Moebius, passeur du surréalisme

« Comment se retourner sur soi-même pour des deux faces n’en faire plus qu’une ».

Cette citation qui ouvre une planche du Garage Hermétique semble résumer les expériences que font vivre les bandes dessinées de Moebius. Mais qui est donc Moebius ?

Moebius, c’est avant tout le deuxième pseudonyme, après « Gir », de Jean Giraud. C’est le pseudonyme sous lequel il a publié Arzak l’arpenteur (2010), Le garage hermétique (1976-1979)  et, plus connu, L’Incal (1981-1988). Moebius, c’est la réunion de la face du rêve et de la face de la veille, la réunion du western classique et de la science-fiction, c’est la réunion du délire psychédélique et de la maîtrise du matériau narratif.

Mais Moebius c’est aussi le cofondateur de Métal Hurlant, la première revue SF en France, celui aussi qui a inspiré de très grands noms du cinéma, principalement Ridley Scott qui lui a confié les concepts art d’Alien, Le Huitième passager (1979) et de Blade Runner (1982), et enfin Georges Lucas ou  Hayao Miyazaki qui ont vu en Moebius la possibilité d’un réalisme onirique.

Moebius, c’est donc celui qui, comme les surréalistes en leur temps, a donné une existence matérielle aux forces du rêve mais cette fois-ci au sein de la pop-culture contestataire des sixties et des seventies. Avec sa revue Métal Hurlant, et ses trois chefs-d’œuvre,  Moebius a ouvert de nouvelles potentialités autant au surréalisme qu’à la bande dessinée.

Après avoir lu une de ses planches, on se dit, « c’est surréaliste ». Mais lorsqu’on dit cela de Moebius, contrairement à l’usage facile et dévoyé du terme aujourd’hui, il se trouve que l’on ne se trompe pas. Il s’agit bel et bien dans ses planches de donner une forme matérielle aux forces de l’inconscient et de le faire au même titre que Breton, Chirico, Ernst ou Dalí à leur époque. Et sur de nombreux points, pour des raisons qui le dépassent, Jean Giraud alias Moebius fait désormais office, peut-être malgré lui, de passeur du surréalisme. Il est celui qui a exprimé la révolution surréaliste à travers et grâce à la BD.

Les univers de Moebius sont doubles. Ils sont comme nous l’avons dit : à la fois et désertiques et cosmiques. D’un côté, le désert des westerns américains, de John Ford à Sergio Leone, de l’autre, le Space opera, propre à Asimov ou à l’univers de Star Wars. Ce qui se produit chez Moebius, c’est ce mariage des imaginaires. Le désert autant que l’espace intersidéral font rêver car ils sont les lieux de tous les possibles. Tout peut s’y passer puisque rien n’y a laissé sa trace. Derrière les dunes qui découpent la ligne d’horizon peut se cacher autant une armée qu’un village, un puits autant qu’un mirage. Au sein des multiples planètes, se cachent tout autant de vies et de populations, avec une diversité inimaginable. Les lieux de Moebius sont donc ces lieux consacrés où l’imagination est inarrêtable puisqu’elle y est débridée. S’il n’y a ni vie, ni construction, alors il n’y a plus aucune loi humaine, ni juridique, ni scientifique. De ces lieux peuvent donc surgir des formes que l’on s’interdisait de penser.

Désormais depuis ces espaces où se déroulent ses intrigues, Moebius peut se permettre d’utiliser des procédés analogues à ceux de ses illustres prédécesseurs. Pour laisser libre cours à son imagination, Jean Giraud utilise des techniques novatrices en bande dessinée. Les automatismes psychiques comme le cadavre exquis et l’écriture automatique sont remplacés par la « couleur directe » (la couleur est apposée avant les contours et c’est la tâche qui décide des contours de la forme) ou par la planche qui est dessinée sous substance.

Mais en réalité Moebius n’a pas émergé ex nihilo dans le monde de la BD franco-belge. Il a d’abord passé une dizaine d’années à maîtriser le dessin et les codes narratifs de la BD classique. Dizaine d’années au terme de laquelle il a réalisé une des plus grandes séries de cette tradition : Blueberry. Moebius est en pleine possession des techniques du roman graphique lorsqu’il fait paraître sa première BD psychédélique Arzak (1976-2009). Dedans, la « couleur directe » permet à l’inspiration de Moebius de prendre des formes qu’elle n’aurait pas osé esquisser dans un dessin académique. Le dessinateur esquisse des couleurs et des lumières dont les reflets et les tâches, une fois contourées, font naître les formes des décors et des paysages ; allant ainsi à l’inverse du processus qui utilise la couleur pour illustrer des formes déjà fixées. Pour le Garage hermétique, le dessin sous psychotropes garantit l’expérience onirique malgré la linéarité quelquefois rigide qu’impose la BD. Malgré la linéarité de l’histoire, les événements sont peuplés des volutes du rêve et de la cohérence irrationnelle de l’hallucination.

Chez Moebius, le surréalisme s’exprime donc par cet art hallucinatoire où les individus perdent leur formes, se fondent dans un paysage qui les aspire, s’égarent dans une narration métaphysique, où le narrateur se moque du sérieux de sa propre composition             (« Inouï » « terrifik ») ce qui nous détache du sérieux de l’histoire et nous initie à entreprendre un voyage plus léger. Mais, et c’est là le génie de Moebius, l’évidente filiation avec Dalí, De Chirico ou Ernst, ne détruit pas pour autant la cohérence narrative de ses BD. Il nous entraîne, nous marchons en plein désert avec ses personnages, nous naviguons perdus dans l’espace intersidéral avec Arzach, avec le major Grubert ou avec John Difool. Désormais, l’expression des forces de l’inconscient se passe dans une temporalité vécue et sentie à travers l’histoire même, dans les formes qui font face aux protagonistes. Moebius est comme un chaînon manquant qui résout le problème du rapport entre le Surréalisme et la peinture (1928) soulevé par Breton, et réconcilie l’ambition surréaliste avec la linéarité narrative. Son succès et son héritage témoignent de la force matérielle qu’il a conféré à ses mécanismes inconscients.

Désormais, dans le désert, sur le visage d’un protagoniste, dans la forme des bulles qui nous prennent par la main, nous attendons le surgissement de l’informe et du merveilleux. Le calme et la ligne claire de la bande dessinée se sont mariés à l’humour absurde et aux formes sans logique du surréalisme : Moebius ou « Comment se retourner sur soi-même pour des deux faces n’en faire plus qu’une ».

Hector Leguil

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