Vortex, plus vrai que la vraie nuit

Gaspar Noé fait peur. On a eu peur de ses films, on a vomi ou quitté la salle, on a eu le tournis. Ses films font peur car il ne veut pas raconter des histoires mais simplement montrer des images. Sans jugement. Montrer le handicap (Carne), montrer le viol en temps réel (Irréversible), montrer la distorsion de ce même temps (Enter the Void), montrer le sexe réel et en temps réel (Love).

Gaspar Noé nous a fait peur : Gaspar Noé aurait rencontré la mort, l’aurait frôlée, avec son hémorragie cérébrale, et aurait accouché à 60 ans d’une œuvre testamentaire. D’où son hommage : « à ceux dont le cerveau s’éteindra avant le cœur ». 

Le dernier film de l’Argentin, Vortex (2020), est aussi douloureux que son sujet : face au double écran, avec Dario Argento et Françoise Lebrun dans les rôles principaux, on s’ennuie, comme eux, on oublie, comme elle. L’écran dédoublé est comme la vie : on n’a pas le temps de tout voir, il faut se concentrer, se souvenir. On regrette. On pleure les morts honorés par le cinéma.

Dans Vortex, on ne trouve aucune représentation. Si Coppola a dit que Apocalypse Now est la guerre du Vietnam, alors Vortex, c’est Alzheimer. Et c’est terrifiant. Plus encore que la froideur de Haneke dans Amour ou le mélodrame de Florian Zeller dans The Father. Le jeu des points de vue en est la cause, lorsque les deux faces du split screen qui accompagne le film montrent à peu près le même plan : un manteau rouge et un manteau marron se tiennent le bras ; la main ridée d’Argento traverse la barrière du cadre et va toucher, effilée, celle de Lebrun. Les clignements de paupière, images noires d’une demi-seconde, sont des ellipses, des black-out quand les personnages se frôlent et que les caméras ne veulent pas se montrer l’une l’autre dans l’appartement exigu de la perte de la mémoire. Et ce, jusqu’à ce que l’écran noir de la mort dévore la moitié du cadre et prenne la place des vivants. « Les morts n’ont pas de maison », dit Lutz  à son fils Kiki devant les urnes funéraires. Mais sur l’écran noir, les morts ont plus de place que les vivants. Vortex, comme beaucoup d’autres films de Noé, est trop vrai. Et c’est cela qui nous fait peur. De même que l’écran noir après la vie nous fait peur. 

Est-ce une rupture ? Pas vraiment, car Noé nous a toujours fait peur, toujours mis en face de notre propre violence, toujours mis en face du morne universel dont nous faisons partie. Le bonheur de Vincent Cassel et de Monica Bellucci, deux amants dans la vraie vie, était montré à l’écran dans une bonne partie de Irréversible, et ce bonheur était vrai. La drogue était vraie. Noé ne propose pas simplement un cinéma expérimental mais un cinéma de l’expérience, du vivre vrai. Malheureusement, les gens ne vont pas au cinéma pour vivre, pour qu’on leur raconte que leur grand-mère, leur mère va mourir, qu’ils vont l’oublier comme elle s’est oubliée elle-même, que la vie c’est littéralement « de la merde » (la scène où Françoise Lebrun touille les toilettes remplies de médicaments, typique du « trash » de Noé). Et que le monde est par essence dégénérescent. 

Alors les critiques se rattrapent. On a parlé de rupture pour certains. Télérama : «  Gaspar Noé – auteur sulfureux – signe ici un film sur la toxicité du temps qui passe. Une œuvre plus adulte (…) où le spectre de la mort rôde. » Il ne peut qu’être devenu mature, après avoir été sulfureux, il ne peut qu’être devenu sobre (comme dirait Jérôme Garcin) comme Alex Lutz dans le film, père de famille mi-ravagé mi-sevré et s’efforçant d’être responsable. Les autres films de Noé, « erreurs de jeunesse », sont pardonnables à présent. Mais ce que les critiques ne comprennent pas, c’est que Noé a toujours tendu vers l’universel. « Sans renoncer à son esthétique, le cinéaste se renouvelle avec brio » a dit très justement Septième Obsession.

