Il y a une raison à toute chose. Les raisons peuvent même expliquer l’absurde. Avons-nous le temps de connaître les raisons derrière les comportements divers de l’être humain ? Je ne crois pas. Certains prennent le temps. Ne s’appellent-ils pas les détectives ?
La Dame à la bûche, Twin Peaks, Pilote.
Une femme disparaît. C’est le titre d’un film de Hitchcock, en 1938. A bord d’un train, une femme s’évapore soudainement et personne ne dit se souvenir d’elle, ni de sa voix, ni de son visage, ni de son existence. La femme qui disparaît, ce pourrait être le titre de nombreux livres et films de langue anglaise, Missing, Gone Girl, Night Moves, mais aussi la série Twin Peaks, de David Lynch, oeuvre mythique des années 90 où, dans une commune de l’ouest des Etats-Unis, le cadavre de la jeune et belle Laura Palmer est retrouvé dans des circonstances mystérieuses. Et ce n’est pas n’importe quelle jeune femme, c’est la jeune femme parfaite, de bonne famille, blonde, vierge apparemment, bonne élève. Et personne ne peut expliquer pourquoi. C’est là la brèche où s’infiltre le genre, que ce soit le thriller, l’horreur ou la science-fiction. Dans Twin Peaks, c’est un peu le mélange des trois : on part à la recherche non seulement du meurtrier, qui s’avère ne pas être de ce monde, mais aussi et surtout à la recherche de la raison de sa mort. Pourquoi détruire la beauté et la perfection ? Là où dans le cinéma français, on parlera de polar et de purs faits divers, psychopathes et autres tueurs en série (Le Boucher de Chabrol), dans la mythologie américaine, ces récits acquièrent une signification morale, voire transcendantale. Pour Martin Amis, auteur anglais émigré aux Etats-Unis, décédé il y a peu, dans Night Train (1997), c’est bel et bien cela dont il s’agit. Une jeune femme parfaite, à tous égards, (belle, astrophysicienne brillante, fiancée) disparaît d’un coup. Et les hypothèses vont bon train. On se demande qui peut bien avoir voulu se venger, qui serait plus jaloux qu’un autre. Car derrière la réalité parfaite, celle d’une société de décors de carton, se cache le mal, dénoncé par le moralisme états-unien : une femme maudite, victime d’inceste, à la vie sexuelle débridée, droguée et secrète. C’est le cas de Laura Palmer, de Jennifer Rockwell mais aussi certainement de Clara Royer dans le film La Nuit du 12, de Dominik Moll (2022). Dominik Moll reprend le livre-témoignage 18.3 – Une année à la PJ de Pauline Guéna et le transforme avec les critères du film de genre américain tout en l’adaptant aux extérieurs français, dans un village paumé des Alpes, avec un questionnement français, celui des classes, de l’insécurité, de la diagonale du vide. Dans les deux cas, c’est l’histoire d’un féminicide, et dans les deux cas, aucune explication n’est donnée. L’affaire semble close.
La belle « endormie »
De tous les corps que j’ai vus, aucun ne m’a marqué autant dans mes tripes, que celui de Jennifer Rockwell.
Voici le corps, dit-il, en faisant écho au sacrement : Hoc est corpus.
Voici le corps d’une femme blanche bien nourrie et en bonne santé, elle mesure 1m 60, et elle pèse environ 63 kg. Elle ne porte rien. (Martin Amis)
La jeune femme disparue, c’est d’abord et surtout une ode au corps mortifère, au cadavre marscesible de la femme, trouvant dans la mort son plus bel éclat. Dans Twin Peaks, comme dans Night Train, ce corps est dévoilé, nu, dès le début du récit, horreur matricielle de la civilisation. Dans le livre de Amis, le corps est sanctifié, ce sont tous les corps qui sont contenus dans ce corps parfait. L’image de Twin Peaks est celle d’un corps emballé, plastifié, jeté dans l’eau, symbole féminin, celui du flux, de la lune et autres eaux amniotiques, celui d’Ophélie de Shakespeare. L’eau et le plastique, éléments naturel et artificiel, entourent le corps violenté et meurtri de Laura. Ce corps revient en souvenir dans l’œil de la caméra comme un corps parfait, conçu selon les critères du blason féminin depuis l’âge classique dans le monde occidental : des cheveux d’or, des yeux bleus et une peau pâle. Mais dans La Nuit du 12, ce même corps, jeune, blanc, blond, est brûlé vif, il est oblitéré et ne laisse qu’une trace répugnante au spectateur, un jump-scare : un corps calciné, fait de seules cendres, faisant écho à la métaphore biblique employée par Martin Amis dans une sorte de comique puritain et imitation du puritanisme américain : Hoc est corpus. Le corps est donc glorifié et meurtri dans un même temps, selon toute l’ambiguïté de ce rapport à la chair que l’on trouve dans le monde anglo-saxon, à la fois désiré et impossible (la pochette d’album vintage d’Expresso de Sabrina Carpenter le montre bien) : le corps de la femme est sexualisé et loué, mais il est en même temps pré-fabriqué et aseptisé, au point que dans cette recherche de pureté maximale, il doive être brûlé, sacrifié puis supprimé. C’est un corps que les meurtriers, hommes, ne peuvent pas supporter.
