Demain les chiens et autres post-humanités

« Après l’homme, qui dominera la terre ? »

Une des lectures de jeunesse qui m’a le plus marqué doit être un numéro de Science & vie Junior, paru quelque part vers 2012 ou 2013 — je venais d’entrer au collège, où mes amis étaient peu nombreux ; je consultais les magazines du CDI pendant les pauses et, comme je me les lisais à voix basse, une fille de ma classe m’avait surnommé « le schizo », appellation que je sentais assez méchante mais dont je ne devais saisir le sens exact que plus tard — et consacré à la question : « Après l’homme, qui dominera la terre ? ». La rédaction avançait cinq hypothèses : les rats, les pieuvres, les fourmis, les corbeaux et les dauphins. Des arguments scientifiques — c’est trop ancien pour m’en souvenir, mais je crois que ces arguments étaient en fait très peu scientifiques — justifiaient chacune. Les plus terribles de ces hypothèses étaient bien sûr les pieuvres et les dauphins, car il fallait les imaginer développer des sortes de membres qui les eussent rendus terrestres, ce qui me dégoûtait vraiment beaucoup, surtout dans le cas des dauphins. Le magazine reconnaissait d’ailleurs que, puisque l’homme n’avait pas l’eau pour milieu naturel, les pieuvres régnaient pour ainsi dire déjà sur les mers, et partageaient avec nous le monopole de la planète. Les fourmis me paraissaient quant à elles très crédibles, de par leur nombre et leur naturel laborieux. Mais ce qui devait rendre ce numéro proprement terrifiant à mes yeux était son présupposé même : que l’homme dût disparaître. Tout le volume était écrit en partant du principe de sa fin inéluctable. Les débats étaient à la rigueur pour décider quand, de quelle manière.

Ce présupposé — l’hypothèse que la terre survive à l’humanité — est ancien ; mais il ne devint un sujet littéraire sérieux qu’avec l’essor de la science-fiction américaine. Dans Demain les chiens (titre original : City, 1952) de Clifford D. Simak, l’auteur fait l’hypothèse d’une humanité qui déserterait la terre à la suite de conquêtes spatiales, et léguerait aux chiens le rôle de la dominer, en leur offrant notamment le langage et les pouces opposables. Le livre est dans son ensemble assez mal rythmé et non exempt de défauts qui le rendent dispensable — la traduction ne lui rend pas non plus grand service — mais il faut reconnaître à Demain les chiens le mérite d’une belle intuition. Dans sa postface, Simak reconnaît avoir écrit son livre par désillusion, et pour décrire la menace sourde que représente à ses yeux la puissance nucléaire. La perspective nucléaire n’est sans doute plus la plus populaire de nos jours ; l’hypothèse climatique ou singulariste l’ont remplacée. Mais les tensions nucléaires de la guerre froide ont fait imaginer aux auteurs de science-fiction américains toutes les suites possibles d’une disparition humaine, laquelle est désormais presque devenue le point de départ d’une partie de notre littérature contemporaine.

Réalisme et science-fiction

La science-fiction américaine d’après-guerre a essentiellement paru en revue. Demain les chiens est d’ailleurs une série de nouvelles publiées dans le magazine Astounding science fiction à partir de mai 1944 (où écrivaient aussi van Vogt ou Heinlein ; Asimov ou Campbell écrivaient pour Amazing stories). Ce mode de parution rappelle celui des nouvellistes et romanciers français de la fin du XIXe siècle, et il me semble que le parallèle n’a rien d’étonnant. Les deux genres dépassent les exigences de brièveté des nouvelles en formant des cycles cohérents ; surtout, les anticipations science-fictionnelles ne sont qu’un prolongement de la technique réaliste. Si les réalistes transcrivent la réalité, les auteurs de science-fiction en partent pour spéculer sur l’état d’une réalité future. La science-fiction peut se lire comme une sorte de réalisme spéculatif.

