Marelle : Pourquoi avez-vous accepté cet entretien ? Quel est votre rapport à la critique à l’entretien à la parole publique ?
Bertrand Bonello : Quand on vient de finir un film, on est tendu car on ne sait pas parler du film. On continue à apprendre à le connaître, et les entretiens servent à ça. C’est bégayant, mais on apprend des choses sur son propre film. Pour La Bête, j’ai dépassé les 700 entretiens. Au bout d’un moment, on ne réfléchit plus et de temps en temps, on se fait surprendre, souvent à l’étranger, car les gens ne posent pas les mêmes questions. On est bon quand le journaliste est mauvais ou bon quand le journaliste est bon. J’essaye toujours de pas être au dessus de mon film, ni au dessus du journaliste et je privilégie l’anecdote à la théorie. J’aime bien parler de cuisine : par exemple, dans les interviews très basiques, du style « pourquoi vous avez voulu faire ce film ? », la vraie question c’est « comment êtes vous arrivé à faire ce film ? » Si tout va bien, un film, c’est trois ans. Il faut être modeste, on n’est pas forcément génial, et beaucoup de choses arrivent par hasard. Au premier montage des choses auxquelles je n’avais pas pensé m’apparaissent. J’essaye de faire en sorte que la parole publique ne soit pas une explication de texte ou une justification. La Bête est mon dixième film, alors j’ai déjà eu beaucoup de rétrospectives. On s’arrête et on regarde en arrière. Les films ne sont pas que des films, pour moi ce sont des tranches de vie. Il y a des choses que je ferais différemment car mon rapport au monde, à l’amour, n’est pas le même.
Marelle : Vous vous mettez dans une case très auteuriste.
Bertrand Bonello : Je n’ai pas fait d’études. Je ne suis pas théoricien. Je préfère rester avec le film.
Marelle : Quand vous finissez par comprendre ce que vous avez fait, avez-vous une forme de détestation pour votre film ?
Bertrand Bonello : Non, pour moi un film c’est la somme de ce qu’on a été capable et incapable de faire. Ce que je suis incapable de faire, je ne le prends pas comme une tare. Je sais pourquoi les choses ont été faites.
Marelle : On vous a souvent rapproché de David Lynch, récemment disparu, pour votre regard sur le fantastique et l’étrange. Est ce que cette filiation là ne serait pas avant tout liée à l’utilisation de la musique et du sound design ?
Bertrand Bonello : Je trouve que l’adjectif lynchien est une facilité dès qu’il ne s’agit pas d’une narration classique. Lynch m’a beaucoup aidé sur la question de la liberté. Comme Godard, c’est quelqu’un qui vous autorise à être libre, c’est ça qu’il défendait. Je le trouve assez proche de Godard sur le rapport au son, aux libertés narratives, à l’intuition.
Marelle : A quel genre appartient Nocturama? A titre personnel, la question de l’enfermement m’intéresse beaucoup, l’étude des comportements humains dans une situation extrême qu’on retrouve dans votre film confinement Coma ou même dans La Bête sur l’enfermement de la personnalité, dans De la guerre (la scène du cercueil notamment) et dans L’Apollonide . Pourquoi ce sujet ? A posteriori ?
Bertrand Bonello : Même Saint Laurent ou Le Pornographe parlent de l’enfermement. Je pense que c’est le rapport à la liberté, qui se concilie par le rapport à la prison. Comment retrouver la liberté et l’inventer ? Comme dans Nocturama, j’aime aussi bien les films qui investissent un lieu. Dans le cadre de Nocturama ou l’Apollonide, ce sont des lieux sans fenêtres : le grand magasin et la maison close. On n’est plus en lien avec le réel, donc ce lieu devient un monde à l’intérieur du monde : il se met à inventer ses propres règles. Et après, on assiste à la manière dont ce monde explose face au réel.
Marelle : Vous vous êtes aperçu a posteriori de ce thème récurrent ?
Bertrand Bonello : Souvent la pensée arrive après. C’est toujours quelque chose de tangible qui m’anime. Le lieu de la maison close m’intéressait, et après on s’aperçoit que ça raconte ça.
Marelle : Et donc, le cinéma, c’est à la fois une liberté formelle qui a pour sujet la liberté elle-même ?
