Autour d’une rencontre entre rock et cinéma
De gauche à droite : David Gilmour, Roger Waters et Barbet Schroeder dans l’émission Pop 2 du 4 mars 1972.
(source : Youtube)
L’étroite collaboration entre Barbet Schroeder et Pink Floyd est marquante dans l’histoire du rock progressif tel qu’on le conçoit à partir de la seconde moitié des années 1960. Inédite en son temps, elle est d’autant plus significative qu’elle a systématiquement donné lieu à deux objets médiatiques qui se parachèvent l’un et l’autre tout en étant indépendants : un film et un album, hybride, brouillant les frontières entre album rock et bande-originale. Cet article s’intéressera donc aux deux premiers films du réalisateur, pour lesquels le groupe Pink Floyd a participé, More (1969) et La Vallée (1972) et à la manière dont les deux médiums dialoguent.
Pink Floyd s’est immiscé dès 1966 dans la brèche psychédélique pour mieux se distinguer de ses contemporains par l’élaboration sophistiquée d’une esthétique visuelle. Désireux d’adopter une démarche intermedia, d’étendre l’émancipation de toute frontière entre les arts et leurs médiums, il s’impose comme l’un des premiers groupes de rock à fournir de la musique d’accompagnement pour le cinéma, avec tout d’abord une participation à l’ambiance sonore de Tonite Let’s All Make Love In London, sorte de documentaire de Peter Whitehead où cohabitent performances musicales et entretiens de diverses personnalités en vogue au milieu des années 1960 telles que Mick Jagger, Vanessa Redgrave, Michael Caine ou encore Allen Ginsberg. Les quatre premières minutes du film s’ouvrent auditivement sur « Interstellar Overdrive » et le groupe est en ce sens cité au générique. La même année, ils proposent une bande-originale pour le film d’animation Speak de l’artiste John Lantham, réalisé en 1962. Ce dernier rejette la proposition, ce qui n’empêche pas Pink Floyd de proposer une performance improvisée autour de la projection du film à l’UFO Club. Vient ensuite une participation plus conséquente à The Committee, film de 1968 réalisé par Peter Sykes. On peut notamment y entendre une première version de « Careful With That Axe Eugene », seule composition qui fut retenue pour la bande-originale de Zabriskie Point (1970) de Michelangelo Antonioni, collaboration avortée qui se situe entre les deux films dont il est question ici. Par affection personnelle, Barbet Schroeder pense délibérément à Pink Floyd afin de composer la musique de More. L’album qui en découle, éponyme, bénéficie de son association avec le film et de sa projection en avant-première à Cannes en mai 1969. More atteint en un mois le classement des dix meilleures ventes au Royaume-Uni et devient leur plus grand succès. L’histoire d’Obscured by Clouds est quant à elle légèrement différente. Enregistrée en deux semaines dans les studios Strawberry du château d’Hérouville, la bande-originale du second film de Barbet Schroeder change au dernier moment de nom pour sa sortie en album et sort un mois avant la sortie du long-métrage. L’album marque l’arrivée de Pink Floyd dans le top 50 américain mais est également dans le top 10 britannique, numéro 1 en France, numéro 4 aux Pays Bas.
Si l’on s’intéresse plus spécifiquement à La Vallée, on constate que les usages de la musique composée par Pink Floyd sont multiples. La répartition des titres est assez évocatrice : très présents au début, ils tendent à s’estomper pour laisser place à une deuxième partie davantage de l’ordre du reportage ethnographique. En effet, la première partie installe une intrigue simple : Viviane (Bulle Ogier), femme de consul, passe un séjour en Nouvelle-Guinée durant lequel elle espère trouver des objets rares et exotiques à revendre. Elle rencontre à cette occasion Olivier (Michael Gothard), qui tombe sous son charme et l’entraîne dans l’expédition qu’il a prévue avec ses compagnons en lui promettant de trouver ce qu’elle recherche : des plumes d’oiseaux de paradis. On peut entendre quatre chansons en vingt-cinq minutes : « Burning Bridges », « Wot’s… Uh the Deal? », « The Gold It’s In The? » et « Childhood’s End ». Et bien que la bande-originale fut enregistrée après le tournage, scène par scène, l’intégration des chansons au récit peut donner une impression d’intégration intradiégétique. Lorsque le périple motorisé commence, on peut voir Olivier chantonner et entendre « Childhood’s End” légèrement étouffée, comme si elle provenait d’une radio, or aucune source sonore n’est jamais explicitement montrée. Plus tôt déjà « Burning Bridges » rend difficiles à entendre les dialogues entre Olivier et Viviane qui conduisent à une scène d’amour où les bruits de la nuit se mêlent à « Wot’s… Uh the Deal ? ». L’intégration de la musique au récit tend à créer un microcosme propre au film – si les individus devaient entendre de la musique, ce serait naturellement celle que le spectateur entend.
