Auteur : Mélusine O’Connor

  • Clément Camar-Mercier, écrivain romantique

    Il y a, aujourd’hui, peut-être, une génération d’auteurs romantiques. Qui ont des héros, comme Arthur et Kevin dans Humus de Gaspard Koenig. Qui croient en un autre monde possible. Qui fuient la ville et ses tourments, dans une sorte de sublimation de la période covid. Qui croient en l’amour. Le Roman de Jeanne et Nathan est l’un d’eux. Jeanne est actrice X, Nathan universitaire en cinéma à Paris 7. Ils sont cocaïnomanes. Ils vont se rencontrer. Le compte à rebours, et un narrateur omnipotent, nous le disent et nous amènent à la conclusion : « L’amour est une autre réponse possible à la mort de Dieu ». Dans un monde où Dieu est mort depuis presque deux siècles, où l’homme se fait dépasser par ses créatures, l’amour est la seule forme de religion, le seul possible moment critique, la seule opportunité de bonheur, certes, mais surtout, de salvation. Puisque Dieu ne peut rien et qu’il nous laisse nous auto-détruire, au gré de nos addictions, c’est l’autre, et souvent encore, la femme, qui apporte ce moment à saisir, ce kairos. C’est la leçon de Sartre dans La Nausée, celle des « moments parfaits » d’Anny, c’est la leçon du coup de foudre de Houellebecq dans La possibilité d’une île. Céline lui-même, écrivain de droite, premier incel pour ainsi dire, écrivait déjà : « On s’embrassait. Mais je ne l’embrassais pas bien, comme j’aurais dû, à genoux en vérité ». Mais ce n’est pas seulement une figure mariale qu’on admire, ce n’est pas seulement la femme, cette Jeanne aux sept orgasmes qu’on adore. C’est l’amour-même qui est adoré, comme promesse de salvation. Comme renouveau et remplacement de la drogue, comme nouvelle addiction. La scène de sexe entre Jeanne et Nathan est écrite comme un trip à l’ecstasy, donc empreint de mysticisme. Nous avons devant nous un roman romantique, rempli de trimètres, de rythmes ternaires, et emphatique sur la possibilité d’une rédemption. « Il y a paraît-il des gens qui ne croient pas au coup de foudre ; sans donner à l’expression son sens littéral il est évident que l’attraction mutuelle est, dans tous les cas, très rapide ; dès les premières minutes de ma rencontre avec Isabelle j’ai su que nous allions avoir une histoire ensemble, et que ce serait une histoire longue ; j’ai su qu’elle en avait elle-même conscience ». C’est cette conscience d’effleurer l’arrêt du temps, un bout d’absolu, par la rencontre chimique, qui fait de Houellebecq un écrivain romantique — cela a déjà été prouvé. C’est cela qui fait du Roman de Jeanne et Nathan une oeuvre du même romantisme éperdu dont on devine déjà la chute : une séparation des amants à la Roméo et Juliet, une sorte de re-rencontre dans le néant lumineux telle qu’elle est décrite dans les derniers vers de la pièce. 

    «Nor that is not the lark whose notes do beat

    The vaulty heaven so high above our heads.

    I have more care to stay than will to go.

    Come death and welcome. Juliet wills it so.

    How is ’t, my soul? Let’s talk. It is not day.» (Acte 3, scène 5). 
    Lisez Le Roman de Jeanne et Nathan, pour une dose de ce romantisme.

  • Vortex, plus vrai que la vraie nuit

    Gaspar Noé fait peur. On a eu peur de ses films, on a vomi ou quitté la salle, on a eu le tournis. Ses films font peur car il ne veut pas raconter des histoires mais simplement montrer des images. Sans jugement. Montrer le handicap (Carne), montrer le viol en temps réel (Irréversible), montrer la distorsion de ce même temps (Enter the Void), montrer le sexe réel et en temps réel (Love).

    Gaspar Noé nous a fait peur : Gaspar Noé aurait rencontré la mort, l’aurait frôlée, avec son hémorragie cérébrale, et aurait accouché à 60 ans d’une œuvre testamentaire. D’où son hommage : « à ceux dont le cerveau s’éteindra avant le cœur ». 

    Le dernier film de l’Argentin, Vortex (2020), est aussi douloureux que son sujet : face au double écran, avec Dario Argento et Françoise Lebrun dans les rôles principaux, on s’ennuie, comme eux, on oublie, comme elle. L’écran dédoublé est comme la vie : on n’a pas le temps de tout voir, il faut se concentrer, se souvenir. On regrette. On pleure les morts honorés par le cinéma.

    Dans Vortex, on ne trouve aucune représentation. Si Coppola a dit que Apocalypse Now est la guerre du Vietnam, alors Vortex, c’est Alzheimer. Et c’est terrifiant. Plus encore que la froideur de Haneke dans Amour ou le mélodrame de Florian Zeller dans The Father. Le jeu des points de vue en est la cause, lorsque les deux faces du split screen qui accompagne le film montrent à peu près le même plan : un manteau rouge et un manteau marron se tiennent le bras ; la main ridée d’Argento traverse la barrière du cadre et va toucher, effilée, celle de Lebrun. Les clignements de paupière, images noires d’une demi-seconde, sont des ellipses, des black-out quand les personnages se frôlent et que les caméras ne veulent pas se montrer l’une l’autre dans l’appartement exigu de la perte de la mémoire. Et ce, jusqu’à ce que l’écran noir de la mort dévore la moitié du cadre et prenne la place des vivants. « Les morts n’ont pas de maison », dit Lutz  à son fils Kiki devant les urnes funéraires. Mais sur l’écran noir, les morts ont plus de place que les vivants. Vortex, comme beaucoup d’autres films de Noé, est trop vrai. Et c’est cela qui nous fait peur. De même que l’écran noir après la vie nous fait peur. 

    Est-ce une rupture ? Pas vraiment, car Noé nous a toujours fait peur, toujours mis en face de notre propre violence, toujours mis en face du morne universel dont nous faisons partie. Le bonheur de Vincent Cassel et de Monica Bellucci, deux amants dans la vraie vie, était montré à l’écran dans une bonne partie de Irréversible, et ce bonheur était vrai. La drogue était vraie. Noé ne propose pas simplement un cinéma expérimental mais un cinéma de l’expérience, du vivre vrai. Malheureusement, les gens ne vont pas au cinéma pour vivre, pour qu’on leur raconte que leur grand-mère, leur mère va mourir, qu’ils vont l’oublier comme elle s’est oubliée elle-même, que la vie c’est littéralement « de la merde » (la scène où Françoise Lebrun touille les toilettes remplies de médicaments, typique du « trash » de Noé). Et que le monde est par essence dégénérescent. 

    Alors les critiques se rattrapent. On a parlé de rupture pour certains. Télérama : «  Gaspar Noé – auteur sulfureux – signe ici un film sur la toxicité du temps qui passe. Une œuvre plus adulte (…) où le spectre de la mort rôde. » Il ne peut qu’être devenu mature, après avoir été sulfureux, il ne peut qu’être devenu sobre (comme dirait Jérôme Garcin) comme Alex Lutz dans le film, père de famille mi-ravagé mi-sevré et s’efforçant d’être responsable. Les autres films de Noé, « erreurs de jeunesse », sont pardonnables à présent. Mais ce que les critiques ne comprennent pas, c’est que Noé a toujours tendu vers l’universel. « Sans renoncer à son esthétique, le cinéaste se renouvelle avec brio » a dit très justement Septième Obsession.

    Après ses « provocations et son goût de l’excès tape à l’œil » disait feu Michel Ciment, on le voit capable d’émotion. Irréversible était un film « vide ». Mais le vide, c’est bien celui de la vie, évidemment stylisé à l’extrême. Là-dessus, on se rapprochera plus de l’avis des Cahiers du Cinéma : « Gaspar Noé a-t-il jamais filmé autre chose que la mort au travail ? (…) La mort à l’ouvrage n’a d’autre nom que la vie. » 

    Ce qui fait peur, ce n’est ni l’esthétique, ni le sujet. Car on a peur tout le temps, et Noé lui-même avait peur du résultat. Il peut être fier car il a réussi à montrer ce que c’est que l’universelle peur de perdre, d’oublier. C’est ce split-screen et l’improvisation qui font que la vie est trop là, que le cinéma, contrairement à ce que professe Dario, n’est plus un rêve dans un rêve. Car Françoise Lebrun nous entraîne dans une totale illusion, une illusion triste, sur les bords du Rio y la Muerte de Buñuel, dont l’affiche trône dans l’appartement parisien de l’ancienne psychiatre et de l’écrivain. Ce film va au-delà du rêve de la salle obscure,  « la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence », comme écrivait Duras. C’est cette nuit- là, plus vraie que la vraie nuit, que nous propose Vortex. On nous invite à nous engouffrer dans la réalité d’un bout de vie. 

    Cette authenticité terrifiante a donné plus d’importance à The Father, film plus abordable : on ne voit pas notre vie à l’écran, en temps réel, en deux caméras comme deux yeux. Dans The Father, c’est une histoire qu’on raconte, à laquelle on ne se sent pas prendre part. Alzheimer c’est 46 millions de personnes dans le monde et 17% de personnes de plus de 75 ans en France. Comme cela touche tellement de monde et que Gaspar Noé a déjà divisé par le passé, entre haters et les spectateurs apeurés, personne n’est allé voir Vortex. Il n’a récolté que 31 000 entrées en France.

    Alors oui, Noé conserve l’unité formelle qui lui est propre : utiliser des effets, être repoussant. Mais ce n’est pas une rupture pour autant. C’est une bourrasque émotionnelle, certes, mais avant tout, c’est un film qui parle de mémoire : Noé l’amnésique rend hommage à ce qu’il n’a pas oublié : la langue maternelle, l’accent, les chansons de la vie passée avec « Gracias a la vida » qui résonne dans l’appartement de la douleur. Vortex est un film repoussant, un film hommage au cinéma, un film trop universel pour être « populaire ». On voit défiler Vampyr de Dreyer, métaphore du surréalisme dans le cinéma et du rêve dans la vie. 