Un monde d’hommes
Les meurtres sont une affaire d’hommes. Ce sont les hommes qui les commettent, les hommes qui les nettoient après, les hommes qui les résolvent, les hommes qui les jugent. Parce que les hommes aiment la violence. Les femmes n’en font pas tellement partie, sauf en tant que victimes, proches endeuillées, et bien sûr, témoins. (Amis)
De tous temps, les hommes…. On peut rire, mais oui, de tous temps les hommes ont brûlé les femmes. Les meurtres sont des affaires d’hommes, comme le dit Amis dans la bouche de l’inspectrice Mike, à sa manière, piquante et aphoristique. Dans un monde d’hommes, la femme n’est parfois bonne que morte, dans un souvenir sentimental et une pose érotique. Car oui, la mort est un monde d’hommes et la police encore plus. Mike, inspectrice, doit sauver la mémoire de Jennifer en hommage à son père, le colonel Tom, son supérieur hiérarchique dans la police, qui lui a fait arrêter la boisson. A la PJ en France, seule une femme policière apparaît dans cette meute d’hommes à la fin du film et on comprend que ce sera la rédactrice des mémoires de la PJ, que c’est d’elle d’où part le récit. La femme est seule face à l’adversité : celle de ses collègues, celle de la crédibilité du récit. Même morte, la femme est soupçonnée, blâmée, jalousée, convoitée par un tas de suspects masculins qui se disputent son bon souvenir : Bobby, Bob, James, le gérant de l’hôtel, le père Palmer, le manchot, dans la série lynchienne ; le fiancé, le père, le professeur, le docteur sont interrogés chez Amis, et enfin dans le film de Moll, c’est un cercle de prétendants plus étranges les uns que les autres qui entourent le cadavre dans une frise dépareillée : un dealer qui a écrit un rap violent sur Clara, un sex-friend fainéant, un copain complètement désabusé, le fou du village, et un amant condamné pour violences conjugales. C’est l’occasion de faire tomber les masques que revêtent ces hommes qui ont finalement tous tué à petit feu la femme. « Pourquoi ce sont toujours des hommes qui tuent les femmes? », s’insurge la meilleure amie de Clara lors d’une énième rencontre avec l’inspecteur Yohan. C’est l’interrogation, certes un peu primaire, mais dans l’air du temps, qui agite le film. Sans avoir le verdict final, on se doute que tous ces hommes ont contribué à faire mourir la jeune Clara. A moins que ce ne soit autre chose. Mais cette raison, inexplicable, ne nous sera pas donnée, parce que l’ inspecteur, pour une fois, faillit à sa mission et retourne à la case départ.
L’inspectrice chez Amis est une femme aigrie, très masculine, apathique en amour, et faible devant un paquet de cigarettes. D’ailleurs, elle s’appelle Mike, Mike Hoollihan, ce qui rime avec hooligan, puisqu’elle parle comme une camionneuse, dort dans un appartement miteux au-dessus duquel passent les trains de nuit, et ne se remet pas de la mort étrange de la jeune Jennifer. Au contraire, Yohan est un inspecteur très féminin, sensible, sans beaucoup d’autorité, à la voix fluette, qui va se heurter à l’immaturité des hommes et à l’incompréhension des femmes (la mère, l’amie, puis la juge interprétée par Anouk Grinberg). Si ce sont les hommes qui tuent les femmes, comme dit Mike, ce sont aussi les hommes qui résolvent les crimes, et Yohan est résolu de le résoudre, obstiné mais enfermé dans le cercle infernal de la piste cyclable nocturne sur laquelle il s’échine à rouler et sue à grosses gouttes. Ce cercle l’empêche alors de voir l’évidence ou de voir au-delà du monde des vivants, au-dessus de la piste de vélo circulaire et tellurique de ses hypothèses.
Bastien Bouillon (Yohan) à vélo.
