Pourquoi la littérature américaine est-elle sans conteste la littérature étrangère la plus influente en France depuis 30 ans ? Si l’on regarde, par exemple, dans le domaine du roman, on observe que la plupart des renouvellements contemporains dans cet art sont inspirés de genres très populaires au pays de l’oncle Sam depuis un siècle peut-être : l’horreur, le fantastique, le polar et la science-fiction. Sans Lovecraft, sans H.G. Wells, sans Clifford Simak, pas de Houellebecq, pas de Maurice G. Dantec, probablement les deux romanciers français les plus originaux des années 90. Yann de Vaugiraud nous en parle dans un article focalisé sur la science-fiction américaine. En poésie, sans Bukowski, pas de Despentes (à qui Marelle a consacré son numéro 3, au printemps 2024). D’ailleurs, cet été, en dehors de Yasmina Khadra (Coeur-d’amande) et Arturo Pérez-Reverte (L’Italien), les meilleures ventes de romans étrangers sont américaines.
Faut-il expliquer ce phénomène – comme un curieux olibrius, de manière assez simpliste, a voulu nous le faire croire dans les premières pages de cette revue – par l’impérialisme culturel américain ? On sait qu’avec le plan Marshall, après 1945, sont arrivés avec les tracteurs et les voitures les bobines de films hollywoodiens que les cinémas français étaient tenus de projeter. Mais après tout, dans les années 60, on a aimé les Sud-Américains, et dans les années 70, on a adoré ce qui, à l’Est, fleurait bon la dissidence… sans que l’impérialisme y soit pour rien.
L’hypothèse formulée par Louis Doisy dans son article est la suivante : dans les années 80, la littérature française est dominée par les auteurs Minuit, parmi lesquels deux grands stylistes, Marguerite Duras (L’Amant, 1984) et Claude Simon (L’Acacia, 1989) – trois si l’on ajoute Les Champs d’honneur de Jean Rouaud, 1990 -, et deux bons écrivains aux romans goguenards, gentiment expérimentaux, Jean Echenoz (Cherokee, 1983) et Jean-Philippe Toussaint (La Salle de bain, 1985). Ailleurs, chez Gallimard, Modiano a du succès avec Une jeunesse (1981) et Quartier perdu (1985). Bref, autrement dit, la littérature française manque sérieusement de romanesque et elle le cherche à l’étranger. Le romanesque – mais oui ! vous savez, ce truc qui nous faisait rêver, enfant, avec des héros, des aventures… on s’en fichait même quand ça n’était pas vrai !
Or, s’il y a quelque chose que les Américains savent faire (en dehors de la guerre), c’est bien raconter. Un scénario, un héros, des péripéties, des méchants, et surtout, à la fin, des valeurs qu’on sauve, une morale… et que ça saute ! Que ce soit dans les films, les livres, dans des oeuvres de fiction ou des oeuvres biographiques (documentaires, biopics, écrits autobiographiques, auto-fiction…), les Américains adorent se raconter des histoires, avec beaucoup de sens du spectacle et du mélodrame, mais aussi avec un savoir-faire inégalé. A partir des années 80 et 90, le renouvellement français des formes artistiques, des modes de narration, tant littéraires que cinématographiques, se fait en se tournant vers les Etats-Unis. En parallèle de ce renouvellement formel et de genre, on emprunte aussi des thèmes, des figures (le serial-killer), et des concepts (la French theory).
Marelle a voulu rendre compte de ce grand mouvement hétérogène et multi vectoriel. La section rassemble des articles explorant divers genres : la science-fiction, avec Yann de Vaugiraud qui nous parle d’un auteur méconnu mais influent, Clifford Simak, le polar, présenté par Mélusine O’Connor, la dystopie apocalyptique, dans un article rédigé par Nathan Delacour sur La Route de Cormac McCarthy, ou encore le roman d’horreur mêlé de satire sociale, qu’on retrouve chez Bret Easton Ellis, sous la plume de Louis Doisy. Tout cela sans oublier le théâtre, avec un article consacré à Angels in America, par Sacha Marquet, et la littérature féministe (comment l’oublier ?) représentée dans nos pages par la personne de Kathy Acker, dans un article de Valérie Cahun. Bonne lecture – andGod bless you !