    Oui, Noé revient à ses obsessions premières : une caméra en mouvement, le vortex qui nous absorbe à la fin, et Lutz qui reprend de l’héroïne. « L’image, on ne la pense plus. » dit un des critiques, attablé avec Argento dans le film. Noé, lui, continue de penser l’image. Car elle sert à se souvenir. A l’écran, Lebrun cherche Argento quand celui-ci meurt. Nous aussi, nous cherchons les traces du cinéma. A la fin, nul besoin de dialogue ou de mouvement : les photogrammes, comme tirés d’un Chris Marker, représentant un Paris vide, un appartement, vide aussi, parlent d’eux-mêmes. Le film peut s’arrêter sur cela, sur ces purs souvenirs que sont les images. Avec, évidemment, un tournis final, pour nous rappeler que le cinéma est un rêve, que tout est faux même si c’est trop vrai, qu’il ne faut plus avoir peur. Que tous « les rêves sont courts et les rêves dans les rêves le sont encore plus. »

    Mélusine O’Connor

  • Récit d’une masterclasse ratée

    Sorrentino à Paris ! Une aubaine pour une bande de jeunes fascinés par le cinéma. Sorrentino, diraient-il avec prétention entre deux cigarettes, cet homme qui a réussi le tour de magie de se vendre à Netflix (La Main de Dieu) tout en gardant son âme. Celui dont le livre nous a tant plu (cf Marelle n.2. Tu ne l’as pas lu ? Quel dommage). Le réalisateur de tant de films connus (La grande belleza, Il Divo) ou moins connus (Les conséquences de l’amour, Loro), et de The Young Pope. Par un fan de The Cure (This Must Be The Place). L’occasion rêvée pour partir à la rencontre de l’Italien et obtenir une interview exclusive.

    Prologue

    L’histoire commence dans un amphi bondé des salles du Louvre à l’occasion de l’exposition « Naples à Paris ». Nous devons passer les épreuves de mille QR codes et dix ouvreurs chics pour voir Sorrentino, égal à lui-même, en jean, face à un vieux corbeau italien, le noble critique Antonio Monda (qui ça ?), une sorte de notaire peu affable. Nous enfilons nos casques de l’ONU branchés sur nos sièges et nous écoutons, amusés, la traduction instantanée d’une interprète. Parfois, j’ôte mon casque pour écouter Paolo répéter : « non lo so » d’un air fatigué. Car oui, nous sommes dans notre bulle, les non italophones. Mais les deux hommes assis en face de nous sont aussi dans leur cocon. 

    On avait payé pour une masterclass. Or, à chaque fois, le corbeau vole à côté. Déjà, il se croit au café avec son ami, mais en plus, il ne pose pas les bonnes questions : on nous parle de l’intériorité dans Il Divo, reflétée par des mouvements de caméras agiles, mais l’oiseau de malheur ne pense pas à demander pourquoi Sorrentino a choisi de mettre en bande-son la Pavane de Fauré à 100 décibels. Paolo parle de son rapport particulier avec Rome : une ville où on se noie avec plaisir, nostalgie fellinienne. Mais le notaire italien ne pense pas à poser la question : y a-t-il des villes sont plus filmables que d’autres ? On revient même sur les interrogations les plus clichés : la passion de filmer la mafia, la nécessité de filmer la légèreté. Mais rien sur ce qui a l’air de tarauder le cinéaste cinquantenaire tout du long de l’entretien, et qui le plonge dans un doute perpétuel : son prochain film. Qui a l’air de tant l’obséder et d’affadir toutes les projections ridicules de ses accomplissements. 

    Ensuite, véritable masterclass de la maîtrise informatique : le corbeau Monda montre des montages pixelisés de DVD, et, mauvais augure, fait capoter le format d’écran : on se retrouve avec un 4/3 compressé et un Toni Servillo un peu maigrichon. Puis, c’est le comble du foutage de gueule dans un des plus luxueux monuments de la pompe parisienne : on nous projette la bande-annonce Netflix de La Main de Dieu, sur laquelle évidemment Paolo n’a rien à ajouter. Il a quand même parlé de Scorsese et de la tension du film qu’il a héritée de lui, tout ça pour présenter un trailer qui ressemble à tous les films. C’est Sorrentino qui est absolument amorphe. Même du haut de ses 81 ans, le cinéaste new-yorkais aurait été plus vif que lui.

    A la fin, nulle question pour le public français : les sbires attendent, tapis dans l’ombre, pour récupérer Paolo et l’extraire de la foule de franco-italiens en délire. Nous nous avançons, entre le corbeau et Isabella Rossellini, pour essayer de glisser Marelle rouge entre les mains du napolitain vanné. C’est alors que se rejoue une scène tirée de La grande belleza ou de Silvio et les autres : une masse de jeunes filles italiennes au ongles et aux cils plus longs que les bras, des Sofia, des Carla, des Chiara (pardon à elles) se ruent sur le pauvre cinquantenaire en réclamant des selfies et en espérant se blottir l’espace d’une seconde dans le creux de son épaule. En bref, avec cette jeunesse décadente et superficielle, c’est une scène inédite de ses films qui se joue devant nos yeux. On lui parle français, anglais, il ne réagit pas. Le vieux corbeau essaye de calmer la foule et exhorte son ami à partir. Nous arrivons à lui glisser Marelle, qu’il prend d’abord pour un bout de papier où mettre son autographe. Puis il comprend que c’est pour lui et qu’un article à l’intérieur est dédié à son bouquin que personne ne connaît. Je lui propose une interview au milieu des “Paolo, Paolo” qui retentissent. Mais il s’enfonce dans l’ombre.

    Moralité

    Ainsi s’achève l’histoire de la masterclass ratée. Dieu sait où est Marelle à présent, oublié dans un Uber, ou abandonné dans un hôtel au loisir de deux escorts comme surface pour tracer des rails de coke. Au moins, on aura essayé. On ne peut s’empêcher de se dire qu’on aurait fait mieux. Alors, on se contente d’écrire avec le venin de la satire, et de s’imaginer dans le fauteuil du corbeau en espérant qu’on ne se métamorphose pas, nous aussi, un jour, en volatile. 

    Mélusine O’Connor

  • Apories

    I.

    Il a réclamé son sang 

    à l’instant de grâce 

    Il est incapable d’éteindre son chant 

    Il se lamente blanchement 

    Il en est bien obligé 

    Il s’est mis en tête l’idée de la haïr 

    Il a bien rempli ses yeux 

    pour rêver d’elle 

    quand il sera aveugle 

    « Vous êtes un rêve vous êtes 

    Vous êtes faite de pluie 

    Quand vous rejoindrai-je 

    A nous deux le grand saut »

    Il a le pied dans la ville 

    Il y adhère il y prend place

    Il renvoie la fumée d’où elle vient 

    Le vent fait danser sa chair 

    et le ciel va trop vite 

    Il a vécu de nombreuses vies 

    dans cette nuit 

    pleine de cicatrices 

    Il est tapi il attend 

    au son de l’orchestre somnambule 

    Il voit son ange suspendu 

    Son ange qui se balance dans la nuit 

    « Mon ange solitaire »

    Il le ramène vers lui 

    d’une force qu’il est le seul à pouvoir accomplir 

    et elle fait tout ce qu’elle peut pour le repousser 

    Son arme à feu crache des mots 

    L’ange est tombé du piédestal 

    de sa croix de fils de fer 

    L’amoureux des visages 

    tourne le dos à la femme qu’il a âbimé

    Il n’en garde que les traits qu’il a sculpté 

    Il range son ange dans les tiroirs tristes 

    Il en a des milliers 

    La plainte continue 

    avec de longs mots insensés

    Il ne reste qu’à se laisser flétrir

    et son ange est resté solitaire

    Ne te retourne pas 

    là-bas la moitié de ma vie  

    Tu me vois bien pourtant

    Ne laisse pas brûler 

    Ne laisse pas pâlir 

    Il l’a glissée dans son tombeau

    C’était à l’instant de grâce

    II.

    Dans la nuit couronnée

    j’ai fait un rêve

    un rêve indissoluble où on faisait

    ce petit jeu entre soi

    Tu dessinais la tête 

    On allait la couper 

    Elle dessinait ses jambes

    celles qui tanguent adorablement 

    Ivre de cette pesée des âmes 

    aimer être aimé

    s’apprendre par coeur 

    hors des deux amants lacés

    apparaissent deux corps assoupis 

    Leurs silhouettes affaiblies fondent sur la feuille 

    Ce sont les amants somnambules

    désarticulés au bout du dessin plié

    pâlis prêts à se déchirer 

    Leurs baisers sont des échos de leurs bouches 

    Leurs bouches sont face à face quand leur coeur est froissé

    C’est la meilleure idée qu’ils ont trouvée

    jouer au cadavre exquis à deux 

    Esquisse mortuaire tu es exquis mon cher 

    Viens te plier sur moi cadavre de chair 

    Mort je te veux dans l’amer moment

    L’éclipse claire des corps qui se cherchent 

    Une fois ils ont failli se toucher 

    C’était quand les mains les avaient rapprochés 

    Condamnés à rester couchés sur l’un et l’autre côté 

    sans jamais parler sans jamais caresser 

    Ils font l’amour avec les yeux 

    Ils sont là ils vont demeurer

    Deux amoureux maccabées 

    faits de papier

    à Mozart et Shéhérazade

    Je comptais mon ennui en grands seaux

    Alors je décidai qu’il fallait s’en aller

    Les grands boulevards vides sont les plus sûrs 

    quand la vie fait misère 

    On peut y trouver des marchands de hasard 

    qui vous vendent des rêves à des prix raisonnables 

    pour dormir en paix dans les soirs agités 

    J’achetai quelque chose 

    une clocharde l’amour 

    une histoire comme celle-là 

    Au moment d’assoupir l’insomnie menaçante 

    je vis s’ouvrir un livre de gravures médiévales 

    Des cadavres de bêtes des colombes en sang 

    peuplaient les rues gisaient parmi les ombres 

    Je partis dans la nuit en suivant les silhouettes 

    Je voulais voir où le rêve m’avait amenée

    Des tas des monceaux des monticules de bestiaux 

    balancés dans des chariots 

    dans un village

    de plus 

    en plus

    minuscule 

    On marchait sur les morts 

    entassés dans des cartons aux portes des maisons

    Les animaux avaient quitté leurs corps et leurs peaux 

    pour aller danser au bord de la Seine 

    dans un coin que presque personne ne connaît 

    Ils avaient fait croire à des suicides 

    exterminations en masse

    alors qu’il s’amusaient comme des fous 

    au bal de la mi-Carême

    Clément de Noiset et Marie Steller

  • La mélodie lancinante de La Valse aux adieux

    « Il est incroyable que des individus hideux puissent se décider à procréer. Ils s’imaginent sans doute que le fardeau de la laideur en sera plus léger si nous le partageons avec notre descendance. »

    J’ai seize ans. Je viens d’une famille dotée d’un « capital culturel ». Je regarde les livres, que je connais sans les connaître ; la bibliothèque est immense. L’auteur me dit quelque chose, j’en ai entendu parler, mon père l’a en anglais et en français, mais son nom est tchèque. Il a un prénom de ville. La valse aux adieux. Je prends le livre et m’assois par terre. Je finis le livre. Je n’ai jamais rien lu de pareil.

