
I.
Il a réclamé son sang
à l’instant de grâce
Il est incapable d’éteindre son chant
Il se lamente blanchement
Il en est bien obligé
Il s’est mis en tête l’idée de la haïr
Il a bien rempli ses yeux
pour rêver d’elle
quand il sera aveugle
« Vous êtes un rêve vous êtes
Vous êtes faite de pluie
Quand vous rejoindrai-je
A nous deux le grand saut »
Il a le pied dans la ville
Il y adhère il y prend place
Il renvoie la fumée d’où elle vient
Le vent fait danser sa chair
et le ciel va trop vite
Il a vécu de nombreuses vies
dans cette nuit
pleine de cicatrices
Il est tapi il attend
au son de l’orchestre somnambule
Il voit son ange suspendu
Son ange qui se balance dans la nuit
« Mon ange solitaire »
Il le ramène vers lui
d’une force qu’il est le seul à pouvoir accomplir
et elle fait tout ce qu’elle peut pour le repousser
Son arme à feu crache des mots
L’ange est tombé du piédestal
de sa croix de fils de fer
L’amoureux des visages
tourne le dos à la femme qu’il a âbimé
Il n’en garde que les traits qu’il a sculpté
Il range son ange dans les tiroirs tristes
Il en a des milliers
La plainte continue
avec de longs mots insensés
Il ne reste qu’à se laisser flétrir
et son ange est resté solitaire
Ne te retourne pas
là-bas la moitié de ma vie
Tu me vois bien pourtant
Ne laisse pas brûler
Ne laisse pas pâlir
Il l’a glissée dans son tombeau
C’était à l’instant de grâce

II.
Dans la nuit couronnée
j’ai fait un rêve
un rêve indissoluble où on faisait
ce petit jeu entre soi
Tu dessinais la tête
On allait la couper
Elle dessinait ses jambes
celles qui tanguent adorablement
Ivre de cette pesée des âmes
aimer être aimé
s’apprendre par coeur
hors des deux amants lacés
apparaissent deux corps assoupis
Leurs silhouettes affaiblies fondent sur la feuille
Ce sont les amants somnambules
désarticulés au bout du dessin plié
pâlis prêts à se déchirer
Leurs baisers sont des échos de leurs bouches
Leurs bouches sont face à face quand leur coeur est froissé
C’est la meilleure idée qu’ils ont trouvée
jouer au cadavre exquis à deux
Esquisse mortuaire tu es exquis mon cher
Viens te plier sur moi cadavre de chair
Mort je te veux dans l’amer moment
L’éclipse claire des corps qui se cherchent
Une fois ils ont failli se toucher
C’était quand les mains les avaient rapprochés
Condamnés à rester couchés sur l’un et l’autre côté
sans jamais parler sans jamais caresser
Ils font l’amour avec les yeux
Ils sont là ils vont demeurer
Deux amoureux maccabées
faits de papier

à Mozart et Shéhérazade
Je comptais mon ennui en grands seaux
Alors je décidai qu’il fallait s’en aller
Les grands boulevards vides sont les plus sûrs
quand la vie fait misère
On peut y trouver des marchands de hasard
qui vous vendent des rêves à des prix raisonnables
pour dormir en paix dans les soirs agités
J’achetai quelque chose
une clocharde l’amour
une histoire comme celle-là
Au moment d’assoupir l’insomnie menaçante
je vis s’ouvrir un livre de gravures médiévales
Des cadavres de bêtes des colombes en sang
peuplaient les rues gisaient parmi les ombres
Je partis dans la nuit en suivant les silhouettes
Je voulais voir où le rêve m’avait amenée
Des tas des monceaux des monticules de bestiaux
balancés dans des chariots
dans un village
de plus
en plus
minuscule
On marchait sur les morts
entassés dans des cartons aux portes des maisons
Les animaux avaient quitté leurs corps et leurs peaux
pour aller danser au bord de la Seine
dans un coin que presque personne ne connaît
Ils avaient fait croire à des suicides
exterminations en masse
alors qu’il s’amusaient comme des fous
au bal de la mi-Carême
Clément de Noiset et Marie Steller
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