Arnaud Desplechin-Philip Roth : épisode 2
Avoir vingt ans dans les années 80, ça ne devait pas être facile. D’abord, depuis 10 ans, c’était la crise. Ensuite, le gouvernement de François Mitterrand disloquait la télévision, la vendait à Berlusconi, désindustrialisait la France, érigeait Bernard Tapie en modèle de réussite sociale. Et puis, l’équipe de France était honteusement éliminée en demi-finale de la coupe du monde 86, avec l’attentat de Schumacher sur Battiston… Bref, la chienlit.
Heureusement, comme toujours, pour les âmes solitaires, le refuge est la littérature. À moins que… les années 80, comme cela a été dit plus haut, c’est en littérature le triomphe de l’écriture « Minuit », qui voit de grands stylistes aux récits intentionnellement confus (Duras et L’Amant, prix Goncourt 1984, Claude Simon) côtoyer des auteurs volontiers moins « littéraires », pratiquant un art du roman ironique, à base d’intrigues tarabiscotées, de situations surréalistes, le tout servi dans une langue froide et pince-sans-rire (Echenoz, Toussaint). Bref, le romanesque fout le camp (des esprits chagrins diront : « se réinvente » ; à leur guise) – les héros se dissipent dans les mêmes brumes de demi-souvenir qui altèrent la mémoire des personnages de Modiano (qui, lui aussi, rencontre dans ces années-là un grand succès), l’aventure se débite en fragments discontinus dans une intrigue qui finit souvent en eau-de-boudin.
Attention – qu’on me comprenne bien : je ne dis pas que je n’aime pas les auteurs sus-cités. Bien au contraire. Je les aime. Croyez-moi. Mais sur le marché du livre, dans ces années-là, je remarque que l’offre purement romanesque s’amincit. J’entends par romanesque la chose suivante : un jeune héros (ou une jeune héroïne) monte à Paris, et il lui arrive tout un tas de bricoles (affaires d’argent, affaires de cœur, affaires de mœurs). Ce héros tantôt se montre grand, tantôt se montre faible. Il finit bien ou mal – le roman est alors le support d’une trajectoire existentielle qui sert de base à une réflexion morale.
Mais heureusement, quand on a vingt ans dans les années 80 (comme, au hasard, Arnaud Desplechin, né en 1960), on peut satisfaire ses envies d’aventures dans la littérature américaine, par le biais de Philip Roth. Le scandaleux auteur de Portnoy et son complexe (1970) fait en effet paraître, entre 1981 et 1989 les volumes qui immortaliseront son héros le plus emblématique et alter-ego, écrivain-névrosé coureur de jupons, peut-être matricide mais en tout cas assurément pornographe, Nathan Zuckerman. À L’Écrivain des ombres (1981) succèdent Zuckerman délivré (1982), La Leçon d’anatomie (1985) et L’Orgie de Prague (1987) – quatre romans réunis dans un volume intitulé Zuckerman enchaîné, avant le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, La Contrevie (1989).
Zuckerman, si l’on veut établir une comparaison, c’est un peu Antoine Doinel, en Juif et en obsédé sexuel. Il naît dans la banlieue de New-York dans une famille unie, dominée par un père et une mère très envahissants, en compagnie d’un frère qu’il considère de haut mais qu’il aime bien. Tout est romanesque dans la vie de ce jeune écrivain surdoué, confronté aussi bien aux ennuis du quotidien (une crampe persistante dans le bras et l’épaule, qui dégénère en névrose) qu’aux problèmes du grand monde (une de ses amantes, une célèbre actrice, finit par avoir une relation avec Fidel Castro) qui multiplie les coucheries, licites comme illicites, manque d’être kidnappé par un curieux personnage qui rappelle certains olibrius chez Kafka, meurt dans un attentat en avion alors qu’il se rendait à Jérusalem, ressuscite enfin pour sauver son frère égaré dans une folie messianique quelque part en Cisjordanie. Tout cela mêle le mélodrame familial avec la tragicomédie, avant d’amorcer dans La Contrevie une réflexion profonde, historique et philosophique autant que romanesque, sur le destin des Juifs (une réflexion historique qui se poursuivra avec la trilogie américaine des années 90, probablement ce qui aura été écrit de plus important sur les Etats-Unis depuis Faulkner et Kerouac).