Bertrand Bonello : Je suis né en 1968, ce n’est pas anodin. Je suis un enfant de mai 68. Ce qui est dur pour ma génération, c’est qu’on est face à nos parents qui ont fait beaucoup pour la liberté : politique, social, à la fac… On est un peu écrasé par ça. Il y a une scène sur cela dans Le Pornographe : comment on fait ? J’étais dans la tête de Jérémie Renier, c’était une adresse à mes pères.
Marelle : Est ce qu’il y a forcément (notamment dans le cinéma français) une filiation intrinsèque dans le cinéma français ?
Bertrand Bonello : Oui, une énorme filiation de la Nouvelle Vague. Personnellement j’ai senti très vite un désir de rompre cette relation. Je vois apparaître des jeunes cinéastes qui n’en ont rien à faire de la Nouvelle Vague. Comme ceux du renouveau du cinéma de genre dans le cinéma français.
Marelle : Il y a un autre cinéaste qui est un cinéaste de la liberté et qui filme tout le temps en intérieur, c’est Almodóvar. Enfermement pendant la période franquiste; il part aussi de ce même point.
Bertrand Bonello : Je n’avais jamais pensé à un rapprochement dans ces termes-là. C’est quelqu’un de très important pour l’Espagne, il a éduqué son pays. J’aima sa simplicité, son rapport au mélodrame et aux femmes. Il est généreux.
Marelle : Il y a cette même expérience de ce qui est possible dans un espace donné pour analyser les comportements humains. Ce qui nous amène à la question du sujet, terme un peu problématique. Ce qui ressort parmi le public de notre âge c’est la variété des sujets de vos films, comme si chaque film était l’occasion d’explorer les comportements humains mais toujours dans le cadre d’une classification : la violence, la sexualité. Comment abordez-vous ce choix de vos sujets ? Comment expliquez vous cette variété apparente ? Et voyez-vous vous même une structure secrète ?
Bertrand Bonello : Je me méfie beaucoup du sujet, car il est roi aujourd’hui. Ce n’est pas le sujet qui prédomine, c’est quand apparaît un mélange entre le fond et la forme, quand je sais comment raconter une histoire. Si je n’ai pas la forme je n’y arrive pas. J’ai une feuille A4 et je prends des notes. D’un coup il m’apparaît que j’ai un fond et une forme. Je prends l’exemple de L’Apollonide : quand le film est sorti il y avait beaucoup d’articles qui disaient que c’était un grand film fmniste. Si je veux faire un film féministe je suis bloqué et écrasé par la mission. Tandis que si je me centre sur le décor et sur mon envie de le filmer, avec des boucles temporelles, c’est petit, c’est concret, je sais où je suis. Et encore, de plus en plus, le scénario avant était roi et maintenant c’est le sujet. Maintenant la question c’est si la personne qui fait le film est légitime d’en parler. C’est bien que l’époque change mais il ne faut pas perdre de vue la mise en scène. Si le sujet était si important pour faire un bon film, on ferait tous des films sur la Shoah et on ferait tous des chefs-d’œuvre. Je pense que c’est une idée fausse, mais c’est même dangereux de penser qu’on a un grand film car on a un grand sujet.
Marelle : A ce propos, comment définissez-vous la mise en scène ?
Bertrand Bonello : Je sors un livre dans trois mois dans lequel une critique me donne cent mots que je dois définir. Pour le mot « mise en scène », j’ai répondu : si on prend dix metteurs en scène, la réponse sera différente car le metteur en scène c’est quelqu’un qui ne sait rien faire mais sans qui rien ne se fait. Je ne sais rien faire sur un plateau mais je ne suis pas là, il n’y a pas de film. Certains vont dire que la mise en scène, c’est le découpage, ou le temps et l’espace. Pour moi, c’est essayer de trouver par quels artifices on peut recréer le sentiment qui nous anime. C’est très intuitif. La mise en scène est en quelque sorte la reconstruction a posteriori d’un sentiment.
Marelle : Dans De la guerre, Mathieu Amalric dit : « J’essaye de faire un film sur la joie, mais c’est presque impossible ». Que pensez-vous de ce constat ? Que veut dire un film sur la joie ?
Bertrand Bonello : La joie, c’est le sentiment qui vous transportera. C’est très difficile, c’est tellement plus facile de travailler le drame, faut être né pour raconter ça ou faire cela très vieux avec sérénité.
Marelle : Êtes vous un auteur ou un faiseur de film ou artisan du cinéma ?
