« Il est incroyable que des individus hideux puissent se décider à procréer. Ils s’imaginent sans doute que le fardeau de la laideur en sera plus léger si nous le partageons avec notre descendance. »
J’ai seize ans. Je viens d’une famille dotée d’un « capital culturel ». Je regarde les livres, que je connais sans les connaître ; la bibliothèque est immense. L’auteur me dit quelque chose, j’en ai entendu parler, mon père l’a en anglais et en français, mais son nom est tchèque. Il a un prénom de ville. La valse aux adieux. Je prends le livre et m’assois par terre. Je finis le livre. Je n’ai jamais rien lu de pareil.
On a tous lu Kundera comme on a entendu une mélodie populaire mal chantée. À moi, il m’a été transmis par ouïe-dire, et ce roman-là, par hasard, par la poésie de son titre. Kundera a traversé les générations ; ma grand-mère surlignait ses bouquins —fâcheuse habitude—, ma mère écrivait son nom dedans —quand je vous dis que c’était notre seul capital—, et moi, j’ai donc fatalement fini par le lire. J’étais trop jeune, peut-être. Il y avait des histoires d’avortement et de tromperie. Mais Kundera est un auteur transgénérationnel, un auteur à l’éternelle jeunesse et à l’éternelle légèreté. Et ses livres sont pleins d’un air dont on se souvient.
Je relis les pages de La Valse aux adieux, mon premier Kundera. J’aimerais pouvoir manier comme lui sa simplicité ; sa narration chorale est claire comme les instruments d’un orchestre : Klima le trompettiste, Skreta le gynécologue procréateur, Jakub, Bertlef, Ruzena l’infirmière madonne. J’aimerais pouvoir parler comme il le fait de l’infertilité des femmes, du voyeurisme des hommes, de la tromperie et du sexe. Car La Valse aux adieux, c’est ça : les hommes qui ont peur des femmes mais qui les aident à guérir de leur malaise existentiel, celui qui leur donnera tout pouvoir sur eux : Ruzena l’infirmière tombe enceinte du docteur Skreta et devient la première femme dans ce nouvel éden —une station thermale pour femmes infertiles.
Je note des phrases de Kundera, je le prends comme il est, un écrivain, quelqu’un dont on ne se souvient pas pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il dit. Je voudrais comprendre pourquoi son livre est une valse. Les nombreux personnages se croisent, au gré des hasards, au gré des miracles, les journées virevoltent et s’enchaînent, et la musique nous entraîne, et Duke Ellington remplace Janaček.
…
« C’était une bouche fraîche, une bouche jeune, une jolie bouche aux lèvres molles joliment découpées et aux dents soigneusement brossées, tout y était à sa place, et c‘est un fait qu’il avait été fortement tenté, deux mois plus tôt, de baiser ces lèvres, et qu’il avait cédé. Et voici que cette bouche, qui avait cessé de le séduire, n’était plus soudain qu’une bouche réelle. (…) Le trompettiste avait la bouche pleine de sa langue, qui lui faisait l’effet d’une bouchée peu appétissante qu’il lui était impossible d’avaler et qu’il eut été malséant de rejeter. »
Il est difficile de dire adieu à une mélodie lancinante. C’est une mélodie unique, au style élégant, coulant, parfois transparent, comme un dessin. La valse, c’est cette variation et cette improvisation, ce jeu de points de vue des solistes qui se passent la parole : quand Klima rencontre Jakub, il se rend compte que tous les hommes sont dans la même situation, qu’ils se font tous avoir par la maternité, même s’ils ne sont probablement pas pères eux-mêmes, parce que le grand procréateur doit être le docteur Skreta. Les hommes sont les procréateurs capricieux, et les femmes sont les menteuses, celles qui portent et font porter la charge de la naissance. Le livre est léger, mais c’est un livre pour adultes –de ceux qui sautent les cases des marelles. Adieu Milan. Le fardeau de ta mort sera plus léger si nous partageons ton œuvre avec notre descendance.
Mélusine O’Connor
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