    On a tous lu Kundera comme on a entendu une mélodie populaire mal chantée. À moi, il m’a été transmis par ouïe-dire, et ce roman-là, par hasard, par la poésie de son titre. Kundera a traversé les générations ; ma grand-mère surlignait ses bouquins —fâcheuse habitude—, ma mère écrivait son nom dedans —quand je vous dis que c’était notre seul capital—, et moi, j’ai donc fatalement fini par le lire. J’étais trop jeune, peut-être. Il y avait des histoires d’avortement et de tromperie. Mais Kundera est un auteur transgénérationnel, un auteur à l’éternelle jeunesse et à l’éternelle légèreté. Et ses livres sont pleins d’un air dont on se souvient.

    Je relis les pages de La Valse aux adieux, mon premier Kundera. J’aimerais pouvoir manier comme lui sa simplicité ; sa narration chorale est claire comme les instruments d’un orchestre : Klima le trompettiste, Skreta le gynécologue procréateur, Jakub, Bertlef, Ruzena l’infirmière madonne. J’aimerais pouvoir parler comme il le fait de l’infertilité des femmes, du voyeurisme des hommes, de la tromperie et du sexe. Car La Valse aux adieux, c’est ça : les hommes qui ont peur des femmes mais qui les aident à guérir de leur malaise existentiel, celui qui leur donnera tout pouvoir sur eux : Ruzena l’infirmière tombe enceinte du docteur Skreta et devient la première femme dans ce nouvel éden —une station thermale pour femmes infertiles. 

    Je note des phrases de Kundera, je le prends comme il est, un écrivain, quelqu’un dont on ne se souvient pas pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il dit. Je voudrais comprendre pourquoi son livre est une valse. Les nombreux personnages se croisent, au gré des hasards, au gré des miracles, les journées virevoltent et s’enchaînent, et la musique nous entraîne, et Duke Ellington remplace Janaček.

    « C’était une bouche fraîche, une bouche jeune, une jolie bouche aux lèvres molles joliment découpées et aux dents soigneusement brossées, tout y était à sa place, et c‘est un fait qu’il avait été fortement tenté, deux mois plus tôt, de baiser ces lèvres, et qu’il avait cédé. Et voici que cette bouche, qui avait cessé de le séduire, n’était plus soudain qu’une bouche réelle. (…) Le trompettiste avait la bouche pleine de sa langue, qui lui faisait l’effet d’une bouchée peu appétissante qu’il lui était impossible d’avaler et qu’il eut été malséant de rejeter. »

    Il est difficile de dire adieu à une mélodie lancinante. C’est une mélodie unique, au style élégant, coulant, parfois transparent, comme un dessin. La valse, c’est cette variation et cette improvisation, ce jeu de points de vue des solistes qui se passent la parole : quand Klima rencontre Jakub, il se rend compte que tous les hommes sont dans la même situation, qu’ils se font tous avoir par la maternité, même s’ils ne sont probablement pas pères eux-mêmes, parce que le grand procréateur doit être le docteur Skreta. Les hommes sont les procréateurs capricieux, et les femmes sont les menteuses, celles qui portent et font porter la charge de la naissance. Le livre est léger, mais c’est un livre pour adultes –de ceux qui sautent les cases des marelles. Adieu Milan. Le fardeau de ta mort sera plus léger si nous partageons ton œuvre avec notre descendance.

    Mélusine O’Connor

  • Almodóvar : le dernier rêve d’un écrivain raté 

    En 2023, le réalisateur madrilène Pedro Almodóvar a sorti coup sur coup : El último sueño, recueil de nouvelles et de réflexions autobiographiques, et son moyen-métrage Extraña forma de vida, (en anglais Strange way of life) western revisité avec les deux stars Ethan Hawke et Pedro Pascal.

    Espagne + cinéma = ?

    Au début, quand j’étais petit, mon rêve était de devenir écrivain, et d’écrire un grand roman. Avec le temps, la réalité m’a montré que ce que j’écrivais finissait par devenir des petits films, d’abord en super 8 et ensuite en longs-métrages qui sortaient au cinéma et qui avaient du succès. J’ai compris que ces textes n‘étaient pas des récits littéraires mais des ébauches de scénarios.

    Almodóvar, El último sueño, 2023.

    Almodóvar, c’est 22 longs-métrages, c’est le cinéma du sexe, des mères et des fils, du loufoque, c’est l’Espagne des années 80. Après Madres Paralelas, Almodóvar n’est plus seulement l’icône d’une partie de l’Espagne, celle des gays, travestis, trans et celle de Madrid, mais celui du pays tout entier, de l’Espagne endeuillée qui cherche ses aïeux dans les fosses communes depuis la promulgation de loi de la mémoire historique de Zapatero en 2007. Almodóvar n’est plus un cinéaste du privé et de l’identité. C’est un cinéaste historique.

    Si on l’a érigé en mythe de son vivant, s’il a autant d’importance aujourd’hui dans son pays et dans le monde, s’il est peut être le seul réalisateur espagnol qui nous vient tout de suite à l’esprit avec Buñuel, a-t-il même le droit de faire des mauvais films ? Après les histoires drolatiques de Matador, Kika, Attache-moi, La piel que habito, après la virtuosité des Talons aiguilles, des Volver, des Parle avec elle, après la tentative (ratée) du naturalisme de Julieta, après les délires de Strange way of life, bref, après toutes sortes de variations, thèmes et autres écarts, peut-on lui donner le droit (et les financements) de creuser le tombeau de ses obsessions ? Ou bien, après avoir accouché d’œuvres testamentaires comme Etreintes brisées mais surtout Douleur et gloire, faut-il tout simplement arrêter le cinéma ? Des artistes bien moins mythiques et bien moins épuisés, comme Xavier Dolan, se retirent, alors pourquoi pas lui ? Les petites biographies ne sont pas là pour être serinées, et de son côté, Almodóvar devrait peut être se centrer sur l’attention qu’il détient désormais. Il est devenu, bon gré mal gré, un acteur public pour la mémoire des victimes du franquisme, le sujet le plus tu et pourtant le plus criant de l’Espagne.

    C’est ça d’être un artiste à renommée internationale : on commence à porter le lourd fardeau de la morale de ceux qui vous regardent. C’est ça aussi de faire toujours le même film : une fois qu’on en fait un différent, une fois que l’on passe du personnel à l’universel, on attire près de soi toutes sortes de foules : les fans tristes, les indignés, et ceux qui en demandent encore.

    Almodóvar est devenu une sorte de chaman pour l’Espagne, un intercesseur dans un pays qui compte de moins en moins de prêtres qui fassent le lien entre les vivants et les morts, entre les bourreaux et les sépulcres piétinés de la Valle de los Caídos. Tout le monde le connait, personne ne le déteste vraiment, tout le monde attend son prochain film qui sera son prochain oracle. Même les critiques qui ont détruit ses derniers films ne lui ont pas conseillé de faire une pause. Il plaît au-delà des générations, il peut séduire tout le monde ; somme toute, il a un rôle auquel il doit faire attention. Quand l’esthétique ne compte plus pour beaucoup, car on s’est trop habitué à ses rouges pétants, à ses personnages travestis, à ses Antonio Banderas, à ses Penélope Cruz, c’est la morale qui dirige. Et le chaman dans sa tribu a beaucoup d’importance : il peut faire exister n’importe quel dieu.

    Une étrange forme de vie 

    Par de multiples aspects, Strange way of life, sorti à Cannes et en salles en Espagne au mois de mai 2023, est un modèle du moyen métrage –genre par nature bâtard. Le spectateur inavisé rentre dans la narration sans vraiment savoir quand ça commence, ni quand ça se termine. Strange way of life s’achève après trente minutes et on se regarde avec son camarade de moitié de séance avec un air de « ah c’est tout ». 

    Almodóvar, pour une fois, traite de l’homosexualité non du point de vue des femmes, mais plutôt du côté de la virilité exagérée, de la masculinité “toxique”, soit du monde du Far West. Ethan Hawke et Pedro Pascal interprètent des anciens amants, le fils de Silva (Pedro Pascal) a commis un délit et Jake (Ethan Hawke), bon shérif alcoolique de la ville paumée, doit rétablir la justice, et enseigner les bonnes moeurs au spectateur en demande de catharsis. Sauf qu’il est gay et romantique, ses seuls défaut et faiblesse. Le film, après des passages d’orgie entre vin et prostituées et des passages obligés du western, donne une nouvelle morale. Pedro Pascal finit par : « que peuvent faire deux hommes seuls dans un ranch ? S’aimer ». Le film est un modèle de narration, un exemple de narration tenue en trente minutes : situation initiale brève du point de vue du shérif, élément déclencheur (Pedro Pascal alias Silva arrive en ville) péripéties grâce au duel revisité entre les deux cowboys et le fils hors-la-loi, flashback dionysiaques mêlés, puis résolution par la morale finale. 

    Ethan Hawke (à gauche), Pedro Almodóvar (au centre) et Pedro Pascal (à droite) sur le tournage de Extraña forma de vida.

    Malheureusement, le pari scénaristique paye le prix de phrases niaises et de situations collées auxquelles on ne croit pas. L’idée était bonne ; sa réalisation est difficilement authentique et sincère, et sans beaucoup de tension, comme si Almodóvar s’était amusé avec un délire personnel, à une petite réflexion kitsch sur la virilité dans l’Ouest. Le réalisateur espagnol a beau détester la mutation des genres, ici il fait peut-être pire : coller deux genres de films différents, le western et le film d’amour, et espérer que la mixture soit homogène. Les dialogues sont trop explicites, ou trop capricieux, et les personnages trop faussement profonds, entre le passé sombre du shérif droit et juste et le cowboy romantique qu’est Silva. Parce que le problème du privé est trop développé. Le fait qu’ils soient homosexuels ne change pas la donne, cela change simplement leur façon de vivre. Le film est comme un conte : une morale finale et un happy end suffisent à faire croire qu’après l’histoire de nos personnages, le monde est meilleur. Mais ce n’est pas vrai. Personne ne veut croire à une histoire aussi bête que celle d’un homme blessé qui se rend compte qu’il ne peut pas vivre sans son amant, et qui en est convaincu par une phrase et quelques coups de fusils. 

    Même si on voit peut-être plus de sang que dans n’importe quel autre de ses films, Strange way of life n’est pas violent, il ne réveille rien : pas les violences du mari dans Volver qui encourage le personnage de Penelope Cruz à le tuer, pas les violences des prêtres racontées dans la Mauvaise éducation ou même à petite échelle de la nouvelle « La visita ». La violence est celle que le shérif s’impose à lui-même, car au fond tout le monde se fiche qu’il soit homosexuel, et qu’une seconde à la fin suffise pour que sa vie change du jour au lendemain.