Bertrand Bonello : En anglais, il y a deux mots : director et filmmaker. Spielberg et Cassavetes. Je me sens très artisan car j’écris le scénario, je réalise, je monte, je fais la musique, je produis. Je suis comme un enfant dans un magasin de jouets, je fais du bricolage qui coûte cher. On est un adulte-enfant sur un plateau, on joue dans une industrie qui coûte des millions.
Marelle : La Bête, notamment, est une adaptation. La question du récit ne s’est jamais posée sous la forme de l’écriture littéraire si vous n’aviez pas fait de films ?
Bertrand Bonello : En littérature, je pense que je serais écrasé par le poids des génies, et par la solitude. Quand j’écris un scénario, c’est long, il faut créer du désir, et après c’est un objet destiné à disparaître. Quand je regarde un film et que je vois le scénario, je suis dégouté. Et ensuite je ne suis plus seul. Si j’écrivais je serais totalement alcoolique, c’est sûr !
Marelle : Vous ne vous sentez pas écrasé en cinéma ? Il semble qu’il y a une cristallisation française de l’infériorité du cinéma, art forain, par rapport à la littérature C’est ce que nous avait dit Desplechin. La littérature est un art d’admiration pour beaucoup de cinéastes, pourtant certains se définissent comme des littéraires, tels que Ducournau ou Sciamma.
Bertrand Bonello : Ce n’est pas parce que le cinéma est plus récent, c’est peut-être parce que je pense que je peux trouver des choses y compris dans un film moyen. Surtout quand on en fait, il y a des idées qui nous intéressent. Ça peut être divertissant, alors qu’un livre divertissant, ça s’oublie.
Marelle : Qu’est-ce que vous lisez ?
Bertrand Bonello : Clarice Lispector en ce moment. Je veux que la littérature m’amène dans un endroit presque mystique.
Marelle : Et des livres qui ressembleraient à du cinéma ne vous intéressent pas ?
Bertrand Bonello : Par exemple, j’ai une passion pour Hemingway ou Carver.
Marelle : Pourquoi êtes-vous considéré comme un réalisateur formaliste ?
Bertrand Bonello : Parce que la forme est très importante dans ma manière de raconter, car j’ai besoin d’idées formelles.
Marelle : Cela ne vous gêne pas de renvoyer une image de cinéaste à dispositif ?
Bertrand Bonello : C’est vu de manière un peu négative. J’aime bien voir une forme quand je vois de l’art. Elle peut être très simple.
Marelle : Vous mentionnez souvent Carpenter, et particulièrement Assault, parmi vos inspirations. Ça m’a frappé lors du revisionnage de Nocturama, mais c’est vrai à l’échelle de votre filmographie je trouve, est-ce que vous puisez aussi chez Carpenter ce rapport quasi consubstantiel entre la musique et l’image ? d’où vient et pourquoi ce goût pour les ritournelles et les nappes électroniques ?
Bertrand Bonello : Pour Carpenter je n’ai pas de raison précise, mais il fait partie des cinéastes de mon adolescence. Avec l’arrivée du vidéoclub, qui était un marchand de journaux avec des cassettes de film d’horreur, on regardait le weekend des Argento, des Cronenberg, de la fin années 70-80. Le cinéma ne m’intéressait pas, puis quand je m’y suis intéressé, j’ai revu ces films. Ce sont des bons films et de bons metteurs en scène avec des choses à dire sur le monde, très politiques. Ce sont des choses que vous avez découvert jeune et en boucle, ça agit toujours.
Marelle : C’était conscient, cet évitement des films français ?
Bertrand Bonello : Quand j’ai commencé à faire des films, c’était les années 90. Je n’ai pas fait d’école, je n’ai jamais été assistant. A ce moment je voulais faire de la musique, et j’avais un désir de faire autre chose, différent du cinéma naturaliste, de Cassavetes et de Pialat. J’ai eu un désir de me mettre ailleurs, de sortir du naturalisme.
Marelle : Il y a toute une génération contre Pialat, dont Desplechin fait partie…
Bertrand Bonello : Desplechin a commencé avec une cinéphilie stratosphérique. Ses premiers films sont des années 90, comme La vie des morts, ou La Sentinelle, un film anti-naturaliste. Je comprends qu’on ne construise contre quelqu’un, c’est salutaire. On passe son temps à bifurquer dans l’histoire du cinéma. Pour moi ce sont en fait les histoires du cinéma, chacun a la sienne. Arnaud a Truffaut, Allen et Bergman, et il n’a jamais décroché les posters de sa chambre d’ado. L’autre jour j’étais invité à une table ronde sur Truffaut, comme j’avais tourné avec Jean-Pierre Léaud. Arnaud est arrivé avec 48 livres et 253 post it. Il a une obsession.
