Un monstre délicat en forme de gueule de bois

Ça commence comme une pièce de Beckett. Deux types, Dédé (Patrick Bouchitey) et Simon (Jean-François Stévenin), marchent sur une plage au petit matin. Ils n’ont rien à faire, la nuit a été longue, la gueule de bois se lève. Et comme il faut bien continuer à s’amuser, ou du moins à faire semblant, Dédé répète inlassablement « les petites bites » en s’esclaffant. Comme les enfants qui s’amusent avec un bâton trouvé au bord d’un chemin, Dédé et Simon s’amusent avec ce qu’ils trouvent sous la main : une voiture volée, deux ou trois mots, un mannequin de chantier. Ce sont des mauvais garçons au rire qui se croit franc. Ce sont des mauvais garçons qui persistent à l’être. Ils s’amusent et boivent comme depuis toujours. Mais le temps a passé, et chaque jour leurs pas sonnent de plus en plus pathétique dans les rues désertes de la banlieue lorientaise.

Il faut dire qu’ici la vie n’est pas bien souriante. On ne travaille pas (Dédé) ou l’on fait quelques heures dans une conserverie le matin ou la nuit (Simon), pour quelques ronds, les mains qui gèlent et un mal de dos. Ils sont vieillissants, incultes, doucement stupides et font inlassablement fuir toutes les filles. Et puis quand on vient de la banlieue de Lorient, grise, froide, moche, et qu’on croise les mêmes têtes depuis qu’on a mis les pieds sur cette terre, on ne peut que s’ennuyer. Mais comme se sont plutôt des rigolos, ils vont essayer de vivre au lieu de se laisser mourir. Ils tentent de rendre la vie un peu plus douce et, parfois, ils se marrent un grand coup.

Compagnon de mésaventure sans donner l’air de les cautionner, la caméra reste toujours à une distance prudente des deux larrons, mais sans jamais les quitter. Elle sait ce qu’ils sont et ce qu’ils font, reconnaît qu’ils vont trop loin, mais elle sait aussi qu’ils ne s’en rendent pas compte. Alors elle leur laisse le champ libre sans les juger. Affectueuse, elle leur concède parfois une place pour exprimer leur lyrisme particulier, comme dans ce parfait moment de bravoure où Dédé ivre joue à l’“air guitare” quelques rifs de Jimmy Hendrix sur le port mouillé de nuit. Sans tomber dans le sur-découpage ou le clipesque, la caméra laisse résonner ce qu’il y de plus beau et de plus pathétique chez ces mauvais bougres. Et puis il y a le noir et blanc. Évidence du rêve, évidence du naturalisme, évidence du cinéma. Dans Lune froide, la mise en scène est difficile à définir tant elle touche à un point ineffable : celui de l’évidence. L’image est stylisée sans pour autant donner dans l’exercice de style. A aucun moment ne se révèle une mécanique, une logique esthétique calculée. Les images s’écoulent sans violence, sans heurts ni paresse. Elles épousent le flux de ce temps poisseux. Elles prennent la substance de ce morne cauchemar. Jamais on ne tombe dans le pathos inhérent au film social. Pourtant il y a la matière pour se vautrer dedans et nous proposer quelques roulades larmoyantes. Bouchitey filme les pauvres gens et leur folklore comme ça, sans en faire quoi que ce soit. C’est leur vie, il la montre. Des pauvres au cinéma sans le voir stabiloter : voilà qui est rare, très rare, trop rare (Ettore Scola le faisait lui aussi très bien dans Affreux, sales et méchants). Bouchitey nous montre avant tout deux grands niais qui se débattent dans l’existence ; l’ombre de Beckett encore. En somme, Lune Froide c’est Des souris et des hommes, le pathos et l’idiotie moraliste en moins. Bref, c’est Des souris et des hommes en morbide et en mieux.

Dieu a abandonné les deux héros. Sainte Rita est leur patronne dans un monde sans transcendance. Eux n’ont pas le droit au ciel, et de toute façon ils n’y croient pas. Mais il vaut mieux une mythologie de comptoir et des saints qui leur ressemblent que rien du tout. De même pour les filles, il en vaut mieux une qui est morte que pas du tout. Ou plutôt à défaut de ne jamais en avoir, on prend ce qu’il y a à prendre. Et puis c’est tout. Dédé a pourtant la tentation de l’art, de la musique. Mais à l’inverse de son homologue alcoolique et irlandais dans les The Banshees of Inisherin (Martin McDonagh, 2022), il n’arrêtera pas pour autant ses nuits d’ivrogne pour faire œuvre. Il est un musicien sans savoir toucher un instrument, il vit sa vocation comme il conduit sa vie : dans la boue du fantasme.

Seul le rêve peut encore les sauver. Mais ici on ne peut rêver alors on cauchemarde. Et comme la seule chose que l’on sache faire c’est s’amuser, alors on s’amuse dans le cauchemar. On se peinturlure d’un rire sarcastique, faussement naïf et on met les deux pieds dans une nuit couleur charbon où les femmes sont soient putes soit mortes. Et le réveil sera toujours difficile. Car si on n’a pas peur des monstres nocturnes et des sirènes, on a mal au crâne à force d’avoir trop bu. Comme le cauchemar est la seule chose qui transperce le réel morne et une existence sans horizon, on s’obstine donc à vivre dedans, on le convoque à outrance. On se rappelle que l’on a violé un cadavre car il vaut mieux cela que de n’avoir rien vécu. On tombe amoureux d’une morte, pour continuer à le vivre, après sa mort à lui, le cauchemar.

Ainsi va de Lune Froide, épopée noctambule au relent de bière. Œuvre dont la seule morale est que l’ennui fait faire de drôles de choses, et que « ce monstre délicat » dont parlait Baudelaire ne l’est pas beaucoup pour Dédé et Simon. Ainsi, si pour Calderon “la vie est un songe”, pour Bouchitey elle n’est rien d’autre qu’une interminable gueule de bois.

Commentaires

Laisser un commentaire