Mimsy Farmer (Estelle) dans More
Le soleil et le feu
Des zooms avant sur le soleil, dont les réflexions dans l’objectif de la caméra créent des cercles ressemblant aux anneaux de Saturne, ainsi débute donc le premier long métrage de Barbet Schroeder, film d’une remarquable cohérence esthétique. Les idées de mise en scène sont fortes mais jamais trop appuyées. More est construit autour du parcours du personnage principal masculin, Stefan, un jeune homme qui quitte en auto-stop son Allemagne natale pour « vivre, tout brûler », quitte à se « brûler aussi ». Lors de la première voix off du film, Stefan explique : « Pour moi, ce voyage était une quête ». Le soleil, c’est-à-dire le feu, est l’élément emblématique de More, renvoyant au mythe d’Icare. Ce mythe est associé aux jeunes téméraires, victimes de projets trop ambitieux, et on verra qu’il s’applique particulièrement bien à l’histoire de More. Barbet Schroeder déclara d’ailleurs : « Personnellement, si je raconte More en termes ésotériques, je dis alors que c’est l’histoire de quelqu’un qui part à la recherche du soleil et qui n’a pas l’armement nécessaire pour cette quête. Aussi, au lieu de trouver le soleil, il trouve la lune, ou plutôt le soleil noir. (…) Le mythe d’Icare s’imposa de façon si nette que j’ai envisagé un moment d’appeler mon film Icarus. » (La revue du cinéma n° 229). Le premier plan d’Ibiza est le suivi de deux oiseaux volant, dans un mouvement descendant, vers la mer. Si Gérard Legrand dans Positif n° 111, y voit le symbole qu’ « aux yeux de Stefan, la liberté plane encore sur le monde », on peut aussi y voir, en signe avant-coureur du destin de Stefan, des ailes – celles d’Icare – chutant dans les flots.
Stefan part donc vers le sud, en quête du soleil et de la femme (en allemand, le soleil, die Sonne, est de genre féminin). Lors de son arrivée à Paris, un gros plan nous montre son doigt suivant une ligne, sur un plan de métro, dans la direction de la rive gauche de la Seine, c’est-à-dire vers le sud. Dans l’appartement parisien d’Estelle, Stefan remarque, accrochée au mur, une gravure représentant, dans un décor oriental, un homme allongé face au soleil. Dans cette même séquence, alors qu’ils sont allongés côte à côte sur le lit, Estelle, d’un geste préfigurant la mort de Stefan, lui ferme les yeux avec ses doigts. On comprend déjà que le soleil attire irrésistiblement Stefan et le mènera immanquablement à sa perte. Lorsque Stefan retrouve Estelle à Ibiza, celle-ci l’accueille très froidement mais lui donne tout de même rendez-vous le soir même chez des amis pour une fête. En lui indiquant la route, elle précise qu’il y aura un grand feu. Estelle, ange de la mort, sait qu’il ne peut résister à l’appel du feu. D’ailleurs, à l’arrivée de Stefan, Estelle, d’un nouveau geste symbolique, met ses mains devant les yeux de Stefan : elle « l’aveugle » littéralement, exprimant ainsi le fait que Stefan a déjà dépassé le point de non retour dans sa quête du soleil/feu. Après une dispute lors de cette fête, ils finissent par faire l’amour. Leur relation s’améliorant, ils se retrouvent sur le port d’Ibiza en fin d’après-midi par un temps soudainement devenu venteux et froid. Par corrélation, la chaleur est, pour le personnage de Stefan, un élément à connotation négative. Il en sera de nouveau averti le jour où il découvre Estelle droguée à l’héroïne et à moitié nue, celle-ci lui expliquant qu’elle s’est trop exposée au soleil. Mais Stefan, toujours « aveugle » aux avertissement, n’en tiendra pas compte et suivra Estelle dans sa dépendance héroïnomane. L’absorption, dans un premier temps, d’une mixture de diverses drogues le mène, dans une très belle séquence, à combattre un moulin à vent, preuve don-quichottesque de son aveuglement mental. La symbolique liée au moulin (circulation entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux) donne un autre éclairage à la tentative de Stefan de s’accrocher aux ailes de celui-ci : il veut rejoindre le dieu-soleil