Marelle : Vous vous distinguez de réalisateurs comme Arnaud Desplechin précisément car vous n’arborez pas d’intellectualisme. Est ce que vous considérez que vous avez des compagnons de route ou vous êtes une sorte de franc-tireur ? Plus généralement, vous sentez-vous appartenir à une génération de réalisateurs français ?
Bertrand Bonello : Je me sens un peu seul. Je n’ai pas de groupe, alors qu’Arnaud avait un groupe à l’école. Au delà de ça, sur le plan esthétique, il y a pas mal de gens qui font un pont entre mes films et ceux de Carax, dans une forme de poésie. C’est l’héritage godardien. Dans les grandes lignes, il y a Renoir et Bresson, puis Truffaut et Godard, puis Doillon et Garrel, puis Desplechin et Carax. C’est schématique mais pas absurde.
Marelle : Et dans le cinéma de genre ?
Bertrand Bonello : J’introduis des éléments de genre dans un récit qui ne l’est pas. Ça ne m’intéresse pas de faire du cinéma de genre, mais de distordre le réel, oui. J’aime beaucoup Viennel. Sinon, j’ai un public très jeune maintenant. Je n’ai pas le même public que quand j’ai fait Le Pornographe, Tiresia, aujourd’hui aux avant-premières il y a beaucoup de gens de 25 ans, depuis Nocturama. Nocturama a été acheté par Netflix. C’est mon film le plus vu et aimé, je reçois des courriers tous les jours de gens qui ont entre 16 et 25 ans. La Bête est un film qui a pas mal marqué, beaucoup de gens m’ont découvert grâce à ça. Je pense que j’utilise mieux la musique maintenant depuis L’Apollonide. J’ai compris comment la faire jouer. Il y a un côté pop formellement.
Marelle : Le public intellectualise beaucoup dans la réception. Il y a un peu le même effet qu’avec les films de Lynch, qui retrouvent ou découvrent un cinéma qui ne donne pas de réponse.
Bertrand Bonello : Je n’ai pas les réponses. J’aime beaucoup quand je fais les débats que les gens ne s’approprient pas le film de la même manière.
Marelle : Pouvez-vous nous en dire plus sur la version filmée du concert d’Ingrid Caven ?
Bertrand Bonello : Je connais bien Jean-Jacques Schuhl et Ingrid, j’allais tous les mardis après-midi chez lui parler de littérature. Il m’a invité au concert. Puis il m’appelle à 4h du matin pour me demander de filmer la représentation du lendemain. On est allé louer deux caméras, je m’occupais d’une caméra ma chef opératrice d’une autre. En fait, je l’ai fait pour eux. Plus tard, on a fait une projection dans un hôtel, le directeur de Locarno a voulu en faire un film. C’était un peu un hasard. Ingrid est un génie.
Marelle : Un sujet de cinéma que vous voudriez traiter absolument ?
Bertrand Bonello : La solitude, je dirais. Pour moi La Bête c’est un film sur la solitude et le rapport au mal, que je trouve vertigineux.
Marelle : Est ce qu’il y a des choses que vous savez que vous ne savez pas filmer ?
Bertrand Bonello : Une grande scène de bataille, car je ne saurais pas par quoi commencer, ou des scènes qui ont été beaucoup faites. Une poursuite de voiture, il y en a tellement, et de dingues, je ne saurais pas comment faire. Ou un combat de boxe. Ça fait partie des genres du cinéma et appellent à l’efficacité.
Marelle : Vous préférez la lenteur ?
Bertrand Bonello : J’aimerais être plus rapide. J’étais persuadé avant le tournage que Nocturama ferait 1h30 et il fait 2h10. Il y a une efficacité de l’étirement aussi.
Marelle : Diriez-vous que vous avez un style ?
Bertrand Bonello : Je passe par des mécanismes. On a des habitudes, des réflexes. Je dirais que mon style vient de ce qui se passe en salle de montage, d’une manière de rentrer dans les scènes et de ne pas les finir, de mon rapport à la musique. Jonas Mekas dit que la névrose, c’est le début du style.
Mélusine O’Connor et Wandrille Teissier
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