    Le problème de la narration

    « Il y a un moment où l’histoire est ce qu’elle est et on ne doit pas la changer de nature ou de genre. Je dis ça, mais moi je mélange tout. Je suis très friand du mélange, mais pas de la mutation. Je l’ai appris de Kika, où la mutation a tout fait rater. »

    Le véritable problème de Almodóvar est celui de la narration. Dans son nouveau livre El último sueño, et plus précisément dans l’essai-nouvelle « Una mala novela », il se plaint des films qui transforment leur genre au fur et à mesure, qui font leur mue, partent d’une situation et terminent en film… de genre. Mais ses propres narrations sont souvent décousues ou miscellanées. Ce qui explique ses succès : de nombreux personnages principaux et secondaires auxquels s’intéresser, des intrigues multiples et des dialogues simples. Ce qui explique aussi pourquoi l’icône espagnole présente son livre, El último sueño (en hommage à Mon dernier soupir, l’autobiographie de Buñuel) comme une succession de fragments et d’impressions, ne se jugeant pas capable d’écrire. 

    On y retrouve comme d’habitude des histoires qui font penser à presque chacun de ses films ; « la visita » est une réécriture de La Mauvaise éducation, où le trauma du viol par les prêtres est abordé d’abord avec humour, « El último sueño » est un énième hommage à sa mère, comme dans Tout sur ma mère ou dans Volver avec le vieux fantôme qui ne veut pas mourir. La dispute entre l’acteur et le réalisateur de Douleur et gloire est reproduite dans « Trop de changements de genre », dont la première scène de transformation physique peut faire penser aux métamorphoses chirurgicales de La piel que habito. L’auteur-réalisateur y mêle récits, embryons de films, mais aussi pensées et réflexions : « El último sueño », « Memoria de un día vacío » et « Una mala novela » sont tous trois des récits autobiographiques. Nous découvrons des anecdotes : Almodóvar adore Leïla Slimani, mais il ne croit pas être un créateur solitaire comme elle.

    Malgré tout, Almodóvar ne cherche pas à se réinventer : il cultive son œuvre et son propre mythe, il érige avec ses propres pierres un piédestal à son nom. « Vie et mort de Miguel » est le thème qu’on lui aurait volé pour faire Benjamin Button, une histoire qui fonctionne en nouvelle par la force des ellipses et donc de la régression de la vieillesse à la naissance — soit la mort. L’Espagnol décide d’en faire une nouvelle, mais serait-ce par peur d’en faire un roman ? Le bon film, c’est le mauvais roman, donc la bonne nouvelle, c’est peut-être le film médiocre. De fait, ses films sont comme des mauvais romans : ils ont des narrations multiples, des règles arbitraires — soit des plot twists soit des fins attendues.

    Car Almodóvar déteste le film « trans » tout en le défendant : il refuse une mue du film en plein milieu. Les narrations sont souvent pleines de surprises, de retournements : les deux histoires mêlées de Parle avec elle montrent que ça peut bien marcher, comme dans Madres paralelas. Cela expliquerait aussi pourquoi la petite histoire d’amour de Strange way of life est boiteuse, parce qu’il n’y en a qu’une et qu’Almodóvar aime la profusion et le désordre. Voilà pourquoi ces films sont aussi divertissants, sans être compliqués ou prétentieux : parce que leur désordre est celui de la vie, d’un personnage qui ressurgit (Arturo, le père dans Madres Paralelas), des souvenirs qui font surface (Becky retrouve sa fille Rebecca dans Talons aiguilles)… 

    Pedro Almodóvar présentant son dernier livre, El último sueño.

     Le dernier rêve

    « Personne n’est aussi bête au point de croire que parce que tu as écrit un bon scénario tu es fait pour écrire un bon roman, encore moins un grand roman. »

    « J’ai toujours rêvé d’écrire un mauvais roman ». Almodóvar se considère, ou aime à se considérer, comme un écrivain raté. Jusqu’ici, ce n’est pas une posture médiatique très originale. Mais pour lui, un film est en quelque sorte un roman raté, une pièce moins noble, un embryon. Ne serait-ce que par l’apparence du scénario de cinéma, sorte de brouillon organisé de roman, mais aussi par la narration cinématographique : un film peut moins raconter qu’un livre, car on a moins de temps, on fait moins d’ellipse, on couvre moins une vie qu’un morceau de vie. Devant l’incapacité d’écrire des livres, Almodóvar opte pour des récits, mot qu’il utilise à la fois pour le cinéma et pour la littérature. Mais alors, qu’est ce qu’un mauvais film ? Un roman très raté ? « Je ne sais pas combien de films il me reste à faire, je sens que le temps passe ». Le temps passe et les thèmes ne changent pas, à peu de choses près. Une fois que l’univers est créé et qu’on peut se mouvoir dedans à son gré, faut-il inventer autre chose ou bien s’arrêter ? Madres Paralelas en ce sens donnait de l’espoir : en ressassant ses thèmes de famille brisée, de bissexualité et de couples qui se retrouvent et se mélangent, mais tout cela dans un contexte historique particulier, Almodóvar avait montré qu’il était capable d’allier ses obsessions avec de nouveaux sujets.

    Mais va-t-il retourner au cinéma du privé (en se faisant plaisir, comme sur Strange way of life) et simplement radoter ? C’est ce que semble indiquer la fin de El último sueño : « Puisque je ne peux pas, et que j’ai la flemme de faire des recherches sur la guerre turque, sur le crime de Fonk et de Goethe, je chercherai d’autres sujets et personnages plus proches. Par exemple, cette phrase pourrait être un bon début : « Je suis né au début des années 50, une mauvaise époque pour les Espagnols, mais une très bonne pour la mode et le cinéma. » ».  

    Est-ce alors vraiment nécessaire de faire une nouvelle fois son autobiographie, après Douleur et gloire, mais en roman cette fois-ci, qui plus est en « mauvais roman » ? La conclusion de ce livre, c’est que le réalisateur madrilène n’est peut-être pas fait, après tout, pour écrire. Et ce livre, ces pensées soit écrites au fur et à mesure des années, soit saisies au vol, en sont l’honnête témoignage. Le réalisateur est bien confiné, selon lui, à son rôle de faiseur d’images. Et nous lisons son livre parce que c’est un des plus grands réalisateurs vivants. Pas pour une autre raison.

    Il ne faut pas se méprendre, nous sommes tous charmés par le cinéma d’Almodóvar, auquel nous sommes tellement habitués que nous n’y prêtons peut-être plus attention. Mais comme pour un ami cher, on ne veut pas le voir rater. Note à tout réalisateur en devenir, note à moi-même aussi : ne pas tenter de refaire la même chose en moins bien.

    Mélusine O’Connor

  • Une certaine tendance de la critique française

    « Il y a dans le monde, et même dans le monde des artistes, des gens qui vont au musée du Louvre, passent rapidement, sans leur accorder un regard, devant une foule de tableaux très intéressants, puis sortent satisfaits, plus d’un se disant : “Je connais mon musée”. Il existe aussi des gens qui, ayant lu jadis Bossuet et Racine, croient posséder l’histoire de la littérature.» »

    Baudelaire, Écrits sur l’art

    On en veut toujours aux gens —nos amis, au café, notre famille, au repas, nos critiques, sur internet ou sur papier— de ne pas parler assez longtemps des sujets qui nous tiennent à cœur. C’est ce que fait la critique : elle nous fait tomber en désaccord et on se réjouit alors d’un texte bien écrit, d’une punchline bien lancée, du bon mot pour lui-même. Je regarde Vidéoclub, je regarde Brut, j’ai regardé Calmos, et je me dis qu’ils ont raison, que j’aurais plus de public si je faisais comme eux. J’ai parfois mis sur pause en me disant que c’était un peu bête ; mais je n’ai pas arrêté de regarder. En revanche, j’ai commencé à écrire.

    Promenade au cimetière

    « Un sombre ressentiment dressait les petits-fils contre les grands-pères, les fils contre les pères. Il s’était créé des espèces de clubs, d’associations, de sectes, dominées par une haine sauvage envers les vieilles générations, comme si celles-ci étaient responsables de leur mécontentement, de leur mélancolie, de leur désillusion, de leur malheur qui sont le propre de la jeunesse depuis que le monde est monde. »

    Dino Buzzati, « Chasseurs de vieux », Le K.

    Si la critique française existe par une cinquantaine de revues, il est bien entendu que cinq ou six seulement méritent de retenir l’attention des lecteurs et des cinéphiles. On trouve, entre autres, deux types de revues. Les revues des jeunes étudiants, qui peuvent être des gens cultivés, certes, mais que (cela soit dit entre nous) personne ne lit à part d’autres étudiants de lettres, celles qui parlent d’auteurs obscurs dans un format dissert’ et qui servent, dans le meilleur des cas, à décorer les appartements branchés des youtubeurs les plus “niches”. Et puis il y a les revues de vieux, ceux qui lisent vraiment les revues, dans les avions, au café et dans les salles d’attente. Ces vieux qui écrivent pour ces mêmes vieux. Ceux, enfin, « qui écrivent bien des sornettes, que je lis », nous disait Arnaud Desplechin. Alors voilà : ni les critiques, ni les lecteurs ne rajeunissent. À croire qu’un critique est toujours un vieil homme ; un peu l’image que vous avez de votre psy avant de le rencontrer. Ou bien, être critique rendrait vieux ? Voyez, même moi je radote, je commence à me plaindre. Bref, s’est érigé avec les années un grand caveau public du monde de la critique, où, prenant des cafés, les morts et les grabataires débattent. Nous autres lecteurs, nous pouvons choisir entre des exemplaires de médiocrité et d’élitisme faussement chic, entre faire nos courses au Monoprix décrépissant ou au G20. Pourquoi la tendance n’est plus aux revues ? Que veulent consommer les jeunes qui veulent lire ? Est-ce qu’ils critiquent vraiment en likant ou en s’abonnant ? Leurs questions sont-elles pertinentes ?

    Le Masque et la Plume, par exemple —et nous aimons le Masque—, émission de radio, donc écoutée par des vieux, a chaque dimanche soir 700 000 auditeurs, entendants ou malentendants. Malgré un public à la fois nombreux et éclectique, qu’en est-il 1. De la sélection des critiques, qui omettent de grandes sorties et publications ? 2. Des goûts de ceux-ci, en général plutôt à gauche, plutôt politiquement corrects, plutôt (pour le cinéma) anti grosses productions américaines pseudo-hollywoodiennes (Babylon) pour en favoriser d’autres qui font plus « auteur » sans l’être (The Fabelmans) ? Positif ou les Cahiers du cinéma, revues mythiques du cinéma français. Un comité dont la moitié est composée de personnes de plus de 35 ans, qui ont plus vu que les jeunes, d’accord, qui accordent du prix à leurs avis, sans pour autant leur donner facilement la parole dans leurs colonnes… On y lit des opinions souvent similaires, les lecteurs épargnés d’Alzheimer éprouvent une sensation de déjà-vu—et les articles de fond ont, une fois sur deux, un relent de poissonnerie un peu trop éloignée de la côte, une marchandise sortie arbitrairement des étalages. On y lit aussi des interviews qui témoignent parfois d’un manque de recherche, d’un style plat, des journalistes, des reporters, qui se plaisent à rester superficiels. Il y a tant de questions à poser, tant de choses à dire, pourquoi se centrer sur des détails, pourquoi ne faire des rapports lorsqu’il s’agit d’écrire ? La critique est devenue le rapport tiède de l’actualité trop abondante de la “culture”. Le Guide Michelin n’a quand même pas baissé en valeur, sinon les morts d’intoxications alimentaires dépasseraient en masse les accidents de la circulation.