L’alter-ego cinématographique de Desplechin, Paul Dédalus, emprunte bien des traits à Zuckerman. C’est un jeune homme qui aime la solitude. Philosophe autant que charlatan et poète, il parle par aphorismes et avec ironie. Lui aussi est engagé dans une fuite en avant avec les aventures qu’il collectionne – au point que, dans Comment je me suis disputé, ma vie sexuelle (1996), on se demande bien comment il s’en tirera. Ces aventures sont rarement prosaïques, Desplechin s’arrangeant toujours pour les sublimer, comme dans Trois souvenirs de ma jeunesse, où l’essentiel de la relation entre Paul et Esther est raconté sous forme de lettres. Quoi de plus romanesque ? Comme son cousin américain, Dédalus – ah oui, bien sûr, notons la référence à Joyce – est un névrosé qui tantôt s’ignore (Rois et reine – où Mathieu Amalric joue un autre alter-ego de Desplechin, Ismaël Vuillard, semblable à Dédalus à bien des égards), tantôt s’assume (Un conte de Noël). Mais il n’est pas qu’un adolescent mal grandi, velléitaire et pédant. C’est aussi un authentique héros digne d’admiration, comme quand il risque sa vie et s’automutile lors d’un voyage de classe en Union Soviétique, pour faire passer des papiers à des dissidents biélorusses (Trois souvenirs de ma jeunesse), ou quand il propose de faire don de sa moelle osseuse pour sauver sa grand-mère atteinte d’un cancer du sang (Un conte de Noël). Splendeur et misère d’un personnage, donc.
Paul Dédalus (Quentin Dolmaire), éternel étudiant, marchant avec Esther (Lou Roy-Lecollinet), dans Trois souvenirs de ma jeunesse
Il faut noter cependant que le retour du romanesque dans le cinéma français par l’intermédiaire de Desplechin – héritier de Truffaut – n’est pas un bon vieux retour au récit traditionnel à la Balzac. Ce n’est pas parce que Dédalus monte à Paris, dans Trois souvenirs de ma jeunesse, par exemple, qu’il est un décalque de Rastignac. Dans La Contrevie, Nathan Zuckerman, comme un chat, vivait plusieurs vies : dans une des parties, il mourait au-dessus de l’Atlantique, dans une autre, son frère mourait, dans une autre encore, il se rend en Israël sauver son frère et enquêter sur la guerre. Dans un même roman, Roth tue et ressuscite son personnage – ce genre d’audaces, même un Sterne, même un Fielding, au plus fort de leur talent, ne l’ont pas fait (on se rappellera tout de même que Don Quichotte se trouvait confronté à son double maléfique dans le second volume de ses pérégrinations – mais qu’importe). C’est que nous sommes des modernes, mes amis (oui, même vous qui en 2024 lisez une revue imprimée sur papier), et l’on ne peut plus croire, comme on le voulait au XIXème siècle, que le roman rendait de la réalité une copie vraisemblable. Roth, lui, exhibe les fils dont sont tissés ses fictions ; car son roman n’obéit plus à l’impératif mimétique – il le conçoit autrement, comme une exploration du possible. Dès lors, le fantastique, l’anachronique, l’incohérent, se mêlent naturellement à la trame du roman. Ainsi, chez Desplechin, de ce Paul Dédalus aux multiples vies, toutes plus ou moins voisines, mais parfois contradictoires – il est tantôt philosophe, tantôt anthropologue, tantôt fils unique choyé par sa mère, tantôt grand frère fuyant sa mère –, aux multiples visages – incarné tour à tour par Mathieu Amalric, Quentin Dolmaire, ou Emile Berling. Mais à nouveau, peu importe : le personnage n’est pas une personne, et sa cohérence biographique, son état-civil, importent peu à Desplechin. Ce qui compte, c’est la variation, sur le principe musical : d’un même thème, d’un même « ego expérimental », on modifie quelques arrangements, quelques variables, on change l’ambiance, le milieu : et le cinéma opère, expérimente, découvre de nouveaux possibles.
Desplechin, donc, c’est un peu de Philip Roth, mais bien plus encore. En se tournant vers le roman américain, le natif de Roubaix a poli son génie pour enfanter, à la plus grande joie de son public, un cinéma romanesque. Nous lui souhaitons de nous rendre pour de longues années encore à la nostalgie de nos lectures d’enfance, quand dans nos Arcadies nous savions encore nous croire des héros de roman.
[Crédit photo : Why Not Production]
Louis Doisy
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