Hélios, mais il chute et se blesse à la cheville. Plus tard, alors que tous deux cherchent à se soulager du « manque » en absorbant des doses massives de LSD, ils s’exposent ensemble au soleil levant (évoquant non seulement la gravure de style oriental vue dans la chambre d’Estelle à Paris, mais aussi un tableau du romantique Caspar David Friedrich) et annihilent ainsi, de manière allégorique, l’amélioration obtenue de leur relation et de leur santé par ce « régime ». À la suite de cette scène où, dans une symbolique classique, on pourrait voir un signe de régénérescence, Stefan ne fera pourtant que dégringoler vers la mort. Dans un autre plan fortement métaphorique de la fin du film, Charlie et Stefan jouent aux échecs devant un feu de cheminée. Cette fois, la mort est, en quelque sorte, à portée de main, d’autant plus que ce plan fait écho à une photo que regarde Stefan sur le mur du premier bar dans lequel il entre lors de son arrivée à Ibiza, une photo représentant un homme jouant aux échecs avec un squelette. Stefan est évidemment devenu ce squelette, sa fin est proche. Pendant cette partie, il perd sa tour, symbole biblique de la présomption humaine (les hommes veulent s’élever jusqu’au ciel en construisant la tour de Babel) et signe de malheur. La tour est aussi, en termes échiquéens, symbole de stabilité et de défense. Les deux interprétations sont possibles et restent cohérentes avec les exégèses auxquelles le film se prête. Dans la séquence suivante, Estelle et Stefan se retrouvent dans leur appartement à Ibiza et discutent devant une reproduction assez grossière d’un des plus célèbres tableaux d’un autre peintre romantique : La mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix. Ainsi donc, derrière Stefan se profile l’ombre d’un personnage qui a décidé de mourir par le feu.
Au premier degré, Stefan meurt finalement d’overdose (du feu injecté dans les veines ?). On le voit s’enfoncer dans un tunnel sombre (dans lequel, signe de sa destinée mortelle, il s’était déjà engagé avec Estelle lorsqu’elle celle-ci accepta d’aller se retirer dans la villa isolée) et on se dit brusquement que Barbet Schroeder fait appel à une symbolique classique, associant l’ombre à la mort, mais Stefan réapparaît pour s’écrouler, mourant, en pleine lumière. Schroeder reste finalement cohérent avec la symbolique du « soleil noir » mise en place depuis le début. Le soleil noir est, par opposition au soleil de midi, la source de lumière qui produit des ténèbres, la mort. En Chine, il porte le nom de Ho et est lié au féminin. Le soleil noir est aussi le symbole de la mélancolie (« l’humeur noire »), état de tristesse morbide, avec tendance au suicide. La dernière voix off (celle de Charlie) dit : « Ces imbéciles crurent à un suicide. Ils refusèrent l’enterrement religieux. C’était l’hiver, et pourtant, le soleil brillait comme en plein été ». Stefan est enterré et, bouclant la structure en forme de cercle (comme l’astre fils d’Hypérion) du film, la caméra panoramique vers le soleil.
Stefan, un allemand
Barbet Schroeder souhaitait que son film ait une dimension européenne, comme en attestent les petits drapeaux français, anglais et allemands qui décorent le tableau de bord du camion prenant Stefan en auto-stop au début du récit. Cependant, l’essentiel de son discours porte sur l’identité germanique et ce qu’elle représente en 1969, ainsi qu’on va pouvoir le constater en interprétant les nombreux détails afférents qui parsèment le film.