    La génération Konbini-Brut-Tiktok vous parle

    On nous a attribué, comme à beaucoup de groupes dont les représentants sont des charlatans, des chefs de files, des gens à suivre, des émissions et des programmes à regarder et qui, soit disant, nous rassemblent. Konbini : média déjà ancien maintenant, paru pendant l’explosion de Facebook, en 2008. La forme d’une des émissions rend hommage aux vidéoclubs de notre enfance. Le contenu est souvent intéressant, les réalisateurs viennent se promener dans les rayons de leur mémoire, de leurs bons souvenirs de cinéma. Au milieu de questions people, presque sans faire exprès, les tout jeunes journalistes derrière la caméra font jaillir des anecdotes intéressantes : Lelouche assistant réalisateur par hasard sur Quand passent les cigognes, le premier plan à la grue qui l’obsèdera plus tard ; l’héritage insoupçonné de Lynch chez Blier pour la mise en scène, « qu’est ce qu’il ferait ce con de Lynch ? » et Kubrick dans Shining pour le premier plan des Valseuses, « qu’est ce qu’il ferait ce con de Kubrick ? » ; la passion de Bong Joon Ho pour Clouzot. Enfin, l’aveux touchant de Thomas Vintenberg à propos de sa fille, en parlant de Ne vous retournez pas, et en évoquant la scène de sexe entre Julie Christie et Donald Sutherland, —montage à l’anglaise, très haché, mais découpé par dépit parce que la scène aurait tourné au porno en raison d’une grande alchimie entre les deux acteurs. Le couple de parents fait l’amour par désespoir d’avoir perdu un enfant, et le réalisateur danois nous confie qu’il a également perdu sa fille. Donnée biographique, certes, mais qui passe par un hommage au 7e art, par une foi incontestable dans la vie du cinéma. 

    Melty (1999) présentait déjà les artistes comme des joueurs de foot. Brut (2016) est un supermarché de l’information. Tiktok (2022) est le royaume du j’aime ou du j’aime pas et de considérations de moins en moins esthétiques, avec des formats trop courts. Youtube propose encore quelques chaînes personnelles qui tentent de représenter un lectorat ou un public. Conclusion : tout n’est pas fun fact : l’art lui-même n’est pas toujours fun. Aux autres jeunes qui n’ont pas envie d’écrire, et à vous, nos prédécesseurs : il ne faut pas tous nous prendre pour des vulgaires admirateurs du fun. Vous aussi, plus que nous, aimez ce qui est ludique, vous aussi êtes des enfants, vous qui nous contemplez du haut de vos bibliothèques ou de vos Instagram.

    Il faudrait opter pour une critique qui dise les choses dans une certaine mesure, qui adopte une nouvelle tendance : il faudrait faire appel aux jeunes, avoir quelque chose à dire de constructif, sans besoin d’être spécialiste ni anecdotique. Car ce qu’on veut lire, en critique, ce sont des avis cinglants, dithyrambiques, de gens passionnés. On ne se laisse plus le temps : Greta Gerwig a trente secondes pour expliquer chaque film qui l’a influencée pour Barbie, de peur d’ennuyer, alors évidemment, elle a l’air bête, même si elle s’est inspirée du Magicien d’Oz et des Chaussons rouges.

    Comment faire la synthèse entre une critique du populaire et un devoir d’exigence ? Entre une prétention à la rareté et l’originalité et un désir de parler avec n’importe qui d’art, par le biais  de références communes ? Comment ne pas céder à la vulgarité du format ? La critique n’est pas un magazine people. Tout le monde peut être critique, mais alors il faut ou dire pourquoi, ou charmer. Il faut parler de son temps, tout en choisissant de quoi l’on parle. Vous ne trouverez pas, dans cette revue, de flatterie sur Xavier Dolan, vous ne trouverez pas d’éloge de la médiocrité. Alors voilà, nous sommes déjà vieux, et à part un Giannoli, un Carax qui nous décevra, ou un Hamaguchi, (et pas de cinéma étasunien par pitié) nous n’attendons pas les films de notre génération. Nous sommes donc, nous aussi, quelque part, des vieux critiques.

    Le risque de  l’underground et de l’académisme

    « Nous ne devons pas nous cacher qu’autour de nous la médiocrité devient la règle, que le confusionnisme règne en maître et que nos ennemis, toujours les mêmes, changent souvent leur fusil d’épaule afin de mieux nous tuer. Des tonnes d’eaux ont coulé sous les ponts et les fleuves ont poursuivi leur incessante transformation charriant beaucoup d’ordures, pire, de la médiocrité, mais parfois aussi des diamants. Hélas ! Les ordures surnagent et il faut draguer, avec peine, le fond des fleuves pour trouver les diamants. »

    Ado Kyrou, Le surréalisme au cinéma

    Pour se démarquer, mais cela fait bien des années que l’art n’est qu’une constante “démarcation”, et pour contrer le flot de productions artistiques, il arrive qu’on nous exhorte d’aller voir le film jamais sorti, de lire le livre rare, et pourtant. Cela sert-il vraiment à quelque chose de ne pas pouvoir parler avec quelqu’un au bar, à table, avec des gens plus vieux, n’importe qui ? Il faut trouver l’auteur que personne ne connaît, ou que personne n’a jamais lu, dans une sorte de rêve d’une élite vivant cachée. Là, au contraire, on tombe dans la certaine tendance de… l’underground, celle qui nous pousse des après-midi entiers à « chiner » la revue, à  partir à la recherche de l’auteur inconnu. Il est devenu précieux de déterrer le savoir, là où l’information, pour peu qu’on la cherche, est connue de tous. L’académisme est par conséquent forcément spécifique et ennuyeux. Mais académisme ne rime pas avec expérience. On peut être boulimique —donc un peu toqué— et savoir de quoi on parle. Et puis parfois, quand on déterre le savoir, c’est un fossile, c’est trop brut et pas assez clair. Et ça ne plait pas. L’avant-garde devient célèbre pour une raison : parce qu’elle réussit à plaire, parce qu’après avoir été en avance sur son époque, elle se cache dans l’art le plus populaire. Mais on ne peut pas nier notre présent, on ne peut pas vouloir écrire et ne pas avoir un public qui ait envie de nous serrer la main ou de se battre contre nous pour un avis sur un livre ou un film. On nous parle, à l’université, dans les médias, de films d’auteurs : expression galvaudée. Personne ne nous parle, en revanche, de l’exigence de la qualité. Les gens consomment, mais le bourgeois a l’air de faire plus attention à ce qu’il mange, à son marché bio, qu’à ce qu’il voit et lit. Alors que la critique devrait être un mets délicieux, une expérience gastronomique.

    Pour une nouvelle critique

    On a tous une curiosité malsaine quand on rencontre un artiste connu. On veut lui parler, quand on a l’occasion de lui poser des vraies questions, lui demander ses influences, lui demander pourquoi, lui demander ce qu’il a lu, ce qui lui a plu. Au fond, on veut s’assurer que les artistes sont des gens qui existent, qu’ils ne sont pas tous morts. On veut parfois poser trop de questions. Mais cela vaut-il la peine de demander leurs secrets de famille aux artistes, –des gens finalement ordinaires et qui vivent dans leur œuvre comme nous-mêmes le faisons ? Pourquoi se garder de poser les vraies questions, celles de l’originalité, celle des chemins de traverse, les questions piquantes, et se réfugier à la place derrière des questions qui fâchent faussement ? Il faut oser dire les choses. Arrêter de voir l’auteur comme le diable ou dieu.

    Au bout du compte, de la critique il n’est rien : seulement un déferlement de goûts personnels, sans sens de l’écrit et de l’aphorisme, des bon mots qui sortent de la bouche d’humoristes, avec des goûts soumis à la politique et à l’arrogance des puissants, et qui veulent représenter des générations dont ils ne savent rien. Il faut aller chez Emmaüs une bonne fois pour toute et se débarrasser à la fois des assiettes kitsch de votre grand-mère mais aussi de vos meubles Ikea bouffés par les termites.

    Alors voilà le mot d’ordre : commencer par choisir ce que l’on critique, ne pas tout critiquer : ne pas plaire, c’est déjà un choix. Pourquoi, avec toutes les sorties de nos jours (tant de romans français, tant de films américains sortent chaque année), est-on obligé de parler des plus gros événements ? Certes, il faut se placer, mais on peut aussi se taire et ne pas leur donner notre voix pour dévoiler d’autres choses. Arrêter de se plaindre. Valoriser les films ou les livres qui en ont besoin et qui en valent la peine ; pas de pitié ! Nous avons besoin de retrouver l’équilibre entre la commutation débridée et la valorisation du populaire. Illusions perdues mérite ses prix, c’est un film rassembleur. The Fabelmans ne rassemble personne, il se contente de distribuer des miettes de morale dans des nappes en plastique de Shabbat. Voilà comment nous voulons écrire. 

    En toute humilité.

    Mélusine O’Connor

  • A la recherche du héros : La Grande Idée, Anton Beraber

    Si le roman moderne était revenu à l’épopée ? Si les héros médiocres d’aujourd’hui ne se prenaient pas aux jeux des dieux ?

    La grande idée : la guerre n’a pas lieu

    Deux héros. Un jeune thésard dont on ne connaît pas le nom, narrateur et personnage principal, en Grèce dans les années 70, à la recherche des traces d’un mystérieux personnage local. Saul Kaloyannis, soldat inconnu grec, traître ou héros, les années 20, et une guerre inconnue ou presque, le conflit gréco-turque de 1919-1922.