L’inspecteur, cet ange déchu
Il y a des crimes qui vous habitent. Il y a des crimes qui font plus mal que d’autres et vous ne savez pas pourquoi. (Moll)
Je suis un police. Cela peut paraître une affirmation peu commune – ou une construction peu commune. Mais c’est une façon de parler chez nous. Entre nous on ne dirait jamais je suis policier ou je suis policière ou je suis officier de police. On dirait juste, je suis un police. Je suis un police. Je suis un police et mon nom est détective Mike Hoolihan. Et je suis une femme, aussi. (Amis)
Tous les inspecteurs sont hantés par une affaire. A chaque individu en effet, correspond un mystère, une sorte de vérité propre qui le tourmente et à qui il appartient, devoir moral, de le résoudre. Pour Yohan, c’est le tragique destin de Clara, qu’il déterre des archives de la PJ et pour le repos éternel de laquelle il remue ciel et terre, c’est-à-dire l’administration de la justice. Inspecteur ou inspectrice, ceux-ci sont hantés. Ce sont, plus que les victimes, les responsables du bien-être de la communauté, les héros fragiles sur lesquels le lecteur ou spectateur compte bien souvent pour trouver la clé du mystère. Double responsabilité, donc. C’est par eux qu’il y a récit, c’est par eux qu’il y a vérité. Mais ce sont des héros déchus, faibles comme les victimes, faibles comme les témoins. Ils ont leurs fêlures, pourrait-on dire : Mike cède à la bouteille, à la cigarette, et à la dépression, et Yohan à son manque d’autorité et sa bienveillance (lorsqu’il accueille son collègue Marceau chez lui puis le sauve d’une mauvaise passe face au Brutus qu’est le criminel Vincent Carron). Miroir de Yohan, Marceau est un héros encore plus déchu : un littéraire malheureux en amour et gagné par la mélancolie, passif face à la rupture avec sa femme. Mike est trop tannée par la vie, Yohan est trop peu mûr. Contrairement aux grandes figures de private indépassables et surhumains, Poirot, Vidocq, ou Holmes, ces deux personnages sont humains, trop humains, brossés à gros traits réalistes par la plume détaillée d’un Anglais qui cherche à imiter l’Américain, et par la caméra froide et grise d’un Moll qui veut représenter l’âpreté de la vie dans le fin fond de la France. La faiblesse ultime des deux cas est leur impuissance : impuissance mortelle face à une mort étrange et complexe, ils n’ont pas assez d’indices pour résoudre l’enquête ; impuissance de bonté angélique dans un monde carnassier, puisqu’ils sont trop faibles pour faire face à la violence environnante. Impuissance enfin, face au cosmos et à l’énigme de la vie, brèche surnaturelle qu’ouvrent film et livre.
Expliquer l’absurde : l’irruption du surnaturel
Le suicide est un train de nuit, qui fait son chemin à toute vitesse dans l’obscurité. Tu n’y arriveras pas si facilement, pas par des moyens naturels. Tu achètes ton billet et tu montes à bord. Ce billet coûte tout ce que tu possèdes. Mais c’est un aller simple. Le train t’emmène dans la nuit, et te laisse là-bas. C’est le train de nuit.
Maintenant je sens que quelqu’un est en moi, comme un intrus qui joue avec sa lampe de poche. Jennifer Rockwell est en moi, elle essaye de me montrer ce que je n’arrive pas à voir. (Amis)
Mike Hoolihan, dans sa narration en forme de journal intime, compare, grâce une métaphore très graphique, le suicide, (une des hypothèse de la mort de Jennifer) , à un train de nuit. Le train de nuit de l’obsession, de la répétition, qui passe tous les soirs au-dessus de l’appartement de Mike et son compagnon Tobe. Le train de nuit est le mal invisible qui s’engouffre dans les tunnels. Encore une fois, Mike essaye d’opérer de manière rationnelle, alors que l’hypothèse qui va se poser à elle va être de plus en plus surnaturelle, après l’entretien avec le professeur de faculté, collègue et mentor de Jennifer, qui révèle à Mike le nihilisme de la jeune femme. Il y a presque trop d’options : la drogue, l’homicide, le suicide, mais de telles options dévoilent une cause plus grande, celle de l’univers, auquel Jennifer aurait voulu rendre son corps. Reste alors l’hypothèse fournie par les traces qu’elle a laissées, que ce monde était trop inférieur pour elle, et que le cosmos l’attirait profondément. Cette brèche de la disparition, ou évaporation teintée d’assomption mariale sécularisée, permet de laisser passer le genre non seulement du thriller ou du hard-boiled mais aussi de la science-fiction, ou du fantastique.
Ce motif contemporain de la jeune héroïne disparue ou tuée est bel et bien un mythe proprement urbain et américain. Mythe que Dominik Moll parvient à déplacer dans l’univers français avec La Nuit du 12, qui non seulement reprend 18.2, Une année à la PJ mais l’adapte avec des codes de thriller américain. C’est à partir de ces cas, l’obsession des mythes contemporains, que l’on voit comment un genre (thriller, fantastique, horreur, SF) s’imprime dans l’imaginaire culturel littéraire et cinématographique français. Je me risque à le dire, mais nous avons eu quelque part notre Silence des agneaux avec Grave, nous avons un Planète des Singes avec Le Règne animal, et nous avons aussi notre mythique Nuit du 12.
Mélusine O’Connor
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