Lorsque Stefan, interprété par l’acteur allemand de théâtre Klaus Grünberg, part en auto-stop de Lübeck, il pleut. Stefan cherche à se protéger de la pluie avec un journal et, même s’il est parfaitement naturel pour quiconque d’en faire de même dans cette situation, le camionneur (celui des « petits drapeaux ») qui prend Stefan en auto-stop lui dit qu’il n’a pas l’air allemand. Un véritable allemand ne semblerait pas souffrir autant de la pluie. Stefan est en décalage avec son peuple et on verra, à la fin du film, que lorsqu’il est de nouveau en phase avec des allemands, sa mort n’est plus très loin. Plus tard, lors de la scène de la cuisine où Stefan rencontre pour la première fois Estelle, il cherche dans le réfrigérateur de la bière et ne la trouve pas. Un comble pour un allemand ! Pendant ce temps, Charlie vole de l’argent dans la chambre où sont entreposés les manteaux des invités à la fête du riche américain. Derrière lui, dans le reflet d’un miroir, on aperçoit furtivement une affiche représentant la surimpression de la tête casquée d’un soldat allemand sur une croix gammée. Une fois arrivé à Ibiza, Stefan est confronté au « protecteur » d’Estelle, Ernesto Wolf (« le loup »), qui incarne le lourd passé récent de l’Allemagne, à savoir le pouvoir nazi. Stefan est ainsi opposé à son propre peuple. Lors de sa première rencontre avec Wolf, ce dernier joue, en compagnie de compatriotes, à une version violente du jeu de fléchettes : le lancer de couteaux. Un gros plan, très bref, sur l’un deux se fichant au centre de la cible, nous laisse deviner, gravée à la base du manche, une croix gammée. Ce plan est court au point que la vision de ce détail ne soit pas évidente lors d’une projection cinématographique normale, à 24 images par seconde. Ce jeu, dit Wolf à Stefan, le rend nostalgique du bon vieux temps. Tout cela installe, à ce moment du film, une sorte de malaise du spectateur vis-à-vis de Wolf sans que, pour autant, nous n’ayons, comme Stefan, la moindre certitude quant à la véritable personnalité du « docteur ». Ce n’est que dans la séquence suivante, qui voit Stefan rencontrer en ville un homme barbu, de type juif (homme qui avait d’ailleurs remarqué Stefan dans le premier bar dans lequel ce dernier s’était rendu lors de son arrivée dans l’île, à la recherche de Wolf), que tout s’éclaircit : Cet homme déclare que tout ce qui concerne Wolf l’intéresse, puis propose une pilule d’amphétamine (« Purple heart ») à Stefan. Lorsque l’homme lui explique que Wolf a dû avoir des ennuis après la guerre et qu’il existe une base nazie en Méditerranée, Stefan réagit « à côté » en déclarant que la pilule lui fait du bien. Stefan n’écoute pas les conseils qui lui sont donnés et on verra que c’est un des traits dominants de sa personnalité. La conscience politique de Stefan est très réduite. En réalité, Wolf (interprété par Heinz Engelmann, un acteur qui, d’après Schroeder, « joue les bons pères de famille à la télévision, le samedi soir ») apparaît à Stefan comme un homme qu’il jalouse à cause de son emprise sur Estelle. Lorsque Stefan retrouve enfin Estelle, chez Wolf, celle-ci lui prend la main mais se rétracte brusquement lors de l’apparition soudaine de Wolf. Ce dernier parle à un chat qu’il tient dans ses bras et vient mettre sa main sur la tête d’Estelle, la rabaissant ainsi au rang de petit animal de compagnie (« they come, they go, my friend » dit-il à Stefan en parlant d’Estelle comme si elle n’était, comme ses amis, qu’un petit chat) : Estelle « appartient » au « loup ». Plus tard dans le film, une scène montre Estelle jouant elle aussi au lancer de couteaux, chaussées de bottes montantes, telle une Diane chasseresse nazie. Estelle est donc bien la « chose » de Wolf. Quant à la déclaration de Stefan, lors d’une interview pratiquée en forme de jeu par Estelle, que l’« on ne comprend jamais le tempérament germanique : sans tragédie, où est le plaisir ? », elle peut être prise comme une citation détournée de Barbet Schroeder sur le film : Comme chez Racine, More illustre l’impuissance de l’homme, victime de son destin et condamné dès le début de l’histoire. En cela, c’est bien une tragédie, et non un drame (celui-ci exprimant, au contraire, la lutte de l’homme contre sa destinée). Cette phrase peut aussi être interprétée comme l’unique compréhension qu’aurait Stefan de l’âme allemande : un goût pour le romantisme (idée illustrée par les références picturales aux peintres romantiques Eugène Delacroix et Caspar David Friedrich).