On retrouve d’ailleurs chez plusieurs auteurs français ce goût pour la spéculation, sous la forme d’un syncrétisme original. Maurice G. Dantec — qui est allé jusqu’à américaniser son nom en y ajoutant le fameux middle name que j’ai toujours trouvé pour ma part d’une grande laideur — a pratiqué ce collage post-moderniste des genres, en intégrant des codes du roman noir à la SF. On en trouve encore les traces chez Houellebecq — vous allez dire que c’est une obsession et vous n’aurez peut-être pas tort — la troisième partie de La Carte et le territoire prenant la tournure inattendue d’un policier — de même que le début d’Anéantir pastiche le thriller politique. Il y a bien sûr chez Houellebecq beaucoup de ces post-humanités explorées par la science-fiction. Le roman houellebecquien se présente en fait comme un laboratoire spéculatif, explorant les diverses hypothèses d’une après-humanité : l’hypothèse utopiste dans Les Particules élémentaires, l’hypothèse nihiliste dans Anéantir, et un entre-deux poétique dans La Possibilité d’une île. Mais le présupposé emprunté à Simak reste le même, à savoir que la perspective d’une fin de l’humanité réduit à peu de choses la description de la réalité contemporaine prise pour elle-même, et transforme le réalisme traditionnel en un réalisme spéculatif.

Littérature informatique

Le roman, dès qu’il considère l’après-humanité, déplace son point de vue ; il ne raconte plus l’histoire d’un individu mais le destin d’une espèce. En ceci, le roman post-humain est une sorte d’anti-autofiction : les personnages ne valent que comme représentant de l’espèce, qu’à titre de sujet  d’expérimentation dont tirer des conclusions anthropologiques. Dans Cosmos incorporated, Dantec présente une post-humanité composée d’individus totalement interchangeables. Aucune voix individuelle ne parvient à traverser le « langage-machine brut », le pur « communicationnel ». C’est seulement quand Plotnike, l’homme-robot au cœur du roman, s’intéresse à son passé qu’il retrouve une existence propre et parvient à abandonner la mission à laquelle les machines le destinaient. Le regard jeté en avant par le roman post-humain lui fait considérer l’espèce avant l’individu, l’information avant l’émotion. D’où un certain style informationnel — sinon informatique — que le narrateur de Dantec semble déplorer autant qu’annoncer :

Alors cette voix, si c’est celle d’un être humain sur cette Terre, cette voix, c’est celle du dernier écrivain vivant, pas encore remplacé par une Intelligence Artificielle, cette voix vient de circonscrire ce monde dans sa bouche. Cette voix, il est clair que maintenant elle va se taire. (Cosmos incorporated)

Le « style informationnel », Bellanger succombe pour sa part entièrement au style informationnel (il est à l’opposé de celui de Dantec, qui se revendiquait de Bloy), prenant même plaisir à donner à ses narrateurs un ethos encyclopédique d’une froideur magistrale. À la fin de La Théorie de l’information, l’humanité parvient à stocker sa connaissance dans de petits robots vecteurs d’information. L’individu disparaît entièrement, fondu dans la mise en commun du savoir de l’espèce. Il semble que Bellanger trouve ce destin relativement souhaitable, et on l’imaginerait volontiers défendre la beauté d’une littérature entièrement produite pas l’intelligence artificielle. Toujours est-il que le peu de place accordée à l’introspection, aux dialogues et à la dimension existentielle des personnages de Bellanger montre combien sa littérature présente le destin d’une espèce, dont les membres sont entièrement interchangeables. Ses romans valent essentiellement par l’information qu’ils transmettent, parce que les données du réel postmoderne n’ont pas de valeur en elles-mêmes, mais seulement en tant qu’informations convertibles, stockables, monnayables ; l’auteur accorde ainsi son écriture aux conditions du postmodernisme développées par Lyotard : « Tout ce qui, dans le savoir constitué, n’est pas traduisible en bits d’information ou en langage de machine, est ou sera délaissé. »

La question revient à savoir si le bit peut avoir une valeur littéraire. Or il me semble que la littérature consiste moins à tisser ensemble des informations qu’à faire retracer au lecteur le parcours qui y a conduit. L’« information littéraire » ne préexiste pas, car elle réside dans sa formulation même — et s’avère ainsi inconvertible en bits.