     Cela ne nous évoque à peu près rien, sauf la caractéristique principale de cet événement : une guerre désuète, impossible, mâtinée de désir de reconquête de l’antique empire. C’est de cet imaginaire hellénistique dont s’imprègne l’écrivain Anton Beraber, agrégé de lettres classiques, familier des langues anciennes et d’égyptologie. Ses rares données biographiques nous laissent penser à une sorte d’orientaliste moderne, polyglotte voyageur, et un intellectuel reclus à la Louis Poirier, alias Julien Gracq. Oui, la Grande Idée aurait quelque chose à voir avec l’un des livres les plus connus de ce dernier : Le rivage des Syrtes. Car même si Beraber place son récit dans un temps et un espace définis, la guerre dont il s’agit paraît être (dit-il lui-même) une guerre comme toutes les autres. Et en particulier une guerre qui sans cesse va poindre, une guerre de lointains échos, tandis que « les hommes jouent au football » et que les femmes croient être à l’abri.  Le livre est constitué  presque entièrement de nombreux témoignages, papiers et paperasses retrouvés, à la mémoire du héros Saul Kaloyannis. Un livre de médias donc, ceux du bouche à oreille, de l’ouïe-dire, ni vrais ni faux, sélection subjective, qui rendent plus universel un conflit décidément peu étudié. Mais ces petits fragments mettent en avant une « grande idée », presque aussi démesurée et noble que celle qui a animé les Grecs dans les années 20 ; remettre l’épopée au goût du jour dans un XXIe siècle dit fossoyeur du roman. 

    L’Odyssée contre le reste du monde 

    Dans cette époque où l’on entend beaucoup déplorer la lente mort du roman moderne, critiques désabusées voire réactionnaires, se plaindre du manque, de l’absence de style des publications contemporaines, Beraber laisse résonner « le souvenir d’époques lointaines, antérieures à la nôtre » , celles de l’Odyssée, citée en accroche du livre : 

    « Tandis qu’en restant là, regarde ! Tu régnerais à mes côtés sur ce palais et tu n’aurais plus qu’à mourir. ». La tentation de Calypso dont il s’agit à ce chant V, c’est celle non seulement de rejeter la patrie pour rester en terre étrangère et l’adopter, mais c’est aussi la tentation de rester dans l’oubli de l’île d’ Ogygie. 

     Retour aux origines marqué notamment par le désir de héros de l’auteur. Beraber nous confie une histoire, celle des péripéties de Saul Kaloyannis en terre grecque, américaine, un long exil rapproché maintes fois de celui d’Ulysse, et celui de son chercheur, un double de l’auteur, avide de savoir et surtout friand d’anecdotes quelconques sur la vie et la mort de ce soldat disparu.

    La Grande Idée est donc aussi le récit de cette déception devant l’absence, la banalité des héros qu’on s’était figurés demi-dieux. Dans un monde sans héros où nous vivons, un monde où sans cesse nous cherchons des personnages illustres à qui nous identifier, nous réclamons nos héros de papier, ceux qui satisferont ce désir, là où les politiques, influenceurs, footballeurs, charlatans, et autres montreurs d’ours n’en sont pas capables. Notre époque est en manque de héros antiques, de sang divin et de rang noble, dont les exemples de vertu et les défauts humains en font des créatures à la fois supérieures et égales à nous-mêmes.

    Malgré l’aspect très épars et mal rangé du récit, témoignages directs, interviews,  amoncellement de paperasse administrative sur un bureau, le jeune protagoniste essaye de se rassasier d’un désir d’héroïsme, tout comme le lecteur, qui cherche désespérément à dessiner le portrait de Saul, difficilement.

    Ulysse sans visage

    « Je m’appelle Saul Kaloyannis. Je suis né à la fin du dernier siècle, dans un de ces villages dont on n’entend le nom qu’une seule fois,  et puis on l’oublie presque avec plaisir »

    Je m’appelle Saul Kaloyannis. J’habite aux Glycines, à Vraia, dans une banlieue de Jannina. C’est une bel résidence, avec un gardien. 

    Bonjour Monsieur, je m’appelle Saul-Costandis Kaloyannis, mais les copains m’appellent Costas parce que Saul, ça fait bizarre. »

    Saul est un Ulysse aux mille visages, qui finalement, n’en a plus aucun ; l’accumulation de ces témoignages dignes des apôtres païens, qui l’ont connu de près ou de loin, finit par déshéroiser ce personnage mythique.

    « J’habite les pages blanches de l’immense récit, les interstices de la parole des autres ; on m’a laissé de vide-là pour être, cette solitude de l’entre-les-lignes où vous pouvez crier à loisir puisque personne, pas même vous, n’en gardera trace . »

    Ce désir de héros, que certains romanciers arrivent à combler, avec des personnages peu décrits,  dans un style behaviouriste, incarnés par leurs actions (les exploits guerriers), est ici noyé dans un flou total que déplore le narrateur en quête de réponses. Un désir de héros constamment bafoué, interchangé, démenti : 

    « Quand on m’explique que Kaloyannis est le glorieux représentant du peuple grec, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre ces enfants de la Grèce et lui. Quand on m’explique que Kaloyannis est le héros du vingtième siècle, je me dis qu’il n’y a aucun rapport entre le vingtième siècle et lui. Kaloyannis ne représentait que lui-même, quoi qu’on en pense, et personne ne saura jamais de quel siècle il était le contemporain. » Saul Kaloyannis, par son absence, refuse de devenir un mythe, et frustre ce désir. Il est justement héros dans toute sa négation, héros parce qu’il n’est pas, il est tout ceux qui ne rentrent pas dans les annales de l’histoire. 

    « Je n’ai pas la photographie de SK. Seulement l’image d’un groupe de soldats sur le quai d’une gare et l’un d’eux est peut-être lui. ; J’ai interrogé ce nom et d’abord je n’ai rien trouvé »

    L’identité du héros se déraille dans l’imagination de notre narrateur, le héros se présente à nous dans un déferlement de personnalités, ce qu’il aurait pu être. Et nous voulons obtenir un portrait qui finalement n’est qu’une grande et vague idée d’un personnage qu’on se figure : 

    « Kaloyannis, Kaloyannis, vous êtes venu pour écrire votre mythe et vous vous dites que, demain, on l’apprendra dans les écoles, on donnera son nom à des rues, -si vous faites correctement votre travail. Cependant la nature profonde du mythe vous échappe : un mythe, ça ne prétend pas à la clarté, ça se contredit, ça s’oublie parfois dans des détails qui n’ont rien à voir. Ça ment, aussi, comme tout. »

    Kaloyannis devient un mythe, celui du héros désiré, que tout le monde attend alors qu’il est peut-être enterré comme tout le monde, et que les histoires sur lui ne sont que des sornettes. Mais l’auteur comme le lecteur en a besoin, il a envie de croire. Non pas à la vérité de faits, mais à la possibilité d’existence d’un tel héros. 

    Prose, paperasse, érudition et vulgarité 

    « Elle l’avait enterré, la garce, comme un hamster. » Une des dernières phrases du livre, qui clôt abruptement la recherche effrénée avec un rythme ternaire brut de décoffrage.

    Un style confondant que celui de Beraber, entre le Ve siècle avant JC et 2022, entre vulgarité et érudition. 

    Plus précisément : dans ce récit aux apparences mythiques, la plume de Beraber oscille gracieusement entre morceaux de bravoure du Verbe, de la parole sacrée, et dialogues du réel, vulgaires et communs, singeant les accents et les manières de parler de chacun. Ce qui aide à la lecture, puisque les personnages, au bout du compte, ne sont que des voix.

    « J’accrois la densité des mots les plus simples, comme un coutelier pliant et repliant un acier de Damas. Seul au monde, je dis, comme Dieu a pu le faire jadis, et le monde aussitôt se recrée, s’adapte. N’est ce pas que mes verbes à moi sont des gouttes d’action pure qui jettent des éclats brutaux sur l’impassibilité des phrases ? N’est ce pas que mes pronoms dépassent en force le nom qu’ils représentent ? » On trouve ainsi dans le roman des moments arrêtés, réflexions linguistiques sur la puissance énonciatrice du verbe et sa capacité créatrice. Car oui, le roman n’est qu’une longue investigation, un espoir que les mots, les dires, soient vrais. Beraber nous surprend en insérant du dialogue cru, très lapidaire, des récits enchâssés, des bouts de souvenirs racontés dans la voix éraillée et le vocabulaire peu châtié de certains personnages, mais y ajoute des passages de flux, de poésie en prose. Cela donne au livre un rythme particulier, entre action et pause, récit et poésie, ce qui nous ramène à l’épopée classique, qui suit certes une action mais en déroulant son avancement le long des sentiers formés par les vers.

    Un avenir de l’épopée ?

    Avec ce livre, qui étrangement nous propulse dans une modernité, celle du quotidien du jeune professeur et en parallèle celle de la guerre lointaine et obscure, Beraber semble ouvrir la boîte de Pandore d’un genre longtemps oublié, relégué aux chercheurs, épuisé par les écrivains, l’épopée. A une époque où le roman, genre lui-même concurrencé par l’essai, l’écriture de soi, l’autofiction, -toutes sortes de mots-valises- semble en voie de disparition, Beraber lui redonne ses antiques oripeaux en puisant dans un passé lointain, et en y ajoutant une dose d’histoire contemporaine. Un retour aux mythes qui pourrait très bien redonner foi en la fiction des années 2020. 

    Mélusine O’Connor

  • La vie des morts : gloire aux personnages libérés !

    « Ici, c’est la famille des morts »

    La vie des morts est le premier film d’Arnaud Desplechin, seul moyen-métrage du réalisateur, mais peut-être le plus grave de toute sa filmographie : une réunion de famille dans l’attente des nouvelles de la vie ou de la mort du suicidé Patrick. Une famille un peu particulière, aux noms irlandais, et une journée interminable de 50 minutes. « Les morts » de Joyce dans le Roubaix profond.

    Un film qui assoit d’ores et déjà les obsessions du réalisateur : la crise de famille, que l’on retrouve dans Un conte de Noël, ou les dynamiques amoureuses dans les groupes de jeunes gens dans Comment je me suis disputé et Trois souvenirs de ma jeunesse.

    Il annonce aussi déjà certains personnages qui hantent la filmographie de Desplechin : Esther, la petite amie peu cultivée mais qui brille par sa force de vie, Yvan, le cousin dépressif, ou Paul, le mouton noir. Il mobilise déjà les acteurs qui formeront la “troupe” de Desplechin.

    Mais avant tout, ce moyen-métrage offre une illustration des idées de Desplechin,  notamment ce que doit être selon lui un personnage de fiction. Dans l’entretien, Arnaud Desplechin nous a parlé de son “Front de Libération des Personnages” : l’idée selon laquelle les personnages en savent plus que leur créateur. Ils ne sont pas que des coques vides, ou des allégories. Pour Desplechin, et dans ses films, les personnages doivent en savoir plus que l’auteur sur leur condition, les raisons de leur existence et leur rôle dans le film. L’auteur doit se faire modeste derrière ces êtres plus intelligents que nature. On peut alors comparer le comportement des héros du FDLDP avec la résignation des héros antiques du théâtre racinien, ces personnages conscients de leur chute prochaine et en pleine acceptation de leur destin. Ce sont souvent des personnages nobles, semi-divins, et aux qualités supérieures.