Flirtant avec Flaherty et Rouch, l’observation de la tribu de Mapuga est entièrement dirigée par les regards étrangers du groupe d’aventuriers. Leurs points de vue sélectionnent les instants à voir : une femme recoud un châle, une longue séquence de chants traditionnels introduit la cérémonie d’exécution d’un cochon… Cette dernière est par ailleurs intéressante, puisqu’elle voit certains visiteurs être recouverts de peinture pour s’y joindre, ce qui donne ensuite lieu à la réflexion désillusionnée d’Olivier ; il n’y aucune vérité à trouver en ces lieux, ils ne pourront jamais être autre chose que des touristes. La musique de Pink Floyd ne revient que pour la séquence finale, puis laisse place au thème entendu dès l’ouverture. Cette circularité sonore donne cette impression d’univers qui se referme sur lui-même ; le groupe d’individus n’aura lui aussi pas réussi à percer le mystère de la vallée.
On assiste dans les deux premiers films de Schroeder à une quête mortifère de soi. More se révèle l’être concrètement, là où La Vallée nous laisse sur une illumination collective – toujours est-il néanmoins que les six aventuriers ont abandonné leurs chevaux et sont perdus, sans nourriture. Dans La Vallée, Viviane intègre l’excursion tout d’abord par intérêt. Au contact de la nature et de ses cinq autres compagnons de voyage, qui au final ne communiquent que peu, elle fait de nombreuses expériences sensuelles et se connecte à un environnement préservé de l’humain. Les quatre chansons, concentrées au début du film, ont des paroles qui pourraient à cet effet faire office d’une narration qui anticipe l’image ; d’une strophe de “Burning Bridges” faisant directement écho à l’aventure intérieure de Viviane :
« Ancient bonds are breaking
Leaving all and changing sides
Dreaming of a new day
Cast aside the other way
Magic vision stirring
Kindled by the burning flames / Lie in her eyes »,
Ou aux motivations du groupe de voyageurs, au début de “The Gold It’s In The ?” :
« Come on, my friends,
Let’s make for the hills.
They say there’s gold but I’m looking for thrills.
You can get your hands on whatever we find,
Because I’m only coming along for the ride. »
Voire à la fin du film dans “Childhood’s End” :
« Who are you and who am I,
To say we know the reason why?
Some are born; some men die
Beneath one infinite sky »
Dans More, si l’on assiste également à cet éloignement progressif de la civilisation, avec son lot de reconnexion à la nature, l’intrigue est toutefois majoritairement resserrée autour de la maison d’Ibiza. Les expériences psychédéliques se vivent dans le cadre d’un foyer entouré de nature, mais dont les deux protagonistes s’éloignent peu. La quête de soi s’évapore dans la prise de stupéfiants divers dont l’horizon panoramique qu’offre la maison devient le décor idéal. L’écoute des musiques s’intègre à l’action, à la radio ou lors d’une soirée, venant traduire l’état de trip vécu par Estelle et Stefan et plus largement l’évolution de la relation entre les deux protagonistes.
Véritables laboratoires pour le groupe, les créations de ces deux bandes originales sont grandement galvanisées par l’intensité de leur travail et la grande liberté donnée par Barbet Schroeder. Pink Floyd exploite à ces occasions des instruments innovants, comme l’une des premières batteries électroniques, ainsi que des motifs sonores audacieux (on peut retrouver le tictac de « Childhood’s End » dans « Time », figurant sur l’album The Dark Side of The Moon, sorti l’année suivante). Les compositions qui en émergent ont la force de créer une ambiance et de traduire les non-dits ; elles ancrent indubitablement les films dans un temps précis, celui de l’épuisement du psychédélisme et de ce qu’on a pu appeler la contre-culture.
Laura Chollet
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