La mort d’Alexandre Nikolaïevitch Scriabine

Je passais, comme à mon habitude, le début du printemps dans ma maison de campagne, en banlieue de Moscou, quand je fus averti de la convalescence d’Alexandre Nikolaïevitch Scriabine.

Le malade reposait dans le cabinet d’un petit appartement moscovite, à peine meublé et fort austère – on dit que les Scriabine vivaient presque en mendiants.

À une extrémité de la pièce se trouvait le célèbre poète Balmont, aphasique depuis deux ans, l’air consterné et inquiet comme s’il mourait lui-même – à sa gauche, les célèbres philosophes Soloiev et Lopatine, flanqués ensemble comme deux petites taupes désolées et impuissantes – au chevet du lit pleurait sa femme Tatiana, dans les bras de ses trois enfants – enfin, près de la porte, se tenaient le Prince Troubetskoï, lequel semblait impatienté et presque gêné qu’on fît tant de cas d’une mort qu’il espérait plus expresse, un docteur, une grosse bonne, et le comte de Schlœzer, qui n’est, je crois, plus à présenter.

Je restai quelques minutes interdit, planté sur le seuil de la porte. Puis la grosse bonne me tira par le bras, et je fis un pas pour voir le malade – il était tout couvert de barbe et de cheveux. Une petite plaie à la lèvre, qu’il s’était infligé par inadvertance en rasant sa moustache, avait dégénéré en un mortel furoncle et lui faisait comme un troisième œil –  car ses deux autres, vitreux, furetaient au hasard de l’espace, incapables de s’attacher en aucun de ses points. Moi qui n’avais jamais vu de mort, qui n’en avais, pour ainsi dire, jamais connu, ressentis un léger frisson parcourir le bas de mon dos et une sueur froide perler sur mon front ; je manquai de défaillir – faire tant de cas de la mort, mais s’étonner toutefois qu’elle  œuvre…

Le Prince Troubetskoï, qui cherchait par tous les moyens à nouer conversation pour s’occuper un peu, se pencha vers moi : « Il délire… Il délire complètement… On dit qu’il était fou depuis quelques années déjà… » Il est vrai qu’on disait, depuis longtemps, que Scriabine était fou. Le comte de Schlœzer me prit par le bras et, d’une diction aristocratique : « Qu’est-ce donc qui le retenait ici-bas ?.. Comment pouvait-il agir sur une planète avec laquelle il avait déjà rompu tous ses liens ?.. Dire qu’il formait encore des projets il y a quelques semaines à peine… »

Le médecin, qui faisait mine de tâter le malade, prit enfin congé : « Il n’y a plus rien à faire… Veillez sur lui ; accompagnez-le dans ses dernières heures. »

Le Prince Troubetskoï, pensant qu’il n’avait plus rien à faire ici, lui non plus, et parce qu’il était attendu à l’autre bout de la ville pour une partie de whist, trouva une formule de condoléance par laquelle s’éclipser : « Madame, votre mari était un grand musicien, l’un des plus grands de sa génération, peut-être. Les Muses partageront votre deuil et la postérité, j’en suis sûr, saura lui trouver grâce. »

Il s’écoula presque une heure d’un intégral silence. 

Je pensai à mon deuil – qu’il serait difficile ! qu’il serait ingrat pour moi, qui suis si sensible !

Le mourant se mit à parler : « Rapprochez un peu cette table… Vite… Non, plus près… Je ne peux pas la voir… Plus à droite… Oui… Et les fleurs… Posez dessus les fleurs… Et le broc d’eau… Et mes livres, aussi… » C’est qu’il vivait encore : il voulait tout avoir dans son champ de vision, tous les meubles, tous les petits objets de cette humble pièce ; il ne supportait plus l’idée que l’un d’eux puisse être près de lui sans qu’il le vît – tandis que le reste du monde, tout ce qui existait de terre derrière ces quatre murs était déjà mort à ses yeux. On s’exécuta – on fit composer ce petit tableau – dernière image peut-être qu’il emporterait d’ici-bas.

Il se souvint que le cabinet avait une fenêtre et s’anima derechef, renaquit presque : « La fenêtre !.. Ouvrez la fenêtre !.. Faites-moi voir par la fenêtre… » La grosse bonne, qui n’entendait pas un mot de français, s’exécuta pourtant avec la plus simple évidence, ajusta le très lourd lit, aidée d’Ariadna et de Julian, et l’arrêta tout à fait en face de l’embrasure de la fenêtre dont elle tira les deux rideaux rouges. « Ah ! Non ! Non ! La rue !.. Le mur !.. Abattez le mur ! Vite ! Tombez le mur !.. » La petite fenêtre minuscule donnait sur une rue pavée, étroite, bornée – cul-de-sac que signalait l’incontestable présence matérielle d’un immeuble en vis-à-vis – on vit passer une laitière et trois galopins ; on entendit le pas de leurs sabots contre la chaussée ; on sentit une odeur de froment chaud et de fleur, peut-être – la fenêtre donnait à l’ouest, et, comme il était midi, le soleil d’avril dans sa révolution n’avait pas encore atteint le point duquel il éclairerait frontalement la pièce du mourant.

« Je sens quelque chose qui grouille… » Scriabine s’époumona et vomit deux larges traînées de sang qui maculèrent ses draps. Balmont, très pieux, signa tous les recoins.

Scriabine lançait à l’assemblée des regards furtifs, paniqués et contrits ; chacun baissait la tête comme un enfant grondé.

MM. les philosophes se concertèrent ; Lopatine fit des messes basses ; Soloiev s’éclaircit la gorge et prit la parole, solennel : « Le corps meurt… L’esprit demeure… »

« Prends-en ton parti, pensais-je, tu vivras sans lui, désormais. » Car je voulais déjà l’imaginer mort, pour plus vite m’habituer à son absence ; j’avais très peur.

Il lui était de plus en plus difficile de parler mais, se tournant vers son fils Julian, Scriabine murmura : « Les insectes… Les petits insectes… Papier… Papier à musique… » Le petit lui fit apporter quelques grandes partitions vierges et une plume. Scriabine se tordait malhabilement derrière ses feuilles, que personne n’osait plus regarder. Sa femme lui baisait les pieds. Elle lui disait : « Sacha, prends ton opium », parce que l’opium apaisait ses douleurs et lui ouvrait les synapses. « Voulez-vous me dicter, papa ? » s’enquit la petite Marina, qui savait déjà bien la musique – elle n’avait que quatre ans. « Trop tard ! C’est la fin, reprit-il, je sens du chaud dans mes jambes… mais une eau très froide coule sous ma peau… je suis si liquide… je suis presque amphibien… » Soudain, il me regarda ; désolé, excessif : « Ivanouchka ! Tout est aboli, Ivanouchka ! » Puis il s’efforça de se lever – l’ultime effort – laissant tomber les partitions sur lesquelles il n’avait su que tracer d’énormes sphères, et, faisant deux pas vers la porte, s’écroulant à moitié sur moi, soutenant mon regard avec feu, réunit la force de son dernier souffle : « Ah, c’est la fin ! mon pauvre petit Ivan !.. Quelle catastrophe ! »

Jean Sanniet

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