    De fait, dans La vie des morts, les origines irlandaises ancrent la famille dans un temps quasi mythique sans réelle toile de fond spatiale ou temporelle : ce pourrait être n’importe quelle famille, ou « tribu », c’est-à-dire n’importe quel groupe hétéroclite de personnes de tous âges lié par le sang. C’est avec l’attente avant la crise, en huis-clos, que le film prend une ampleur tragique. Nous comprenons que nous allons tout droit à la mort du personnage à l’hôpital, dans un hors-scène que nous n’aurons pas besoin de voir, par respect de quelque bienséance et unité de lieu. La seule indication temporelle qui scande les heures est le leitmotiv musical au piano, qui nous indique que le glas va bientôt sonner quand il retentira pour la dernière fois.

    Au milieu du chaos implacable, un élément unique résonne : les personnages à la conscience extra-lucide. Ils sont des gens qui savent. Leur intelligence ne se mesure pas aux références qu’il mobilisent, mais plutôt à leur attitude mi-résignée mi-stoïcienne devant la situation à laquelle ils sont confrontés.

    Pascale (Marianne Denicourt) par exemple, dit en se moquant de Freud : 

    «  Personne ne sait pourquoi on se tue. Si l’on se tue c’est à cause de sa mère, parce qu’on déteste sa mère. »

    En disant cela, elle montre qu’elle a lu Freud, qu’elle n’y croit pas totalement, mais surtout elle fait part de sa sérénité, de son stoïcisme devant la mort. Elle assume totalement sa propre mort en tant que vivante et assume la vie des morts à venir. Elle ne pose pas de vérité, mais manifeste sa condition de personnage de papier condamné aux décisions du scénario. 

    Il en va de même pour les longues scènes délibératives sur les conditions physiques de Patrick et son coup de pistolet dans la tempe : les personnages, loin d’être dupes,  n’ont pas spécialement l’espoir que Patrick survive. Ils sont pleinement conscients de leurs appréhensions et de leur état d’entre-deux, ils savent qu’ils n’émettent que des hypothèses scientifiques.

    Ces personnages, dignes des héros des tragédies de Racine, mobilisent des références, comme Marianne Denicourt, proclamée Pénélope par un de ses cousins, lorsqu’elle se convertit en épouse fidèle et en mère du foyer, dans la scène où elle transporte les draps de la maison pour accueillir sa famille. Elle remplace la figure de la mère en s’occupant de la maisonnée et en reformant le couple de parents stables avec le père lorsqu’arrive, au petit matin, l’annonce de la mort de Patrick. Personnage du FDLDP, elle se regarde elle-même et commente son attitude de personnage, en lançant un clin d’œil au spectateur déconcerté. 

    La vie des morts devient alors aussi un film sur la passation de pouvoir des parents et l’avènement d’une nouvelle génération : de nouveaux couples de parents apparaissent, au milieu de ceux qui ont été accusés, blâmés, « fusillés » contre le mur blanc de la salle à manger. Ce sont peut-être eux, finalement, ces morts, cette génération  remplacée par une autre. « Une nouvelle génération grandit parmi nous, une génération mue par de nouvelles idées et de nouveaux principes ». (Joyce, « Les morts »). 

    Mélusine O’Connor

  • Entretien : le cinéma d’Arnaud Desplechin

    Marelle : Pourquoi avez-vous accepté de prendre le temps de répondre à nos questions ?

    Arnaud Desplechin : D’abord parce que je pense qu’on vit dans un monde meilleur quand il y a des gens de lettres, ce que je ne suis pas. C’était un choix de vie. Et puis c’était un autre monde. Paris était très loin. Dans ma famille, on ne connaissait personne dans le milieu du spectacle, ni de près ni de loin. Tout cela était très abstrait. Je savais que je faisais un sacrifice de superstition avec le cinéma, que si je donnais toute ma vie pour les arts populaires, peut-être qu’un jour je pourrais travailler dans ce domaine. Et j’ai pu travailler comme électricien, assistant monteur, etc.
    Ensuite, la vie de revues m’importe. Je suis abonné à des revues de psychanalyse et de politique, et je crois que c’est là que se fait la vie intellectuelle d’un pays.
    Enfin je crois que le cinéma en France est né en même temps que la critique cinématographique : les deux sont consubstantiels et contemporains. Dès que le cinéma est né, les gens ont commencé à écrire dessus. Je pense que dans l’écologie des images, il est fondamental que l’on écrive sur les films. Le numérique a fait vaciller la fonction de l’écrivain de cinéma alors qu’il l’avait accompagné depuis les frères Lumière. Quand le numérique est arrivé, du fait que n’importe qui a pu écrire sur le cinéma, le statut des gens qui écrivent dessus et qui essayent de le penser a basculé. Tout d’un coup vous devez asseoir ou fonder épistémologiquement la nature de votre écriture et cela fait disparaître à mon sens les pouvoirs de la critique du cinéma. C’est à mon âge une grande angoisse qu’il n’y ait plus de vie des revues, qu’on ne puisse plus écrire des textes autour de la littérature ou du cinéma. Il y a des vieux qui écrivent, qui écrivent bien des sornettes, que je lis, et il m’importe qu’il y ait une nouvelle génération qui s’empare de l’écriture autour des films, qui les commente car je crois qu’il en va de l’avenir du cinéma.

    Marelle : Vous vous exprimez assez souvent sur votre travail. Même s’il faut distinguer des entretiens de promotion lors de la sortie de vos films de ceux qui s’intéressent à votre œuvre en général, vous êtes très souvent amené à parler vous-même de vos films. Préparez-vous vos interventions pour construire une cohérence qui vous convient ? Que pensez-vous du fait que vous êtes quelque part, et malgré vous peut-être, le premier exégète de votre œuvre ?

    Arnaud Desplechin : Je ne prépare rien. Ça ne suffit pas de voir un film, il faut le commenter, le discuter. Je me suis prêté à l’exercice de la discussion sans jamais en préparer. J’espère avec le temps avoir acquis une cohérence dans mon discours sur le cinéma. Mes films sont faits pour qu’on s’en empare. Je ne désire pas être l’exégète de mes films. Ma formation a été celle d’un technicien, pas d’un critique de cinéma, comme c’est l’usage pour beaucoup en France, comme Christophe Honoré, Nicolas Saada, qui ont commencé en écrivant sur le cinéma. Moi pas. Je le regrette, c’est pour cela que j’étais ravi quand j’ai pu publier des textes à Positif, sur Vania 42nd Street, et un texte sur Deneuve. J’ai trouvé ça chouette !

    Marelle : Si vous n’êtes pas spectateur de votre œuvre, faites-vous quand même les films que vous avez envie de voir ?

    Arnaud Desplechin : Je fais très certainement des films que j’ai envie de voir dans une certaine mesure, mais p as seulement. Je fais aussi des films que je sais faire, car il y en a que je veux voir et que je ne sais pas faire. On m’a proposé de filmer le dernier concert de NTM. J’aurais adoré le faire mais j’ai dit non car je me disais que je ne savais pas le faire. Je n’ai pas fait le film que j’aurais aimé voir. J’ai vu Suprêmes, mais je ne sais pas le faire. Je fais les films que je veux voir, que je sais faire, et je fais les films que je dois faire.
    Le thème du film dans lequel je suis en ce moment -un film familial- [Frère et Soeur] c’est la haine, et la question que je me pose, c’est comment trouver une sortie à la haine, qui se tienne loin de tout christianisme. Je dois le faire. Comme tous mes films, ce sont un petit peu des films de genre. Et c’est le cinéma que je désire voir, sauf qu’il y a des genres que je ne sais pas faire et des thèmes que je dois traiter à un moment.
    Je pense à un film étrange dans ma filmographie, Roubaix, une lumière. Je devais le faire. C’était les dernières années de Claude Lanzmann avec qui j’étais très lié, et quatre jours avant sa mort je lui ai dit : « Je vais faire un film qui sera basé uniquement sur le réel ». Sa réponse était merveilleuse ; il m’a dit : « Pourquoi faire autrement ? »

    Marelle : Comment se manifeste cette nécessité-là ?

    Arnaud Desplechin : Je crois que c’est un phénomène très proche du processus d’écriture. Truffaut dit une phrase très vraie : on fait toujours un film contre le précédent. Quand on termine un film c’est tellement de travail, on est dégoûté de ce qu’on a fait, on a la nausée donc on veut foncer ailleurs. J’ai le rêve de faire un film de genre, où vous ne me reconnaîtriez pas, où vous diriez que ce n’est pas moi.
    Il y a des genres dont je me méfie mais que je respecte : les films sociaux et les films politiques. J’ai un peu construit mes films contre ça, donc je ne peux pas faire de films qui rebondissent sur des faits sociaux, des événements qu’on peut lire dans le journal. Je n’ai pas du tout le sens de l’actualité, je ne peux pas réagir comme Ken Loach aux faits. Chez moi il s’agit plutôt d’infusions d’idées. Je ne sais pas prendre de parole politique, donc j’essaye de ne plus avoir d’opinions, je trouve qu’à mon âge ce n’est pas élégant.

    Marelle : Par désintéressement ou parce que vous ne vous sentez pas de le faire ?

    Arnaud Desplechin : Parce que je ne me sens pas de le faire. Je n‘aime pas l’idée d’une élite qui éclaire le peuple. J’ai du mal à comprendre pourquoi un réalisateur saurait me donner des nouvelles du monde.

    Marelle : Y a t-il un sujet qui vous obsède sans jamais avoir osé le traiter ?

    Arnaud Desplechin : Si je le savais, ce serait mon prochain projet. Car vous vous dites : je ne l’ai jamais fait donc je vais le faire. De fait, je ne le sais pas encore. Il faut qu’il y ait quelque chose qui me choque dans le sujet, quelque chose qui fâche le public pour que j’aie envie de le faire.
    Dans Roubaix, j’ai écrit d’un coup les deux visites de Daoud quand il va parler aux deux filles. Je me suis dit : je vais me faire tuer par les Cahiers, mais c’est trop tentant, je le fais. Il faut que j’aie l’impression de transgresser ce qui est dans l‘ordre commun de pensée, sans pourtant avoir besoin de gros interdits. Je ne suis pas Gaspard Noé !

    Marelle : Avez-vous conscience de produire une œuvre qui influence artistiquement d’autres cinéastes ?

    Arnaud Desplechin : Pas du tout. Ça ne m’intéresse pas. J’aime me considérer comme un élève. Pourquoi j’ai fait En thérapie ? Pour apprendre des trucs. Il y a un film que je trouve un peu polémique, c’est Titane, reçu très différemment par les gens que je connais. Il n’a pas été très bien reçu par les revues de cinéma et la presse majoritaire. Moi j’ai aimé le film : j’ai adoré apprendre de l’obstination de cette femme. Elle ne cède en rien à ses obsessions et pourtant elle arrive à parler à tout le monde.

