrénée avec un rythme ternaire brut de décoffrage.
Un style confondant que celui de Beraber, entre le Ve siècle avant JC et 2022, entre vulgarité et érudition.
Plus précisément : dans ce récit aux apparences mythiques, la plume de Beraber oscille gracieusement entre morceaux de bravoure du Verbe, de la parole sacrée, et dialogues du réel, vulgaires et communs, singeant les accents et les manières de parler de chacun. Ce qui aide à la lecture, puisque les personnages, au bout du compte, ne sont que des voix.
« J’accrois la densité des mots les plus simples, comme un coutelier pliant et repliant un acier de Damas. Seul au monde, je dis, comme Dieu a pu le faire jadis, et le monde aussitôt se recrée, s’adapte. N’est ce pas que mes verbes à moi sont des gouttes d’action pure qui jettent des éclats brutaux sur l’impassibilité des phrases ? N’est ce pas que mes pronoms dépassent en force le nom qu’ils représentent ? » On trouve ainsi dans le roman des moments arrêtés, réflexions linguistiques sur la puissance énonciatrice du verbe et sa capacité créatrice. Car oui, le roman n’est qu’une longue investigation, un espoir que les mots, les dires, soient vrais. Beraber nous surprend en insérant du dialogue cru, très lapidaire, des récits enchâssés, des bouts de souvenirs racontés dans la voix éraillée et le vocabulaire peu châtié de certains personnages, mais y ajoute des passages de flux, de poésie en prose. Cela donne au livre un rythme particulier, entre action et pause, récit et poésie, ce qui nous ramène à l’épopée classique, qui suit certes une action mais en déroulant son avancement le long des sentiers formés par les vers.
Un avenir de l’épopée ?
Avec ce livre, qui étrangement nous propulse dans une modernité, celle du quotidien du jeune professeur et en parallèle celle de la guerre lointaine et obscure, Beraber semble ouvrir la boîte de Pandore d’un genre longtemps oublié, relégué aux chercheurs, épuisé par les écrivains, l’épopée. A une époque où le roman, genre lui-même concurrencé par l’essai, l’écriture de soi, l’autofiction, -toutes sortes de mots-valises- semble en voie de disparition, Beraber lui redonne ses antiques oripeaux en puisant dans un passé lointain, et en y ajoutant une dose d’histoire contemporaine. Un retour aux mythes qui pourrait très bien redonner foi en la fiction des années 2020.
Mélusine O’Connor
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