Anamnèse

Le récit traditionnel est de forme anamnésique : le narrateur rappelle à sa mémoire les faits d’un récit passé que la trace écrite fait résister à l’épreuve du temps. Dans le cas des récits post-humains, l’anamnèse n’est pas prise en charge par un individu isolé, mais c’est la mémoire de l’espèce elle-même qui plane au-dessus du livre. Ainsi, la grande intelligence de Demain les chiens tient dans les petits commentaires qui précèdent chaque récit, et lors desquels des universitaires chiens débattent pour savoir si l’humanité a effectivement existé, ou si elle n’est qu’une vieille mythologie sortie de l’imagination des premiers chiens. Dans nos récits contemporains, l’anamnèse devient une menace sourde : l’ombre d’une catastrophe plane sur tout récit présent ; chacun pourrait bien se révéler être parmi les derniers. La réalité telle que nous la connaissons est ainsi d’avance perçue depuis le point futur et nécessaire où elle ne sera plus. Ici encore, Houellebecq a été marqué par Simak :  l’épilogue des Particules élémentaires consiste en un commentaire de l’œuvre de Michel Djerzinski, dernière trace écrite sous la forme d’un livre « dédié à l’homme ». La manière dont l’humanité est amenée à disparaître n’est pas la préoccupation principale de l’auteur ; Houellebecq goûte surtout, comme Simak dans l’interstice de ses récits, le point de vue surplombant d’une après-humanité.

Considérées avec attention, les prévisions eschatologiques dont j’ai parlé jusqu’ici relèvent en

fait de la littérature elle-même. L’enfant que j’étais en 2012 se laissait facilement impressionné par le ton pseudo-scientifique d’un Science & vie Junior — mais comment comprendre l’engouement presque enthousiaste de nos littérateurs pour une fin annoncée de l’homme ? Il me semble que ces prévisions ne reposent jamais sur des arguments scientifiques tout à fait exacts, mais plutôt sur une exagération du réel. La spéculation science-fictionnelle relève en fait de son hyperbolisation — en ceci, le récit post-humain parle surtout du présent. Il n’est pas non plus étonnant qu’il soit d’origine américaine : c’est à la pointe du modèle libéral-social-démocrate que l’impression d’une impasse s’est fait d’abord sentir ; si on y ajoute le pessimiste consubstantiel à tout intellectuel français digne de ce nom… — Imaginer une fin de l’humanité, c’est rendre à un présent jugé hors de l’histoire, sans héroïsme ni poésie, son métarécit (Lyotard : « on tient pour postmoderne l’incrédulité à l’égard des métarécits »). La partie « fiction » l’emporte largement sur la partie « science », car le but de nos romanciers est de tirer de sociétés statiques des possibilités narratives. La fin de l’humanité est un conte que se raconte l’homme pour s’effrayer, tout comme les chiens de Simak se les contaient pour se rassurer. Il donne aux sociétés un récit auquel arrimer sa littérature : celui d’une autodestruction de l’humanité qui, fût-elle fondée ou plausible, n’a rien à envier narrativement aux apocalypses religieuses.

Plus encore, la perspective d’une fin de l’humanité est une préoccupation consubstantielle à la littérature. Le romancier veut — c’est je crois son intention fondamentale, et peut-être, dans bien des cas, cachée — se survivre, et sa seule hantise est qu’il existe un jour un monde où il n’ait plus de lecteurs. La perspective d’une après-humanité pousse donc le roman dans ses retranchements, le met face à sa principale peur — qu’il échoue à rendre son auteur immortel. Les post-humanités françaises qui suivent Demain les chiens sont peut-être moins préoccupées par la bombe nucléaire que par l’oubli des grands auteurs — par la possibilité qu’il ne se trouve un jour personne pour les célébrer. Le roman post-humain se lit alors comme un anti-roman, à savoir un roman qui explore la disparition de ses lecteurs ; l’existence immatérielle des œuvres et des idées n’a jamais intéressé personne. Les dauphins, je crois, ne liront pas Proust — et je vous abandonne à la méditation de ces lignes énigmatiques du maître, fulgurantes de La Prisonnière, toutes habitées de la peur d’une terre vidée de ses lecteurs :

[Bergotte] allait ainsi se refroidissant progressivement, petite planète qui offrait une image anticipée de la grande quand, peu à peu, la chaleur se retirera de la terre, puis la vie. Alors la résurrection aura pris fin, car, si avant dans les générations futures que brillent les œuvres des hommes, encore faut-il qu’il y ait des hommes. Si certaines espèces d’animaux résistent plus longtemps au froid envahisseur, quand il n’y aura plus d’hommes, et à supposer que la gloire de Bergotte ait duré jusque-là, brusquement elle s’éteindra à tout jamais. Ce ne sont pas les derniers animaux qui le liront, car il est peu probable que, comme les apôtres à la Pentecôte, ils puissent comprendre le langage des divers peuples humains sans l’avoir appris.

Yann de Vaugiraud

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