    Marelle : A l’inverse, en plus des influences que vous revendiquez ouvertement, à quels cinéastes français passés vous surprenez-vous à ressembler ?

    Arnaud Desplechin : J’ai eu une révélation. Je suis un fanatique car je me suis converti. C’est Truffaut, que je n’aimais pas. Et puis j’ai eu un choc, je ne m’en suis pas remis. Une fois, je regardais un bout de Domicile conjugal. J’ai des problèmes avec ce titre, il me chagrine. Puis je vois la scène avec l’accouchement, je ne vois que ça, le moment où Jean-Pierre Léaud prend la pause avec son enfant pour la photo, puis un travelling avant sans rail, qui se termine sur la solitude de Claude Jade, la solitude de la femme qui vient d’avoir un enfant. C’est sidérant. J’ai une passion pour le geste de Truffaut qu’il m’est impossible de taire. Je viens d‘une génération qui s’est construite autour de la figure de Pialat. C’était une figure majoritaire, une construction des médias qui avaient besoin d’un réalisateur à promouvoir. Donc chaque fois que vous allumiez le poste, vous tombiez sur une interview de Pialat qui éructait sur le cinéma français et qui était Dieu. C’est une forme de réalisme qui est encore très dominante pour certains réalisateurs (Kahn, Mazuy), pour qui la grande figure du rebelle s’incarne en Pialat. Je considère que j’ai fait des films avec Truffaut et contre Pialat. Pour des raisons aussi politiques.

    Marelle : Vous évoquez sur France Culture le qualificatif d’ « écrivain raté » que vous a accolé Philippe Garrel, et vous soulignez bien que c’est un compliment. Dans ce cas, qu’est-ce qu’un film d’un écrivain raté : est-ce une façon de mettre en scène les romans qu’on n’a pas pu écrire ?

    Arnaud Desplechin : C’était très drôle ce que disait Philippe, que j’étais un écrivain raté et lui un peintre raté. J’avais trouvé l’idée très vivifiante. Écrivain raté : parce qu’on se permet plein de choses, dans les livres on se permet tout ce qui est interdit dans les films (la voix off, les citations, les références). La phrase est loin de me blesser, elle m’enchante. Dans ma famille, compte tenu de mon héritage littéraire, ça me plaisait d’être le mauvais fils et de travailler dans un art de voyou.

    Arnaud Desplechin : Ne pourrait-on pas dire que dans le cinéma français il existe une tradition d’auteurs qui se revendiquent de l’échec de l’écriture romanesque (Rohmer, Truffaut, Godard) ? Vous retrouvez-vous dans cette tendance ?

    Oui, je me reconnais dans cette tendance, je suis sorti de l’école de cinéma malheureux, et c’est Truffaut qui m’a aidé. Je ne trouvais pas d’inspiration (surtout pas dans les cinéastes qui étaient mes pères), sauf dans la littérature. Quand je suis tombé sur la génération de mes grands-parents, (que la mienne détestait, elle préférait Dewaere à Léaud) je me suis dit : je ne suis pas du tout comme Dewaere. Léaud dit beaucoup plus la vérité que l’autre. C’est comme dans la famille, on a parfois des rapports plus apaisés avec ses grand-parents.

    Marelle : Vous auriez donc refusé de devenir écrivain ?

    Arnaud Desplechin : C’est un chemin de traverse. Ce qui m’a frappé, à 17 ans, c’est ce que j’appelle le FDLDP, c’est à dire, “le front de libération des personnages”. Ça me fascinait que mes personnages aient le droit d’avoir lu des livres que je n’avais pas lus. Qu’il n’y ait pas, d’un côté, le monde de ceux qui savent – ceux qui font le film –, et de l’autre les personnages, inconscients, crétins, manipulables, avec l’idée que ce sont eux les bons personnages. Le réalisateur fait le psychanalyste à deux francs. Il montre que le personnage ne se rend pas compte qu’il veut tuer son père. Cette idée me hérissait enfant. Dans Pas de printemps pour Marnie, Sean Connery annonce à sa petite amie qu’ils viennent de se faire choper pour un vol, et elle lui répond « I Jane, you Freud, j’en ai lu trois c’est surévalué ». Elle a lu trois livres de Freud, elle a le droit d’avoir lu. J’étais aussi à égalité avec mes personnages de Comment je me suis disputé, qui sont même parfois beaucoup plus calés que moi. Je pense aussi à Tarantino, car ses personnages sont des beaux parleurs : ils parlent mieux que lui, ils sont capables d’élaborer. Dans Django ils font la théorie du film en même temps. Il y a une porosité et une incertitude sur qui sait quoi.
    Le spectateur peut être à la course après les personnages car ils sont plus forts que lui. Dans Le rideau déchiré, Paul Newman écrit des phrases de physique nucléaire et vous n’y comprenez rien. Comme dans Rois et reine, la théorie lacanienne et le pari de Pascal d’Hippolyte Girardot, qu’on a faits avec Cédric Villani, auxquels moi non plus je ne comprenais rien. Je trouve ça beaucoup plus agréable.

    Marelle : Par rapport à la dichotomie que vous faites souvent entre les écoles de technique et les écoles que vous appelez “savantes”, pourquoi avoir voulu filmer des normaliens (Comment je me suis disputé… ma vie sexuelle), pourquoi ce sujet ?

    Arnaud Desplechin : Le métier de Paul a été très incertain pendant un an, je ne savais pas ce qu’il faisait. À un moment, il a été médecin. J’ai tourné une scène qui vient de Comment je me suis disputé dans Frère et soeur, à l’époque où il était interne. Il a fait tous les métiers. Puis ç’a été la philosophie, à cause des boutades qu’on faisait avec Emmanuel Bourdieu « je suis ATER », et la réplique « J’étais à Normale ». Des blagues comme ça. Et aussi des citations de Lévinas, des lectures talmudiques comme Emmanuel Salinger et le rêve du palmier, quand il dit à Amalric en parlant de Vuillermoz « tu ne dois pas aller lui demander pardon sinon ça le tuera ». Puis il lui casse un os en travers de la porte. Cela fait écho à la fable du rabbin et du boucher casher qui se disputent : le boucher l’insulte et le rabbin veut demander pardon. Le boucher refuse, frappe sur un os d’agneau et se tue. C’était la castration de Rabier. On cherchait un milieu où l’on soit à égalité et habillé pareil, qu’il n’y ait pas d’appât du gain ni de réussite financière. Et il fallait un groupe. Vous travaillez pour la science et vous êtes à égalité dans l’art du commentaire : j’avais pensé aux écoles talmudiques. Je me suis dit, c’est ridicule, je suis catholique ; je ne suis pas assez calé pour parler d’étudiants dans une Yeshiva. Mais dans une Yeshiva, on se marie très jeune, donc l’histoire de Dédalus et ses trois femmes n’aurait pas marché. L’idée était donc de recréer une Yeshiva en milieu chrétien.

    Marelle : Vous racontez avoir eu beaucoup de mal à vous trouver artistiquement à vos débuts, notamment à l’IDHEC. Avez-vous des regrets vis-à-vis de films que vous auriez aimé faire plus jeune ?

    Arnaud Desplechin : Je crois que c’est une question de tempérament. Il y a des gens qui sont artistes très jeunes, d’autres moins. J’ai dépassé cette question.
    Je connaissais un type qui disait « si je ne tourne pas un long-métrage avant vingt-quatre ans, je suis mort ». C’est pas facile d’être le dernier de ma famille, j’avais peu de moyens, un peu comme Paul Dédalus dans Nos Arcadies. Mais je ne le regrette pas. Le cinéma est une chose tellement évanescente, tellement fragile – la peinture c’est quand même plus intéressant. C’est un objet difficile à aimer que le cinéma. Dernièrement j’ai revu un film de Scorsese avec notre enfant, et j’étais malheureux, le film avait vieilli, s’était abîmé. C’est beaucoup moins vrai en peinture, les rétrospectives sont infinies -prenez Boltanski ou le Titien. Tandis que les films sont finis. C’est un objet d’amour très modeste, parce qu’il tient à son spectaculaire, à son entertainment. C’est un art du spectacle. Comment faire pour continuer à aimer un objet d’amour aussi modeste que le cinéma ? La Recherche du temps perdu, c’est infini ; ce n’est pas dur de l’aimer, c’est un tel objet de vénération, comme la musique classique (prenez Schumann par exemple). On ne peut pas s’en désintéresser. J’ai peur de l’humilité de l’objet de mon amour. On peut penser qu’il va disparaître.
    Mais en même temps il m‘ importe aussi que ce soit un divertissement. Voici une histoire drôle. Orson Welles venait à la cinémathèque pour présenter un film à l’époque où elle était encore à Chaillot. J’avais 19 ans, on était arrivés très tôt avec Rochant, on avait fait la queue pendant deux heures pour entrer. La salle était bondée, remplie de très jeunes gens en école de cinéma ou en faculté. Welles est arrivé d’une manière épique, porté sur un fauteuil. Il était tellement gros qu’il ne pouvait plus marcher. On regardait le maître. Il parlait en anglais et il a demandé : « qui dans cette salle veut faire du cinéma ?» (« who wants to be a filmmaker ? »). Et la totalité de la salle a levé la main. Il a rigolé. Après il a demandé : « who wants to work in entertainment ? », et à ce moment-là seules la main de Rochant et la mienne étaient levées. On était les deux seuls imbéciles à vouloir faire comme Minnelli.
    Je n’ai donc pas été un jeune cinéaste car j’avais vingt-neuf ans au moment de faire La vie des morts, mais, passés les soixante-et-un ans, je fais encore des films. Alors je dure. Je n’étais pas bon au sprint, je fais de l’endurance : c’est une question de tempérament. Je suis plus heureux à l’endurance, je m’amuse plus.

    Marelle : Ne regrettez-vous pas un film que vous n’auriez pu faire qu’avec l’impertinence de vos vingt ans ?

    Arnaud Desplechin : Non, ça je n’y crois pas. Je n’aurais pas su le faire, car ça ne correspondait pas au personnage que j’ai inventé. Prenez Xavier Dolan, que j’admire absolument, (pas tous ses films). Ses personnages sont un peu bêtes : ce n’est pas le FDLDP. Il y a une naïveté chez ses personnages qui correspond au fait de commencer jeune à faire du cinéma. Moi, je n’ai jamais aimé cette naïveté, même plus jeune. Enfant, j’aimais les films pour adultes. Les personnages naïfs, ça ne m’intéresse pas. Dans Trois souvenirs, Quentin Dolmaire est un peu comme un petit vieux, et quand c’est Mathieu, il se conduit comme s’il avait seize ans. C’est le mouvement inverse que prend ce jeune homme trop sérieux, lui qui devient immature en vieillissant. J’ai donc encore beaucoup d’immaturité devant moi.

    Wandrille Teissier et Mélusine O’Connor