L’homme faible
Le personnage de Stefan est, on s’en est aperçu, d’une grande faiblesse de caractère. C’est un jeune homme qui ne sait quasiment rien de la vie. Il a une grande soif de découverte et, pour connaître les expériences qui font toute la richesse de l’existence humaine, il va suivre passivement des personnages qui, eux, ont déjà atteint la maturité de l’âge adulte. Barbet Schroeder le décrit, dans La revue du cinéma n° 229, comme « un personnage incapable d’aimer vraiment » pour qui il n’a « aucune tendresse. (…) Quelqu’un qui se détruit, c’est très antipathique. ». Stefan se comporte comme un enfant qui n’écoute pas ce que les adultes, dans le but de l’éduquer, lui recommandent et qui se laisse facilement influencer. Ainsi, par exemple, il ne semble opposer aucune résistance à la proposition de Charlie de faire un cambriolage pour gagner de l’argent. Il le suit partout, jusqu’à ce qu’il trouve en Estelle quelqu’un d’autre à suivre. Dès le début de leur relation, elle lui fait faire ce qu’elle veut (« Le personnage du film est mort dès sa première relation sexuelle avec Estelle. Cette fille le mène par le bout du nez et le détruit » précise Schroeder) mais, un homme évolué au simple stade de l’adolescence ne pouvant être un partenaire sexuel, elle le fait « grandir » en l’initiant aux drogues. Elle annihile facilement les petites colères que pique Stefan lorsqu’il découvre ses multiples mensonges. Elle réussit même à le culpabiliser en le déclarant coupable, à cause de ses questions sur Wolf, de sa rechute dans la dépendance à l’héroïne. Comme le souligne très justement Gérard Legrand dans Positif n° 111 : « La faiblesse de caractère du héros, – qui lui avait fait confondre son attirance pour Estelle avec un « coup de foudre », – n’a été que révélée et renforcée par la drogue. ». Un autre exemple de son incapacité à écouter les conseils qui lui sont donnés intervient lorsque Cathy le prévient, à la fête d’Ibiza, de ne pas mélanger la consommation d’« herbe » et la boisson excessive de vin : Stefan lui répond de se mêler de ce qui la regarde. Peu avant la fin, Charlie vient à Ibiza et conseille à Stefan de repartir avec lui à Paris car Estelle a déjà « démoli deux types biens ». Stefan paraît un temps convaincu – il est bien incapable de prendre ce genre de décision tout seul – et prêt à abandonner Estelle. Ce n’est qu’à la toute fin, après une énième disparition d’Estelle, qu’il manifeste un signe de forte volonté : il se bat avec Charlie et part à la recherche de celle qu’il aime, ou qu’il croit aimer. Cet ultime sursaut ne le conduit cependant pas dans la bonne direction puisqu’il tombe sur l’homme barbu qui, mettant involontairement la force de caractère de Stefan à l’épreuve, lui conseille de ne pas prendre les deux doses d’héroïne en même temps (doses qu’il lui donne quand même). Stefan mourra bientôt de sa faiblesse, de sa vulnérabilité. Barbet Schroeder a eu l’heureuse idée de confier l’interprétation d’un tel personnage à un acteur ayant un physique athlétique et au caractère énergique, poursuivi peu de temps avant le film pour coups et blessures à agent (incident qui a probablement eu lieu lors de manifestations étudiantes puisque Klaus Grünberg était l’ami de Rudy Dutschke, le leader des étudiants allemands pendant les manifestations germaniques équivalentes à celles de mai 68 en France, et qui sera assassiné par balles). « Malgré sa naïveté, il ne devait en aucun cas avoir l’air d’un faible ou d’un gosse » explique Schroeder dans La revue du cinéma n° 229 de juin/juillet 1969.
Sexe et drogue
More est connu comme étant un film sur la drogue mais il n’est à aucun moment traité sur le mode documentaire. Les moments qui semblent être le moins mis en scène ne sont pas des séquences de prises de drogues mais tout simplement des plans de Charlie et Stefan arpentant les rues de Paris. La caméra est alors mobile, le montage rapide, dans le style du reportage pris sur le vif. Les séquences où interviennent les stupéfiants sont parfaitement insérées dans le récit et ne sont jamais données comme purement informatives sur la drogue. En fait, cette dernière est inextricablement liée au sexe. La première apparition de drogue dans le film surgit lors de la fête chez le riche américain, à Paris, sous la forme de « joints » et c’est aussi dans cette séquence que Stefan rencontre Estelle. Dans la scène de la cuisine, Estelle prépare deux Margaritas. D’un geste terriblement sensuel, évoquant à la fois la drogue et les plaisirs sexuels, elle lèche le bord des verres pour pouvoir y fixer le sucre (la poudre) qu’elle tient dans le creux de sa main. Lorsque Stefan retrouve Estelle pour lui rendre l’argent volé, il lui donne 400 francs. Estelle ne garde que les 200 francs que Charlie avait pris dans son portefeuille et rend 200 francs à Stefan en lui disant qu’il n’a pas besoin de payer pour pouvoir la revoir. Le chemin vers Estelle ne passe pas par