Après ses « provocations et son goût de l’excès tape à l’œil » disait feu Michel Ciment, on le voit capable d’émotion. Irréversible était un film « vide ». Mais le vide, c’est bien celui de la vie, évidemment stylisé à l’extrême. Là-dessus, on se rapprochera plus de l’avis des Cahiers du Cinéma : « Gaspar Noé a-t-il jamais filmé autre chose que la mort au travail ? (…) La mort à l’ouvrage n’a d’autre nom que la vie. » 

Ce qui fait peur, ce n’est ni l’esthétique, ni le sujet. Car on a peur tout le temps, et Noé lui-même avait peur du résultat. Il peut être fier car il a réussi à montrer ce que c’est que l’universelle peur de perdre, d’oublier. C’est ce split-screen et l’improvisation qui font que la vie est trop là, que le cinéma, contrairement à ce que professe Dario, n’est plus un rêve dans un rêve. Car Françoise Lebrun nous entraîne dans une totale illusion, une illusion triste, sur les bords du Rio y la Muerte de Buñuel, dont l’affiche trône dans l’appartement parisien de l’ancienne psychiatre et de l’écrivain. Ce film va au-delà du rêve de la salle obscure,  « la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence », comme écrivait Duras. C’est cette nuit- là, plus vraie que la vraie nuit, que nous propose Vortex. On nous invite à nous engouffrer dans la réalité d’un bout de vie. 

Cette authenticité terrifiante a donné plus d’importance à The Father, film plus abordable : on ne voit pas notre vie à l’écran, en temps réel, en deux caméras comme deux yeux. Dans The Father, c’est une histoire qu’on raconte, à laquelle on ne se sent pas prendre part. Alzheimer c’est 46 millions de personnes dans le monde et 17% de personnes de plus de 75 ans en France. Comme cela touche tellement de monde et que Gaspar Noé a déjà divisé par le passé, entre haters et les spectateurs apeurés, personne n’est allé voir Vortex. Il n’a récolté que 31 000 entrées en France.

Alors oui, Noé conserve l’unité formelle qui lui est propre : utiliser des effets, être repoussant. Mais ce n’est pas une rupture pour autant. C’est une bourrasque émotionnelle, certes, mais avant tout, c’est un film qui parle de mémoire : Noé l’amnésique rend hommage à ce qu’il n’a pas oublié : la langue maternelle, l’accent, les chansons de la vie passée avec « Gracias a la vida » qui résonne dans l’appartement de la douleur. Vortex est un film repoussant, un film hommage au cinéma, un film trop universel pour être « populaire ». On voit défiler Vampyr de Dreyer, métaphore du surréalisme dans le cinéma et du rêve dans la vie. 

Oui, Noé revient à ses obsessions premières : une caméra en mouvement, le vortex qui nous absorbe à la fin, et Lutz qui reprend de l’héroïne. « L’image, on ne la pense plus. » dit un des critiques, attablé avec Argento dans le film. Noé, lui, continue de penser l’image. Car elle sert à se souvenir. A l’écran, Lebrun cherche Argento quand celui-ci meurt. Nous aussi, nous cherchons les traces du cinéma. A la fin, nul besoin de dialogue ou de mouvement : les photogrammes, comme tirés d’un Chris Marker, représentant un Paris vide, un appartement, vide aussi, parlent d’eux-mêmes. Le film peut s’arrêter sur cela, sur ces purs souvenirs que sont les images. Avec, évidemment, un tournis final, pour nous rappeler que le cinéma est un rêve, que tout est faux même si c’est trop vrai, qu’il ne faut plus avoir peur. Que tous « les rêves sont courts et les rêves dans les rêves le sont encore plus. »

Mélusine O’Connor

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