l’argent mais par la drogue. Stefan va donc se laisser initier aux drogues comme si elles pouvaient lui permettre de percer le mystère de la Femme, d’Estelle. Autrement dit, Stefan n’est attiré par la drogue que parce qu’il est attiré par Estelle. Stefan semble totalement immature et a, avec Estelle, une relation proche d’un rapport de fils à mère (plus tard, dans la séquence du moulin, Estelle lui dira, telle une mère à son enfant, « Je suis fière de toi »). Il n’a aucune volonté de résistance : c’est un suiveur, comme on le verra dans le chapitre suivant. Une affiche sur le mur de l’appartement parisien d’Estelle fait allusion aux zones inexplorées du cerveau, sièges de la créativité et du raisonnement. Le moyen d’y accéder et de devenir ainsi apte à faire l’amour à Estelle est donc de se droguer avec elle. C’est pourquoi, après avoir fumé de la marijuana, Stefan pourra passer sa main sous la robe d’Estelle pour lui arracher sa culotte. Lorsque Stefan la retrouve à Ibiza, il la touche, d’un geste préliminaire à l’amour, mais Estelle le prévient qu’elle ne bougera pas et n’y pensera même pas, sous-entendu : Stefan n’est pas totalement initié aux drogues (malgré une première expérience avec l’apprentissage de la marijuana à Paris), il n’est pas encore capable d’être un amant valable. La suite de cette scène « d’amour » est anti-sensuelle au possible, très froide, le corps de Stefan restant raide comme celui d’un automate. Ce n’est qu’après avoir fumé de l’herbe et consommé de l’opium en compagnie d’Estelle et Cathy, lors de la fête à Ibiza, et s’être laissé aller à des excès (il boit beaucoup de vin) que Stefan pourra faire l’amour à Estelle dans un véritable échange. Le plan inaugural à leur union représente leurs doigts qui se touchent, cette fois, avec beaucoup de sensualité, évoquant immanquablement « La création d’Adam » de Michel-Ange. Outre le fait que la signification de cette œuvre constitue une référence particulièrement bien appropriée aux rapports d’Estelle et Stefan à ce moment précis du film (Stefan est enfin « né » aux yeux d’Estelle), signalons qu’une étude du professeur Frank L. Meshberger publiée (postérieurement, toutefois, à la réalisation de More) dans le Journal of American medical associations a montré que, dans le tableau de la chapelle Sixtine, les contours extérieur et intérieur du groupe représentant Dieu et ses anges dessinent précisément la coupe sagittale d’un cerveau humain. Ceci nous renvoie à l’affiche vue dans la chambre d’Estelle à Paris, accentuant ainsi la correspondance picturale entre l’œuvre de Michel-Ange et le film de Barbet Schroeder. Plus tard, dans la maison isolée, le gros plan d’une « herbe », tenue par Estelle, titillant le sein de Stefan illustre l’idée que la drogue est devenue la substance permettant leur relation sexuelle. Ce plan a vraisemblablement une autre signification : Estelle, qui entretient une relation lesbienne avec son amie Cathy, tente de « féminiser » son amant. Jugeant désormais Stefan apte, elle le poussera à faire l’amour avec Cathy, mais la scène d’amour ne commence réellement que lorsque cette dernière répond à la question de Stefan : « Qu’est-ce-que le « cheval ? » (« What’s horse ? »). Estelle les rejoint ensuite sous les draps. Les expériences sexuelles de Stefan deviennent donc plus riches au fur et à mesure de son apprentissage des drogues. Après avoir expliqué à Stefan les différences de signification entre le fait de fumer de l’herbe et prendre de l’acide (pour ceux qui « veulent vivre plus intensément ») et se shooter à l’héroïne (pour ceux qui « veulent fuir la vie »), Estelle convainc Stefan de partager une dose d’héroïne avec elle (« Les hippies méprisent l’héroïne. Les junkies n’aiment pas ces jeunes qui croient avoir découvert le monde » ajoute-t-elle). Elle l’entraîne comme les dealers le font avec un adolescent : en lui disant qu’en déclinant l’offre, il refuserait une « expérience » (maître mot du langage des jeunes de 1968) et que « se piquer une fois, c’est comme un verre ou une cigarette ». Si, dans les définitions d’Estelle, on remplace le mot « vie » par le mot « sexe », on comprend ce qu’il va advenir de leur liaison : l’héroïne tient lieu de relation sexuelle. Cette drogue est d’ailleurs connue pour avoir des effets dévastateurs sur la libido de ses consommateurs. Dans une scène suivante, cette idée est corroborée de façon éclatante par un plan d’Estelle suçant le caoutchouc de la seringue qui sert à l’injection d’héroïne ! A partir de ce moment, leur relation se détériore, malgré quelques moments de répit, et, entre eux, de sexe il ne sera plus question. Stefan voulait vivre plus intensément et n’a finalement fait que fuir sa vie, jusqu’à en mourir. Son itinéraire fatal est souligné, lors de l’avant dernière séquence, par le passage de Stefan sur une place dominée d’une croix, face à la mer.
Philippe Jourdain
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